‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 244 sur 286 · DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GBIGNAN · texte numérisé non relu

DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GBIGNAN

A Paris , mercredi 17 novembre 1688.

C'est donc aujourd'hui , ma chère enfant , que notre marquis a dix-sept ans. Il faut ajouter , à tout ce qui compose le commencement de sa vie, une fort bonne petite contusion , qui lui fait, je vous assure, bien de l'honneur, par la manière toute froide et toute reposée dont il l'a reçue. M. le chevalier vous mandera comme M. de Sainte-Maure le conta au roi : il est accablé de compliments à Versailles, et moi ici. Madame de Lavardin me pria d'aller hier la trouver chez madame de la Fayette : elle voulait s'en réjouir avec moi; madame de la Fayette m'avait priée de la même chose; elle me dit d'abord gaiement : « Hé bien! qu'est-ce que madame « de Grignan trouvera à épiloguer là-dessus? Dites-lui qu'elle doit « être ravie ; que ce serait une chose à acheter, si elle était à prix ; « et qu'en un mot elle est trop heureuse. » Je promis de vous mander tout cela , et je vous le mande avec plaisir. Recevez donc aussi toutes les amitiés sincères de madame de Lavardiû , et tous les compliments de madame de Coulanges , de la duchesse du Lude , des divines ■ , de la duchesse de Yilleroi et du père Morel 2, que je vis ensuite, parce que j'allai chez le pauvre Saint- Aubin. Ma chère enfant, les saints désirs delà mort le pressent tellement, qu'il en a précipité tous les sacrements. Le curé de Saint- Jacques ne voulut pas hier lui donner l'extrême-onction, et ce fut une douleur pour lui; car il ne souhaite que l'éternité, il ne respire plus que d'être uni à Dieu : sa paix, sa résignation, sa douceur, son détachement, sont au delà de tout ce qu'on voit : aussi ne sont-ce pas des sentiments humains. Le secours qu'il trouve dans le père Morel et dans son curé , qui sont ses directeurs, ses amis , ses gardes et ses médecins, n'est pas une chose ordinaire, c'est un avant-goût de la félicité. Duchêne est son médecin : c'est un homme admirable ; point de tourments, point de remèdes : Monsieur, tâchez de vous humecter, et prenez patience. Une chambre sans bruit , sans aucune mauvaise odeur; point de fièvre, qu'intérieure et imperceptible; une tête libre, un grand silence, à cause de la fluxion qui est sur la poitrine , de bons et solides discours , point de bagatelles : cela est divin, c'est ce qu'on n'a jamais vu. Ce pauvre malade se

* Madame de Frontenac et mademoiselle d'Outrelaise. 2 Célèbre directeur de l'Oratoire.

trouve indigne de mourir à la même place * où est morte madame de Longueville. Je contai tout cela à Tréville2, qui était chez madame de la Fayette; il me répondit : Foilà comme l'on meurt en ce quarlier-là. Duchêne ne croit point que cela finisse sitôt. Mon Dieu , ma fille, que vous seriez touchée de ce saint spectacle! Je ne dis pas d'affliction, je dis de consolation et d'envie. Saint-Aubin m'a marqué beaucoup d'amitié, et à vous, sur ce petit marquis : mais tout cela n'est qu'un moment, et l'on revient toujours à Jésus- Christ et à sa miséricorde, car il n'est question de nulle autre chose ; encore ne faut-il pas vous accabler de ce triste récit. Je veux vous remercier, et bien sérieusement, d'avoir pris le plus long pour éviter ces petits ruisseaux qui étaient devenus rivières ; faites toujours ainsi, ma fille, et ne vous liez point à l'incertitude d'une entreprise où il n'y a plus de remède, dès qu'on a fait le premier pas dans l'eau. Songez à M. de la Vergne 3 , et à moi, si vous voulez ; mais enfin, promettez-moi de prendre toujours le plus long et le plus sur : il n'y a nulle comparaison entre s'ennuyer et se noyer. N'était-ce pas Pauline qui était avec vous dans cette litière ? hé bien ! son petit nez vous déplaisait-il ? Vous me coupez bien court quelquefois sur des détails que j'aimerais à savoir : vous croyez que je vous en écrirai moins ; point du tout, ma très-chère , je ne me règle point sur vous. Votre frère est à la noce de mademoiselle de la Coste à Saint- Brieux : M. de Chaulnes y était; sans ce gouverneur, le marié s'en serait enfui. Il me semble que j'ai bien des excuses à vous faire du siège de Manheim : on m'assurait si fort que ce ne serait rien , que j'espérais de vous le faire passer insensiblement : mais, ma fille , c'en est fait; et si vous aviez souhaité , vous n'auriez pas pu désirer autre chose. Tâchez donc de dormir tout de bon , je vous réponds

