‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 172 sur 286 · DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mmc DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mmc DE GRIGNAN

A Paris, vendredi 13 août 1677.

Je ne veux plus parler du chagrin que> vous m'avez donné , en me disant que vous ne me causiez que des inquiétudes et des douleurs par votre présence : voudrait-on être capable de ne les avoir pas, quand on aime aussi véritablement que je vous aime ? c'est une belle idée, et bien ressemblante aux sentiments que j'ai pour vous ! Je dirais beaucoup de choses sur ce sujet , que je coupe court par mille raisons ; mais pour y penser souvent, c'est de quoi je ne vous demanderai pas congé.

Mon fils partit hier ; il est fort loué de cette petite équipée ; tel l'en blâme , qui l'aurait accablé , s'il n'était point parti : c'est dans ces occasions que le monde est plaisant. Il est plus aisé de le justifier d'être allé à cette échauffourée , que d'être demeuré ici seul et tranquille : pour moi, j'ai fort approuvé son dessein, je l'avoue : vous voyez que je laisse assez bien partir mes enfants.

Il y a long temps que je suis de votre avis pour préférer les mauvaises compagnies aux bonnes : quelle tristesse de se séparer de ce qui est bon! et quelle joie de voir partir une troupe de Provençaux tels que vous me les nommez ! Ne vous souvient-il point de la couvée de Fouesnel , et comme nous tirions agréablement le jour et le moment de leur bienheureuse sortie? Nous nous mettions à cou-

leur dès la veille, et nous trouvions que nous avions le plus beau jeu du monde le lendemain. Soutenons donc , ma fille , que rien n'est si bon dans les châteaux qu'une chienne de compagnie, et rien de si mauvais qu'une bonne. Si l'on veut l'explication de cette énigme , qu'on vienne parler à nous.

Je pars lundi pour aller voir notre ami Guitaut;je souhaite qu'il me mette au rang de ces compagnies que l'on craint : pour moi , je le trouve en tout temps digne d'être évité. Sa femme accouche ici , elle en est au désespoir : elle s'y trouve engagée par un procès. Le bon abbé vient avec moi : je ne suis pas fort gaie, comme vous pouvez penser; mais qu'importe ?

On tient le siège de Charleroi tout assuré; s'il y a quelque nouvelle entre ci et minuit, je vous la manderai. M. de Lavardin , et tous ceux qui n'ont point de place à l'armée, sont partis pour y aller ; c'est une folie. Pour moi J'espère toujours que ces grandes montagnes n'enfanteront que des souris ; Dieu le veuille !

Le voyage de la Bagnols est assuré ; vous serez témoin de ses langueurs , de ses rêveries, qui sont des applications à rêver : elle se redresse comme en sursaut , et madame de Coulanges lui dit : Ma pauvre sœur , vous ne rêvez point du tout. Pour son style, il m'est insupportable, et me jette dans des grossièretés, de peur d'être comme elle. Elle me fait renoncer à la délicatesse, à la finesse, à la politesse, de crainte de donner dans les tours de passepasse, comme vous dites : cela est triste de devenir une paysanne. On sent qu'on serait digne de ne pas vous déplaire , par C envie qu'on en a ; et cent autres babioles que je sais quelquefois par cœur, et que j'oublie tout d'un coup. Nous appelons cela des chiens du Iktssan; ils sont enragés à force d'être devenus méchants.

Adieu, ma très-chère enfant; ne vous faites aucun dragon, si vous ne voulez m'en faire mille. N'est-ce pas déjà trop de m'avoir dit , que vous ne valiez rien pour moi ? quel discours ! ah ! qu'estce qui m'est donc bon ? et à quoi puis-je être bonne sans vous ? bonjour, M. le comte.

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