‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 213 sur 286 · DE Mmc DE SÉVIGNE A Mme DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE Mmc DE SÉVIGNE A Mme DE GRIGNAN

Aux Rochers, samedi 15 juin 1680.

Je ne réponds point à ce que vous me dites de mes lettres , je suis ravie qu'elles vous plaisent ; mais si vous ne me le disiez , je ne les croirais pas supportables. Je n'ai jamais le courage de les lire tout entières, et je dis quelquefois : Mon Dieu , que je plains ma fille de lire tout ce fatras de bagatelles ! Quelquefois même je nierepens de tant écrire, je crois que cela, vous jette trop de pensées , et vous fait peut-être une sorte d'obligation de me faire réponse. Ah! laissez-moi causer avec vous, cela me divertit; mais ne me répondez point , il vous en coûte trop cher : votre dernière lettre passe les bornes du régime , et du soin que vous devez avoir de vous. Vous êtes trop bonne de me souhaiter du monde , il ne m'en faut point : me voilà accoutumée ta la solitude ; j'ai des ouvriers qui m'amusent ; le bon abbé a les siens tout séparés. Le goût qu'il a pour bâtir et pour ajuster va au delà de sa prudence : il est vrni qu'il en coûte peu, mais ce serait encore moins si l'on se tenait en repos. C'est ce bois qui fait mes délices , il est d'une beauté surprenante; j'y suis souvent seule avec ma canne et avec Loui-

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son : il ne m'en faut pas davantage. Quand je suis dans mon cabinet, c'est une si bonne compagnie que je dis en moi-même : Ce petit endroit serait digne de ma fille ; elle ne mettrait pas la main sur un livre qu'elle n'en fût contente : on ne sait auquel entendre. J'ai pris les Conversations chrétiennes ; elles sont d'un bon cartésien qui sait par cœur votre recherche de la vérité x , qui parle de cette philosophie, et du souverain pouvoir que Dieu a sur nous ; de sorte que nous vivons , nous nous mouvons et nous respirons en lui , comme dit saint Paul , et c'est par lui que nous connaissons tout. Je vous manderai si ce livre est à la portée de mon intelligence ; s'il n'y est pas , je le quitterai humblement , renonçant à la sotte vanité de contrefaire l'éclairée quand je ne le suis pas. Je vous assure que je pense comme nos frères ; et si j'imprimais , je dirais : Je pense comme eux. Je sais la différence du langage politique à celui des chambres : enfin Dieu est tout-puissant , et fait tout ce qu'il veut , j'entends cela ; il veut notre cœur , nous ne voulons pas le lui donner , voilà tout le mystère. N'allez pas révéler celui de nos filles de Nantes; elles me mandent qu'elles sont charmées de ce livre 2 que je leur ai fait prêter.

Je mandais l'autre jour à madame de Vins que je lui donnais à deviner quelle sorte de vertu je mettais ici le plus souvent en pratique, et je lui disais que c'était la libéralité. Il est vrai que j'ai donné d'assez grosses sommes depuis mon arrivée : un matin , huit cents francs ; l'autre, mille francs ; l'autre, cinq ; un autre jour, trois cents écus : il semble que ce soit pour rire , ce n'est que trop une vérité. Je trouve des métayers et des meuniers qui me doivent toutes ces sommes , et qui n'ont pas un unique sou pour les payer : que fait-on ? il faut bien leur donner. Vous croyez bien que je n'en prétends pas un grand mérite , puisque c'est par force : mais j'étais toute prise de cette pensée en écrivant à madame de Vins , et je lui dis cette folie. Je me venge de ces banqueroutes sur les lods et ventes. Je n'ai pas encore touché ces six mille francs de Nantes : dès qu'il y a quelque affaire à finir, c«la ne va pas si vite. Je vis arriver l'autre jour une belle petite fermière de Bodégat, avec de beaux yeux brillants, une belle taille, une robe de drap de Hollande découpé sur du tabis 3, les manches tailladées : Ah Seigneur!

