DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN
A Paris, vendredi 9 août 1675.
Comme je ne vous écrivis qu'un petit billet mercredi , j'oubliai
plusieurs choses que j'avais à vous dire. M. Boucherat me manda
lundi au soir que M. le coadjuteur avait fait merveilles à une
conférence à Saint-Germain , pour les affaires du clergé. M. de Con-
1 On aime à remarquer qu'elle avait senti la beauté de cette expression , cl se plaisait à s'en parer devant plus d'un ami .
2 Madame de Grignan. Sa mère lui donnait souvent ce nom
dom et M. d'Ageu me dirent la même chose à Versailles : je suis persuadée qu'il fera aussi bien à sa harangue au roi : ainsi il faudra toujours le louer.
Voilà donc nos pauvres amis qui ont repassé le Rhin fort heureusement, fort à loisir, et après avoir battu les ennemis; c'est une gloire bien complète pour M. de Lorges. Nous avions tous bien envie que le roi lui envoyât le bâton après une si belle action , et si utile, dont il a seul tout l'honneur. Il a eu un cheval tué sous lui d'un coup de canon , qui lui passa entre les jambes : il était à cheval sur un coup de canon : la Providence avait bien donné sa commission à celui-là , aussi bien qu'aux autres, Nous avons perdu Vaubrundans cette action, et peut-être M. de Montlaur, frère du prince d'Harcourt, votre cousin germain. La perte des ennemis a été grande ; ils ont eu , de leur aveu , quatre mille hommes de tués ; nous n'en avons perdu que sept ou huit cents. Le duc de Sault et le chevalier de Grignan se sont distingués à la tête de leur cavalerie : les Anglais surtout ont fait des choses romanesques : enfin voilà un grand bonheur. On dit que Montecuculli1, après avoir envoyé témoigner à M. de Lorges la douleur qu'il avait de la perte d'un si grand capitaine, lui manda qu'il lui laisserait repasser le Rhin, et qu'il ne voulait point exposer sa réputation à la rage d'une armée furieuse, et à la valeur des jeunes Français, à qui rien ne peut résister dans leur première impétuosité. En effet , le combat n'a point été général, et les troupes qui nous ont attaqués ont été défaites. Plusieurs courtisans, que je n'ose nommer par prudence , se sont signalés pour parler au roi de M. de Lorges, et des raisons sans conséquence qui devaient le faire maréchal de France tout à l'heure; mais elles ont été inutiles. Il a seulement le commandement d'Alsace, et vingt-cinq mille livres de pension qu'avait Vaubrun. Ha! ce n'était point cela qu'il voulait. M. le comte d'Auvergne2 a la charge de colonel général de la cavalerie , et le gouvernement du Limousin. Le cardinal de Bouillon est très-affligé.
Notre bon cardinal a encore écrit au pape, disant qu'il ne peut s'empêcher d'espérer que quand Sa Sainteté aura vu les raisons qui sont dans sa lettre, elle se rendra à ses très-humbles prières : mais nous croyons que le pape infaillible , et qui ne fait rien d'inutile , ne lira seulement pas ses lettres , ayant fait sa réponse par avance, comme notre petit ami que vous connaissez.
• Généralissime des armées de l'empereur. 2 Neveu de Turenne.
Parlons un peu de M. de Turenne ; il y a longtemps que nous n'en avons parlé. JN'admirez-vous point que nous nous trouvions heureux d'avoir repassé le Rhin, et que ce qui aurait été un dégoût, s'il était au monde , nous paraisse une prospérité , parce que nous ne l'avons plus? Voyez ce que fait la perte d'un seul homme. Écoutez , je vous prie , une chose qui est à mon sens fort belle : il me semble que je lis l'histoire romaine. Saint-Hilaire , lieutenant général de l'artillerie, fit donc arrêter M. de Turenne qui avait toujours galopé, pour lui faire voir une batterie; c'était comme s'il eût dit : Monsieur , arrêtez-vous un peu, car c'est ici que vous devez être tué. Le coup de canon vient donc , et emporte le bras de Saint-Hilaire qui montrait cette batterie, et tue M. de Turenne : le fils de Saint-Hilaire se jette à son père , et se met à crier et à pleurer. Taisez-vous, mon enfant, lui dit-il ; voyez, en lui montrant M. de Turenne roide mort , voilà ce qu'il faut pleurer éternellement, voilà ce qui est irréparable. Et, sans faire nulle attention sur lui, se met à crier et à pleurer cette grande perte. M. de la Rochefoucauld pleure lui-même , en admirant la noblesse de ce sentiment.
Le gentilhomme de M. de Turenne, qui était retourné et qui est revenu , dit qu'il a vu faire des actions héroïques au chevalier de Grignan ; qu'il a été jusqu'à cinq fois à la charge , et que sa cavalerie a si bien repoussé les ennemis , que ce fut cette vigueur extraordinaire qui décida du combat. M. de Boufflers et le duc de Sault ont fort bien fait aussi ; mais surtout M. de Lorges , qui parut neveu du héros dans cette occasion. Je reviens au chevalier de Grignan, et j'admire qu'il n'ait pas été blessé, à se mêler comme il a fait , et à essuyer tant de fois le feu des ennemis. Le duc de Villeroi ne se peut consoler de M. de Turenne ; il écrit que la fortune ne peut plus lui faire de mal , après lui avoir fait celui de lui ôter le plaisir d'être aimé et estimé d'un tel homme; il venait de rhabiller à ses dépens tout un régiment anglais , et Ton n'a trouvé que neuf cents francs dans sa cassette. Son corps est porté à Turenne : plusieurs de ses gens et même de ses amis l'ont suivi. M. le duc de Bouillon est revenu ; le chevalier de Coislin , parce qu'il est malade ; mais le chevalier de Vendôme , à la veille du combat : voilà sur quoi on crie; et toute la beauté de madame de Lu- (1res ne l'excuse point.