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Lettres de Richard Wagner à Auguste Roeckel

[ES lettres de Richard Wagner à son ami Auguste Rœckel dont nous publions aujourd'hui la traduction ont été mises au jour tout récemment en Allemagne, avec Tautorisation de M™® Cosima Wagner et par les soins de la famille Rœckel.

Elles forment le complément de la correspondance échangée entre Wagner et Liszt, et sont particulièrement intéressantes par les excursions philosophiques auxquelles s'abandonne l'auteur en écrivant à l'ami qui avait été son collègue à TOpéra de Dresde, et qui fut compromis avec lui dans l'insurrection de Dresde en 1849.

La première lettre du recueil est datée de i85i, la dernière de i865. Cette correspondance s'étend ainsi sur la période la plus active et la plus mouvementée de la vie de Tauteur de Parsifal, et elle nous apporte.

par là même, des éclaircissements psychologiques du plus haut intérêt sur son œuvre capitale, Y Anneau du Nibelung.

Auguste Rœckel, à qui ces lettres sont adressées, était, — ainsi nous Tapprend réditeur allemand, — le fils aîné de ce Joseph-Auguste Rœckel qui fut en relations avec Beethoven. Destiné par ses parents à la carrière diplomatique, Joseph-Auguste Rœckel avait un jour découvert qu'il possédait une bonne voix de ténor, et, disant adieu au droit international, s'était consacré à la scène. C'est ainsi qu'engagé au théâtre An der Wien, à Vienne, il chanta au mois de mars 1806, le rôle de Florestan dans Fidelio, lors de la reprise de cet ouvrage, qui n'avait eu qu'un succès éphémère en i8o5.Ce fut aussi Joseph- Auguste Rœckel qui, plus tard, de 1829 à i835, fit diverses apparitions en France et en Angleterre avec des troupes qui interprétaient les chefs-d'œuvre de Mozart et le Fidelio de Beethoven. Parmi les artistes de ces troupes figurèrent la Schrœder-Devrient, la Wild, Hainziger et le chef d'orchestre Jean-Népomucène Hummel, devenu célèbre depuis comme pédagogue musical.

Son fils Auguste, né le i^r décembre 1814, à Gratz, en Styrie, l'accompagna tout enfant dans ses pérégrinations et séjourna ainsi en France à l'époque de la révolution de Juillet. L'adolescent s'enflamma pour les

idées et les aspirations politiques du temps, et, dans sa jeune intelligence, s*établirentdes comparaisons peu favorables entre l'Allemagne d'i»lors, amoindrie à Textérieur, déchirée au dedans, n'ayant ni unité, ni liberté, et la France et l'Angleterre à l'apogée de leur prospérité. Aussi, conçutil une vive admiration pour Lafayette, Lafitte et Marrast, avec lesquels il se mit en relations directes, malgré sa jeunesse.

Deux ans plus tard encore, en i832, le hasard voulut qu'il se trouvât avec son père à Londres, au moment du grand mouvement en faveur de la Réforme.

. Ces circonstances expliquent et la tendance de son esprit et les aspirations qui plus tard firent de lui l'un des acteurs des événements révolutiomiaires en Saxe.

Il devait malheureusement payer de treize ans de captivité sa participation à ce mouvement.

Auguste Rœckel était revenu en Allemagne en i838 et s'était établi tout d'abord à Weimar, pour y achever son éducation musicale sous la direction de son oncle Jean- Népomucène Hummel. Il fut, peu après, nommé directeur de musique et épousa la fille de F. Lortzing, frère du compositeur.

Le théâtre l'attirait ; il écrivit un opéra intitulé Farinelli, qu'il envoya à l'examen de l'intendance des théâtres royaux de Saxe, à Dresde. Cet envoi lui valut le poste de

directeur de musique à TOpéra de la Cour, et il en prit possession Tannée même où Richard Wagner venait d'être appelé aux fonctions de second chef d*orchestre. De là datent leurs relations. La communauté d'aspirations et de sentiments ne tarda pas à établir entre les deux artistes une cordiale intimité.

Wagner rappelle même (Communication à ses amis, Gesam. Schriften, IV, 370) qu'à la fin de son séjour à Dresde, dans Tétat d'esprit où l'avait placé la contradiction profonde entre ses aspirations d'artiste et les nécessités de sa situation officielle, il avait renoncé à tout espèce de commerce avec son entourage, à l'exception du seul Auguste Rœckel. Et il raconte, à ce propos, que la sympathie de cet ami allait si loin que Rœckel avait cru devoir spontanément renoncer à .sa propre carrière d'artiste, dire adieu à la composition et au théâtre, pour s'absorber plus complètement en Wagner, pour qui son admiration était sans bornes.

Depuis ce moment jusqu'au jour où le peuple se souleva, en mai 1849, Rœckel s'était consacré de plus en plus activement, par la parole et la plume, à la propagande des idées du parti démocratique. Compro- .mis dans les événements de 1849, il fut, après la répression par les armées du roi de Prusse, condamné à mort avec Bakou-

nine et Heubner ; mais sa peine fut ensuite commuée en celle de Temprisonnement à vie. Pendant treize années, il fut enfermé dans la prison de Waldheim. C'est à cette prison que Wagner lui adressa les sept premières lettres du présent recueil.

Plusieurs fois, le nom de Rœckel revient aussi dans la correspondance de Wagner avec Liszt et avec Uhlig, où il l'appelle toujours « son pauvre ami ». Dans une lettre de i857 à Liszt, il prie celui-ci d'envoyer à Rœckel la partition du Rheingold et ses propres Poèmes symphoniques, « C'est un homme vraiment intelligent, lui dit-il, et je le sais volontiers parmi ceux qui s'occupent de mes travaux. Cet envoi lui fera plaisir; je devine, à ses derïiières lettres, qu'à la longue sa captivité conmience à lui peser.

Certainement tu accroîtrais considérablement sa joie en lui adressant en même temps tes Poèmes symphoniques^ sur lesquels i*ai appelé son attention à plusieurs reprises, ce qui l'a rendu très curieux d'en connaître quelque chose. »

Dans une lettre à Uhlig, il écrivait ceci :

« Le sort de Heubner, Bakounine et Rœckel me peine beaucoup. De tels hommes n'eussent pas dû être faits prisonniers! Mais ne parlons pas de cela! A leur égard, on ne peut avoir une appréciation équitable et juste qu'en considérant le moment présent sous son aspect gran-

diose : malheur à celui qui a cru devoir agir selon la hauteur de ses sentiments et dont les actes seront ensuite soumis au jugement de.... la police! C'est une misère et une honte que nos temps seuls peuvent offrir. »

Le dernier des condamnés politiques de réchauflfourée de Dresde, Auguste Rœckel, ne fut rendu que le lo janvier 1862 à la liberté et à sa famille. Celle-ci, dans l'entretemps, avait trouvé aide et protection auprès du frère du condamné, à Weimar.

Après sa libération, Auguste Rœckel se consacra exclusivement à des travaux littéraires. Dans son livre l'Insurrection saxonne et la prison de Waldheim, livre effroyable, comme l'appelle Wagner dans ime de ses lettres, il a raconté les lamentables épreuves de sa vie de prisonnier.

En i863, il devint rédacteur en chef du journal la Réforme, à Francfort. En 1866, il s'installa à Munich, mais il quitta bientôt cette ville pour aller diriger, à Vienne, le journal la Petite Presse. C'est là qu'en 1876, il fut frappé d'un coup d'apoplexie dont il ne devait pas se remettre. Il mourut à Pesth, chez son plus jeune fils, Richard, le 18 juin 1876, au moment même où Richard Wagner allait voir se réaliser le rêve artistique de toute sa vie par l'exécution de la Tétralogie des Nibelungen sur le théâtre de Bayreuth.

Auguste Rœckel fut un noble esprit et un beau caractère. « C'était im homme doux, cultivé, humain, excellent», a dit de lui Franz Liszt. Ceux-là mêmes qui ne partageaient point ses idées n'en parlaient qu'avec respect. La dignité et la fermeté de son attitude pendant sa captivité lui avaient fait accorder des adoucissements qui étaient un hommage à ses vertus. Quant à ses amis et aux proches, tous l'entouraient d'une affection et d'une estime profondes. Il aura eu, avant de mourir, la satisfaction d'avoir vu réalisé, par d'autres voies, il est vrai, que celles qu'il avait suivies, l'idéal de sa jeunesse : l'Allemagne unifiée et forte.

i*#ir

Mon cher ami,

Il y a peu de jours seulement, j'ai appris avec certitude qu'il vous était permis, à toi et à tes compagnons d'infortune, de recevoir des lettres non seulement de parents, mais aussi d'amis, du moment que ces lettres ne touchent que des intérêts personnels ou, du moins, n'ont aucun rapport à la politique. Comme ce que j'ai à te copimuniquer n'a d'autre but d'abord que de t'ëxprimer la part intime et douloureuse que je prends à ton sort et ensuite de t'informer de ce que je devieî5s, j'ai pris la résolution de t'écrire. Avant tout, il m'importait d'être renseigné de la façon la plus précise sur l'état de ta santé. Or, par Tintermédiaire de ton médecin particulier, j'ai appris tout d'abord, ce qui m'a été extrêmement agréable, qu'il n'y avait rien de vrai dans le bruit qui a couru que ton insubordination t'avait fait retirer l'autorisation de

l'occuper de travaux littéraires ; puis, que tu te portais aussi bien que possible dans les circonstances données et que ta fermeté était demeurée intacte. J'avoue que c'est seulement après avoir reçu ces nouvelles qu'il m'a été possible de t'écrire comme je le désirais.