1 De Malebranche.

2 La Fréquente communion.

3 Sorte de gros taffetas onde.

quand je la vis , je me crus bieu ruinée : elle me doit huit mille francs. M. de Grignau aurait été amoureux de cette femme, elle est sur le moule de celle qu'il a vue à Paris. Ce matin il est entré un paysan avec des sacs de tous côtés; il en avait sous ses bras , dans ses poches , dans ses chausses ; car en ce pays c'est la première chose qu'ils font que de les délier; ceux qui ne le font pas sont habillés d'une étrange façon : la mode de boutonner le justaucorps par en bas n'y est point encore établie ; l'économie est grande sur l'étoffe des chausses ; de sorte que depuis le bel air de Vitréjusqu a mon homme, tout est dans la dernière négligence. Le bon abbé , qui va droit au fait, crut que nous étions riches à jamais : Ah ! mon ami , vous voilà bien chargé ; combien apportez-vous ? Monsieur, dit-il en respirant à peine, je crois qu'il y a bien ici trente francs : c'étaient tous les doubles ' de France qui se sont réfugiés dans cette province avec les chapeaux pointus , et qui abusent ainsi de notre patience.

Vous m'avez fait un grand plaisir de parler de Montgobert : je crus bien que ce que je vous mandais sur son sujet était inutile , et que votre bon esprit aurait tout apaisé. C'est ainsi que vous devez toujours faire, ma tille, malgré tous les chagrins passagers : le fond de Montgobert est admirable pour vous; le reste est un effet du tempérament indocile et trop brusque : je fais toujours un grand honneur aux sentiments du cœur ; on est quelquefois obligé de souffrir les circonstances et dépendances de l'amitié, quoiqu'elles ne soient pas agréables. J'enverrai un de ces jours à Montgobert de méchantes causes à soutenir à Rochecourbières : puisqu'elle a ce talent, il faut l'exercer. Vous aurez M. deCoulanges, qui sera un grand acteur; il vous contera ses espérances; je ne les sais pas : il craint tant la solitude, qu'il ne veut pas même écrire aux gens qui y sont. Grignan est tout propre à le charmer; il en charmerait Dieu d'autres : je n'ai jamais vu une si bonne compagnie , elle fait l'objet de mes désirs : j'y pense sans cesse dans mes allées, et je relis vos lettres en disant, comme à Livry : Voyons et revoyons un peu ce que ma fille me disait, il y a huit ou neuf jours; car enfin c'est elle qui me parle, et je jouis ainsi de cet art ingénieux de peindre la parole et de parler aux yeux2, etc. Vous savez bien que ce

1 Los doubles tournois, ou pièces de quatre sous, qui sont aujourd'hui les pièces de deux sous.

2 Vers de Brébeuf

ne sont pas les bois des Rochers qui me font penser à vous : je îv en suis pas moins occupée au milieu de Paris; c'est le foud et le centre; tout passe, tout glisse, tout est par-dessus ou à côté, et ne fait quede légères traces à mon cerveau. J'ai oublié mon Agnès, elle est pourtant jolie ; son esprit a un petit air de province. Celui de madame de Tarente est encore dans le grand air. Les chemins de Vitré ici sont devenus si impraticables, qu'on les fait raccommoder par ordre du roi et de M. de Chaulnes ; tous les paysans de la baronnie y seront lundi. Adieu, ma très-chère : quand je vous dis que mon amitié vous est inutile, ne comprenez-vous point bien comme je l'entends , et où mon cœur et mon imagination me portent ? Pensez-vous que je sois bien contente du peu d'usage que je fais de tant de bonnes intentions ? Dites- moi si vous ne mettrez point la petite d'Aix avec sa tante l , et si vous ôterez Pauline d'avec vous : c'est un prodige que cette petite, son esprit est sa dot; voulez-vous la rendre une personne toute commune? Je la mènerais toujours avec moi , j'en ferais mon plaisir, je me garderais bien de la mettre à Vix avec sa sœur : enfin , comme elle est extraordinaire , je la traiterais extraordinairement.

23G. — DE M'm' DE SE VIGNE A Mme DE GRIGNAN.

Aux. Rochers, mercredi 26 juin 1680.

