DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN
A Angers, ce mercredi 20 septembre I68i. J'arrivai hier à cinq heures au pont de Ce, après avoir vu le matin à Saumur ma nièce de Bussy , et entendu la messe à la bonne
Notre-Dame. Je trouvai, sur le bord de ce pont , un carrosse à six chevaux , qui me parut être mon fils ; c'était son carrosse et l'abbé Charrier, qu'il a envoyé me recevoir, parce qu'il est un peu malade aux Rochers : cet abbé me fut agréable ; il a une petite impression de Grignan par son père et par vous avoir vue , qui lui donna un prix au-dessus de tout ce qui pourrait venir au-devant de moi : il me remit votre lettre écrite de Versailles, et je ne me contraignis point devant lui de répandre quelques larmes, tellement amères , que je serais étouffée s'il avait fallu me contraindre. Ah! ma bonne et très-aimable , que ce commencement a été bien rangé! Vous affectez de paraître une véritable Dulcinée ; ah ! que vous l'êtes peu! et que j'ai vu , au travers de la peine que vous prenez à vous contraindre, cette même douleur et cette même tendresse qui vous fit répandre tant de larmes en nous séparant! Ah ! ma bonne, que mon cœur est pénétré de votre amitié ! que j'en suis bien parfaitement persuadée*, et que vous me fâchez quand , même en badinant, vous dites que je devrais avoir une fille comme mademoiselle d'Alerac, et que vous êtes imparfaite ! Cette Alerac est aimable de me regretter comme elle fait; mais ne me souhaitez jamais rien que vous ; vous êtes pour moi toutes choses , et jamais on n'a été aimée si parfaitement d'une fille bien-aimée que je le suis de vous. Ah! quels trésors infinis m'avez-vous quelquefois cachés! Je vous assure pourtant , ma chère bonne , que je n'ai jamais douté du fond ; mais vous me comblez présentement de toutes ces richesses , et je n'en suis digne que par la très-parfaite tendresse que j'ai pour vous , qui passe au delà de tout ce que je pourrais vous en dire. Vous me paraissez assez malcoutente de votre voyage ( de Versailles ) , et du dos de madame de Brancas ; vous avez trouvé bien des portes fermées ; vous avez , ce me semble, fort bien fait d'envoyer votre lettre. On mande ici que le voyage de la cour est retardé ; peut-être pourrez-vous revoir M. de Louvois : enfin Dieu conduira cela comme tout le reste. Vous savez bien comme je suis pour ce qui vous touche : vous aurez soin de me mander la suite. Je viens d'ouvrir la lettre que vous écrivez à mon fils; quelle tendresse vous y faites voir pour moi! quels soins! que ne vous dois-je point, ma chère bonne? Je consens que vous lui fassiez valoir mon départ dans cette saison : mais Dieu sait si l'impossibilité et la crainte d'un désordre honteux dans mes affaires n'en ont pas été les seules raisons. Il y a des temps dans
la vie où les forces épuisées demandent, à ceux qui ont un peu d'honneur et de conscience, de ne pas pousser les choses à l'extrémité. Voilà le fond et la pure vérité, et voilà ce qui a fait marcher le Bien bon, qui est en vérité fort fatigué d'un si long voyage. J'allai hier descendre chez le saint évêque {Henri Arnaulcl) : je vis l'abbé Arnauld, toujours très-bon ami , et content de votre billet honnête. Ils me rendirent le soir la visite; et je vis entrer, un moment après , mesdames de Vesins, de Varennes et d' Assé : la dernière vous reverra bientôt. Adieu , ma chère bonne mignonne , je vais dîner chez le saint évêque. J'aime la belle d'Alerac , dites-le-lui et parlez de moi à ceux qui sont auprès de vous, et qui s'en souviennent. Allez à Livry ; et si vous y pensez à moi , comme vous me le dites en vers et en prose , croyez qu'il n'y a point de moment où je ne pense à vous, avec une tendresse vive et sensible qui durera autant que moi.
A Angers , ce jeudi 21 septembre.
Je pars , ma bonne , pour les Rochers : je ne puis monter en carrosse sans vous dire encore un petit adieu. J'ai dîné , comme vous savez , avec ce saint prélat : sa sainteté et sa vigilance pastorale est une chose qui ne se peut comprendre ; c'est un homme de quatre-vingt-sept ans , qui n'est plus soutenu dans îes fatigues continuelles qu'il prend que par l'amour de Dieu et du prochain. J'ai causé une heure en particulier avec lui; j'ai trouvé dans sa conversation toute la vivacité de l'esprit de ses frères ; c'est un prodige , je suis ravie de l'avoir vu de mes yeux. J'ai été toute l'aprèsdîner au Roncerai et à la Visitation. Mademoiselle d'Alerac, votre demoiselle de Sennac a fait la malade, et ne m'a pas voulu voir. Ces bonnes Vesins , d'Assé et Varennes ne m'ont point quittée , et m'ont fait une grande collation; et les revoilà encore qui viennent me dire adieu , et le saint prélat , et l'abbé Arnauld : nous ne faisons point comme cela les honneurs de Paris. J'aurai , ma chère bonne, de vos lettres aux Rochers, et je vous écrirai ; mon Dieu! ma chère Comtesse , aimez-moi toujours.