DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. LE DUC DE CHAULNES
AGrignan, le 15 mai 1691.
Mais , mon Dieu , quel homme vous êtes , mon cher gouverneur ! on ne pourra plus vivre avec vous; vous êtes d'une difficulté pour ïe pas, qui nous jettera dans de furieux embarras. Quelle peine ne donnâtes-vous point l'autre jour à ce pauvre ambassadeur d'Espagne ? Pensez- vous que ce soit une chose bien agréable de reculer tout le long d'une rue ? Et quelle tracasserie faites-vous encore à celui de l'empereur sur les franchises ? Ce pauvre sbirre si bien épousseté en est une belle marque l ; enfin , vous êtes devenu tellement pointilleux, que toute l'Europe songera à deux fois comme elle se devra conduire avec Votre Excellence. Si vous nous apportez cette humeur, nous ne vous reconnaîtrons plus. Parlons main-
1 Voir le journal manuscrit de Dangeau, 31 juillet 1891. M. de Chaulnes était ambassadeur à Rome.
tenant de la plus grande affaire qui soit à la cour. Votre imagination va tout droit à de nouvelles entreprises ; vous croyez que le roi , non content de Mons et de Nice , veut encore le siège de Namur : point du tout ; c'est une chose qui a donné plus de peine à Sa Majesté et qui lui a coûté plus de temps que ses dernières conquêtes ; c'est la défaite des fontanges à plate couture : plus de coiffures élevées jusques aux nues , plus de casques , plus de rayons , plus de bourgognes , plus de jardinières : les princesses ont paru de trois quartiers moins hautes qu'à l'ordinaire; on fait usage de ses cheveux , comme on faisait il y a dix ans. Ce changement a fait un bruit et un désordre à Versailles qu'on ne saurait vous représenter. Chacun raisonnait à fond sur cette matière , et c'était l'affaire de tout le monde. On nous assure que M. de Langlée a fait un traité sur ce changement pour envoyer dans les provinces : dès que nous l'aurons , monsieur , nous ne manquerons pas de vous l'envoyer; et cependant je baise très-humblement les mains de Votre Excellence.
Vous aurez la bonté d'excuser si ce que j'ajoute ici n'est pas écrit d'une main aussi ferme qu'auparavant : ma lettre était cachetée , et je l'ouvre pour vous dire que nous sortons de table , où , avec trois Bretons de votre connaissance, MM. du Cambout , de Trévigni et du Guesclin , nous avons bu à votre santé en vin blanc , le plus excellent et le plus frais qu'on puisse boire ; madame de Grignan a commencé , les autres ont suivi : la Bretagne a fait son devoir; à la santé de M. l'ambassadeur , à la santé de madame la duchesse de Chaulnes ! tope à notre cher gouverneur , tppe à la grande gouvernante! Monsieur, je vous fais raison. Entin, tant a été procédé , que nous l'avons portée à M. de Coulanges ; c'est à lui de répondre.