' Dans une grande maison contiguë aux Carmélites du faubourg Saint- Jacques, où mademoiselle de Longueville lit une mort très-chrétienne , après une pénitence de vingt-sept ans.

2 Henri-Joseph de Peyre , comte de Troisville (on prononçait Tréville), ancien cornette de la première compagnie des mousquetaires, gouverneur de Foix , fut attaché, ainsi que madame de la Fayette et le duc de la Rochefoucauld, à madame Henriette, duchesse d'Orléans. Témoin de la mort de cette princesse, il en conçut une si profonde douleur, qu'il renonça au monde , pour ne plus s'occuper que de son salut.

3 M. l'abbé de la Vergne-Tressan fut entraîné dans sa litière comme il passait le Gardon , petite rivière profonde, et fut noyé par l'imprudence et par l'obstination de son muletier le 5 avril lost

du reste. La fable du Lièvre 1 est tellement faite pour votre état, qu'il semble que ce soit vous qui la fassiez :

Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers, etc. Vous y pourriez ajouter encore :

Corrigez -vous , dira quelque sage cervelle. Eh! la peur se corrige-t-elle?

Mais vous ne pourriez pas dire :

Je crois même qu'en bonne foi Les hommes ont peur comme moi;

car je trouve que les hommes n'ont point de peur. C'est une heureuse vieillesse que celle de M. l'archevêque : je suis bien honorée de son souvenir. J'attaquerai un de ces jours le coadjuteur ; je lui parlerai du bon ménage que nous faisions à Paris ; je suis ravie qu'il vous aime , et plus pour lui que pour vous ; car ce ne serait pas bon signe pour son esprit et pour sa raison , que de vous être contraire. J'aime Pauline : vous me la représentez avec une jolie jeunesse et un bon naturel : je la vois courir partout , et apprendre à tout le monde la prise dePhilisbourg; je la vois et je l'embrasse : aimez, aimez votre fille, c'est la plus raisonnable et la plus jolie chose du monde ; mais aimez toujours aussi votre chère maman , qui est plus à vous qu'à elle-même.

M. de Bailli vient de sortir : il vous fait cent mille bredouillements, mais de si bon cœur que vous devez lui en être obligée. Mon cher comte, encore faut-il vous dire un mot de ce petit garçon ; c'est votre ouvrage que cette campagne : vous avez grand sujet d'être content : tout contribue à vous persuader que vous avez fort bien fait. Je sens votre joie et la mienne : ce n'est point pour vous flatter, mais tout le monde dit du bien de votre fils : on vante son application, son sang-froid , sa hardiesse, et quasi sa témérité.

A Paris , lundi 22 novembre 1688.

Je ne vous dis rien de ma santé, elle est parfaite ; nous avons fait des visites tout le jour, M. le chevalier et moi, chez madame Ollier, madame Cornuel, madame de Frontenac, madame de Maisons, M. du

