‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 131 sur 286 · DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN

A Paris , vendredi 6 septembre 1G75.

Je vous regrette , ma chère enfant ; et cette rage de m' éloigner encore de vous , et de voir pour quelques jours notre commerce dégingandé, me donne une véritable tristesse. Pour achever l'agrément de mon voyage, Hélène ne vient pas avec moi; j'ai tant tardé, qu'elle est dans son neuf; j'ai Marie qui jette sa gourme , comme vous savez; mais ne soyez point en peine de moi, je m'en vais un peu essayer de n'être pas servie si fort à ma mode , et d'être un peu dans la solitude ; j'aimerai à connaître la docilité de mon esprit,

1 11 avait été capitaine des gardes de M. de Turenne.

et je suivrai Jes exemples de courage et de raison que vous me donnez. Madame de Coulanges ne fait-elle pas aussi des merveilles de s'ennuyer a Lyon? Ce serait une belle chose que je ne susse vivre qu'avec les gens qui me sont agréables : je me souviendrai de vos sermons; je m'amuserai à payer mes dettes et à manger mes provisions : je penserai beaucoup à vous , ma très-belle ; je lirai , je marcherai , j'écrirai , je recevrai de vos lettres ; hélas ! la vie ne se passe que trop : elle s'use partout. Je porte une infinité de remèdes bons ou mauvais; je les aime tous, mais surtout il n'y en a pas un qui n'ait son patron , et qui ne soit la médecine de mes voisins* : j'espère que cette boutique me sera fort inutile , car je me porte extrêmement bien.

Je fus avant-hier toute seule à I ivry , me promener délicieusement avec la lune ; il n'y avait aucun serein ; j'y fus depuis six heures du soir jusqu'à minuit, et je me suis fort bien trouvée de cette petite équipée ; je devais bien cette honnêteté à la belle Diane et à l'aimable abbaye. Il n'a tenu qu'à moi d'aller à Chantilly en trèsbonne compagnie; mais je ne me suis pas trouvée assez libre pour faire un si délicieux voyage ; ce sera pour le printemps qui vient. J'ai été tantôt chez Mignard , pour voir le portrait de Louvigny : il est parlant; mais je n'ai pas vu Mignard; il peignait madame de Fontevrault, que j'ai regardée parle trou de la porte; je ne l'ai pas trouvée jolie : l'abbé Têtu était auprès d'elle , dans un charmant badinage ; les Villars étaient à ce trou avec moi : nous étions plaisantes.

M . le Prince , qui a fait lever le siège d'Haguenau , est un peu étonné d'être sur la défensive , et de se reculer et se retrancher vers Schelestadt: la goutte et le mois d'octobre ne diminueront pas son chagrin. Pouï moi, j'emporte l'inquiétude de mon fils; il me semble que je vais avoir la tête dans un sac pendant dix ou douze jours ; et vous jugez bien que , sans de bonnes raisons , je ne quitterais pas Paris dans ce temps de nouvelles. Saint-Thou avait songé , la veille qu'il a été tué , qu'il avait eu un démêlé avec le prince d'Orange , et qu'il lui avait dit de si bonnes injures , que ce prince l'avait fait maltraiter par ses gardes : il conta ce songe, et ce fut par ses gardes qu'il fut tué follement ; car il ne voulut jamais de quartier, quoiqu'il fût seul contre deux cents : e'est une belle pensée; tout le monde se moque de lui , quoique Voiture nous ait appris que c'est fort mal fait de se moquer des trépassés. La pauvre Sanzei est tiraillée par de ridicules espérances que son mari n'est

point mort, et veut attendre la fin du siège de Trêves pour prendre son deuil. Adieu, ma très-aimable, je ne puis vous dire combien je suis à vous ; quoique je dise un peu plus que vous ce que je sens, mes démonstrations n'égalent pas mes sentiments.

A Paris, lundi 9 septembre 1675.

