DE Mme DE SE VIGNE AMme DE GRIGNAN
Aux Rochers, dimanche 25 septembre 1(589.
Je m'accommode assez mal de la contrainte que me donne M. de Grignan : il a une attention perpétuelle sur mes actions ; il craint que je ne lui donne un beau-père : cette captivité me fera faire une escapade , mnis ce ne sera pas pour monsieur le comte de Revel ; oui, monsieur, c'est non-seulement monsieur, mais c'est monsieur le comte de Revel. Nous ne savons ce que c'est, dans cette province, que dénommer quelqu'un sans titre : cependant nous nous oublions quelquefois, et nous l'appelons Revel; mais c'est sous le sceau de la confession. Te ne veux point l'épouser, soyez en repos; il est trop galant. Vous voulez donc savoir, ma chère belle, qui sont ses Chimènes. Vous en nommez deux très-bretonnes : en voici trois autres: une jeune sénéchale qui était ici, et qui n'est point parente
de celle que vous avez vue ; mademoiselle de K , fort jolie , qui
était à Rennes ; et sur le tout, une petite madame de M. C...., votre nièce, car elle est petite-fille de votre père Descartes* elle a bien de l'esprit , et a toute la mine de croire que le feu est chaud , et qu'elle peut brûler et être brûlée. Cependant tout cela est si honnête, que leur amant commun paraît s'ennuyer mortellement à Rennes. Il mandait l'autre jour à M. de Louvois que s'il avait besoin pour quelque guerre d'hiver de l'officier du monde le plus reposé , il le faisait souvenir de lui.
Parlons tout d'un trait, ma fille, de la prévention de M. le chevalier ; Tamitié fait-elle un tel aveuglement? Je crois la connaître; mais il me semble qu'elle se laisse toujours convaincre par la lumière : on n'en aime pas moins ceux qui ont tort; mais on voit clair. Quoi ! une inconnue nommée la raison, soutenue de la vérité , heurtera à la porte, et elle en sera chassée comme de l'u-
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Diversité de Paris (vous avez vu le charmant ouvrage de Despréaux), et on ne voudra pas seulement l'entendre, accompagnée de ses {pièces) justificatives ! quoi ! deux et deux ne feront plus quatre ! Une gratification donnée par le maréchal de la Meilleraie, de cent écus en deux ans , qui n'a jamais été sur aucun état de pension , et qu'on ne savait pas , fera un crime de n'être pas continuée, quand on dit : « Monsieur, il faudra voir aux états prochains ; si je m'étais « trompé , cela serait aisé à réparer. » Car pour celle du mort rayée et donnée aux états de 71 , Coëtlogon n'en disconvient pas. Peut-on avoir tort quand on fait voir clairement toutes ces choses « ? Ah! si M. le chevalier avait une telle cause en main , avec ce beau sans; bouillant qui fait la goutte et les héros , il la saurait bien soutenir d'une autre manière que je fais ! Mais peut-on , avec un si bon esprit, fermer les yeux et la porte à cette pauvre vérité? Non vraiment, ma chère comtesse, ce n'est point sur ce chapitre que M. le duc de Chaulnes a tort ; c'est son chef-d'œuvre d'amitié ; il eu a rempli tous les devoirs , et au delà : c'est avec nous qu'il a tort, et qu'il a un procédé qui m'est entièrement incompréhensible : telle est la misère des hommes ; tout est à facettes , tout est vrai , c'est le monde. Ce bon duc de Chaulnes m'a encore écrit de Toulon : il ne cesse de penser à moi, sans y avoir songé un seul moment pendant huit jours qu'il a été à Paris ; pas un mot au roi de cette députation tant de fois promise, et avec tant d'amitié et de raison de croire qu'il en faisait son affaire ; pas un mot à M. de Croissi, dont il emmenait le fils, et qui aurait nommé votre frère : il dit une parole en l'air à M. de Lavardin: mais croyait-il qu'il eût plus de pouvoir que lui pour faire un député? Nous étions persuadés que c'était après en avoir dit un mot au roi. Enfin il part , il apprend que Lavardin ne tiendra point les états ; il fallait donc écrire. Il va à Grignan, vous lui en parlez ; il semble qu'il ait quelque envie d'écrire, mais cela ne sort point; il m'écrit de Grignan et de Toulon, il ne m'en dit pas un mot. Madame de Chaulnes en doit parler à M. de Croissi , mais ce sera trop tard : la place sera prise par M. de Coëtlogon. Pour M. le maréchal d'Estrées, il ne s'est
» Voyez l'arrêt burlesque donné en la grand'chambre du Parnasse en faveur des raaitres és-arts , pour le maintien de la doctrine d'Aristote. Œuvres de Boileau.
