‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 246 sur 286 · DE Mme DE SEVIGNE A Mme DE GBIGNAN · texte numérisé non relu

DE Mme DE SEVIGNE A Mme DE GBIGNAN

A Paris , vendredi 5 décembre 1688.

Vous apprendrez aujourd'hui , ma fille , que le roi nomma hier soixante-quatorze chevaliers du Saint-Esprit , dont je vous envoie la liste. Comme il a fait l'honneur à M. de Grignan de le mettre du nombre , et que vous allez recevoir cent mille compliments, gens de meilleur esprit que moi vous conseillent de ne rien dire ni écrire qui puisse blesser aucun de vos camarades. On vous conseille aussi d'écrire à M. de Louvois, et de lui dire que l'honneur qu'il vous a fait de demander de vos nouvelles à votre courrier vous met en droit de le remercier; et qu'aimant à croire, au sujet de la grâce que le roi vient de faire à M. de Grignan , qu'il y a contribué au moins de son approbation , vous lui en faites encore un remercîment. Vous tournerez cela mieux que je ne pourrais faire : cette lettre sera sans préjudice de celles que doit écrire M. de Griguan. Voici les circonstances de ce qui s'est passé. Le roi

1 II avait réformé sa table.

dit à M. le Grand l : Accommodez-vous pour le rang avec le comte de Soissons 2. Vous remarquerez que le fils de M. le Grand est de promotion, et que c'est une chose contre les règles ordinaires. Vous saurez aussi que le roi dit aux ducs qu'il avait lu leur écrit , et qu'il avait trouvé que la maison de Lorraine les avait précédés en plusieurs occasions : ainsi voilà qui est décidé. M. le Grand parla donc à M. le comte de Soissons : ils proposèrent de tirer au sort : Pourvu, dit le comte, que, si vous gagnez, je passe entre vous et votre fils3. M. le Grand ne l'a pas voulu ; en sorte que M. le comte de Soissons n'est point chevalier. Le roi demanda à M. de la Trémouille quel âge il avait ; il dit qu'il avait trente-trois ans : le roi lui a fait grâce de deux ans. On assure que cette grâce , qui offense un peu la principauté 4 , n'a pas été sentie comme elle le devait. Cependant il est le premier des ducs, suivant le rang de son duché. Le roi a parlé à M. de Souhise, et lui a dit qu'il lui offrait Tordre; mais que, n'étant point duc, il irait après les ducs : M. de Soubise l'a remercié de cet honneur, et a demandé seulement qu'il fût fait mention sur les registres de l'ordre, et de l'offre, et du refus, pour des raisons de famille; cela est accordé. Le roi dit tout haut : « On sera surpris de M. d'Hocquincourt , et lui le premier, « car il ne m'en a jamais parlé : mais je ne dois point oublier que « quand son père quitta mon service, son fils se jeta dans Péronne, « et défendit la ville contre son père. » 11 y a bien de la bonté dans un tel souvenir. Après que les soixante-treize eurent été remplis , le roi se souvint du chevalier de Sourdis , qu'il avait oublié : il redemanda la liste , il rassembla le chapitre , et dit qu'il allait faire une chose contre l'ordre , parce qu'il y aurait cent et un chevaliers ; mais qu'il croyait qu'on trouverait comme lui qu'il n'y avait pas moyen d'oublier M. de Sourdis , et qu'il méritait bien ce passe-droit : voilà un oubli bien obligeant. Ils furent donc tous nommés à Versailles ; la cérémonie se fera le premier jour de l'an; le temps est court : plusieurs sont dispensés de venir, vous serez peut-être du nombre. Le chevalier s'en va à Versailles pour remercier Sa Majesté. L'abbé Têtu vous fait toutes sortes de compliments. Madame de Coulanges veut écrire à M. de Grignan : elle était hier trop jolie

1 Louis de Lorraine , comte d'Armagnac, grand écuyer de France.

2 Louis-Thomas de Savoie , comte de Soissons.

3 Henri de Lorraine, comte de Brienne.

4 Les princes peuvent être chevaliers de Tordre à vingt-cinq ans.

avec le père Gaillard ; elle ne voulait que M. de Grignan ; c'était son cordon bleu; c'est comme lui qu'elle les veut : tout lui était indifférent, pourvu que le roi, disait-elle, vous eût rendu cette justice. Le chevalier en riait de bon cœur, entendant, à travers cette approbation , l'improbation de quelques autres.

27t. —DE Mme DE SEVIGNE A Mme DE GRIGNAN.

A Paris, mercredi 8 décembre 1688.