1 Fable de la Fontaine, le Lièvre et les Grenouilles, livre II, fable 54.

Bois , qui a un petit bobo à la jambe ; et je disais chez les Divines que si j'approchais autant de la jeunesse que je m'en éloigne, j'attribuerais à cette agréable route la cessation de mille petites incommodités que j'avais autrefois , et dont je ne me sens plus du tout : tenez-vous-en là , mon enfant ; et puisque vous m'aimez , ne soyez*point ingrate envers Dieu , qui vous conserve votre pauvre maman d'une manière qui semble n'être faite que pour moi. Je ne songe plus à cette médecine, elle m'a fait du bien, puisqu'elle ne m'a point fait de mal. Je mangerai du riz , par reconnaissance du plaisir qu'il me fait de conserver vos belles joues , et votre santé qui m'est si précieuse. Ah ! qu'il faut qu'après tant de maux passés, vous soyez d'un admirable tempérament ! peines d'esprit , peines de corps, inquiétudes cruelles, troubles dans le sang, transes, émotions, enfin tout y entre, sans compter les fondrières que vous rencontrez sans doute entre votre chemin au delà de ce que vous pensiez : vous résistez à tout cela , ma chère fille ; je vous admire , et crois qu'il y a du prodige au courage que Dieu vous a donné. Cependant vous avez un petit garçon qui n'est plus ce maillot, comme vous écrivait l'autre jour madame de Coulanges, c'est un joli garçon , qui a de la valeur, qui est distingué entre ceux de son âge. M. de Beauvilliers en mande des merveilles au chevalier; et sur ce qu'il dit il n'y a rien à rabattre ; ce petit homme n'est que trop plein de bonne volonté : nous sommes surpris comment ce silence et cette timidité ont fait place à d'autres qualités. Un si heureux commencement mérite qu'on le soutienne : mais je pense que ce n'est pas à vous que ce discours doit s'adresser, et qu'on ne peut rien ajouter à vos sentiments sur ce sujet.

On ne parle ici que de la rupture entière de la table de M. de la Rochefoucauld ; c'est un grand événement à Versailles. Il a dit au roi qu'il en était ruiné , et qu'il ne voulait point tomber dans des injustices ; et non-seulement sa table est disparue, mais une certaine chambre où les courtisans s'assemblaient, parce qu'il ne veut pas les faire souvenir, ni lui non plus, de cet aimable corbillard qui s'en allait tous les jours faire si bonne chère. Il a retranché quarante-deux de ses domestiques. Voilà une grande nouvelle et un bel exemple.

Vous avez vu que je n'ai pas été longtemps à Brevannes ; je vous ai dit la triste scène qui m'en a fait revenir. Le temps est affreux et pluvieux ; jamais il n'y eut une si vilaine automne. Vraiment

nous ne craignons point les cousins, nous craignons de nous noyer. Votre soleil est bien différent de celui-ci. J'aime Pauline, je la trouve jolie , je crois qu'elle vous plaît fort ; il me paraît qu'elle vous adore. Ah ! quelle aimable maman elle est obligée d'aimer! Je dis d'elle comme vous disiez de la princesse de Conti : C'est une jolie chose que d'être obligée à ce devoir. Faites-lui apprendre l'italien ; vous avez à Aix M. le prieur, qui sera ravi d'être son maître. Je vois que la harangue de M. le comte a été fort bien tournée. Nous soupâmes samedi , M. le chevalier et moi, chez M. de Lamoignon , qui nous dit celle qu'il fait aujourd'hui aux avocats et aux procureurs : elle est fort belle. Faites bien mes amitiés à vos Grignans, et un compliment, si vous voulez rà M. d'Aix. Que vous êtes heureuse de n'être point sur tout cela comme autrefois ! vous avez vu en ce pays le prix qu'il y faut donner. Si vous n'êtes pas mal avec M. d'Aix , sa conversation est vive et agréable ; et comme il est content, j'espère que vous serez en paix.

Voici une petite nouvelle qui ne vaut pas la peine d'en parler , c'est que Franckendal s'est rendu le 18 de ce mois : il n'a fallu que lui montrer du canon, il n'y a eu personne de tué ni de blessé. Monseigneur est parti, et sera à Versailles d'aujourd'hui en huit joursr 29 du mois , et votre enfant aussi. Vous avez de ses lettres : oh ! soyez donc tout à fait contente pour cette fois , et remerciez Dieu de tant d'agréments dans ce commencement. Adieu , ma très-chère et très-aimable : je veux vous dire que je fis deviner l'autre jour à la mère prieure ■ ( des Carmélites ) votre occupation présente après celle du procès; vous croyez bien qu'elle se rendit : C'est, lui dis-je, ma mère, puisqu'il ne faut rien vous cacher, quelle fait une compagnie de chevau-légers. Je ne sais quel ton elle trouva à cette confiance , mais elle fit un éclat de rire si naturel et si spirituel , que toute notre tristesse en fut embarrassée^ je n'oubliai point de conter votre parfaite estime pour le saint couvent. Cette mère sait bien mener la parole.

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