‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 1 sur 65 · II ENVOI DES MÉMOIRES · texte numérisé non relu

II ENVOI DES MÉMOIRES

constance des modes aucune des grâces et des qualités solides qui formèrent son caractère.

Nous possédons parmi nous des personnes respectables, qui ne prononcent le nom de Mlle de Lenclos qu'avec admiration. Le bonheur de l'avoir vue et d'avoir vécu avec elle, excite encore leurs larmes sur la perte qu'ils en ont faite. Vous le savez, Monsieur, j'ai désespéré cent fois d'esquisser un portrait qui demanderait le pinceau le plus délicat et le plus sûr : cent fois vous m'avez rappelé à l'ouvrage ; et quels qu'aient été vos secours, et ceux des personnes dont j'ai suivi les conseils et les lumières, je n'ai sans doute de véritable excuse en vous obéissant, que dans l'estime singulière que j'ai toujours eue moi-même pour cette femme philosophe, et surtout dans la crainte que quelqu'un, moins bien guidé que moi, ne lui fit encore plus de tort, en ne peignant que ses faiblesses.

L'antiquité qui vous est si bien connue, Monsieur, n'offre aucune femme célèbre dont la comparaison ne soit injurieuse à M"e de Lenclos. Leontium, dont on lui a quelquefois donné le nom, vous paraîtra, comme à moi, peu digne de cet honneur, par le mauvais usage qu'elle fit de son esprit. Elle osa écrire contre l'illustre ThiGuhraste ; ce qui fit naître un proverbe rapporté par Pline, dont le sens était qu'il ne restait plus qu'à s'aller pendre, puisque les plus habiles gens

ENVOI DES MÉMOIRES in

étaient exposés à de tels affronts . Wie de Lendos n'avilit jamais son esprit. Elle eut le cœur faible, je ne craindrai pas de le dire ; elle avait pris de bonne heure là-dessus des principes qui devaient égarer cette partie de l'àme que les sens entraînent et séduisent trop aisément : mais qu'il est rare que le penchant le plus vif au plaisir, ne conduise pas à la perte de toutes lej vertus ! Le moindre défaut des femmes galante.", dit M. de La Rochefoucauld, est lagalantoHe.

Je donne à Ml,e de Lendos, dans la plus grande partie de ses Mémoires, le nom de Ninon, qu'il paraît que ses amis, au moins, lui donnèrent assez généralement dans sa jeunesse (1) ; mais dont on n'osa plus l'appeler, lorsqu'ayant moins de faiblesse, elle devint le philosophe le plus aimable qu'ait jamais eu la natiun française.

Il y a peu de mérite à rassembler des faits ; il y en aurait eu à les peindre et à les lier ensemble : cela était prodigieusement difficile, et je crains bien de n'avoir fait que de vains efforts. Il s'agissait de mettre le public en état de connaître le cœur et l'esprit de M,le de Lendos, et pour cela il était indécent de

',!) !?■" de Sovignë ne i'app^lle que Ninon dans ses premières Lettres; elle la nomme Ml!« de Lenclos dans une de celles qu'on vient d'ioprimer : elle es*, de i696, temps auquel M»« de Lendos avait quatre-vingt-un ans.

Iv ENVOI DES MÉMOIRES

feindre. Ce n'est point une apologie, ce n'est point une satire, et moins encore un roman, que j'ai eu dessein d'écrire J'ai bien besoin, Monsieur, qu'on se souvienne que je ne donne cet ouvrage que comme des Mémoires pour servir à une histoire plus étendue de mon héroïne.

Il m'est essentiel d'ajouter encore que je n'ai point prétendu proposer M1,e de Lenclos pour un modèle. (Eh ! à quoi cela servirait-il ?) Je rapporte sa Morale, sa Philosophie, ses actions, comme des faits. Le lecteur peut en juger sur ces principes: je n'en ai point eu d'autres que ceux qu'exigeait ma qualité d'historien. La maxime d'Horace (1), dont un anonyme (2) a voulu enrayer celui qui entreprendrait l'histoire de Mlle de Lenclos, me serait injustement appliquée : n'omettre aucun fait de la vie d'un conquérant, ce n'est pas brûler, comme lui, du désir de ravager la terre.

J'ai l'honneur d'être très-respectueusement, Monsieur, Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Brkt.

(ii Qualem commendes etiam alque etiam aspice, ne mox incutiant aliéna tibi peccata pudorem.

d) Voyez la Préface qui est à la tète des Lettres sur l'éducation des Princes.

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