Tu penses bien que, depuis notre séparation, j'ai toujours cherché avec la plus vive sympathie à savoir de tes nouvelles, et que, par tous les moyens en mon pouvoir, je les ai obtenues. Il y a peu de temps, je me suis rencontré avec ta femme dans la même ville ; malheureusement, des circonstances singulières ont fait qu'il m'a été de toute impossibilité de lui rendre visite. Plus tard, j'ai appris que ton frère Edouard l'avait recueillie et qu'il l'entourait de soins vraiment fraternels. Je lui ait écrit récemment, mais sans obtenir de réponse. Comme j'avais adressé la lettre au hasard à Bath, il ne l'aura vraisemblablement pas reçue; je désirerais donc beaucoup avoir son adresse exacte. — Il me reste à souhaiter qu'en ce qui concerne ta femme et toi-même, il te soit permis de me donner bientôt les nouvelles les plus explicites ; j'attends ces nouvelles avec la plus vive impatience et avec une sympathie d'avance surexcitée. Pour le moment, je crois ne pouvoir mieux faire que de contenter l'intérêt que tu m'as toujours montré en te fournissant de courtes indications sur moi-même et sur ce qui m'est arrivé.

Pour les événements extérieurs, il me suffira

de peu de mots. Après notre séparation, ou plutôt après la conclusion de la catastrophe (i) pendant laquelle nous nous vîmes pour la dernière fois, je partis d'abord pour Paris; mais là, tout me fit horreur, et particulièrement le monde artistique, bien que je n'eusse que de lointains rapports avec lui; si bien qu'après un court séjour, je me détournai et me dirigeai vers la Suisse, où je trouvai rapidement à me faire, parmi les Suisses, à Zurich, un noyau d'amis dévoués, sincères et sympathisant avec moi. Ce beau pays alpin m'a ranimé singulièrement. J'espère que tu seras assez fort pour recevoir ces nouvelles sans tristesse dans ta captivité. Quand j'ai eu surmonté les pénibles impressions que m'avaient laissées les derniers événements, un présent insupportable et l'infortime de beaucoup de mes amis, mon sentiment vital individuel reparut avec toute sa chaleur dans la joie d'être délivré d'une situation pleine de contraintes et de contradictions irréductibles. Ce n'est pas à toi qu'il sera nécessaire de dire que j'ai considéré comme un grand bonheur pour moi d'avoir été débarrassé de mes fonctions de maître de chapelle à Dresde : là

(i) Allusion aux troubles dont la ville de Dresde fut le théâtre du 3 au g mai 1849. Au sujet du rôle de Wagner dans ces événements, voir outre la biographie de Glasenapp, la notice de M. Ashton Ellis sur l'Insurrection de Dresde en 1849.

OÙ tout se contrecarrait aussi absolument que mes aspirations d*homme et d'artiste et les occupations qui découlaient de ma situation, un complet déchirement de ces liens pouvait seul apporter la délivrance. Seulement, il m'apparut alors quun rôle nullement secondaire m'était attribué : je dus me convaincre que j'étais le seul artiste qui eût compris le mouvement du temps en artiste. J'ai publiquement, c'est-à-dire comme écrivain, fait connaître mes vues à ce sujet, — c'est-à-dire sur TArtdans ses rapports avec la Vie. — Je n'ai pu savoir jusqu'à présent si l'on t'a permis de prendre connaissance de mes écrits. Le premier était une petite brochure, VArt et la Révolution, dans laquelle je déniais les véritables caractères de l'art à tout ce qui passe aujourd'hui pour être de l'art. Dans un petit livre qui suivit, V Œuvre d'art de l'avenir, je démontrai l'impuissance de l'Art moderne résultant nécessairement de sa subdivision en différents arts distincts qui visent à représenter aujourd'hui tout l'art ; et j'y opposai l'œuvre d'art de l'avenir, le seul art sincère, toujours parallèle à la vie et étroitement uni avec elle ; je le montrai dans ses traits principaux, contradictoire absolument à l'art monumental et inspiré de la mode qui prévaut aujourd'hui.

Après l'achèvement de ce travail, je fus amené, — au début de i85o, — à retourner à Paris ; dans l'intervalle, Liszt s'était cxtraordinairement occupé de moi; lui et tous mes

autres amis ne voyaient d'avenir sérieux pour moi que sous les auspices d'un succès d'opéra à Paris. Le désespoir dans l'âme, je me fis effort à moi-même pour leur donner raison, je rédigeai un scénario et partis pour Paris. Cette fois, il s'en fallut de peu que cette épreuve me coûtât la vie : mon dégoût du monde artistique de Paris et l'horreur de la contrainte que je m'imposais prirent de telles proportions et m'affectèrent si violemment que je fus atteint d'une maladie nerveuse qui faillit me consumer et dont je ne me délivrai que par un acte violent, en prenant la résolution désespérée de tourner le dos à tous mes amis et de me réfugier dans le complet inconnu. J'appris à cette époque, — par l'intermédiaire d'un journal français, je me trouvais alors à Bordeaux, — que toi et Bakounine (i) vous alliez être prochainement exécutés; je vous écrivis une lettre, espérant pouvoir vous dire encore un dernier adieu. Ce biaiit ne tarda pas à être démenti, et ma lettre, que j'avais expédiée à Dresde pour qu'elle vous fût envoyée de là, fut naturellement retirée.

(i) Il s'agit du fameux révolutionnaire russe qui avait eu, avec Heubner et Tzschirner.le commandement militaire de l'insurrection à Dresde. Après la répression des troubles à Dresde même, il avait essayé de soulever les campagnes, mais il fuL fait prisonnier à Chemnitz en même temps que Heubner, et condamne avec celui-ci et Rœckel.

Cependant la sympathie et Tafifectueuseinter^ vention d'une famille me détournèrent de mes résolutions extrêmes. Cette famille, qui ne comprend guère que des femmes et qui a habité longtemps Dresde, doit être connue, — si je ne me trompe, — de ton frère ; je lui dois énormément. Mais, avant tous, il me faut nommer Liszt : on ne saurait croire vraiment avec quelle affection et quel dévouement sans cesse en éveil cet homme s'est attaché à moi ; tout ce qui en moi doit rester inaccessible à sa raison pure, il le recouvre d'un sentiment de sympathie dont la vivacité m'étonne profondément. Il a représenté mon Lohengrin à Weimar et l'a fait véritablement réussir : — à la suite de quoi, on parle même à Dresde de monter cet ouvrage; mais, — et cela pour plusieurs raisons, — j'ai fait défense énergique de le jouer là. Ce qui produit sur moi un effet véritablement comique, c'est que beaucoup de gens pensent à une réconciliation entre moi et ma situation antérieure. Tu le vois, cher ami, voilà comme on est compris quand on possède en soi les qualités de l'artiste I — Récemment, j'ai de nouveau et explicitement exposé mes idées d'artiste sur Tobjet même de mon Art dans un gros livre, Opéra et Drame; sur mon individualité dans ses rapports avec cet objet, dans Une communication à mes amis, que j'ai placée en tête d'une édition des trois poèmes du Hollandais volant, du Tannhœuser et de Lohengrin. Le premier paraîtra sous peu

chez Weber (i), le second chez Breitkopf et Hsertel (2). Que je serais heureux si tu pouvais recevoir ces livres de moi ! Ces Haertel font aussi graver la réduction pour piano de Lohengrifîj et, — ce qui t'étonnera certainement, — ils veulent même graver la grande partition d'orchestre. Tu vois que l'opinion à mon égard comme artiste est devenue très favorable; mais, — précisément dans ma Communication, — j'ai repoussé très catégoriquement tout témoignage d'estime de la part de ceux qui séparent l'homme de l'artiste, et j'ai montré la sottise de cette distinction. Combien déloyal et, pour le dire franchement, combien misérable est tout notre art actuel, cela se voit aujourd'hui seulement qu'il a rejeté le dernier voile de pudeur et reconnaît ouvertement qu'à tout prix il lutte pour l'existence. Je n*ai pas besoin de te dire combien dans ces circonstances un être de mon espèce doit se sentir malheureux : les yeux grands ouverts, je dois me livrer à des illusions pour justifier une productivité qui, de l'autre côté, peut seule me donner le change quant à la nullité générale. J'ai horreur maintenant de toute théorie : Liszt m'a excité à entreprendre un nouveau travail artistique. Je viens de versifier un Jeune Siegfried qui, je

(i) Editeur à Leipzig, chez qui parut, en efifet, la première édition ô! Opéra et Drame.

(2) Paru sous ce titre : Trois poèmes d'opéras avec une communication à ses amis comme préface, par Richard Wagner, i852. IV, 352 pages in-80.

dois l'avouer, m'a procuré de grandes joies.

Mon héros a grandi sauvage dans les bois; il a été élevé par un nain (le Nibelung Mime), dans Tespoir qu41 tuerait le dragon-géant, gardien du trésor. Ce trésor des Nibelungen est un élément extrêmement important : des crimes de tout genre sy rattachent. Siegfried est, du reste, à peu près le même personnage que ce gars dont parlent les contes et qui se met en route pour apprendre la peur, — ce qui ne lui réussit pas, parce qu'avec sa saine nature il voit le monde autour de lui tel qu'il est en réalité. Il abat le dragon-géant et tue le nain, son père nourricier, parce que celui-ci voulait se débarrasser de lui, afin de s'assurer du trésor. Siegfried, aspirant tristement à sortir de sa solitude, apprend ensuite par la voix d'un oiseau de la forêt, — dont il comprend le chant, grâce au sang du dragon qu'il a bu par hasard, — que sur un rocher dort Brunnhilde entourée par le feu. Siegfried traverse la flamme et réveille Brunnhilde, — la femme, pour les plus délicieuses étreintes d'amour. — Je ne puis ici te donner plus d'indications ; peut-être pourrai-je t'adresser le poème. — Un mot encore seulement : — dans nos discussions animées nous avons déjà touché ce sujet : — nous ne sommes pas ce que nous pouvons et devons être avant que — la femme n'ait été éveillée.

