‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 201 sur 286 · DE Mme DE SE VIGNE A Mme DE GUIGNA N · texte numérisé non relu

DE Mme DE SE VIGNE A Mme DE GUIGNA N

A Paris , vendredi 29 mars 1680.

Vous aviez bien raison de dire que j'entendrais parler de la vieque vous feriez en l'absence de M. de Grignan et de ses filles : cette vie est tout extraordinaire; vous vous êtes jetée dans un couvent, vous savez qu'on ne se jette point à Sainte-Marie, c'est aux Carmélites qu'on se jette. Vous vous êtes donc jetée dans un couvent, vous avez couché dans une cellule ; je suppose que vous avez mangé de la viande, quoique vous ayez mangé au réfectoire : le médecin

1 Mademoiselle de Fontanges.

qui vous conduit ne vous aurait pas laissée faire une folie. Vous avez très-habilement évité les récréations. Vous ne médites rien de b petite d'Adhémar; ne lui avez-vous pas permis d'être dans un petit coin à vous regarder? La pauvre enfant! elle était bien heureuse de profiter de cette retraite.

J'étais avant-hier tout au beau milieu de la cour; madame de (lhaulnes enfin m'y mena. Je vis madame la Dauphine , dont la laideur n'est point du tout choquante, ni désagréable ; son visage lui sied mal , mais son esprit lui sied parfaitement ; elle ne fait et ne dit rien qu'on ne voie qu'elle en a beaucoup. Elle a les yeux vifs et pénétrants; elle entend et comprend facilement toutes choses ; elle est naturelle, et non plus embarrassée ni étonnée que si elle, était née au milieu du Louvre. Elle a une extrême reconnaissance pour le roi , mais c'est sans bassesse ; ce n'est point comme étantaudessous de ce qu'elle est aujourd'hui, c'est comme ayant été choisie et distinguée dans toute l'Europe. Elle a l'air fort noble, et beaucoup de dignité et de bonté : elle aime les vers , la musique , la conversation ; elle est fort bien quatre ou cinq heures toute seule dans sa chambre; elle est étonnée de l'agitation qu'on se donne pour se divertir ; elle a fermé la porte aux moqueries et aux médisances : l'autre jour, la duchesse de la Ferté voulut lui dire une I laisanterie comme un secret sur cette pauvre princesse Marianne i , dont la misère est à respecter; madame la Dauphine lui dit avec un air sérieux : Madame , je ne suis point curieuse. Mesdames de Richelieu , de Rochefort et de Maintenon me firent beaucoup d'honnêtetés , et me parlèrent de vous. Madame de Maintenon , par un hasard, me fit une petite visite d'un quart d'heure; elle me conta mille choses de madame la Dauphine , et me reparla de vous, de votre santé, de votre esprit, du goût que vous avez l'une pour l'autre , de votre Provence , avec autant d'attention qu'à la rue desTournelles : un tourbillon mefemporta, c'était madame de Soubise qui rentrait dans cette cour au bout de ses trois mois , jour pour jour. Elle venait de la campagne; elle a été dans une parfaite retraite pendant son exil ; elle n'a vécu que du jour qu'elle est revenue. La reine et tout le monde la reçut fort bien. Le roi lui fit une trèsgrande révérence : elle soutint avec très-bonne mine tous les différents compliments qu'on lui faisait de tous côtés.

M. le Duc me parla beaucoup de M. de la Rochefoucauld , et les

1 Cotait la princesse de Coati.

larmes lui en vinrent encore aux yeux . Il y eut une scène bien vive entre lui et madame de la Fayette, le soir que ce pauvre homme était à l'agonie; je n'ai jamais tant vu de larmes, ni jamais une douleur plus tendre et plus vraie : il était impossible de n'être pas comme eux; ils disaient des choses à fendre le cœur ; je n'oublierai jamais cette soirée. Hélas ! ma chère enfant, il n'y a que vous qui ne me parliez point encore de cette perte, ah ! c'est où Ton connaît encore mieux l'horrible éloignement : vous m'envoyez des billets et des compliments pour lui ; vous n'avez pas envie que je les porte sitôt. M. de Marsillac aura les lettres de M. de Grignan avec le temps; il n'y eut jamais une affliction plus vive que la sienne : madame de la Fayette ne l'a point encore vu : quand les autres de la famille sont venus la voir, c'a été un renouvellement étrange. M. le Duc me parlait donc tristement là-dessus. Nous entendîmes , après dîner, le sermon du Bourdaloue, qui frappe toujours comme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant à tort et à travers contre l'adultère : sauve qui peut! il va toujours son chemin. Nous revînmes avec beaucoup de plaisir. Mesdames de Guénégaud et de Kerman étaient des nôtres : je les assurai fort qu'à moins d'une Dauphine , j'étais servante, à mon âge et sans affaires , de ce bon pays-là.

Madame de Vins, qui voulait savoir des nouvelles de mon voyage , vint hier dîner joliment avec moi ; elle causa longtemps avec Corbinelli et la Mousse ; la conversation était sublime et divertissante; Bussy n'y gâta rien. Nous allâmes faire quelques visites , et puis je la ramenai. Je vis mademoiselle de Méri, qui ne veut plus du tout de son bail ; elle s'en prend à l'abbé, qui croyait que madame de Lassai était demeurée d'accord de tout : il se défend fort bien, et maintient que ce logement est fort joli : c'est une nouvelle tribulation. Vous n'êtes pas en état d'envisager votre retour, vous êtes encore trop battus de l'oiseau, comme disait l'abbé au reversis : j'espère qu'après quelques mois de repos à Grignan vous changerez d'avis, et que vous ne trouverez pas qu'un hiver à Grignan soit une bonne chose à imaginer.

Pour mon fils , il est vrai que je trouve du courage; je lui dis et redis toutes mes pensées; je lui écris des lettres que je crois qui sont admirables; mais plus je donne de force à mes raisons , plus il pousse les siennes : et sa volonté paraît si déterminée , que je comprends que c'est là ce qui s'appelle vouloir efficacement. Il y a un degré de chaleur dans le désir qui l'anime , à quoi nulle pru-

dence ne peut résister : je n'ai pas sur mon cœur d'avoir préféré mes intérêts à sa fortune ; je les trouverais tout entiers à le voir marcher avec plaisir dans un chemin où je le conduis depuis si longtemps. Il se trompe dans tous ses raisonnements , il est tout de travers : j'ai tâché de le redresser avec des raisons toutes droites et toutes vraies, appuyées du sentiment de tous nos amis; et je lui dis enfin : Mais ne vous défiez- vous de rien, quand vous voyez que vous seul pensez une chose que tout le monde désapprouve? Il met l'opiniâtreté à la place d'une réponse, et nous revenons toujours à ménager qu'au moins il ne fasse pas un marché extravagant. Adieu , ma très-chère : j'ignore comment vous vous portez , je crains votre voyage , je crains Salon , je crains Grignan ; je crains , en un mot , tout ce qui peut nuire à votre santé ; par cette raison , je vous conjure de m'écrire bien moins qu'à l'ordinaire.

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