‹ Lettres de Ninon de LenclosChapitre 53 sur 65 · LETTRE DE M. DE SAINT -ÉVREMOND A MADEMOISELLE DE LENCLOS · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. DE SAINT -ÉVREMOND A MADEMOISELLE DE LENCLOS

« Mon sentimentest exactement conforme au vôtre, Mademoiselle; ce n'est pas toujours, comme on le croit, l'hyménée ou la possession de l'objet aimé, qui par eux-mêmes détruisent l'amour : le peu d'intelligence avec lequel on ménage ses sentiments ; la possession trop entière, trop facile, trop continue , voilà les véritables sources des dégoûts qu'on éprouve en aimant. Dès qu'on se livre sans réserve à tous les emportements d'une passion, ces grands ébranlements de l'âme ne peuvent manquer de la laisser bientôt dans une solitude profonde. Le cœur se trouve alors dans un vide qui l'inquiète et qui le refroidit. En vain cherchons-nous hors de nous-mêmes les causes du calme qui succède à nos emportements ; nous ne voyons pas qu'un bonheur plus égal et plus durable aurait été le

(1) On a cru ne devoir rapporter ici de la lettre de M. de Saint- Évremond, que ce qui concerne le sujet annoncé dans celle de M"« de Lenclo».

fruit de notre modération. Faites une exacte analyse de ce qui se passe en vous, lorsque vous désirez quelque chose, vous trouverez que vos désirs ne sont qu'une véritable curiosité. Cette curiosité est le ressort du cœur. Est-elle satisfaite, nos désirs s'évanouissent. Quiconque veut donc fixer un époux ou un amant, doit lui laisser toujours quelque chose à désirer; chaque jour lui doit promettre quelque nouveauté pour le lendemain. Diversifiez ses plaisirs, procurez-lui les agréments de l'inconstance dans le même objet, et je réponds de sa persévérance et de sa fidélité.

» J'avouerai cependant que l'hymen, ou ce qu'on appelle votre défaite, est, dans une femme ordinaire, le tombeau de l'amour. Mais alors c'est bien moins à l'amant qu'il faut s'en prendre, qu'à celle qui se plaint du refroidissement : elle rejette sur la cor « ruption du cœur ce qui n'est l'effet que de sa propre maladresse, de son peu d'économie. Elle a dépensé dans un jour tout ce qui pouvait entretenir le goût qu'elle avait excité. Elle n'a plus rien à offrir à la curiosité d'un amant : c'est toujours la même statue ; point de variété à espérer, il la sait par cœur : mais dans une femme telle que je l'imagine, c'est l'aurore du plus beau jour : c'est où commencent les plaisirs les plus satisfaisants. J'entends les épanchements du cœur, ces confidences réciproques qui mettent I'àme dans une situation si délicieuse ; ces ingénuités, ces

aveux qui échappent, ces transports qu'excite en nous la certitude de faire tout le bonheur, de mériter toute l'estime de la personne que nous aimons. Ce jour est, en un mot, l'époque où l'homme délicat va découvrir des trésors intarissables, que jusqu'alors on avait pris soin de lui dérober : la liberté qu'une femme acquiert va mettre en jeu tous les sentiments que la contrainte tenait resserrés ; son cœur va prendre l'essor, mais un essor bien ménagé. Le temps, loin d'amener les dégoûts, ne fournira que de nouvelles raisons de la faire aimer davantage. Mais, encore une fois, je lui suppose assez d'esprit pour maîtriser son penchant. Car pour fixer un amant ce n'est point assez (peut-être même est-ce trop) de l'aimer éperdument; il faut savoir l'aimer avec prudence, avec retenue ; et la pudeur est par cette raison la chose la plus ingénieuse que les gens délicats aient imaginée. Mais se livrer à l'impétuosité de son penchant, s'anéantir, pour ainsi dire, dans l'objet aimé, c'est la recette d'une amante sans discernement. Ce n'est point là l'amour, c'est aimer pour le moment, c'est vouloir bientôt faire de son amant un enfant gâté. Je veux qu'une femme se conduise avec plus de réserve et de ménagement. L'excès de son ardeur ne la justifie point à mes yeux : le cœur est presque toujours un coursier fougueux dont il faut ménager la vivacité. Si vous n'employez pas ses forces avec

économie, cette vivacité ne sera plus qu'un emportement passager. La même tiédeur que vous apercevrez dans l'amant, après ces mouvements convulsifs, vous l'éprouverez vous-même, et vous sentirez bientôt tous les deux la nécessité de vous quitter. En un mot, il faut plus d'esprit qu'on ne pense pour aimer, et pour être heureux en aimant. Jusqu'au moment du fatal oui, ou, si vous l'aimez mieux, jusqu'à sa défaite, une femme n'a pas besoin d'artifices pour conserver un amant. La curiosité l'excite, le désir le soutient, l'espérance l'encourage. Mais est-il heureux une fois, c'est à la belle à se donner autant de soins pour le conserver, qu'il en a mis en usage pour la vaincre : il faut que le désir de le fixer la rende ingénieuse ; un cœur est comme les grandes places, l'acquisition en est moins difficile que la conservation. Il ne faut que des charmes pour rendre un homme amoureux ; pour le rendre constant, il faut plus que cela : on a besoin d'adresse, d'un peu de manège, de beaucoup d'esprit, et même dune nuance d'humeur et d'inégalité ; mais malheureusement les femmes, dès qu'elles ont cédé, sont trop tendres, trop prévenantes. Il faudrait peut-être pour le bien commun qu'elles résistassent d'abord un peu moins, et dans la suite davantage. Je le répète, jamais elles ne préviendront le dégoût qu'en donnant au cœur le temps de souhaiter. Je les entends

