‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 262 sur 286 · DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN

A Caen . jeudi 5 mai 1689.

Je me doutais bien que je recevrais ici cette lettre du 21 avril,, que je n'avais point reçue à Rouen; c'eût été dommage qu'elle eut été perdue ; bon Dieu ! de quel ton , de quel cœur ( car les tons viennent du cœur), de quelle manière m'y parlez- vous de votre tendresse ? Il est vrai, ma chère comtesse , que l'affaire d'Avignon est très-consolante : si , comme vous dites , elle venait à des gens dans le courant de leurs revenus, quelle facilité cela donnerait pour venir à Paris ! Vos dépenses ont été extrêmes , et l'on ne fait que réparer ; mais aussi , comme je disais l'autre jour, c'est pour avoir vécu qu'on reçoit ces faveurs de la Providence : cependant, ma fille , cette même Providence vous redonnera peut-être d'une autre manière les moyens de venir à Paris : il faut voir ses desseins.

' Charlotte Séguier, fille puînée du chancelier, veuve en secondes noces du duc de Verneuil.

2 Auleur d'un excellent Traité de la religion chrétienne.

Il n'est pas aisé de comprendre que M. le chevalier, avdc tant d'incommodités, puisse faire une campagne; mais il me paraît qu'il a dessein au moins de faire voir qu'il le veut et qu'il le désire bien sincèrement : je crois que personne n'en doute. Il a une véritable envie d'aller aux eaux de Balaruc ; j'ai vu l'approbation naturelle que nos capucins donnèrent à ces eaux , et comme ils le confirmèrent dans l'estime qu'il en avait déjà ; il faut lui laisser placer ce voyage comme il l'entendra; il a un bon esprit , et sait bien ce qu'il fait. Mais notre marquis, mon Dieu, quel homme! nous croirez-vous une autre fois? Quand vous vouliez tirer des conséquences de toutes ses frayeurs enfantines , nous vous disions que ce serait un foudre de guerre, et c'en est un, et c'est vous qui l'avez fait : en vérité, c'est un aimable enfant , et un mérite naissant qui prend le chemin d'aller bien loin : Dieu le conserve! Je suis persuadée que vous ne doutez pas du ton.

Je ne pense pas que vous ayez le courage d'obéir à votre père Lanterne : voudriez-vous ne pas donner le plaisir à Pauline, qui a bien de l'esprit, d'enfaire quelque usage, en lisant les belles comédies de Corneille, et Pohjeucte, et Cinna, et les autres? N'avoir de la dévotion que ce retranchement, sans y être portée par la grâce de Dieu , me paraît être bottée à cru : il n'y a point de liaison ni de conformité avec tout le reste. Je ne vois point que M. et madame de Pomponne en usent ainsi avec Félicité ■ , à qui ils font apprendre l'italien et tout ce qui sert à former l'esprit : je suis assurée qu'elle étudiera et expliquera ces belles pièces dont je viens de vous parler. Ils ont élevé madame de Vins * de la même manière , et ne laisseront pas d'apprendre parfaitement bien à leur fille comme il faut être chrétienne, ce que c'est que d'être chrétienne , et toute la beauté et la solide sainteté de notre religion : voilà tout ce que je vous en dirai. Je crois que c'est votre exemple qui fait haïr les histoires à Pauline ; elles sont , ce me semble , fort amusantes : je me trouve fort bien de la vie du duc d'Épernon par un nommé Girard ; elle n'est pas nouvelle ; mais elle m'a été recommandée par mes amies et par Croisilles , qui l'ont lue avec plaisir.

Un mot de notre voyage , ma chère enfant. Nous sommes venues en trois jours de Rouen ici, sans aventures, avec un temps et un

1 Catherine-Félicité Arnauld de Pomponne, qui fut mariée à Jean-Baptiste Colbert , marquis de Torcy , ministre d'État.

2 Sœur de madame de Pomponne.

printemps charmants , ne mangeant que les meilleures choses du monde, nous couchant de bonne heure , et n'ayant aucune sorte d'incommodité. Nous sommes arrivées ici ce matin , nous n'en partirons que demain , pour être dans trois jours à Dol , et puis à Rennes : M. de Chaulnes nous attend avec des impatiences amoureuses. Nous avons été sur les bords de la mer à Dive, où nous avons couché : ce pays est très-beau , etCaen la plus jolie ville, la plus ave- . nante , la plus gaie , la mieux située , les plus belles rues , les plus beaux bâtiments, les plus belles églises; des prairies, des promenades , et enOn la source de tous nos plus beaux esprits l. Mon ami Segrais est allé chez messieurs de Matignon, cela m'afflige. Adieu , ma très-aimable, je vous embrasse mille fois. Vous voilà donc dans la poussière de vos bâtiments.

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