‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 236 sur 286 · DE MADAME DE SÉVIGNE AU COMTE DE BUSSY · texte numérisé non relu

DE MADAME DE SÉVIGNE AU COMTE DE BUSSY

A Paris , ce 25 avril 1687.

Je commence ma lettre aujourd'hui , et je ne l'achèverai qu'après avoir entendu demain l'oraison funèbre de M. le Prince, par le P. Bourdaloue. J'ai vu M. d'Autun qui a reçu votre lettre , et le fragment de celle que je vous écrivais. Je ne sais si cela était assez bon pour lui envoyer ici : ce qui est bon à Autun , pourrait n'avoir pas les mêmes grâces à Paris. Toute mon espérance est qu'en passant par vos mains vous l'aurez raccommodé , car ce que j'écris en a besoin. Quoiqu'il en soit, mon cousin, cela fut lu à l'hôtel de Guise; j'y arrivai en même temps; on me voulut louer, mais je refusai modestement les louanges , et je grondai contre vous et contre M. d'Autun. Voilà l'histoire du fragment. La pensée d'être taché de paraître guidon dans le livre de notre généalogie est tellement passée à mon fils, et même à moi, que je ne vous conseille point de rien retoucher à cela. Il importe peu que dans les siècles à venir il soit marqué pour cette charge, qui a fait le commencement de sa vie, ou pour la sous-lieutenanee.

Je suis charmée et transportée de l'oraison funèbre de M. le Prince, faite par le P. Bourdaloue. Il s'est surpassé lui-même, c'est

beaucoup dire. Son texte était : Que le Roi Pavait pleuré, et dit à son peuple : Nous avons perdu un Prince qui était le soutien d Israël.

Il était question de son cœur , car c'est son cœur qui est enterré aux Jésuites. Il en a donc parlé , et avec une grâce et une éloquence qui entraîne ou qui enlève , comme vous voudrez. Il fait voir que son cœur était solide, droit et chrétien. Solide, parce que, dans le haut de la plus glorieuse vie qui fut jamais , il avait été au-dessus des louanges ; et là il a repassé en abrégé toutes ses victoires , et nous a fait voir, comme un prodige, qu'un héros en cet état fût entièrement au-dessus de la vanité et de l'amour de soi-même. Cela a été traité divinement.

Un cœur droit. Et sur cela il s'est jeté sans balancer tout au travers de ses égarements , et de la guerre qu'il a faite contre le roi. Cet endroit qui fait trembler , que tout le monde évite , qui fait: qu'on tire les rideaux , qu'on passe des éponges , il s'y est jeté lui à corps perdu , et a fait voir par cinq ou six réflexions , dont l'une était le refus de la souveraineté de Cambrai , et de l'offre qu'il avait faite de renoncer à tous ses intérêts plutôt que d'empêcher la paix , et quelques autres encore, que son cœur dans ses dérèglements était droit , et qu'il était emporté par le malheur de sa destinée , et par des raisons qui l'avaient comme entraîné à une guerre et à une séparation qu'il détestait intérieurement , et qu'il avait réparées de tout son pouvoir après son retour , soit par ses services , comme à Tolhuys, Senef , etc., soit par les tendresses infinies et par les désirs continuels de plaire au roi , et de réparer le passé. On ne saurait vous dire avec combien d'esprit tout cet endroit a été conduit , et quel éclat il a donné à son héros , par cette peine intérieure qu'il nous a si bien peinte , et si vraisemblablement.

Un cœur chrétien. Parce que M. le Prince a dit dans ses derniers temps que , malgré l'horreur de sa vie à l'égard de Dieu, il n'avait jamais senti la foi éteinte dans son cœur ; qu'il en avait toujours conservé les principes : et cela supposé, parce que le prince disait vrai, il rapporte à Dieu ses vertus même morales, et ses perfections héroïques , qu'il avait consommées par la sainteté de sa mort. Il a parlé de son retour à Dieu depuis deux ans, qu'il a fait voir noble, grand et sincère; et il nous a peint sa mort avec des couleurs ineffaçables dans mon esprit et dans celui de l'auditoire ,

qui paraissait pendu et suspeudu à tout ce qu'il disait , d'une telle sorte qu'on ne respirait pas. De vous dire de quels traits tout cela était orné, il est impossible ; et je gâte même cette pièce par la grossièreté dont je la croque. C'est comme si un barbouilleur voulait toucher à un tableau de Raphaël. Enfin, mes chers enfants , voilà ce qui vous doit toujours donner une assez grande curiosité pour voir cette pièce imprimée. Celle de M. de Meaux Test déjà. Elle est fort belle , et de main de maître. Le parallèle de M. le Prince et de M. de Turenne est un peu violent; mais il s'en excuse en niant que ce soit un parallèle , et en disant que c'est un grand spectacle qu'il présente de deux grands hommes que Dieu a donnés au roi , et tire de là une occasion fort naturelle de louer Sa Majesté , qui sait se passer de ces deux grands capitaines , tant est fort son génie, tant ses destinées sont glorieuses. Je gâte encore cet endroit ; mais il est beau. Adieu, mon cousin; je suis lasse , et vous aussi. Je t'embrasse , ma nièce , et ton petit de Langheac.

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