DE Mrae DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES
A Grignan, le 29 mars 1696.
Toutes choses cessantes , je pleure et je jette les hauts cris de la mort de Blanchefort , cet aimable garçon , tout parfait , qu'on donnait pour exemple à tous nos jeunes gens. Une réputation toute faite, une valeur reconnue et digne de son nom , une humeuradmirable pour lui (car la mauvaise humeur tourmente), bonne pour ses amis , bonne pour sa famille; sensible à la tendresse de madame sa mère, de madame sa grand'mère2 , les aimant, les honorant, connaissant leur mérite , prenant plaisir à leur faire sentir sa reconnaissance , et à les payer par là de l'excès de leur amitié; un bon sens avec une jolie figure; point enivré de sa jeunesse, comme le sont tous les jeunes gens , qui semblent avoir le diable au corps : et cet aimable garçon disparaît en un moment , comme une fleur que le vent emporte, sans guerre, sans occasion, sans mauvais air ! Mon cher cousin , où peut-on trouver des paroles pour dire ce que l'on pense de la douleur de ces deux mères, et pour leur faire entendre ce que nous pensons ici ? Nous ne songeons pas à leur écrire ; mais si dans quelque occasion vous trouvez le moment de nommer mafilleet moi, et MM. de Grignan, voilà nossentiments sur cette perte irréparable. Madame de Vins a tout perdu , je l'avoue3; mais quand le cœur a choisi entre deux fils, on n'en voit plus qu'un. Je ne saurais parler d'autre chose. Je fais la révérence
1 Cette lettre est vraisemblablement la dernière que madame de Sévigné ait écrite. Elle mourut le 17 d'avril.
a La maréchale de Créqui et madame du Plessis-Bellière. 3 Madame de Vins avait perdu son fils unique.
à la sainte et modeste sépulture de madame de Guise , dont le renoncement à celle des rois, ses aïeux , mérite une couronne éternelle l. Je trouve M. de Saint-Géran trop heureux ; et vous aussi , d'avoir à consoler madame sa femme : dites-lui pour nous tout ce que vous trouverez à propos. Et pour madame de Miramion , cette mère de l'Église , ce sera une perte publique1. Adieu, mon cher cousin , je ne saurais changer de ton. Vous avez fait votre jubilé. Le charmant voyage de Saint-Martin a suivi de près le sac et la cendre dont vous me parliez. Les délices dont M. et madame de Marsan jouissent présentement méritent bien que vous les voyiez quelquefois , et que vous les mettiez dans votre hotte ; et moi Je mérite d'être dans celle où vous mettez ceux qui vous aiment; mais je crains que vous n'ayez point de hotte pour ces derniers.
317. — DE Mme LA COMTESSE DE GB1GNAN AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
Le 28 avril 1696.
Votre politesse ne doit point craindre , monsieur, de renouveler ma douleur3, en me parlant de la douloureuse perte que j'ai faite. C'est un objet que mon esprit ne perd pas de vue , et qu'il trouve si vivement gravé dans mon cœur, que rien ne peut l'augmenter ni le diminuer. Je suis très-persuadée, monsieur, que vous ne sauriez avoir appris le malheur épouvantable qui m'est arrivé , sans répandre des larmes; la bonté de votre cœur m'en répond. Vous perdez une amie d'un mérite et d'une fidélité incomparables ; rien n'est plus digne de vos regrets : et moi, monsieur, que ne perdéje point ! quelles perfections ne réunissait-elle point, pour être à mon égard , par différents caractères , plus chère et plus précieuse ! Une perte si complète et si irréparable ne porte pas à chercher de consolation ailleurs que dans l'amertumedes larmesetdes gémissements. Je n'ai point la force de lever les yeux assez haut pour trouver le lieu
1 Elle avait voulu être enterrée aux Carmélites.
2 « Madame de Miramion mourut à Paris; c'est une grande perte pour les « pauvres , à qui elle faisait beaucoup de bien. Elle avait travaillé à beaucoup « de bons établissements de charité, qui presque tous avaient réussi. Le roi « l'aidait dans les bonnes œuvres qu'elle faisait, et ne lui refusait jamais « rien. » (Mémoires de Dangeau, 24 mars 1696, tome II, page 41. )
3 Madame de Sévigné était morte le 17 avril, et l'on avait caché pendant quelques jours ce malheur à madame de Grignan.
(îoO LETTHES
d'où doit venir le secours; je ne puis encore tourner mes regards qu'autour de moi, et je n'y vois plus cette personne qui m'a comblée de biens , qui n'a eu d'attention qu'à me donner tous les jours de nouvelles marques de son tendre attachement, avec l'agrément de la société. Il est bien vrai, monsieur, il faut une force plus qu'humaine pour soutenir une si cruelle séparation et tant de privations. J'étais bien loin d'y être préparée :1a parfaite santé dont je la voyais jouir, un an de maladie qui m a mise cent fois en péril, m'avaient ôté l'idée que l'ordre de la nature pût avoir lieu à mon égard. Je me flattais, je me flattais de ne jamais souffrir un si grand mal ; je le souffre , et le sens dans toute sa rigueur. Je mérite votre pitié, monsieur, et quelque part dans l'honneur de votre amitié, si on la mérite par une sincère estime et beaucoup de vénération pour votre vertu. Je n'ai point changé de sentiment pour vous depuis que je vous connais , et je crois vous avoir dit plus d'une fois qu'on ne peut vous honorer plus que je fais.
La comtesse de Grïgnai\.
olS. — DE M. LE COMTE DE GBIGNAN A M. DE COULANGES.
A Grignan , le 23 mai 1696.
Vous comprenez mieux que personne, monsieur, la grandeur de la perte que nous venons défaire, et ma juste douleur. Le mérite distingué de madame de Sévigné vous était parfaitement connu. Ce n'est pas seulement une belle-mère que je regrette, ce nom n'a pas accoutumé d'imposer toujours ; c'est une amie aimable et solide, une société délicieuse. Mais ce qui est encore bien plus digne {je notre admiration que de nos regrets , c'est une femme forte dont il est question , qui a envisagé la mort, dont elle n'a point douté dès les premiers jours de sa maladie, avec une fermeté et une soumission étonnante. Cette personne, si tendre et si faible pour tout ce qu'elle aimait, n'a trouvé que du courage et de la religion quand elle a cru ne devoir songer qu'a elle , et nous avons dû remarquer de quelle utilité et de quelle importance il est de se remplir l'esprit de bonnes choses et de saintes lectures , pour lesquelles madame de I Sévigné avait un goût , pour ne pas dire une avidité surprenante , I par l'usage qu'elle a su faire de ces bonnes provisions dans les derniers moments de sa vie. Je vous conte tous ces détails , monsieur , parce qu'ils conviennent à vos sentiments , et à l'amitié que vous
aviez pour celle que nous pleurons : et je vous avoue que j'en ai l'esprit si rempli, que ce m'est un soulagement de trouver un homme aussi propre que vous à les écouter, et à les aimer. J'espère , monsieur, que le souvenir d'une amie qui vous estimait infiniment contribuera à me conserver dans l'amitié dont vous m'honorez depuis longtemps ; je l'estime et la souhaite trop pour ne pas la mériter un peu. J'ai l'honneur, etc.