‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 185 sur 286 · DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY · texte numérisé non relu

DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY

AParis,ce27 juin IC79.

Je n'ai pas le mot à dire à tout le premier article de votre lettre, sinon que Livry c'est mon lieu favori pour écrire. Mon esprit et mon corps y sont en paix ; et quand j'ai une réponse à faire , je la remets à mon premier voyage. Mais j'ai tort, cela fait des rctardements dont je veux me corriger. Je dis toujours que si je pouvais vivre seulement deux cents ans, je deviendrais la plus admirable personne du monde. Je me corrige assez aisément, et je trouve qu'en vieillissant même j'y ai plus de facilité. Je sais qu'on pardonne mille choses aux charmes de la jeunesse, qu'on ne pardonne point quand ils sont passés. On y regarde de plus près; on n'excuse plus rien ; on a perdu les dispositions favorables de prendre tout en bonne part ; enfin , il n'est plus permis d'avoir tort ; et dans cette pensée, l'amour- propre nous fait courir à ce qui nous peut soutenir contre cette cruelle décadence, qui, malgré nous, gagne tous les jours quelque terrain.

Voilà les réflexions qui me font croire que dans l'âge où je suis on se doit moins négliger que dans la fleur de l'âge. Mais la vie est trop courte ; et la mort nous prend , que nous sommes encore tout pleins de nos misères et de nos bonnes intentions.

Je loue fort la lettre que vous avez écrite au roi; je la trouve d'un style noble, libre et galant qui me plaît fort. Je ne crois pas qu'autre que vous ait jamais conseillé à son maître de laisser dans l'exil son petit serviteur , afin de donner créance au bien qu'où a à dire de lui, et d'ôter tout soupçon de flatterie à son histoire.

Ce que ma chère nièce m'a écrit me paraît si droit et si bon , que je n'en veux rien rabattre : il est impossible qu'elle ne m'aime pas à le dire comme elle le dit.

A madame de Coligny.

Je vous en remercie , ma chère nièce, et je voudrais, pour toute réponse, que vous eussiez entendu ce que je disais de vous l'autre jour à madame de Vins, belle-sœur de M. de Pomponne très-ai-

mable aussi : je vous peignis au naturel , et Lien. Il y a très-peu de personnes qui puissent se vanter d'avoir autant de vrai mérite que vous.

Notre pauvre ami est abîmé dans son procès. Il le veut traiter dans les règles de la raison et du bon sens ; et quand il voit qu'à tous moments la chicane s'en éloigne , il est au désespoir. Il voudrait que sa rhétorique persuadât toujours , comme elle le devrait en bonne justice; mais elle est inutile contre la routine et le désordre qui régnent dans le palais. Ce n'est point façon d'amour que le zèle qu'il a pour sa cousine , c'est pure générosité : mais c'est façon de mort que la fatigue qu'il se donne pour cette malheureuse affaire. J'en suis affligée; car je le perds , et je crains de le perdre encore davantage.

Ma fille ne s'en ira qu'au mois de septembre. Elle se porte mieux; elle vous fait mille amitiés , à vous, madame, et à vous, monsieur. Si vous la connaissiez davantage, vous l'aimeriez encore mieux.

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A Paris, ce 20 juillet 1679.

J'ai vu et entretenu M. l'évêque d'Autun , et je comprends bien aisément l'attachement de ses amis pour lui. Il m'a conté qu'il passa une fois à Langeron , et qu'il ne voulait pas s'y débotter seulement. Il y fut six semaines. Cet endroit est tout propre à persuader l'agrément , la douceur et la facilité de son esprit. Je crois que j'en serais encore plus persuadée , si je le connaissais davantage. Nous avons fort parlé de vous sur ce ton-là. Je parlai au prélat de la lettre que vous avez écrite au roi ; il me dit qu'il l'avait vue, et qu'il l'avait trouvée belle. Je vous trouve fort heureux de l'avoir. Ce bonheur est réciproque, et vous êtes l'un à l'autre une très-bonne compagnie. Il vous dira les nouvelles et les préparatifs du mariage du roi d'Espagne, et du choix du prince et de la princesse d'Harcourt pour la conduite de la reine d'Espagne x à son époux , et de la belle charge que le roi a donnée à M. de Marsillac , sans pré-

1 Mademoiselle, fille de Monsieur, frère de Louis XIV, fut mariée à Charles II , roi d'Espagne. C'était une des conditions de la paix, à laquelle la jeune princesse n'avait rien moins qu'accédé. Elle eut voulu épouser le Dauphin. Le roi lui dit : Je vous fais reine d'Espagne; que pourrais-je de plus pour ma fille? Ah! répondit-elle, vous pourriez plus pour votre nièce. Elle mourut dix ans après.

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judice de la première, et du démêlé du cardinal de Bouillon avec M. de Montausier, et comme M. de la Feuillade , courtisan passant tous les courtisans passés, a fait venir un bloc de marbre qui tenait toute la rue Saint-Honoré : et comme les soldats qui le conduisaient ne voulaient point faire place au carrosse de M. le Prince, qui était'dedans , il y eut un combat entre les soldats et les valets de pied : le peuple s'en mêla , le marbre se rangea , et le prince passa. Ce prélat vous pourra conter encore que ce marbre est chez M. de la Feuillade, qui fait ressusciter Phidias ou Praxitèle pour tailler la figure du roi à cheval dans ce marbre , et comme cette statue lui coûtera plus de trente mille écus.

Il me semble que cette lettre ressemble assez aux chapitres de YJmadis. Je suis tellement libertine quand j'écris , que le premier tour que je prends règne tout du long de ma lettre. Il serait à souhaiter que ma pauvre plume , galopant comme elle fait, galopât au moins sur le bon pied. Vous en seriez moins ennuyés, monsieur et madame; car c'est toujours à vous deux que je parle, et vous deux que j'embrasse de tout mon cœur. Ma fille me prie de vous dire bien des amitiés à l'un et à l'autre. Elle se porte mieux ; mais comme un bien n'est jamais pur en ce monde , elle pense à s'en aller en Provence, et je ne pourrais acheter le plaisir de la voir que par sa mauvaise santé. 11 faut choisir , et se résoudre à l'absence ; elle est amère et dure à supporter. Vous êtes bien heureux de ne point sentir la douleur des séparations ; celle de mon fils , qui s'en va camper à la plaine d'Ouilles , n'est pas si triste que celles des autres années ; mais il ne s'en faut guère qu'elle ne coûte autant, l'or eH'argent, les beaux chevaux et les justaucorps étant la vraie représentation des troupes du roi de Perse. Faitez vous envoyer promptement les Fables de la Fontaine; elles sont divines. On croit d'abord en distinguer quelques-unes ; et à force de les relire , on les trouve toutes bonnes. C'est une manière de narrer, et un style à quoi l'on ne s'accoutume point. Mandez-m'en yotre avis , et le nom de celles qui vous auront sauté aux yeux les premières.

Notre ami Corbinelli est dans l'espérance de raccommodement de l'affaire de sa cousine. Si vous êtes à Chaseu , faites mes compliments à monsieur et à madame de Toulongeon. J'aime cette petite femme : ne la trouvez-vous pas toujours jolie? -

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