Mais, quelles chansons je te chante là, pauvre ami I Crois-moi, je suis malheureux, moi aussi, de ne pouvoir que chanter. Je vais tra-

vailler au Jeune Siegfried, — mais sans me donner le change un seul instant ; je sens que ceci encore est une belle illusion et que rien n'est au-dessus de la réalité. Souvent nous nous faisons l'effet d*être emprisonnés plus solidement dans nos chaînes invisibles que ceux qui nous paraissent céder à une contrainte réelle. Aussi, — à bon escient, — je t'adresse cette seule et triste consolation, — ne sois pas fâché contre moi ! — car nous n'avons pas autre chose à nous souhaiter les uns aux autres : sois bien portant et tâche de conserver la santé!

Tout est là, — espoir, consolation et— certitude !

Et maintenant, mon pauvre cher ami, si on te le permet, donne-moi de tes nouvelles et bien complètes, aussitôt que tu auras l'autorisation ; je m'empresserai, de mon côté, à te répondre autant que je le pourrai; puissent mes lettres te reconforter et te donner le courage d'endurer et la résignation ! Adieu I Quand tu seras triste, pense en amitié et affection

à ton fidèle ami Richard Wagner.

Zurich, le I4 août i85i (i).

(1) Est-ce à cette lettre que fait allusion Richard Wagner, quand il écrit à son ami Uhlig : « La lettre (incluse) à Rœckel est fade et forcée ; fais-la-lui néanmoins parvenir par Schulze (qui pourra écrire Tenveloppe); l'essentiel est que je reçoive enfin une lettre de Roeckel lui-même; alors je pourrai lui écrire mieux.» La lettre de Wagner à Uhlig où se trouve ce passage n*est pas datée, mais elle remonte à i85i, et se rapporte . évidemment au début de la présente correspondance.

Zurich, 12 septembre.! /v\/'

Ta lettre, ô toi cher ami, m'a réjoui au delà de toute mesure! Elle m'est arrivée si inattendue et si inespérée, elle me donne des preuves si fortes de ta courageuse et sereine persévérance que rien de plus agréable ne pouvait se rencontrer pour m'élever et me fortifier moimême. Ma santé n'est pas des meilleures, et, tandis que mon corps montre une suffisante fermeté, mon système nerveux est dans un état inquiétant d'affaiblissement progressif, — conséquence nécessaire de la sincérité sans réserve de ma sensibilité violente et passionnée, qui fait de moi un être artiste dans la mesure où je le suis. C'est plus particulièrement ma vie toute d'imagination, sans réalisation suffisante, qui affaiblit mes nerfs cérébraux au point de ne pouvoir plus travailler qu'à de longs intervalles et en m'interrompant souvent, sous peine de m'exposer à une longue et doulou-

reuse souffrance, C*est dans cet état que ta lettre m'a trouvé ; son contenu rapproché de ta situation formait un contraste assez remarquable avec ma propre situation et mes sentiments. Elle a confirmé en moi une impression déjà maintes fois éprouvée, à savoir qu'une demi-liberté est plus humiliante et plus déprimante qu'un esclavage absolu : il me serait cependant difficile de t'expliquer bien clairement ce que j'entends par là.

Mes travaux littéraires témoignent de mon manque de liberté comme artiste : je les ai conçus sous la plus tyran nique nécessité, et ils n'ont été écrits rien moins que dans l'idée de faire des « livres » ; s'il en avait été ainsi, tu n'aurais probablement pas eu à te plaindre tant de mon style.

Mais cette période de production littéraire est maintenant bien finie : j'en mourrais si je devais continuer ; je m'occupe, au contraire, en ce moment, de l'exécution d'un grand projet artistique, l'achèvement du poème de trois drames précédés d'un prologue indépendant, que je vais mettre ensuite en musique et que — Dieu sait quand, comment et où? — je ferai un jour représenter. Le tout sera intitulé : V Anneau du Nibelung (i). Le prologue : le Rapt de l'or du Rhin ; — le premier drame :

(i) En allemand : der Reif des Nibelungen. Plus tard, Wagner a changé le titre en der Ring des Nibelungen. Ring et Reif ont, d'ailleurs, la même signification.

la Walkyrie; — le deuxième : le Jeune Siegfried, — le troisième : la Mort de Siegfried,

Les trois drames sont déjà terminés et jî n'ai plus qu'à faire les vers du prologue. Je pense pouvoir, encore avant la fin de cette année, soumettre le poème imprimé à mes amis. L'achèvement du tout (dans Tétat actuel de ma santé) me demandera naturellement beaucoup de temps. Quant à la représentation, je dois, pour le moment, la reporter aux jours fabuleux de Y avenir. — Au sujet de ce plan, tu seras renseigné très explicitement par une Communication à mes amis relative à mon développement comme artiste, que j'ai placée en tête de mes trois poèmes d*opéra {V aisseau- Fantôme, Tannhceuser et Lohengrin). Ce livre a déjà paru au début de cette année et j'ai veillé à ce qu'un exemplaire te fût adressé ; je présume qu'il ne te sera pas encore parvenu; s'il en était autrement, je te prie de m'en avertir, que je puisse éventuellement réparer l'omission. — Au lieu de la réduction pour piano de Lohengrin que tu attendais, j'euvoie à ta chère femme la partition d'orchestre de cet ouvrage, qui vient de paraître chez les Hsertel ; elle verra s'il lui est permis de te la faire parvenir. De toutes façons, la partition te donnera plus de satisfaction que la réduction pour piano. Je t'envoie également quelques petits écrits sur des questions d'art, parus en différentes circonstances. Le dernier est une introduction à la représentation de mon

Tannhœuser. Depuis peu, en effet, un certain nombre de théâtres allemands s'occupent de monter cet ouvrage. Même le théâtre de la Cour, à Berlin, s'y prépare, et je puis admettre qu'avant peu tous nos théâtres l'auront donné. Malheureusement, je ne puis plus en ressentir aucune joie : à tous égards, — il est trop tard : je sais aussi que nulle part cet ouvrage ne sera exécuté comme je le veux ; artistes et public ne sauraient entendre et comprendre que le côté le plus eflfeminé de l'œuvre ; ils ne saisissent pas l'énergie de passion qui est en elle. Ma célébrité qui croît d'une façon si inattendue me procurera-t-elle la possibilité de représenter un ionr mes Nibelungen ? J'en dois douter aussi, attendu que telle que j'entends l'œuvre, cette possibilité ne peut naître que de circonstances tout à fait autres que celles qui dominent actuellement dans Tart et dans la vie. Le plus pénible pour moi, — malgré tous mes apparents succès, — ce sera toujours de savoir que le plus gros de ces succès, je le dois à l'incompréhension du véritable esprit de mes œuvres : sur ce point, malheureusement, je ne puis plus me faire illusion.

Quand il te sera de nouveau permis de t'occuper de littérature, je voudrais que tu me fasses savoir si je puis, de temps à autre, te faire parvenir des livres. Une lecture qui t'intéresserait extraordinairement serait celle des écrits de Feuerbach. Je te passerais aussi le poète en qui j'ai~récëmment reconnu le plus grand de tous :

c'est le poète persan Hafis, dont les œuvres viennent de paraître en une très tolérable adaptation allemande de Daumer. Les écrits de ce poète m'ont rempli d'une véritable terreur :

avec toute notre culture européenne, tant vantée, nous nous trouvons presque humiliés par ces productions que TOrient a jadis vues s'épanouir avec une si sûre, si sereine et si haute tranquillité d'âme. Je suis persuadé que tu partagerais mon étonnement. Le seul mérité du moderne développement de l'Europe, je le retrouve dans une sorte de désagrégation imiverselle, tandis que, dans l'apparition de cet Oriental, je reconnais une aspiration individuelle de l'antiquité.

Je me propose d'écrire prochainement une bonne fois à ta pauvre chère femme, et je souhaite ardemment qu'il me soit doimé de lui procurer un peu de soulagement et d'espérance. — Ma situation persoimelle s'arrange assez agréablement et je dois m'estimer heureux de pouvoir satisfaire les plus pressants besoii^s de l'existence sans de trop lourds soucis ; malheureusement je suis très seul; il me manque un commerce suffisant; et plus que jamais j'ai l'impression que le côté exceptionnel de ma situation se retourne contre moi, comme une véritable malédiction, au point de vue des jouissances de la vie ; un prisonnier ne pourrait comprendre pourquoi si souvent je suis triste, pourquoi si souvent j'aspire à la mort : et cependant je vois cela si clairement, si nette-

ment! — Mais assez de cela. Tu vas rire de moi, et franchement, je ne puis t'en contester le droit. Ce que je désire le plus maintenant, c'est que tu sois autorisé à m'écrire plus souvent : si tu pouvais, sur ce point, m'ouvrir une perspective consolante, sois assuré que tu me ferais une joie infinie.

Adieu et puisses-tu continuer à te maintenir comme tu le fais ! Tel est le vœu le plus cher de ton fidèle ami

Richard Wagner.

