‹ Lettres de Ninon de Lenclos. Précédées de mémoires sur sa vieChapitre 30 sur 63 · LETTRE XXI · texte numérisé non relu

LETTRE XXI

De la probité en amour , marquis 1 y pensez-vous f ah I vous êtes un homme noyé. Je me garderai bien de montrer votre lettre, vous seriez déshonoré . Vous ne sauriez, dites-vous, prendre sur vous le manège que je vous ai conseillé? Yotre candeur, vos grands sentiments vous auraient fait fortune jadis. On traitait alors l'amour comme une affaire d'honneur ; mais aujourd'hui, que la corruption du siècle a tout changé, l'amour n'est plus qu'un jeu de l'humeur et de la vanité. Yotre inexpérience laisse encore à vos vertus une raideur qui vousperdrait infailliblement, si vous n'aviez pas assez de raison pour vous plier enfin aux mœurs du temps. On ne peut plus paraître à présent tel qu'on est dans l'intérieur. Tout est mine : on se paie d'airs, de démonstrations, de signes. Tous jouent la comédie, et les hommes ont eu d'excellentes raisons pour en user amsi. Ils ont reconnu que personne n'y gagnerait, si les autres nous disaient le bien et le mai qu'ils pensent de nous. On est convenu de substituer à cette sincérité des phrases toutes contraires. Et cette façon

d'agir s'est introduite par contagion dans la galanterie. Malgré vos grands principes , vous conviendrez que quand cet usage , qu'on appelle politesse , n'est poussé ni jusqu'à l'ironie, ni jusqu'à la trahison, c'est une vertu sociable de le suivre, et de tous les commerces, c'est celui de la galanterie où l'on ait le plus besoin de ne pas paraître tel qu'on est. Combien ne trouveriez-vous pas d'occasions où un amant gagne autant à dissimuler l'excès de sa passion, que dans d'autres à en feindre plus qu'il n'en a? Je devine la comtesse; elle est plus adroite que vous. Je suis sûre qu'elle dissimule son penchant pour vous avec autant de soin que vous en prenez à multiplier les preuves du vôtre pour elle. Je vous le répète, moin-s vous vous livrerez à présent, mieux on vous traitera. Inquiétez-la à son tour ; inspirez-lui la crainte de vous perdre; \ uyez-la venir. C'est le plus sûr moyen de connaître le véritable rang que vous tenez dans son cœur. Adieu

<8Ô LETTRES DE NINON DE LESilLOS

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