Ce petit fripon , après nous avoir mandé qu'il n'arriverait qu'hier mardi , arriva comme un petit étourdi avant-hier, à sept heures du soir , que je n'étais pas revenue de la ville. Son oncle le reçut-, et fut ravi de le voir ; et moi, quand je revins , je le trouvai tout gai , tout joli , qui m'embrassa cinq ou six fois de très-bonne grâce ; il me voulait baiser les mains, je voulais baiser ses joues, cela faisait une contestation : je pris enfin possession de sa tête ; je le baisai à ma fantaisie : je voulus voir sa contusion ; mais comme elle est , ne vous déplaise , à la cuisse gauche , je ne trouvai pas à propos de lui faire mettre chausses bas. Nous causâmes le soir avec ce petit compère ; il adore votre portrait , il voudrait bien voir sa chère maman : mais la qualité de guerrier est si sévère , qu'on n'oserait rien proposer. Je voudrais que vous lui eussiez entendu conter négligemment sa contusion , et la vérité du peu de cas qu'il en fit , et du peu d'émotion qu'il en eut, lorsque dans la tranchée tout en était en peine. Au reste , ma chère enfant , s'il avait retenu vos leçons, et qu'il se fût tenu droit, il était mort : mais , suivant sa bonne coutume, étant assis sur la banquette, il était penché sur le comte de Guiche, avec qui il causait. Vous n'eussiez jamais cru , ma fille, qu'il eût été si bon d'être un peu de travers. Nous causons avec lui sans cesse , nous sommes ravis de le voir , et nous soupirons que vous n'ayez point le même plaisir. M. et madame de Coulanges vinrent le voir le lendemain matin : il leur a rendu leur visite; il a été chez M. deLamoiguon : il cause, il répond ; enfin, c'est un autre garçon. Je lui ai un peu conté comment il faut parler des cordons bleus : comme il n'est question d'autre chose, il est bon de savoir ce qu'on doit dire , pour ne pas aller donner à travers des décisions naturelles qui sont sur le bord de la langue : il a fort bien entendu tout cela. Je lui ai dit que M. de Lamoignon, accoutumé au caquet du petit Broglio1, ne s'accommoderait pas d'unsilencieux;

» Le fils aîné de Victor-Maurice, comte de Broglio , maréchal de France, tutau siège de Charleroi en I69J. Celait le neveu de M. de Lamoignon.

il a fort bien causé : il est, en vérité, fort joli. Nous mangeons ensemble, ne vous mettez point en peine; le chevalier prend le marquisat moi M. du Plessis, et cela nous fait un jeu. Versailles nous séparera, et je garderai M. du Plessis. J'approuve fort le bon augure d'avoir été préservé par son épée. Au reste , ma très-chère , si vous aviez été ici, nous aurions fort bien pu aller à Livry : j'en suis , en vérité, la maîtresse , comme autrefois. Je vous remercie d'y avoir pensé. Je me pâme de rire de votre sotte bête de femme, qui ne peut pas jouer, que le roi d'Angleterre n'ait gagné une bataille : elle devraitêtre armée jusque-là comme une amazone, au lieu de porterie violet et le blanc, comme j'en ai vu. Pauline n'est donc pas parfaite ? tant mieux , vous vous divertirez à la repétrir : menez-la doucement : l'envie de vous plaire fera plus que toutes les gronderies. Toutes mes amies ne cessent de vous aimer , de vous estimer, de vous louer ; cela redouble l'amitié que j'ai pour elles. J'ai mes poches pleines de compliments pour vous. L'abbé de Guénégaud s'est mis ce matin à vous bégayer un compliment à un tel excès , que je lui ai dit : Monsieur l'abbé, finissez donc, si vous voulez qu'il soit achevé avant la cérémonie *. Enfin , ma chère enfant , il n'est question que de vous et de vos Grignans. J'ai trouvé, comme vous, le mois de novembre assez long, assez plein de grands événements ; mais je vous avoue que le mois d'octobre m'a paru bien plus long et plus ennuyeux ; je ne pouvaisdu tout m'accoutumer àne point vous trouver à tout moment : ce temps a été bien douloureux; votre enfant a fait de la diversion dans le mois passé. Enfin je ne vous dirai plus , Il reviendra ; vous ne le voulez pas : vous voulez qu'on vous dise, Le voilà. Oh ! tenez donc, le voilà lui-même en personne.

Le marquis de Grignan.

Si ce n'est lui-même, c'est donc son frère, ou bien quelqu'un des siens. Me voilà donc arrivé, madame ; et songez que j'ai été voir de mon chef M. de Lamoignon , madame de Coulanges et madame de Bagnols. N'est-ce pas l'action d'un homme qui revient de trois sièges? J'ai causé avec M. de Lamoignon auprès de son feu; j'ai pris du café avec madame de Bagnols ; j'ai été coucher chez un baigneur : autre action de grand homme. Vous ne sauriez croire la joie que j'ai d'avoir une si belle compagnie , je vous en ai l'obligation : je Tirai voir quand elle passera à Châlons. Voilà donc déjà une bonne compagnie, un bon lieutenant, un bon maréchal • « C'est-à-dire , avant le pren ier de l'an 1689.

des logis : pour lecapitaine,il est encore jeune, mais j'en réponds. Adieu, madame; permettez-moi de vous baiser les deux mains bien respectueusement.

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