‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 113 sur 286 · DE Mme DE SÉVIGNE A Mme DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE Mme DE SÉVIGNE A Mme DE GRIGNAN

A Paris, vendredi 8 décembre 1673.

11 faut commencer, ma chère enfant, par la mort du comte de Guiche : voilà de quoi il est question présentement. Ce pauvre garçon est mort de maladie et de langueur dans l'armée de M. de ïurenne; la nouvelle en vint mardi matin. Le père Bourdaloue^ l'a annoncée au maréchal de Gramont, qui s'en douta , sachant l'extrémité de son fils. Il fit sortir tout le monde de sa chambre; il était dans un petit appartement qu'il a au dehors des Capucines : quand il fut seul avec ce père, il se jeta à son cou, disant qu'il devinait bien ce qu'il avait à lui dire ; que c'était le coup de sa mort , qu'il le recevait -de la main de Dieu ; qu'il perdait le seul et véri- . table objet de toute sa tendresse et de toute son inclination natu-

1 Bonne de Pons , marquise d'Heudicourt.

relie ; que jamais il n'avait eu de sensible joie ou de violente dou« leur que par ce fils , qui avait des choses admirables. 11 se jeta sur un lit, n'en pouvant plus , mais sans pleurer, car on ne pleure point dans cet état. Le père pleurait , et n'avait encore rien dit ; enfin il lui parla de Dieu , comme vous savez qu'il en parle : ils furent six heures ensemble; et puis le père, pour lui faire faire son sacrifice entier , le mena à l'église de ces bonnes Capucines, où l'on disait vigiles pour ce cher fils : le maréchal y entra , en tombant , en tremblant , plutôt traîné et poussé, que sur ses jambes ; son visage n'était plus connaissable. M. le Duc le vit en cet état , et en nous le contant chez madame de la Fayette , il pleurait. Ce pauvre maréchal revint enfin dans sa petite chambre ; il est comme un homme condamné; le roi lui a écrit; personne ne le voit. Madame de Monaco est entièrement inconsolable ; madame de Louvigny l'est aussi , mais c'est par la raison qu'elle n'est point affligée : n'admirez- vous point le bonheur de cette dernière? la voilà dans un moment duchesse de Gramont. La chancelière est transportée de joie. La comtesse de Guiche fait fort bien ; elle pleure quand on lui conte les honnêtetés et les excuses que son mari lui a faites en mourant. Elle dit : « 11 était aimable, je l'aurais aimé passion- « nément s'il m'avait un peu aimée ; j'ai souffert ses mépris avec « douleur; sa mort me touche et me fait pitié; j'espérais toujours « qu'il changerait de sentiments pour moi. » Voilà qui est vrai, il n'y a point là de comédie. Madame de Verneuil en est véritablement touchée. Je crois qu'en me priant de lui faire vos compliments , vous en serez quitte. Vous n'avez donc qu'à écrire à la comtesse de Guiche , à madame de Monaco , et à madame de Loûvigny. Pour le bon d'Hacqueville , il a eu le paquet d'aller à Frazé, à trente lieues d'ici, annoncer cette nouvelle à la maréchale de Gramont, et lui porter une lettre de ce pauvre garçon , lequel a fait une grande amende honorable de sa vie passée, s'en est repenti , en a demandé pardon publiquement; il a fait demander pardon à Var* des, et lui a mandé mille choses qui pourront peut-être lui être bonnes. Enfin il a fort bien fini la comédie, et laissé une riche et heureuse veuve. La chancelière a été si pénétrée du peu ou point de satisfaction , dit-elle, que sa petite-fille a eu pendant son majiage , qu'elle ne va songer qu'à réparer ce malheur : et s'il se rencontrait un roi d'Ethiopie , elle mettrait jusqu'à son patin , pour lui donner sa petite-fille. Nous ne voyons point de mari pour elle;

vous allez nommer , comme nous , M. de Marsillac : elle ni lui ne veulent point l'un de l'autre; les autres ducs sont trop jeunes : M. de Foix est pour mademoiselle de Roquelaure. Cherchez un peu de votre côté, car cela presse. Voilà un grand détail, ma chère petite ; mais vous m'avez dit quelquefois que vous les aimiez.