Cher ami,

Il y a quelque temps seulement, j'ai de nouveau reçu des nouvelles de toi ; j'ai appris aussi que les quelques livres que je t'avais destinés ne t'étaient pas encore parvenus ; avant de t'écrire, j'ai voulu me renseigner à ce sujet auprès de ta chère femme ; mais, empêchée par la maladie, elle n'a pu me répondre qu'après quelques semaines ; moi, de mon côté, j'ai eu, dans ces derniers temps, quelques occupations très absorbantes, si bien que, de tout cela, est résulté un retard dans ma réponse, pour lequel je te prie de m'excuser ; c'est pourquoi je place ces banales explications en tête de ma communication d'aujourd'hui.

Mon nouveau poème : V Anneau du Nibelung (dont j'ai fait tirer seulement un petit nombre d'exemplaires pour mes plus proches amis), est déjà parti au mois de février de cette

année pour Weimar, afin qu'il te soit envoyé par ta femme. Tu ne m'en dis rien : ta femme m'afi&rme ce; endant que ton exemplaire a été expédié à Waldheim. S'il ne t'a pas" été remis, ce doit être pour des raisons qui rendraient tout à fait inutile l'envoi d'un second exemplaire. C'est pourquoi je préfère te demander d'aller aux renseignements. Si l'exemplaire s'était perdu, fais-le-moi savoir au plus vite : un second exemplaire arriverait promptement à ton adresse à Waldheim. — Tout commentaire sur ce poème me paraît donc en ce moment inutile, aussi longtemps que tu ne m'auras pas annoncé que tu Tas lu.

Mes Trois poèmes d'opéra, avec une communication à mes amis en guise de préface (Leipzig, Breitkopf et Haertel), t'avaient également été envoyés déjà au début de l'année dernière ; par ce que tu me dis, je vois que le livre a dû se perdre ; j'envoie doue directement à ta femme un nouvel exemplaire, afin qu'elle te le fasse parvenir. J'y joins ce que tu m'as exprimé le désir d'avoir : i** Hafis (deux volimies); 2* Feuerbach, Conférences sur l'essence de la religion.

Ton état d'âme, — et je m'en réjouis grandement, — me paraît être de telle sorte que je puis me promettre pour toi une grande satisfaction de cette lecture : j'espère que tu es bien portant et que tu as toute ta liberté d'esprit ; l'esprit se sent ranimé lorsqu'il peut contempler le Beau, même dans la résignation et la con-

trainte. A ce point de vue, tu n*es peut-être pas plus mal loti qu'aujourd'hui tout autre homme : ce qui est vraiment beau n*est plus pour nous aujourd'hui qu'une image de la pensée ; que le Bq^u soit possible, qu'il doive un jour nous être présent, qu*il doive un jour être goûté par des hommes qui éprouvent comme nous, cette pensée raisonnée doit nous servir de consolation ici aussi bien qu'à toi. Et véritablement, c'est la seule consolation ; en la sympathie pour une génération à venir, nous pouvons déjà ressentir de bienfaisantes impressions. C'est ainsi que je ne me fais pas de reproche de t'envoyer Hafis à Waldheim.

Le livre de Feuerbach est, en quelque sorte, le résumé de toutes ses antérieures spéculations philosophiques : ce n'est pas un de ses livres fameux, tels que V Essence du christianisme et les Réflexions sur la mort et l'immortalité; mais c'est l'ouvrage qui donne le mieux et le plus rapidement une connaissance complète du développement de ses idées et des dernières conséquences de son exégèse, — Je serais bien heureux s'il t'était permis de te réjouir dans l'atmosphère de ce fort et clair esprit.

J'ajoute encore le programme des exécutions musicales que j'ai récemment organisées à Zurich ; cela t'intéressera. Tu t'étonneras, sans doute, que j'aie pu me résoudre à donner de la sorte, dans un concert, une série de morceaux extraits de mes opéras. Mais la chose s'explique aisément. Tout d'abord, j'avais un trop vif

désir d'entendre enfin quelque chose de mon Lohengrin, notamment le prélude. Mais, pour réunir Torchestre nécessaire à cette exécution, il fallait, avant tout, songer à un concert complet et, par conséquent, donner tout une série de morceaux.

L'engagement de cet orchestre (soixante-dix exécutants) devait me coûter neuf mille francs; et, effectivement, lorsque je fis connaître mon projet, je trouvai des personnes pour me garantir cette somme. Pour qui connaît Zurich, ses bourgeois et ses philistins, c'est là im fait surprenant, et je ne puis cacher que cette preuve d'une confiance insoupçonnée et d'une sympathie extraordinaire m'a profondément touché. Les exécutions ont été parfaites : j'avais fait venir de très loin, d'Allemagne, les meilleurs instrumentistes, et le succès a été tel qu'il acquerra une signification de plus en plus importante pour la Suisse. Je ne doute pas en effet, — quand j'en serai arrivé là, — que l'on m'offrira ici les moyens d'exécuter mes compositions dramatiques selon mon désir. Il faudra naturellement que je me consacre exclusivement, pendant plusieurs années, à l'éducation d'un personnel d'exécutants tels que je les veux; le jour où j'en serai venu là, à mon entière satisfaction, je représenterai, pendant une année, toutes mes œuvres et aussi mes drames des Nibeluttgen, sur un théâtre spécialement installé, sommairement constmit, mais approprié à toutes mes exigences. Ainsi j'aurai

atteint, sinon mon idéal, du moins ce qu'un homme seul a la possibilité d'atteindre. Mais auparavant j'aurai à concentrer toute ma force et ma santé, — qui est souvent chancelante, — pour achever la composition musicale de mes drames des Nibelungen. Cela me coûtera trois ou quatre ans certainement.

Les exécutions de mon Tannhœuser et aussi de mon Lohengrin qui se donnent présentement, ou vont se donner sur les théâtres allemands, demeurent pour moi sans aucun intérêt artistique : je sais que, la plupart du temps, elles ne répondent en rien à mes intentions et ne s'élèvent en rien au-dessus de la moyenne de nos représentations ordinaires d'opéras.

Quoique, çà et là, je fasse de surprenantes expériences et que je m'étonne toujours de l'effet que ces représentations produisent sur de petites scènes, — grâce notamment au zèle enthousiaste de jeunes musiciens, — je reste cependant froid au total, en raison des conditions générales et irrémédiables du théâtre. J'avoue que la diffusion de mes œuvres n'a de valeur pour moi qu'au regard des bénéfices matériels. Grâce à ceux-ci, ma situation s'est améliorée d'une façon très acceptable, j'ai l'avantage à présent de ne devoir plus travailler uniquement pour V argent; quoi que j'entreprenne ici, jamais je ne me fais payer (ce que je ne ferais d'ailleurs jamais, fussé-je privé de toute ressource, car faire de l'art pour de l'argent, c'est ce qui pourrait m'éloigner à tout jamais de l'art,

comme c'est aussi, au demeurant, ce qui provoque tant d'erreurs au sujet de l'essence des œuvres d'art). En somme, je pourrais dire que je vis assez agréablement, si j'étais un autre que je ne suis ! Non seulement j'éprouve plus cruellement que qui que ce soit la déloyauté de la situation générale, mais encore, en ce qui concerne ma vie toute personnelle, je me convaincs de plus en plus clairement que, depuis quelques années seulement, — trop tard ! — je sais que je n'ai pas encore vécu I Mais je ne veux pas t'obséder avec ces doléances qui ne sont point faites pour tes oreilles ! Seulement il faut bien que je te le dise : mon art devient de plus en plus le chant du rossignol privé de la vue et qui se souvient ; mon art serait instantanément privé de toute base si je pouvais embrasser la réalité de la vie. Oui, où la vie cesse commence l'art (i) ; nous entrons dès la jeunesse dans l'art sans savoir comment. C'est seulement lorsque nous avons pénétré l'art jusqu'à son extrême limite qu'à notre désespoir nous nous apercevons que ce qui nous manque, c'est la vie ! — Si je pouvais me consoler avec de nouvelles illusions, je me sentirais, en vérité, à

(i) Cette idée se trouve plusieurs fois exprimée dans les lettres de Wagner à Liszt et à Uhlig. Il me semble intéressant de rappeler que les Concourt, sous une autre forme et à un autre point de vue, expriment le même sentiment dans leur Journal.

mon aise : si je pouvais être vaniteux et glorieux, combien ne devrais-je pas m'estimer heureux en ce moment! Ma renommée va grandissant; on me considère comme une apparition sans précédent et qu'on ne peut encore classer ; on écrit à propos de moi des articles de journaux et des brochures en masse ; Tincompréhension et l'admiration se passionnent contradictoirement à mon sujet, — et cependant que tout cela me laisse indiflférent! Je ne pourrais plus maintenant faire œuvre d'écrivain, tant je suis écœuré des malentendus provoqués par mes livres, et dégoûté d'être demeuré à peu près incompris dans le cœur de mon être et de mes idées. Une seule chose pourrait me consoler : c'est que non seulement on m'admire, mais que l'on m'aime ; où cesse la critique, la sympathie se présente, et elle a rapproché de moi beaucoup de cœurs. Mais cette sympathie doit toujours demeurer pour moi une chose lointaine, elle ne pénètre jamais ma vie que très indirectement, car, — étant donnée la forme qu'a prise cette vie, — je ne puis plonger du regard dans ce royamne de l'amour que comme dans un paysage lointain.

Si je pouvais devenir un bon égoïste, je serais sauvé : mais cela ne va pas, et, — comme toi, — je ne pourrai me maintenir dans la sincérité de ma nature que par la résignation.

