DE Mme DE SÉV1GNÉ A Mme DE GRIGNAN
A Paris , mardi 8 juin IG77.
Non , ma fille , je ne vous dis rien , rien du tout ; vous ne savez que trop ce que mon cœur est pour vous : mais puis-je vous cacher tout à fait l'inquiétude que me donne votre santé ? c'est un endroit par où je n'avais pas encore été blessée ; cette première épreuve n'est pas mauvaise : je vous plains d'avoir le même mal pour moi ; mais plût à Dieu que je n'eusse pas plus de sujet de craindre que vous ! Ce qui me console , c'est l'assurance que M. de Grignan m'a donnée de ne point pousser à bout votre courage ; il est chargé d'une vie où tient absolument la mienne : ce n'est pas une raison pour lui faire augmenter ses soins; celle de l'amitié qu'il a pour vous est la plus forte. C'est aussi dans cette confiance , mon très-cher comte, que je vous recommande encore ma fille : obser-1 vez-la bien, parlez à Montgobert, entendez-vous ensemble pour / une affaire si importante. Je compte fort sur vous, ma chère Mont-1 gobert. Ah ! ma chère enfant, tous les soins de ceux qui sont autour de vous ne vous manqueront pas ; mais ils vous seront bien inutiles, si vous ne vous gouvernez vous-même. Vous vous sentez mieux que personne ; et si vous trouvez que vous ayez assez de force pour aller à Grignan , et que tout d'un coup vous trouviez que vous n'en avez pas assez pour revenir à Paris; si enfin les médecins de ce pays-là, qui ne voudront pas que l'honneur de vous guérir leur échappe , vous mettent au point d'être plus épuisée que vous ne l'êtes ; ah ! ne croyez pas que je puisse résister à cette douleur. Mais je veux espérer qu'à notre honte tout ira bien. Je ne me soucierai guère de l'affront que vous ferez à l'air natal, pourvu
que vous soyez dans un meilleur état. Je suis chez la bonne Troène , dont l'amitié est charmante ; nulle autre ne m'était propre; je vous écrirai encore demain un mot ; ne m'ôtez point cette unique consolation. J'ai bien envie de savoir de vos nouvelles ; pour moi , je suis en parfaite santé , les larmes ne me font point de mal. J'ai dîné, je m'en vais chercher madame de Vins et mademoiselle de Méri. Adieu, mes chers enfants : que cette calèche que j'ai vue partir est bien précisément ce qui m'occupe , et le sujet de toutes mes pensées !