Quand je trouve les jours si longs, c'est qu'en vérité , avec cette durée infinie, ils sont froids et vilains; nous avons fait deux admirables feux devant cette porte; c'était la veille et le jour de la Saint- Jean : il y avait plus de trente fagots , une pyramide de fougères qui faisait une pyramide, d'ostentation; mais c'étaient des feux à profit de ménage, nous nous y chauffions tous; on ne se couche plus sans fagot, on a repris ses habits d'hiver ; cela durera tant qu'il plaira à Dieu. Vous n'êtes point sujets à ces sortes d'hivers; dès que votre bise est passée , le chaud reprend le fil de son discours , et Rochecourbières n'est pas interrompu. Savez-vous comme écrit Montgobert ? elle écrit comme nous ; son commerce est fort agréable. Elle me parlait la dernière fois d'un déjeuner qu'elle devait donner dans sa chambre , où vous deviez survenir; tout cela est tourné plaisamment. Faites-la écrire pour vous, ma très-chère, et reposez-vous en me parlant; cela me fait un bien que je ne puis vous dire. Je donne à examiner cette question à Rochecourbières , si cette joie

' Marie Adhémar de Mouteit , religieuse à Aubenas.

que j'ai de ne guère voir de votre écriture est une marque d'amitié ou d indifférence. Je recommande cette cause à Montgobert ; c'est que je suis toujours charmée de la confiance , et c'en est une que de croire fermement que j'aime mieux votre repos que inon plaisir, qui devient une peine dès que je me représente l'état où vous met cette écritoire.

Je fais ici des promenades qui me font sentir l'amertume de votre absence , plus tristement encore que vous ne pouvez sentir la mienne au milieu de votre république; car assurément la compagnie de Grignan est si bonne et si grande , qu'elle doit vous donner plus de dissipation que le milieu de Paris. Votre petit bâtiment est achevé ; on vous en mandera des nouvelles. En voulez-vous savoir de madame de la Hamelinière l ? Elle a été ici sept jours entiers , elle ne partit qu'hier , après que j'eus pris ma médecine. J'envie bien les chevaux gris qu'elle lit paraître dans ma cour : la familiarité de cette femme est sans exemple; elle s'en retourne chez M. le marquis de la Roche-Giffard , d'où elle venait; elle a son équipage ; elle ne parle que de lui. La scène est à vingt lieues d'ici, mais cela ne l'embarrasse pas. Votre bon cousin ne laisse pas de l'adorer, et d'adorer aussi M. le marquis. On parlerait longtemps là-dessus; les choses singulières me réjouissent toujours. Je vous assure que je fus fort touchée du plaisir de voir partir ce train ; j'étais dans mon lit, mais je fus très-bien instruite du bruit du départ; je ne souhaite point qu'il me vienne d'autres visites : j'ai mille petites choses à faire, et j'ai à lire, car il ne faut point parler de lire avec cette compagnie-là. Je m'en vais reprendre mes conversations toutes pleines de votre père ( Descartes). Mais une bonne fois , ma très-chère, mettez un peu votre nez dans le livre de la Prédestination des Saints, de saint Augustin, et du son de la persévérance : c'est un fort petit livre, il finit tout. Vous y verrez d'abord comme les papes et les conciles . renvoient à ce Père, qu'ils appellent le docteur de la grâce; ensuite les lettres des saint Prosper et Hilaire , où il est fait mention des difficultés de certains prêtres de Marseille, qui disent tout comme vous; ils sont nommés semipélagiens 2. Voyez ce que" saint Augustin répond à ces deux lettres, et ce qu'il répète cent fois. Le onzième

1 Une parente ridicule qui était venue lui rendre visite.

2 Ces hérétiques croyaient que l'hora me pouvait, par ses propres forces, mériter la foi, et la première grâce nécessaire pour le salut.

chapitre du Don de la persévérance me tomba hier sous la main ; lisez-le, et lisez tout le livre, il n'est pas long; c'est où j'ai puise mes erreurs; je ne suis pas seule , cela me console ; et en vérité'je suis tentée de croire qu'on ne dispute aujourd'hui sur cette matière avec tant de chaleur que faute de s'entendre.

