‹ Lettres de Mme de SévignéChapitre 79 sur 286 · DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN

Aux Rochers, mercredi 7 octobre 1671.

Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lectures. Ceux à qui je parle ont intérêt que je lise de beaux livres. Celui dont il s'agit présentement , c'est cette Morale de Nicole ; il y a un Traité sur les moyens d'entretenir la paix entre les hommes, qui me ravit; je n'ai jamais rien vu de plus utile, ni si plein d'esprit et de lumière ; si vous ne l'avez pas lu , lisez-le ; et si vous l'avez lu , relisez-le avec une nouvelle attention : je crois que tout le monde s'y trouve ; pour moi , je suis persuadée qu'il a été fait à mon intention; j'espère aussi d'en profiter, j'y ferai mes efforts. Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens disent : Je suis trop vieux pour me corriger; je pardonnerais plutôt aux jeunes gens de dire : Je suis trop jeune. La jeunesse est si aimable qu'il faudrait l'adorer , si l'âme et l'esprit étaient aussi parfaits que le corps ; mais quand on n'est plus jeune , c'est alors qu'il faut se perfectionner, et tâcher de regagner, par les bonnes qualités, ce qu'on perd du côté des agréables. 11 y a longtemps que j'ai fait ces réflexions , et, par cette raison , je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon âme, à mon cœur, à mes sentiments. Voilà de quoi je suis pleine et de quoi je remplis cette lettre, n'ayant pas beaucoup d'autres sujets.

Je vous crois à Lambesc, mais je ne vous vois pas bien d'ici; il y a des ombres dans mon imagination qui vous couvrent à ma vue. Je m'étais fait le château de Grignan, je voyais votre appartement, je me promenais sur votre terrasse , j'allais à la messe dans votre belle église ; mais je ne sais plus où j'en suis : j'attends avec impatience des nouvelles de ce lieu-là et des manières de l'évêque. Il y avait dans mon dernier paquet une lettre qui me donnait beaucoup d'espérance. Quoique vous ayez été deux ordinaires sans m'écrire , j'espère un peu vendredi d'avoir une lettre de vous , et si je n'en ai point, vous avez été si prévoyante , que je ne serai point en peine; il y a des soins , comme , par exemple, celui-là , qui mar-

quent tant de bonté , de tendresse et d'amitié , qu'on est charmé. Amen, ma très -chère et très-aimable; je neveux point vous écrire davantage aujourd'hui, quoique mon loisir soit grand : je n'ai que des riens à vous mander , c'est abuser d'une lieutenante générale qui tient les états dans une ville, et qui n'est pas sans affaires; cela est bon quand vous êtes dans votre palais d'Apollidon. Notre abbé , notre Mousse sont toujours tout à vous ; et pour moi , ma fille, ai-je besoin de vous dire ce que je vous suis et ce que vous m'êtes?

Le comte de Guiche est à la cour tout seul de son air et de sa manière, un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des hommes : voilà ce qu'on me mande.

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