Cher ami, je t'ai parlé de moi, et j'aurais encore à te dire maintes et maintes choses, mais je ne veux pas décharger tout cela en une car-

gaison. Ce que je désire maintenant le plus ardemment, c'est que tu sois autorisé à m'écrire plus souvent : un commerce plus assidu peut seul faciliter ces confidences qu'une sorte de pudeur retient. Et puis, que pourrais-je te dire au sujet de toi-même? Toi seul, tu peux m'éclairer sur le problème de ton existence actuelle : mes impressions, en ce qui concerne ta situation, je n'ai pas le droit de les communiquer à toi-même; ce que tu es pour moi, comment tu apparais à mes yeux, je dois garder cela en moi, car il devrait m'être défendu de provoquer en toi le soupçon que je voudrais te rendre vaniteux. Tout ce que je puis te dire au sujet de toi-même, c'est que je me ferais l'efifet d'un sot si je voulais te donner un conseil : mais tu me rendrais très heureux si tu réussissais à découvrir en quoi le conseil ou l'encouragement d'un sincère ami pourraient t'être utiles. Si tu le découvres, tu me le diras ! — J'espère que mon envoi de livres te parviendra; je serai en esprit auprès de toi, quand tu les liras. Au sujet de mes Nibelungen, fais-moi savoir le plus tôt possible si tu as reçu le poème et, dans la négative, si je puis te l'envoyer. Il est la somme de ce que je peux actuellement comme artiste. Renseigne-moi donc bien vite à ce sujet ! Et là dessus : adieu ! Si tu ne peux m'écrire bientôt, fais-moi du moins savoir par ta femme si tu peux recevoir une nouvelle lettre de moi. Je rattraperai alors beaucoup de choses que j'omets aujourd'hui, parce que je ne peux me

mettre à une lettie qu'une seule fois et que déjà je sens ma tête se troubler ! Adieu ! Aie courage et... patience ! Aucun de nous ne peut aboutir sans cela.

Ton Richard Wagner.

Zurich, 8 juin i853.

Zurich, 25 janvier 1^4.

Comment il sest fait que j*ai laissé sans réponse ta dernière lettre pendant quatre mois, je me l'explique parfaitement à moi-même, mais il me sera dififtcile de te le faire comprendre, à toi, très cher ami ! La cause première est, en tous cas, la haute portée de ce que tu m'as écrit. Te répondre sur le même ton, cela ne dépendait pas seulement de mon bon vouloir, mais encore de mon pouvoir. Pendant tout Tété passé, j'ai été très peu tranquille. Liszt m'a rendu visite pendant le mois de juillet; ensuite j'ai fait un séjour dans une station balnéaire, à Saint-Moritz, dans les Grisons (six mille pieds au-dessus de la mer) ; à la fin d'août, je suis parti pour l'Italie, — du moins pour la partie qui m'en est ouverte (i) :

(i) En raison de son exil de Saxe, l'Autriche et, par conséquent, les provinces italiennes encore soumises, à cette époque, à la domination autrichienne lui étaient interdites.

Turin, Gênes, La Spezzia ; puis j'ai voulu voir Nice pour m'y arrêter quelque temps ; mais là, dans ce monde étranger, ma solitude m'est apparue si épouvantable que je tombai subitement, — en raison aussi d'un malaise corporel, — dans une mélancolie si profonde que je n'ai pu assez vite rentrer chez moi, en passant par le lac Majeur et le Gothard. Là, tandis que je revenais à moi, ta lettre m'est arrivée : mais, en même temps, je recevais une invitation de Liszt à un rendez-vous à Paris, où je passai tout le mois d'octobre, — ce qui a fourni aux journaux l'occasion de nous attribuer, à Liszt et à moi, l'intention de faire jouer un de mes opéras à Paris. Dans ce tumulte, je n'aurais pu répondre à ta lettre ; je voulais le faire aussitôt mon retour à Zurich. Mais, rentré ici, je fus si violemment envahi par le désir de commencer, enfin, la composition musicale de l'Or du Rhin (i) qu'il m'a été impossible, dans ces dispositions, de répondre à tes critiques de mon poème :

ça ne venait pas, je n'aurais pas pu ! Au contraire, avec passion, je me jetai, — après six années d'interruption absolue, — sur la musique, si bien qu'à la fin, je me proposai de ne pas t'écrire avant d'avoir terminé la composition de VOr du Rhin. Eh bien, j'en suis là enfin, — et je comprends seulement aujourd'hui mon aversion à t'écrire plus tôt; car maintenant, — que la composition est achevée, —

(i) Prologue des Nibelungen,

je suis autrement armé pour te répondre, ou plutôt, pour ne rien répondre, en somme, à tes objections, ce qui me semble être plus. raisonnable, car tu as parfaitement raison de me critiquer, mais j'ai raison, moi, de faire Tœuvre et de Tachever comme je peux. Ainsi, je ne discuterai pas avec toi, mais nous allons cependant causer un peu de la chose !

Laisse-moi toutefois te dire avant tout, en ce qui regarde ma présente lettre, que tu m*as fait un cadeau qui m'a réjoui profondément en me donnant des nouvelles de toi et de ta santé. Je répéterai que, dans ta situation, tu me parais presque plus heureux que moi dans la mienne.

Chaque ligne de ta lettre témoigne de l'excellence de ta santé, à propos de quoi je t'exprime ma joyeuse admiration! D'autre part, le fait que tu as été autorisé à m'écrire une lettre de cinq feuilles indique une amélioration de ta situation personnelle (i),qui me tient particulièrement à cœur, bien que je doive confesser que je m'imagine des circonstances dans lesquelles je renoncerais à tout allégement de lexistence sans éprouver le moindre regret au sujet de ce que j'abondonne. Au-dessus de tout, il n'y a qu'une chose : la liberté ! Seulement, qu'est-ce que la liberté? Est-ce, — comme le croient nos politiciens, — le libre arbitre? Ohl que non. La

(i) Rœckel avait sans doute annoncé à Wagner qu'on venait d'atténuer, à son égard, la sévérité du régime de la prison de Waldheim.

liberté : c'est d'être Vrai (i). Celui qui est vrai, c'est-à-dire celui qui est, conformément à son caractère, d'accord entièrement avec lui-même, celui-là est libre; la contrainte extérieure n'est efficace (selon le but qu'elle se propose) que si elle tue la sincérité dans celui qui la subit, quand elle le rend hypocrite, qu'elle le conduit à vouloir faire croire aux autres et à soi-même qu'il est autre qu'il n'est.Voilà le véritable esclavage ! Mais, en subissant la contrainte, on n'en vient pas là nécessairement, et celui qui sait, — même sous la contrainte, — sauvegarder sa sincérité, celui-là, au fond, sauvegarde aussi sa liberté ; tout au moins mieux que celui qui ne s'aperçoit plus de l'oppression, — qui est partout en ce monde, — parce qu'il n'en a plus la sensation, et cela, parce qu'il s'y est soumis intégralement, qu'il dissimule par crainte.

Je crois que cette sincérité est aussi, au fond, toute la vérité dont parlent nos philosophes et nos théologiens. La vérité est une notion ; elle n'est rien de plus, au fond, que le vrai objectivé ; mais le Vrai n'est lui-même que la réalité^ ou mieux le réeU ce qui existe véritablement ; or, le réeli c'est ce qui est sensible, tandis que ce qui n'est pas sensible, c'est le non-réel, c'est-

(i) Le mot allemand Wahrhafligkeit, dont se sert Wagner, est dififtcile à rendre dans toute son étendue. Wakrhafligkeit signifie littéralement : attachement à la vérité, véracité, véridicité. Dans le sens où il est employé ici, il pourrait se traduire aussi :)ar sincérité.

à-dire ce qui est simplement factice^ imaginaire. Si donc j'ai le droit d'appeler véracité le sentiment le plus complet de la réalité en tant qu'il se manifeste, la vérité ne sera plus, après tout, que la notion abstraite de ce sentiment; c'est tout au moins ce qu'en a fait la philosophie. Seulement, cette notion est aussi éloignée de la réalité que la véracité^ — dans le sens indiqué, — s'en rapproche, au contraire ; d'où il est résulté que, de tout temps, on n'a jamais erré plus profondément qu'en ce qui concerne la vérité; en somme, ce mot est devenu le* pl^us fallacieux qui soit. Comme toute notion abstraite, vérité n'est plus qu'ui^ de ces mots avec lesquels on peut former de belles théories, mais non pas embrasser la réalité. Celle-ci, nous ne pouvons la connaître qu'au moyen de la sensation, et la sensation, c'est ce qui est perçu par les sens. Bien entendu, il ne faut pas entendre le mot sens selon la signification dégradante que lui donnent les philosophes et les théologiens, c'est-à-dire le sens animal; il s'agit du sens humain, qui va si loin qu'il peut mesurer les étoiles et se représenter le cours des astres.