2 Ce passage est relatif à l'affaire de M. d'Harouïs, trésorier des étals de. Bretagne, allié de madame de Sévigné. Elle justifie ici le duc de Chaulnes aux -veux de la famille de Grignan, qui lui donnait tort.
engagé qu'à madame de la Fayette avec une joie sensible , pourvu que la cour le laisse le maître ; nous étions trop bien de ce côtélà ; mais, ma fille, nous n'y songeons plus : M. de Cavoie aura la deputation pour son beau-frère, et fera bien. La bonne duchesse a trop perdu de temps ; elle est timide , elle trouvera les chemins barrés ; tout le monde ne sait pas parler. De vous dire que je concilie ce procédé léthargique avec une amitié dont je ne saurais douter, non très-assurément, je ne le comprends pas, ni mon fils non plus: mais notre résolution, c'est d'être assez glorieux pour ne nous point plaindre ; cela donnerait trop de joie aux ennemis de ce duc, ce serait un triomphe. Nous sommes dans ces bois ; il nous est aisé de nous taire; il peut arriver des changements pour une autre année: ainsi, ma chère enfant , nous sommes fort aises que vous l'ayez reçu si magnifiquement; nous ne rompons nous-mêmes aucun commerce; je dirai seulement le fait, et demanderai à son excellence comment elle a pu faire pour penser sans cesse à nous, et pour nous oublier et s'oublier elle-même. Nous n'irons point du tout aux états , et nous nous moquerons de l' arrière-ban , qui ne nous est bon qu'à nous donner du chagrin. Voilà nos sages résolutions : si vous les approuvez, nous les trouverons encore meilleures. Cependant nous sommes très-sensibles à la perte que vous allez faire de votre aimable Comtat; nous ne saurions trop regretter tant de belles et bonnes choses qui en revenaient , ni vous voir sans peine rentrer dans la sécheresse et l'aridité des revenus. Je sens ce coup tout comme vous, et peut-être davantage ; car vous êtes sublime, et je ne le suis pas.
A propos de sublime , M. de Marillac » ne fait point mal , ce me semble. La Fayette est joli, exempt de toute mauvaise qualité; il a un bon nom, il est dans le chemin de la guerre, et a tous les amis de sa mère , qui sont à l'infini : le mérite de cette mère est fort distingué ; elle assure tout son bien , et l'abbé2 le sien. Il aura un jour trente mille livres de rente : il ne doit pas une pistole : ce n'est point une manière de parler. Qui trouvez-vous qui vaille mieux , quand on ne veut point delà robe? La demoiselle a deux cent mille francs , bien des nourritures; madame de la Fayette pouvait-elle
1 René de Marillac, doyen des conseillers d'État, mariait Marie-Madeleine de Marillac, sa fille, avec René-Armand Mothier, comte de la Fayette, fils puîné de madame de la Fayette.
2 Louis Mothier, abbé de la Fayette , lils aine de madame de la Fayette.
espérer moins? Répondez-moi un peu , car je ne dis rien que de vrai. M. de Lamoignon est le dépositaire des articles qui furent signés il y a quatre jours entre M. de Lamoignon, M le lieutenant civil , et madame de Lavardin qui a fait le mariage.