Adieu , ma très-chère , je m'en vais monter en carrosse. Je quitte Paris pour quelque temps , avec la douleur de ne recevoir plus si règlement vos lettres, ni celles de mon fils, dont l'armée n'est point tant composée de pâtissiers , que je ne sois fort en peine de lui , non pas quand je pense au prince d'Orange , mais à M. de Luxembourg, qui est dans l'armée de mon fils, et à qui les mains démangent furieusement. Hélas ! vous souvient-il de notre folie, que M. de Turenne était dans V armée de votre frère? Enfin, voilà tous mes commerces dérangés : je n'espère pas même que je puisse encore être bonne à votre divertissement : tout le fagotage de bagatelles que je vous mandais va être réduit à rien ; et si vous ne m'aimiez , vous feriez fort bien de ne pas ouvrir mes lettres. Je m'en vais donc, ma très-chère, avec le bon abbé et Marie; y ai deux hommes à cheval et six chevaux : je m'en vais par Orléans et par Nantes : je vous écrirai par les chemins ; c'est une de mes tendresses , comme dit Monceaux.

Je n'ai jamais vu un homme adorable comme d'Hacqueville ; je ne sais pas comme sont les autres ; mais, pour celui que nous connaissons, je croirais qu'il n'a point son pareil, sans la notoriété qui dit les d'Hacqueville l. Je lui ai recommandé une affaire du sénéchal de Rennes; ne le connaît-on point dans votre voisinage? Elle était épineuse, et il fallait de l'habileté pour l'entendre; je priai d'Hacqueville d'y entrer ; il en a fait la sienne, il y a travaillé, il a disputé contre Parère2, qui était contraire ; il l'a rapportée devant M. de Pomponne, pour empêcher qu'il ne la comprit mal ; enfin il n'y a qu'à baiser les pas par où il passe. Le sénéchal est si étonné de trouver un cœur comme celui-là sur la terre, et d'avoir gagné son affaire , qu'il me croit la plus riche femme de France d'avoir un tel ami; il a raison : servez- vous-en donc , sans crainte de le fatiguer ; et du gros abbé ( de Pontcarré ) , si vous avez quelque lettre

1 On l'appelait les d'Hacqueville, parce qu'il se multipliait pour le service de ses amis.

1 Premier commis de M de Pomponne.

de change à envoyer ; car il faut connaître les talents. Vous ne manquerez pas de nouvelles; la bonne Troche vous mandera les grandes ; mais, comme vous dites, tout va bien; il n'y aura que douceur et agrément dans le reste de cette année : comprenez un peu ce que c'est que ce grand prince de Condé , qui se retire , qui se retranche, et qui envisage le mois d'octobre et la goutte. M. de Lorraine ne voulait point qu'on s'amusât au siège de Trêves , et disait : « Vous y périrez , messieurs; songez qu'il y a quatre mille « hommes dans Trêves , et un maréchal de France en colère. » En effet, ce maréchal fait des miracles; il nettoie la tranchée tous les deux ou trois jours avec une propreté extraordinaire : mais enfin , mes belles , rien n'est imprenable , il faudra se rendre. La maréchale ( de Créqui ) dit toujours que M. de Sanzei est dans Trêves ; je ne le crois point du tout : ce serait une belle chose si , pendant que sa femme le pleure d'un côté, et refuse l'espérance de le trouver dans cette place assiégée, elle allait apprendre qu'il y eût été tué !

Je dis hier adieu à M. de la Garde ; s'il vous embrasse, laissezle faire, c'est pour moi : je l'aime beaucoup; profitez bien de son bon esprit. Je vous exhorte , ma chère enfant , à conserver votre santé, si vous m'aimez. J'entends que vous me dites la même chose, et je vous assure que je le ferai dans la vue de vous plaire : ne vous amusez point à vous inquiéter en l'air, cela n'est point de votre bon esprit; conservez bien votre courage, et m'en envoyez un peu dans vos lettres : c'est une bonne provision dans cette vie ; parlez-moi beaucoup de vous : tous les détails sont admirables, quand l'amitié est à un certain point.