Ceci dit, nous nous entendrons aisément au sujet du monde, en tant qu'il est l'objet de notre perception du Vrai. Mais il faut, pour cela, laisser agir librement notre sentiment seul et ne considérer que les impressions éprouvées par lui. L'homme se sert, conformément à son organisme, d'un nom-

bre infini de moyens pour comprendre le monde comme un Tout ; ces moyens ce sont les idées dans leurs plus diverses complications. Nous sommes assez orgueilleux pour qu*en voulant comprendre par de simples notions un Tout, — que nous nous imaginons volontiers posséder, — nous oublions que nous n'en possédons que ridée ; c'est-à-dire que nous prenons plaisir à notre propre création, tandis que nous nous éloignons de plus en plus de la Réalité du monde. Mais celui qui, dans l'ivresse de cette illusion, ne peut se réjouir, celui-là finit par se rendre compte de son être propre, parce qu'il le sent non satisfait ; il reconnaît la tristesse de cette illusion orgueilleuse, et finalement comprend la nécessité de reprendre contact par le sentiment, et en pleine conscience, avec la Réalité. Seulement, comment la sai$ira-t-il, cette Réalité, qui, — comme Tout imaginaire, — n'est perceptible que par la pensée et non par le sentiment? Il ne le pourra qu'en reconnaissant que l'essence de la Réalité consiste dans une infinie diversité. Cette diversité inépuisable, qui, sans cesse, crée et produit, est perçue par les sens, mais seulement comme manifestation isolée, variable. Cette variabilité est l'essence du Réel; l'Imaginaire seul est immuable. Il n'y a de vrai que ce qui varie ;^tre vrai, vivre, — c'est : naître, grandir, fleurir, se flétrir et mourir; sans la nécessité de la mort, pas de possibilité de la vie ; seul, ce qui n'a pas de commencement n'a pas de fin^ — et rien de

réel n*est sans commencement; l'imaginaire, seul, n'a point de limites. En somme, on devrait dire que, pour être complètement dans le vrai, l'être humain, en tant qu'être sensible, doit se consacrer à l'absolue réalité : Naissance, développement, efflorescence, — dépérissement, anéantissement, éprouver tout cela sans réserves, avec volupté et tristesse, ne vouloir vivre que de la vie faite de joies et de douleurs, ensuite — mourir. Voilà la seule façon de se consumer dans le vrai. Seulement, pour nous consumer de la sorte, il faut que nous renoncions à vouloir le Vrai intégral : le vrai intégral ne se montre à nous qu'en des manifestations isolées, car nos sens ne peuvent percevoir que celles-là, dans le sens absolu du mot ; nous ne percevons « réellement » une manifestation que lorsque nous pouvons être entièrement remplis par elle et Tabsorber entièrement en nous. Comment ce merveilleux phénomène se produit-il le plus complètement ? Demandez à la Nature! Seulement dans TAmour!

Tout ce que je ne puis aimer reste en dehors de moi, et je reste en dehors de lui. Ici le philosophe s'imaginera volontiers qu'il comprend, mais non l'homme qui veut être sincère.

L'amour, dans sa réalité la plus complète, n'est possible que dans la limite des sexes; nous ne pouvons aimer véritablement que comme homme et femme ; tout autre amourn'est qu'u n déri vé de cet amour, un sentiment qui éma^e de lui, qui se rapporte à lui ou bien

en est une imitation factice. C'est une erreur de croire que l'Amour ne soit qu'une manifestation d'un sentiment plus général et qu'à côté et même au-dessus de lui, il puisse exister d'autres manifestations plus élevées de ce sentiment. Celui qui, à l'exemple des métaphysiciens, place Tirréel avant le réel et déduit la Réalité de l'Idée, — en d'autres termes, qui prend la Logique pour la Génétique, — celui-là a raison sans doute de concevoir la notion de l'amour comme étant antérieure à sa manifestation sensible, et il peut affirmer que l'amour véritable, sensuel, n'est qu'une manifestation de l'amour idéal préexistant ; pour être conséquent, il devra mépriser l'amour vrai, comme en général tous nos sens. De toutes façons, il y a gros à parier qu'il n'aura jamais aimé, qu'il n'aura jamais été aimé comme des êtres humains peuvent s'aimer, sans quoi il aurait dû s'apercevoir que son mépris de l'amour visait seulement l'amour animal, la sensualité animale, mais non le véritable amour humain. La suprême satisfaction de l'égoïsme (i), c'est de ' se supprimer complètement lui-même, et c'est par l'amour seul que nous pouvons obtenir ce résultat ; or, l'êtrejbjimaijnest homme etfemme^ et c'est par runion d'homme et femme que l'être humain existe réellement, c'est seulement

(i) Uégoïsme est pris ici dans le sens de sentiment personnel, notion de Moi individuel.

par l'amour que lliomme, aussi bien que la femme, deviennent — « Têtre humain ». Quand nous parlons aujourd'hui de « l'être humain », nous sommes si sottement dénués d^amour que, sans le vouloir, nous n'entendons jamais par ces mots que l'homme seul. L'union de l'homme et de la femme, c'est-à-dire l'amour (sensuel et métaphysique), crée l'être humain, et, comme l'homme, dans toute son existence, ne peut rien représenter qui soit supérieur à sa propre existence, à ce qui est sa vie, il ne pourra jamais s'élever plus haut que cet acte, qui a fait de lui un être humain par l'amour ; il ne pourra que le reproduire ; — toute la vie, d'ailleurs, n'est autre chose qu'une incessante réitération des mêmes phénomènes vitaux, répétés dans leur diversité, et c'est cette réitération qui explique toute la nature de l'amour et qui fait, en somme, qu'il ressemble au mouvement de la mer, qui monte et descend, change sans cesse et ne s'arrête que pour recommencer de nouveau. Aussi est-ce une lamentable erreur de considérer comme une faiblesse de l'amour ce pouvoir qu'il a de se réitérer toujours, de se renouveler incessamment, et d'y opposer l'amour idéal, simple abstraction de l'amour véritable, ou cet autre amour pour un Tout insaisissable, — qu'on voudrait nous faire accepter comme le seul amour sincère et durable. Déjà, cette durée indéfinie qu'on lui suppose prouve l'irréalité de Tamour idéal.

« Eternel », dans le sens propre du mot,

c'est ce qui supprime la limitation (ou plutôt ridée de limitation) ; mais le Réel ne s'accommode pas à ridée de limitation, car le Réel, c'est-à-dire ce qui change, se renouvelle, se multiplie, — est la négation de ce que nous nous représentons comme borné : l'Infini de la métaphysique est l'étemel Inexistant. Le Fini est ime représentation qui nous fait peur, mais seulement lorsque la réalité cesse d'être présente à notre sentiment; qu^au contraire, la vérité de Tamour nous saisisse tout entier, elle fera fuir cette idée terrifiante, parce qu'elle supprime le Fini en étouffant en nous la notion d'ime limite. Le Réel, seul, est étemel ; or, il ne se révèle à nous dans toute sa plénitude que dans Tamour ; c'est donc l'amour qui est l'Eternel. — En somme, l'égoïsme ne cesse qu'au moment où le « Moi » se fond en un a Toi ».

Ce « Moi » et ce « Toi », toutefois, ne se présentent pas dès que je me confonds dans l'ensemble du monde. Dans ce cas, « Moi » et le « Monde », c'est toujours moi et moi seul; le monde ne sera une Réalité pour moi que lorsque, pour mon sentiment, il sera devenu lui-même ce a Toi », ce qui n'arrivera qu'avec l'apparition de l'individu aimé (i). Cette apparition peut

(i) Tout ce passage, du plus haut intérêt, est à rapprocher du poème de Tristan, où Wagner, scène du deuxième acte entre Tristan et Iseult, reproduit des idées très voisines de celles qu'il expose ici.

se réitérer dans l'enfant, dans Tami ; seulement, nous n*aimerons jamais entièrement Tenfant et Tami que si nous avons déjà pu aimer, ce que rhomme, par exemple, ne peut apprendre que de la femme. Il est bien certain que l'affection pour l'enfant ou pour Tami n'est qu'un pis-aller qui ne se révèle qu'à ceux qui ont été complètement heureux dans l'amour sexuel ; cette affection n'est après tout qu'une preuve de la variété de la nature humaine, qui peut aller jusqu'à nous offrir des anomalies de l'espèce la plus ridicule comme du caractère le plus tragique.

Mais assez ! Je me risque à t'adresser cette confession dans ta solitude, sans craindre de provoquer ta tristesse en te communiquant mes pensées. Non seulement toi, mais moi aussi,— nous tous, — nous vivons en ce moment dans des circonstances et des relations qui ne sont que des succédanés, des pis-aller; pour toi non moins que pour moi, la vie vraie, réelle, n'est qu'une représentation, un Désir. J 'ai dû atteindre' ma trente-sixième année avant de découvrir ce qui est le fond de mon besoin d'art : jusqu'à ce jour, l'art m'était apparu comme le but, la vie comme le moyen. Par malheur, cette découverte a été tardive ; seules, des épreuves tragiques ont pu répondre depuis à mes nouvelles impulsions vitales. Plus nous regardons au fond du monde actuel, plus nous devons nous convaincregueTamour est aujourd'hui impossible; un de mes amis a pu, par exemple, en s'adres-

sant aux Allemands, s'écrier avec toute raison : « Vous ne savez rien de l'amour : comment pourraient-ils aimer, des hommes qui n'ont aucune initiative de caractère ? C'est une impossibilité ! » — En somme, puisqu'il faut se contenter d'im pis-aller, je n'en puis trouver de meilleur que la conscience entière de l'état véritable des choses, que l'aveu loyal de la vérité, même si de cet aveu ne devait résulter pour nous aucun autre profit que la fierté de la conscience acquise, et la volonté, le désir d'indiquer à l'humanité le chemin de sa rédemption en lui révélant ces vérités. Ainsi, je l'accorde, nous nous adressons de nouveau à l'ensemble de l'humanité, mais seulement par nécessité, parce que nous savons qu'isolément nul ne peut être heureux et que chacun de nous ne se sentira pleinement satisfait que lorsqu'il saura tous les autres heureux. Tu vois que je me place ainsi entièrement à ton point de vue. Seulement, ce point de vue n'est pas pour moi le point final, il n'est qu'un moyen, un acheminement vers mon but : ce but, la plupart ne le reconnaissent pas encore : je viens cependant de le définir, c'est : rendre l'amour possible comme la plus entière révélation de la Réalité- Vérité ; l'amour, noii pas idéal, abstrait, insensuel (le seul qui nous soit maintenant possible), mais l'amour du a Toi » et « Moi ».

