‹ Lettres de Ninon de Lenclos. Précédées de mémoires sur sa vieChapitre 21 sur 63 · LETTRE XI · texte numérisé non relu

LETTRE XI

J'ai été enchantée de votre lettre, marquis. Savez-' vous pourquoi? c'est qu'elle m'offre une preuve parlante de la vérité de ce que je vous annonçais ces jours derniers. Oh ! pour le coup, vous avez oublié toute votre métaphysique ! vous me peignez les charmes de la comtesse avec une complaisance qui prouve que vos sentiments ne sont pas tout à fait aussi délicats que vous vouliez me le faire croire, et que vous le croyiez vous-même de bonne foi. Ditesle-moi franchement, si votre amour n'était pas l'ouvrage des sens, auriez-vous tant de plaisir à considérer cette taille, ces yeux qui vous enchantent, cette bouche que vous me peignez avec de si vives couleurs ? Si les qualités du cœur et de l'esprit vous séduisaient seules, il est une femme de cinquante ans qui vaut peut-être encore mieux à cet égard que iiî comtesse. Vous la voyez tous les jours; c'est sa parente ; pourquoi ne pas devenir plutôt amoureux d'elle? Pourquoi négliger cent femmes de son âge, de sa laideur, et de son mérite, qui vous font

des avances, et qui feraient avec vous le rôle que vous jouez auprès de la comtesse! pourquoi d'ailleurs désirez-vous avec tant de passion d'être distingué par elle des autres hommes ? Pourquoi prendre de l'inquiétude dès qu'elle leur fait la moindre politesse? Son estime pour eux diminuera-t-elle celle qu'elle a pu prendre pour vous? Connaît-on dans la métaphysique les rivalités, la jalousie? Je ne le crois pas. J'ai des amis, et je ne leur en vois point : je n'en sens point dans mon cœur, lorsqu'ils aiment une autre femme. L'amitié est un sentiment qui ne tient rien des sens ; l'àme seule en reçoit l'impression, et l'âme ne perd rien de son prix, en se livrant en même temps à plusieurs. Faites le parallèle avec l'amour, et vous sentirez la différence de l'objet qui conduit un ami, d'avec celui que se propose un amant : vous avouerez que je ne suis pas au fond aussi déraisonnable que vous l'aviez pensé d'abord, et qu'il pourrait fort bien se faire que vous eussiez en amour une âme aussi terrestre que celle de bien d'honnêtes gens, qu'il vous plaît d'accuser de peu de délicatesse. Je ne veux cependant pas faire le procès des hommes seuls : je suis franche, et je crois être sûre que, si les femmes voulaient être de bonne foi, elles conviendraient bientôt qu'elles ne sont guère plus délicates que vous. En elfet, si elles n'imaginaient en amour que les plaisirs

de rame, si elles n'espéraient plaire que par l'esprit et par le bon caractère, cle bonne foi, s'attacheraientelles avec un soin si particulier ù plaire par les agréments de la figure? Que fait à l'âme une belle peau, une taille élégante, un bras bien form.é? Que de contradictions entre leurs vrais sentiments et ceux dont elles font parade ! Regardez-les, vous serez persuadé qu'elles n'ont dessein de ne se faire valoir que par les attraits sensibles, et qu'elles comptent tout le reste pour rien. Écoutez-les, vous serez tenté de croire que ce sont là les choses du monde sur lesquelles elles comptent le moins. Mais je suis bien bonne de vouloir dissiper votre erreur à cet égard : no dois-je pas tout attendre du soin cju'elles prendront elles-mêmes de vous détromper? Elles ne parviendront peut-être que trop facilement à vous donner des sentiments tout opposés à ceux que vous avez aujourd'hui.

Je dois aller ce soir chez M''- de Raymond entendre les deux tamus et Ytier, qui y concerteront ; }ilmes ^Q la Sablière, de Salins et de Monsoreau, avec M^^^ de Fiennes, s'y trouveront, Manqueriez-vous une aussi belle partie?

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