continuellement se plaindre de ce que notre indifférence est toujours le fruit de leurs complaisances pour nous. Sans cesse elles nous rappellent ie temps où, pleins d'amour et de sentiments, nous passions auprès d'elles des jours tout entiers. Aveugles qu'elles sont î elles ne s'aperçoivent pas qu'il est encore en leur pouvoir de nous ramener à ces situations, dont le souvenir leur est si cher? Qu'elles oublient ce qu'elles ont déjà fait pour nous, elles ne seront point tentées de faire encore plus ; qu'elles nous le fassent oublier, nous exigerons moins; qu'elles réveillent notre cœur par de nouvelles difficultés; que nos inquiétudes renaissent; enfin, qu'elles nous fassent désirer de nouvelles preuves d'un penchant dont la certitude diminue tout le prix à nos yeux. Elles auront dès lors moins à se plaindre de nous , et seront plus contentes d'elles-mêmes. Voulez-vous que je vous l'avoue franchement, les choses changeraient bien, si les femmes se ressouvenaient à propos que leur rôle est toujours de se faire presser ; le nôtre de supplier et de mériter de nouvelles bontés ; que faites pour accorder, jamais elles ne doivent offrir. Réservées dans l'excès même de la passion, elles se garderaient bien de se livrer sans ménagement : l'amant aurait toujours quelque chose à demander, et par conséquent serait toujours soumis pour obtenir. Des complaisances sans bornes avi-

lissent les charmes les plus séduisant?, et révoltent à la (in celui même qui les exige. C'est une vérihi d'expérience. La société met toutes les femmes de niveau : la belle et la laide, après leur défaite, ne se distinguent plus que par l'art de conserver leur autorité ; mais qu'arrive-t-il le plus communément? Une femme croit n'avoir plus rien à faire que d'être affectueuse, caressante, douce, égale et fidèle. Elle a raison dans un sens, ces qualités doivent faire le fond de son caractère ; elles ne manqueront pas de la faire estimer; mais ces mêmes qualités, toutes estimables qu'elles sont, si elles ne sont pas rel par une nuance d'inégalité, ne manqueront p;.s aussi d'éteindre l'amour, et d'amener la langueur et l'ennui : poisons mortels pour les cœurs les mieux constitués !

» Savez-vous enfin pourquoi les amants se goûtent si facilement dans la prospérité? pourquoi l'on se plaît si peu après s'être plu beaucoup t C'est que les deux parties intéressées ont l'une et l'autre une idée également fausse. L'un croit ne pouvoir plus rien obtenir; l'autre imagine n'avoir plus rien à donner. Il s'ensuit nécessairement que l'un ralentit sa poursuite, et que l'autre néglige de se faire valoir, ou croit ne pouvoir plus se faire valoir, que par les qualités solides. On substitue la raison ei; l'estime à l'amour; dès lors, plus de piquant dans le

commerce, plus de ces aimables querelles si nécessaires pour empêcher le dégoût en le prévenant.

» Mais quand je veux que l'uniformité d'un commerce galant soit animée par quelques orages, ne croyez pas que je prétende que, pour être heureux, deux amants doivent toujours se quereller. Je désirerais seulement que leurs démêlés naquissent de leur amour même, que la belle n'oubliât point (par une bonté pusillanime) les égards ni les soins qui lui sont dus ; que par une excessive sensibilité elle n? fit pas de son amour une source d'inquiétude capable d'empoisonner tous les moments de sa vie ; que par une fidélité scrupuleuse, elle ne rendît pas son amant trop certain qu'il n'a rien à redouter de ce côté-là. Il ne faut pas enfin que, par une douceur, une égalité inaltérable, une femme ait la faiblesse de pardonner tout à l'homme qui lui manque. L'expérience ne le fait voir que trop souvent, les femmes ne perdent leurs amants ou le cœur d'un époux que par trop d'indulgence et de facilité ! quelle maladresse I Elles font un mérite de leur tout sacrifier ; elles les gâtent, et n'en font que des ingrats. Tant de générosité tourne à la fin contre elles-mêmes : et bientôt ils s'habituent à regarder comme un droit ce qui ne leur est accordé que comme une grâce.

» Vous voyez tous les jours des femmes (même parmi celles qu'on méprise avec le plus de raison, ré-

gner avec un sceptre de fer, traiter en esclaves les hommes qui leur sont attachés, les avilir à force de les maîtriser. Eh bien, ce sont ces femmes qui sont aimées le plus longtemps ! Je sens qu'une femme sage et bien élevée ne s'avisera pas de suivre un tel exemple : cet air militaire répugne à la douceur des mœurs, et manque à la décence qui fait le charme des choses même qui éloignent de la vertu. Mais que cette femme raisonnable affaiblisse un peu la nuance, il en restera précisément ce qu'il faut pour conserver un amant. Nous sommes des esclaves, que trop de bontés rendent quelquefois insolents : nous demandons souvent à être traités comme ceux du nouveau monde : nous avons au fond du cœur une règle de justice, qui nous avertit que la main qui nous gouverne s'appesantit quelquefois sur nous avec raison , nous lui en savons gré.

» Enfin voici mon dernier mot : dans tout ce qui est du ressort de l'amour, les dames doivent être les souveraines ; c'est d'elles que nous devons attendra notre bonheur : elles le feront infailliblement, dès qu'elles sauront gouverner nos cœurs avec intelligence, modérer leur propre penchant, et maintenir leur autorité, sans la compromettre, et sans en abuser. »

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