Aussi ne puis-je faire autrement que de considérer l'effort énorme de l'espèce humaine et, par conséquent, aussi toutes nos sciences

comme un moyen et un acheminement dont le but, au fond, est ce résultat si simple et cependant si divin. Je respecte chacun de ces efforts, je reconnais que chaque pas répond à une nécessité : mais moi-même j*ai ce simple but si clairement devant les yeux qu*il m'est impossible d'en arracher de nouveau mon regard pour prendre encore part à la lutte (au fond inconsciente de son but) : la détresse d'un grand mouvement pourrait seule me conduire à cette abnégation de moi-même ; et je la saluerais avec joie, si elle se produisait, comme la seule rédemption pour moi.

Pourras-tu m'en vouloir, après cela, si j'accueille avec un sourire le conseil que tu me donnes de me détourner de mes rêveries et de mes divagations égoïstes, pour me consacrer à la réalité, à la vie véritable et à ses aspirations ? Je crois, au contraire, que je m'y consacre d une façon bien plus décisive, plus consciente, plus directe en employant tous mes efforts, même les plus douloureux, à la conquête et à la manifestation du principe énoncé plus haut. Toimême, tu devras me donner raison, lorsque je me refuse à reconnaître sans réserve à Robespierre la signification tragique qu'il a eue jusqu'ici pour toi. Ce type m'est antipathique au plus haut point, parce que, dans les individualités constituées comme la sienne, je ne puis découvrir même le soupçon des aspirations de l'hiunanité depuis qu'elle s'est éloignée de la nature. Le tragique chez Robespierre, c'est

l'incroyable ineptie que montra cet homme, lorsqu*arrivé au but de ses aspirations dominatrices, il se trouva complètement inconscient de son rôle, ne sachant que faire du pouvoir conquis par lui. Il devient tragique, parce qu'il doit s'avouer cette nullité et qu'il succombe à l'incapacité de faire quoi que ce soit pour le bonheur de l'humanité. Aussi suis-je d'avis qu'avec lui, c'est justement le contraire de ce que tu penses qui est la vérité : il n'avait aucun but supérieur, en vue duquel il aurait pu avoir recours à de mauvais moyens ; c'est justement parce qu'il n'avait rien en lui, parce qu'il voulait masquer sa pauvreté, qu'il eut recours à l'abominable guillotine ; car il est prouvé que la « Terreur » fut employée comme système de gouvernement et instrument de domination sans aucune passion, simplement par politique, — c'est-à-dire pour des motifs étroits, d ambition personnelle. En somme, ce très pauvre sire, — qui n'eut d'autre ressource à la fin que d'exhiber sa très vulgaire a veitu », — a pris les moyens pour le but, et c'est ainsi qu'il en va avec la plupart de ces héros politiques qui périssent de leur propre incapacité, si lamentablement que bientôt, espérons-le, leur engeance aura disparu complètement de l'histoire. — En revanche, je maintiens que mon Lohengrin (du moins, tel que je le conçois) exprime la plus tragique situation du temps présent, c'est-à-dire l'aspiration à quitter les plus hautes régions de l'intelligence pour les profondeurs de l'amour,

le Désir d'être enveloppé par le sentiment, ce Désir que la moderne réalité ne peut encore satisfaire.

Sur tout cela, au derpeurant, je me suis étendu assez longuement dans ma préface. Il me resterait seulement à terminer ce qu'à mon point de vue, je dois considérer comme indispensable pour me rapprocher et rapprocher les autres de ce but reconnu de Thumanité, — but qu'il m'est personnellement interdit d'atteindre parce qu'il est encore interdit à tous, — et cela sans recourir aux moyens dont je n'ai plus le pouvoir de me servir. C'est à cela que mon art doit m'aider ; et l'œuvre d'art que j'ai dû concevoir dans ce but, c'est mon poème des Nibelungen.

Je suis tenté de croire que c'est moins l'absence de clarté du poème dans sa forme actuelle que le point de vue assez éloigné du mien où tu t'es placé qui fait que certains points sont demeurés pour toi incompréhensibles. De pareilles erreurs ne sont, en eflFet, possibles que de la part d'un lecteur qui crée lui-même en lisant, qui ajoute quelque chose de son propre fond : tandis que le lecteur ou l'auditeur naïf, il est vrai sans conscience bien assurée, comprend plus aisément la chose telle qu'elle est. Pour moi, mon poème veut dire ceci : Représentation de la réalité analysée plus haut. Au lieu des mots : « Un jour sombre approche des dieux; dans la détresse là-bas s'éteindra ta race, si tu ne quittes pas l'anneau !»

je fais dire maintenant à Erda : « Tout ce qui est doit finir; un jour sombre se lève pour les dieux : je te le conseille, quitte l'anneau I (i) »

Nous devons apprendre à mourir, à mourir dans le sens le plus étendu du mot : la peur de la fin est la source de toute insensibilité (2) : Tégoïsme apparait là où l'amour même commence à pâlir. Comment s'.est-il fait que ce sentiment, le suprême délice de tout être vivant, ait fui si loin de la race humaine que tout ce que celle-ci entreprend, ce qu'elle organise et fonde, émane de cette terreur de la Fin ? Mon poème le montre. Il montre la nature dans sa vérité non fardée, avec toutes ses contradictions, la nature qui, dans l'infinie diversité de ses mouvements, comprend également les éléments qui se repoussent les uns les autres.

Ce n'est pas le refus qu'Alberich essuie de la part des filles du Rhin, — ce refus était tout naturel, — qui est Torigine décisive du Malheur; Alberich et son anneau n'auraient pu nuire aux dieux, si ceux-ci n'avaient été auparavant accessibles au Mal. Où donc est la source du Malheur ? Relis la première scène entre Wodan (3) et Fricka, — qui se continue jusqu'à la

(i) Allusion à la scène IV de VOr du Rhin, entre Erda et Wotan.

(2) Lieblosigkeit.aibsence d'amour, insensibilité, cruauté, égoïsme.

(3) J'ai cru devoir respecter l'orthographe de ce nom qui est devenu Wotan dans la version définitive.

scène du deuxième acte de la Walkyrie. La volonté de prolonger au delà du changement nécessaire le lien sacré qui les unit tous les deux par suite d'une erreur involontaire de Tamour, leur résistance à l'étemelle rénovation et à la variabilité du monde des apparences, — voilà ce qui conduit les deux conjoints jusqu'à la torture d'une mutuelle absence d'amour. La suite de tout le poème développe la nécessité de se soumettre et de céder au changement, à la variabilité, à la multiplicité, à l'éternel renouveau de la nature et de la vie. Wodan s'élève jusqu'à cette hauteur tragique de « vou* loir » son anéantissement. C'est là tout l'enseignement que nous pouvons tirer de l'histoire de l'humanité : vouloir ce qui est inévitable et l'accomplir nous-mêmes. L^œuvre créatrice de cette volonté suprême de s'anéantir soi-même, c'est la conquête de l'homme sans crainte et toujours aimant : Siegfried. — Voilà tout. — Dans le détail, au drame se mêle la puissance malfaisante, empoisonneuse de l'amour : l'or ravi à la nature et mal employé, l'anneau du Nibelung; la malédiction qui s'attache à lui n'est e&cée que lorsqu'il est restitué à la nature, lorsqu'il s'engloutit dans les flots du Rhin. Wodan lui-même ne reconnaît cela que tout à la fin, à l'extrême limite de sa carrière tragique : ce que Logue, tout au début, lui avait dit et répété avec émotion, le dieu dévoré d'ambition n'avait pas voulu l'écouter; tout d'abord, il apprend, — par le meurtre de Fafner, — à

connaître la puissance de la malédiction ; mais c'est seulement quand l'anneau anéantit aussi Siegfried qu'il comprend que la restitution de l'or peut seule arrêter le mal, et c'est pourquoi il fait dépendre sa propre fin, qu'il désire, de l'expiation d'une faute originaire. L'expérience est tout. Siegfried lui-même (l'homme isolé) n'est pas a l'être humain » complet; il n'est qu'ime moitié, ce n'est qu'avec Brunnhilde qu'il devient le Rédempteur ; im seul ne peut rien ; il faut être plusieurs, et la femme qui se sacrifie devient, à la fin, la véritable rédemptrice consciente : car l'amour c'est, en somme, a l'éternel féminin » même. — Voilà pour les grands traits généraux, ils contiennent tous les autres traits de détail, plus précis.