L'affaire ^Orange fait ici un bruit très-agréable pour M. de Grignan : cette grande quantité de noblesse qui l'a suivi par le seul attachement qu'on a pour lui ; cette grande dépense , cet heureux succès , car voilà tout; tout cela fait honneur et donne de la joie à ses amis , qui ne sont pas ici en petit nombre. Le roi dit à souper : « Orange est pris, Grignan avait sept cents gentilshommes « avec lui ; on a tiraillé du dedans , et enfin on s'est rendu le troi- « sième jour : je suis fort content de Grignan. » On m'a rapporté ce discours, que la Garde sait encore mieux que moi. Pour notre archevêque de Reims , je ne sais à qui il en avait ; la Garde lui pensa parler de la dépense. Bon! dit-il, de la dépense , voilà toujours comme on dit; on aime à se plaindre. — Mais, monsieur, lui dit-on , M. de Grignan ne pouvait pas s'en dispenser, avec tant de noblesse qui était venue pour l'amour de lui. — Dites pour le service du roi. — Monsieur , répliqua-t-on , il est vrai ; mais il n'y avait point d'ordre , et c'était pour suivre M. de Grignan , à l'occasion du service du roi , que toute cette assemblée s'est faite. Enfin , ma fille , cela n'est rien ; vous savez que d'ailleurs il est très-bon ami : mais il y a des jours où la bile domine, et ces jourslà sont malheureux. On me mande des nouvelles de nos états de Bretagne. M. le marquis de Coëtquen le fils a voulu attaquer M. d'Harouïs, disant qu'il était seul riche, pendant que toute la Bretagne gémissait ; et qu'il savait des gens qui feraient mieux que lui sa charge. M. Boucherat , M. de Lavardin et toute la Bretagne Font voulu lapider, et ont eu horreur de son ingratitude , car il a mille obligations à M. d'Harouïs. Sur cela il a reçu une lettre de madame de Rohan qui lui mande de venir à Paris , parce que M. de Chaulnes a ordre de lui défendre d'être aux états ; de sorte qu'il est disparu la veille de l'arrivée du gouverneur ; il est demeuré en abomination par l'infâme accusation qu'il voulait faire contre M. d'Harouïs. Voilà . ma bonne , ce que vous êtes obligée d'entendre à cause de votre nom.

Je viens de voir M. de Pomponne; il était seul; j'ai été deux

bonnes heures avec lui et mademoiselle Lavocat , qui est très-jolie. M. de Pomponne a très-bien compris ce que nous souhaitons de lui , en cas qu'il vienne un courrier , et il le fera sans doute ; mais il dit une chose vraie , c'est que votre syndic sera fait avant qu'on entende parler ici de la rupture de votre conseil ; il croit que présentement c'en est fait. De vous conter tout ce qui s'est dit d'agréable et d'obligeant pour vous, et quelles aimables conversations on a avec ce ministre , tout le papier de mon porte-feuille n'y suffirait pas ; en un mot , je suis parfaitement contente de lui ; soyez-le aussi sur ma parole ; il sera ravi de vous voir , et il compte sur votre retour.

Nous avons lu avec plaisir une grande partie de vos lettres ; vous avez été admirée , et dans votre style , et dans l'intérêt que vous prenez à ces sortes d'affaires. Ne me dites donc plus de mal de votre façon d'écrire ; on croit quelquefois que les lettres qu'on écrit ne valent rien, parce qu'on est embarrassé de mille pensées différentes ; mais cette confusion se passe dans la tête , tandis que la lettre est nette et naturelle. Voilà comme sont les vôtres. Il y a des endroits si plaisants, que ceux à qui je fais l'honneur de les montrer en sont ravis. Adieu, ma très-aimable enfant; j'attends votre frère tous les jours ; et pour vos lettres , j'en voudrais à toute heure.

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