‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 193 sur 286 · DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN

A Paris, vendredi 5 janvier I6S0.

Ah ! ma très-chère , que je suis obligée à madame du Janet de vous avoir ôté la plume ! Si , par l'air de Salon et par les fatigues, vous retombez à tout moment , .quelles raisons n'ai-je point de vous conjurer mille fois de ne point écrire? Vous parlez de votre mal avec une capacité qui m'étonne ; mais l'intérêt que je prends à votre santé me fait comprendre tout ce que vous dites. Que j'ai d'envie que cette bise et ce vent du midi vous laissent en repos ! Mais quel malheur d'être blessée de deux vents qui sont si souvent dans le monde, et surtout en Provence? Je vous demande , ma fille , si, dans l'état où vous êtes , je puis m'empêcher d'y penser tristement.

Je fus hier aux grandes Carmélites avec Mademoiselle , qui eut la bonne pensée de mander à madame de Lesdiguières de me mener. Nous entrâmes dans ce saint lieu; je fus ravie de l'esprit de la mère Agnès * ; elle me parla de vous , comme vous connaissant par sa sœur. Je vis madame Stuart belle et contente. Je vis mademoiselle d'Épernon2, qui ne me trouva pas défigurée; il y avait plus de trente ans que nous ne nous étions vues ; elle me parut horriblement changée. La petite du Janet ne me quitta point ; elle a le voile blanc depuis trois jours ; c'est un prodige de ferveur et de vocation :

1 La mère Agnès de Jesus-Maria. Elle était Gigault de Bellefonds , et sœur de la marquise de Villars.

2 Anne- Louise- Christine de Foix de la ValeUc-Ëpernon.

je m'en vais en écrire à sa mère. Mais quel ange (madame de la ï'aiïière) réapparut à la fin! car M. le prince de Conti la tenait an parloir. Ce fut à mes yeux tous les charmes que nous avons vus autrefois, je ne la trouvai ni bouffie, ni jaune ; elle est moins maigre et plus contente : elle a ses mêmes yeux et ses mêmes regards : l'austérité , la mauvaise nourriture et le peu de sommeil ne les lui ont ni creusés , ni battus ; cet habit si étrange n'ôte rien à la bonne grâce , ni au bon air ; pour la modestie , elle n'est pas plus grande que quand elle donnait au monde une princesse de Conti : mais c'est assez pour une carmélite. Elle me dit mille honnêtetés, et me parla de vous si bien , si à propos ; tout ce qu'elle dit était si assorti à sa personne , que je ne crois pas qu'il y ait rien de mieux. M. de Conti l'aime et l'honore tendrement , elle est son directeur ; ce prince est dévot, et le sera comme son père. En vérité, cet habit et cette retraite sont une grande dignité pour elle.

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