LETTRE XLVI
Vous êtes trop bon, marquis, de vous être aperçu de mon absence. Si je ne vous ai pas écrit pendant mon séjour à la campagne, c'est que je vous savais heureux ; et cette idée me tranquillisait. J'ai senti qu'il fallait que l'amour eût ses droits ; comme ordinairement son règne n'est pas long, et que d'ailleurs l'amitié n'a rien à démêler avec lui, j'attendais patiemment qu'un intervalle de plaisir vous permit de lire mes lettres. Savez-vous ce que je faisais pendant ce temps-là? Je m'amusais à combiner tous les événements qui devaient arriver dans l'état où je voyais votre société. J'ai prévu les tracasseries de li comtesse avec sa rivale; j'ai pressenti que cela finirait par une rupture ouverte; j'ai deviné que k marquise ne serait point du parti de la première, et qu'elle embrasserait la querelle de l'autre. La fcmme de finance n'est pas tout à fait si jolie que sa rivale; raison décisive de se déclarer pour elle, et de l'appuyer sans danger. Quelle devait être la suite de tout cela ? la désunion qui s'est mise entre toutes ces
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femmes. Que de révolutions, bon Dieu! depuis si peu de temps : il n'y a que votre bonheur qui n'en éprouve point. Vous trouvez tous les jours de nouvelles raisons d'aimer et d'estimer cette aimable c r.u 's, e. Croyez qu'une femme d'un mérite aussi réel, et d'une figure aussi intéressante ne peut que ier à se faire connaître de plus en plus. Que rien n'affaiblisse donc l'estime que vous conservez pour elle. Vous avez, j'en conviens, obtenu l'aveu de son penchant pour vous ; mais en est-elle moins estimable? son cœur ne doit-il pas au contraire augmenter de prix a vos yeux, à proportion de la certitude que vous acquérez d'en être l'unique possesseur? Et quand môme vous auriez obtenu de son penchant les preuves dont nous parlions la dernière fois, vous croi riez-vous en droit de la mésestimer? Je ne puis m'empêeher de le dire : vos pareils m'indignent t;.u'cs les fois qu'ils s'imaginent pouvoir manquer à mon sexe, et nous punir de nos faiblesses ; n'est-ce pas !e comble de l'injustice et de la dépravation dinsulter encore à la douleur que nous cause leur changement? Ne peuvent-ils donc être inconstants sans être injustes? Les procédés injurieux devraientils j.nnais suivre les dégoûts qu'ils éprouvent? si nous sommes coupables, est-ce celui qui a profité de nos fautes, qui les a occasionnées, qui doit nous en punir? Conservez donc dans tous les temps les senti-
ments que vous avez pour la comtesse. Qu'une fausse opinion ne nuise point aux progrès qu'ils pourront encore faire dans votre cœur. Ce n'est point notre défaite par elle-même qui doit nous rendre méprisables à vos yeux. La façon dont nous sommes défendues, rendues, et conservées, doit seule être la mesure de votre estime ou de vos mépris.
Mme de La Fayette a donc trouvé (\ae ma dernière lettre roulait sur un fonds un peu libre. Voilà ce que vos indiscrétions m'attirent; mais elle ne fait pas attention que je ne suis pas plus coupable en cela que le démonstrateur en anatomie. J'analyse l'homme métaphysique comme il dissèque lhomme physique. Croyez-vous que par scrupule il doive omettre dans ses opérations les parties de son sujet, qui peuvent offrir aux gens corrompus les occasions de se livrer aux saillies d'une imagination déréglée? Ce n'est pas le fond des choses qui fait l'indécence; ce ne sont point les mots, pas même les idées; c'est l'intention de celui qui parle, et presque toujours la dépravation de celui qui écoute. Mm0 de La Fayette était assurément la personne du monde que j'aurais soupçonnée le moins de me faire de pareils reproches; et je veux demain, chez la comtesse, la faire convenir de son injustice.