Écrivez à notre cher cardinal : savez-vous bien que vous n'avez pas pensé droit sur la cassolette, et qu'il a été piqué de la hauteur dont vous avez traité cette dernière marque de son amitié? Assuv rément , vous avez outré les beaux sentiments ; ce n'est pas là , ma fille , où vous devez sentir l'horreur d'un présent d'argenterie : vous ne trouverez personne de votre sentiment, et vous devez vous délier de vous, quand vous êtes seule de votre avis.

Hier au soir je dis adieu au plus beau de tous les prélats l ; il me pria de lui prêter mon portrait, c'est-à-dire le vôtre, pour le porter chez madame de Fontevrault; je le refusai rabutinemenf, et lui dis que je l'avais refusé à Mademoiselle : et en même temps je le portai moi-même dans une petite chambre, où il fut

* C'est le bel abbé de Orignan.

DE MADAME DE SEVIGiVÉ\ 301

placé et reçu avec tendresse et envie de me plaire : je suis sûre qu'on ne l'en tirera pas ; on sait trop bien ce que c'est pour moi que cette charmante peinture; et si on vient le demander ici, on dira que je L'ai emporté : M. de Coulanges vous apprendra où il est. M. de Pomponne le voulut voir l'autre jour ; il lui parlait, et croyait que vous deviez répondre , et qu'il y avait de la gloire ■ à votre fait : votre absence a augmenté la ressemblance ; et ce n'est pas ce qui m'a le moins coûté à quitter.

Nous avons ri aux larmes de votre madame de la Charce et de Philis , sa fille aînée, âgée de trente-neuf ans ; je la vois d'ici. Que voulez-vous dire, que vous ne narrez point bien ? 11 n'y a chose au monde si plaisamment contée, et personne n'écrit si agréablement ; mais il faut pleurer d'être dans un pays où l'on porte le deuil si burlesquement. Je vous remercie de la peine que vous avez prise de narrer cette folie : c'est un style que vous n'aimez pas, mais il m'a bien réjouie : M. de Coulanges vous en parlera. Il lut cet endroit en perfection. Il me semble que je n'ai plus rien à dire : qu'on me mène aux Rochers, je neveux plus écrire ; allons, l'abbé, c'est fait * : je vais partir, belle comtesse ; adieu donc ma très-chère comtesse :

Je vais partir, belle Hermione h Je vais exécuter ce que l'abbé m'ordonne , Malgré le péril qui m'attend.

C'est pour dire une folie; car notre province est plus calme que la Saône.

On fait présentement à Notre-Dame le service de M. de Turenne en grande pompe. Le cardinal de Bouillon et madame d'Elbeuf vinrent hier mêle proposer ; mais je me contente de celui de Saint- Denis , je n'en ai jamais vu un si bon. N'admirez-vous point ce que faitla mort dece héros, etla face que prennent les affaires, depuis que nous ne l'avons plus ? Ah ! ma chère enfant, qu'il y a longtemps que je suis de votre avis ! rien n'est bon que d'avoir une belle et bonne âme : on la voit en toute chose comme au travers d'un cœur de cristal : on ne se cache point; vous n'avez point vu de dupes là-

1 Gloire est pris ici pour orgueil.

2 Parodie de ces vers de Corneille dans Polyeucte, acte IV, scène IV :

Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire. Allons , gardes, c'est fait.

3 Parodie de l'adieu de Cadmus, dans l'opéra de Quinault.

dessus : on n'a jamais pris longtemps l'ombre pour le corps ; il faut être , si l'on veut paraître : le monde n'a point de longues injustices ; vous devez être de cet avis pour vos propres intérêts. Adieu ma chère enfant , je vous embrasse de tout mon cœur.

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