Je serais fort heureuse dans ces bois, si j'avais une feuille qui chantât : ah! la jolie chose qu'une feuille qui chante! et la triste demeure qu'un bois où les feuilles ne disent mot , et où les hiboux prennent la parole! je suis une ingrate , ce n'est que les soirs, et j'y entends mille oiseaux tous les matins. Vous n'en avez point où vous êtes, et vous ne faites qu'observer, comme vous disiez l'autre jour, de quel côté vient le vent ; votre terrasse doit être une fort belle chose : j'y suis souvent avec vous tous , et mon imagination sait bien où vous trouver dans cette belle et grande principauté.

Il me paraît que mon fils est à Fontainebleau , sans être à la cour. On me mande de plusieurs endroits qu'il est toujours dans une grande , grande maison, où il paraît qu'il se trouve bien , puisqu'il n'en sort point. Vous savez que ce n'est pas ainsi qu'on fait sa cour , on ridiculise cette conduite fort aisément. Voilà le voyage de Flandre assuré ; si les dauphins (les gendarmes) y vont, c'est une dépense à quoi l'on ne s'attendait pas.

Le chevalier m'a écrit une très-bonne et honnête lettre. J'ai fait réparation à M. d'Évreu-x; je n'ai plus rien à demander à ces Grignans-là : pour l'aîné , c'est une autre affaire ; tant qu'il aura ma fille si loin de moi , j'aurai toujours bien des choses à démêler avec lui. Il me semble que vous devez avoir maintenant M. l'archevêque, et que vous êtes plus disposée que jamais à jouir de cette bonne et solide compagnie. Vous voilà donc privée de celle de M. Rouillé; vous le regretterez ; mais ce n'est plus votre affaire , du moment que le lieutenant général cède \a place au gouverneur (M. de Vendôme). Je sens présentement le plaisir de voir le coadjuteur à la tête de cette assemblée avec un nouveau gouverneur et un nouvel intendant; il y fera des merveilles ; et cela me paraît de la dernière importance pour vous. L'étoile est changée, le sort est rompu pour les Grignans, et peut-être pour l'aîné; nibonheurni malheur, rien n'est de longue durée en ce pays-là; j'en excepte les prisonniers et les exilés x, qui sont hors du commerce.

1 Fouquct , Lauzun, Bussy-Ralmtin , Yarclcs , elc

Madame de Vins m'écrit qu'elle a un plaisir sensible du cercle que nous faisons; vous lui parlez de moi, elle vous en parle; je luf parle de vous, elle m'en parle : ainsi nous tournons autour d'elle; elle me dit cela fort agréablement. Elle est à Pomponne, où elle apprend la philosophie de votre père. Le hasard a fait que Gorbinelli, par moi , leur a donné un homme admirable pour enseigner le droit au fils aîné : cet homme sait tout, c'est un esprit lumineux l ; c'est une humeur et des mœurs à souhait : ils sont charmés de cet homme; cette belle marquise en fait son profit : elle est bien heureuse d'être aussi raisonnable qu'elle est, et de n'être point sujette à se pendre. Madame de Mouci me mande qu'elle est persuadée que madame de Lavardin ne s'accommodera jamais avec les jeunes gens : elle les attendait ce jour-là : ils revenaient delà cour : elle était toute troublée de ce dérangement, c'est qu'elle est toute renfermée en elle-même : je connais une autre mère qui ne se compte pour guère ; elle a raison ; et qui est toute transmise à ses enfants , et ne trouve de vraie douceur que dans sa famille : cette mère , en vérité , aime bien parfaitement sa chère fille : ce partage n'est pas à la mode de Bretagne. On me mande que M. de Cheverni, qui estClermont, afin que vous ne vous y trompiez pas, sera dans deux ans un des plus grands seigneurs de France : c'est ainsi que la fortune se joue. Je ne sais plus ce qu'est devenu le mariage de M. de Molac; je suis fort aise qu'ils n'aient point eu cette petite de Pomponne; ils l'auraient assommée pour lui apprendre à devenir la fille d'un disgracié. Dieu vous conserve les bonnes et solides pensées qu'il vous donne! vous parlez si sagement de tous les plaisirs et de tout ce qui n'est point en votre puissance , que la philosophie chrétienne n'en sait pas davantage : fen connais de plus misérables 2. Vous êtes, en vérité, et bien aimable, et bien estimable, et bien aimée, et bien estimée.

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