Je ne puis m'imaginer que tu aies compris le poème autrement qu'en ce sens ; seulement, il me semble que tu as attaché aux anneaux moyens et intermédiaires de la grande chaîne plus d'importance qu'ils n'en ont par eux-mêmes; comme si tu avais en cela obéi à une nécessité, pour justifier, au moyen de mon poème, ime thèse à toi, préconçue. En général, tu ne m'as pas touché avec certaines de tes observations à propos du manque de clarté. Je crois, au contraire, que je me suis gardé avec une assez grande justesse d'instinct du désir de trop expliquer, car, à mon sens, il est évident qu'une tiop apparente manifestation des intentions trouble au lieu d'aider la compréhension ; l'important dans le drame, — comme en général dans

l'œuvre d'art, — est d'agir non par Texposé des intentions, mais par la représentation d'événements involontaires. C'est cela justement qui distingue mon sujet poétique des sujets politiques que l'on traite presque exclusivement aujourd'hui. Tu voudrais, par exemple, que je marque mieux que je ne l'ai fait les intentions de Wodan, quand il paraît dans le Jeune Siegfried; tu nuirais ainsi très sensiblement à l'arbitraire voulu au plus haut point dans le développement de l'action. Wodan, après le départ de Brunnhilde, n'est plus en vérité qu'un esprit qui abdique; le plus qu'il peut encore vouloir, c'est que les choses s'accomplisncnt, qu'elles aillent comme elles vont, sans intervenir désormais d'une façon déterminée ; c'est pourquoi il est devenu le « Voyageiu' » . Regarde-le bien I il nous ressemble à s'y méprendre ; il est la somme de l'intelligence actuelle, tandis que Siegfried est l'homme désiré, voulu par nous, l'homme de l'avenir, qui ne peut toutefois être fait par nous, qui doit, au contraire, se faire lui-même par « notre anéantissement ». Sous cette forme, — tu en conviendras, — Wodan doit nous intéresser vivement, tandis qu'il nous paraîtrait indigne, pareil à un subtil intrigant, s'il donnait des conseils dirigés a en apparence » contre Siegfried, en réalité destinés à le sauver lui-même ; ce serait une duperie, digne de nos héros politiques, mais non de mon dieu qui marche vaillamment à sa perte. Vois, comme il se pose

devant Siegfried, au troisième actel En face de son anéantissement, il est enfin si complètement humain que, — en dépit de ses intentions,

— son vieil orgueil se redresse et (remarque-le . bien), excité par — jalousie pour Brunnhilde ; car celle-ci est devenue son point vulnérable. Il veut, en quelque sorte, ne pas se laisser mettre de côté sans résistance, il veut tomber,

— être vaincu : mais, cela aussi, est si peu intentionnel chez lui qu'aussitôt, dans Tentraînement de la passion, il court à de nouvelles conquêtes, des conquêtes qui, — ainsi qu'il le dit, — ne peuvent que le rendre plus malheureux.

— Pour marquer mes intentions, j*ai dû imposer à mon sentiment des limites extrêmement délicates : mon héros, bien entendu, ne doit pas donner l'impression d'un inconscient; j'ai cherché,'au contraire, à représenter en Siegfried l'homme le plus parfait, selon ma conception, dont la conscience se révèle en cela qu'elle ne se manifeste jamais que dans la vie et l'acte immédiatement présents ; à quelle hauteur s'élève cette conscience, — qui ne peut jamais être exprimée, — c'est ce que te rendra clair la scène de Siegfried avec les filles du Rhin ; ici, nous apprenons que Siegfried est infiniment sachant, car il sait la chose essentielle, à savoir que la mort est meilleure que la vie dans la peur: il connaît aussi l'anneau, mais il méprise sa puissance, parce qu'il a mieux à faire; il le garde seulement comme témoignage de ce qu'il n'a pas appris à avoir peur. Conviens que devant

cet homme pâlit nécessairement toute la splendeur des dieux I

Ce qui me frappe le plus, c'est ta question : Pourquoi, puisque For est rendu au Rhin, les dieux doivent-ils néanmoins périr?

Je crois que, moyennant une bonne représentation, le spectateur le plus naïf n'éprouvera pas le moindre doute à ce sujet. Bien entendu, la destruction finale ne se déduit pas de contrepoints : ceux-ci, on pourrait, cela va sans dire, les interpréter, les retourner et les détourner, — il suffirait d'un politicien avocat pour cette besogne ; c'est simplement de notre sentiment intime que doit naître, — comme cela a lieu pour Wodan, — la nécessité de Tanéantissement. C'est là ce qui importait : justifier par le sentiment cette nécessité ; et c'est ce qui arrive tout naturellement, quand on suit avec sympathie,sdu commencement à la fin, le développement de l'action avec tous ses motifs simples et naturels ; lorsque, finalement, Wodan exprime cette nécessité, il doit exprimer tout uniment ce que nous tenons déjà pour inéluctable. Quand, à la fin de VOr du Rhin, s'adressant aux dieux qui entrent dans le Walhall, Logue leur dit : « Ils vont à leur perte, ceux qui se croient si forts dans leur stabilité », il ne fait que manifester notre propre impression, car, si l'on a suivi avec attention ce prologue, sans subtiliser, sans trop peser, en laissant les événements agir sur son sentiment, on donnera raison à Logue.

Laisse-moi te parler encore de Brunnhilde.

Tu la méconnais aussi, après tout, quand tu trouves qu'elle se montre dure et obstinée en refusant à Wodan de lui céder l'anneau (i). N'astu pas oublié que Brunnhilde s'est séparée de Wodan et de tous les dieux, pour obéir à l'amour, parce que, — lorsque Wodan combinait des plans, — elle aimait ? Depuis que Siegfried Ta réveillée, elle n'a point d'autre savoir que le savoir de Tamour. Eh bien, le symbole de cet amour, c'est, — lorsque Siegfried la quitte, — cet anneau : quand Wodan le lui réclame, elle n'a plus présent à l'esprit que ce qui l'a séparée de Wodan (parce qu'elle a agi par amour) ; elle ne sait plus qu'une chose, qu'elle a renoncé à sa divinité pour obéir à l'amour. Mais elle sait aussi que l'amour est la seule chose divine ; périsse donc la splendeur du Walhall, l'Anneau

— (l'Amour), — elle ne le sacrifiera pas. Je te le demande, combien ne paraîtrait-elle pas misérable, avare et banale, si elle refusait de céder l'anneau, parce que (peut-être par Siegfried) elle aurait appris le charme dont il est revêtu, parce qu'elle aurait connu la puissance de l'or? C'est un sentiment que tu ne peux vraiment supposer à cette admirable femme ?

— Si tu frissonnes, au contraire, en voyant qu'elle garde précieusement le symbole de l'amour justement dans cet anneau maudit^

(i) Allusion à la scène de Waltraute (acte I) du Crépuscule des dieux.

alors tu éprouveras tout à fait d'après mon sentiment et tu reconnaîtras la puissance de la malédiction du Nibelung en ce qu'elle a de plus terrible et de plus tragique ; alors aussi, tu te rendras compte de la nécessité de tout le dernier drame, « la mort de Siegfried ». C'est ce qu'il fallait que nous vissions pour comprendre les détresses causées par l'or.

Pourquoi Brunnhilde cède si vite à Siegfried, masqué? Parce que celui-ci lui arrache l'anneau, qui était sa seule force. En général, toute rhorrcur, tout ce qu'il y a de démoniaque dans cette scène, t'a complètement échappé :

à travers le feu, que Siegfried, seul, — elle le savait et l'a éprouvé, — devait pouvoir vaincre, un « autre », — sans difficulté, — arrive à elle : tout s'effondre aux pieds de Brunnhilde, tout se disjoint ; dans un combat terrible, elle est domptée, elle « est abandonnée de Dieu ». Et, de plus, c'est Siegfried en personne qui lui ordonne de partager sa couche, — Siegfried, qu'inconsciemment — (ce qui la trouble davantage) — elle reconnaît presque, — malgré son déguisement, à l'éclat de son œil. (Tu sens, qu'il se passe ici une chose qui a ne peut s'exprimer » et tu as grand tort de m'interpeller pour que je parle !)

Mais voilà que je me suis étendu extraordinairement, en long et large : je le craignais et c'est ce qui a toujours retardé ma lettre.

J'ai été terrifié de ce que tu avais pu mal comprendre aussi totalement certains traits.

Il est vrai qu'ainsi j ai pu me convaincre que seule l'œuvre complètement terminée pourrait, dans des conditions favorables, se défendre de Tincompréhension ; et puis, comme je ressentais un véhément désir d'entreprendre la composition musicale, je m'y suis mis très joyeusement avant de t'écrire. La composition, maintenant terminée, de VOr du Rhin, si difficile et si important, m'a, tu le vois, rendu une grande sûreté. Que de choses, étant donné la nature de mon plan poétique, ne pouvaient devenir claires que par la musique I c'est ce dont j'ai pu me rendre compte de nouveau ; je ne puis plus regarder maintenant mon poème sans musique. Quand le moment sera venu, je pense pouvoir te communiquer aussi la partition. Pour le moment, je me borne à te dire qu'elle est devenue une imité fortement constituée : l'orchestre n'a, pour ainsi dire, pas une mesure qui ne se développe d'un motif antérieur. Mais, sur ce sujet, il est impossible de nous expliquer par écrit.

Ce que tu me dis, au sujet de l'exécution et de la représentation de l'ensemble, a toute mon approbation : tu sais entièrement de quoi il s agit. Certainement, je suivrai tous tes conseils. Comment j'arriverai à faire représenter mon œuvre, c'est un problème extrêmement difficile. Mais je m'en occuperai en temps et lieu, sinon je ne verrais plus de but à ma vie. Je crois avec quelque certitude que toute la partie purement matérielle de l'entreprise est

réalisable : mais — les interprètes ? I Quand j*y pense, je soupire profondément. Naturellement, je devrai m'adresser à de jeunes artistes, qui n'auront pas encore été « ruinés » complètement par nos scènes d'opéra : je ne songe pas un instant à m'adresser à des « célébrités ». Il faudra voir naturellement comment il sera possible de faire l'éducation de mon jeune monde ; ce que je préférerais, ce serait d'avoir ma troupe sous la main pendant une année, sans quV,lle paraisse en public ; je devrais être quotidiennement en communication avec mes artistes, les mettre à Tépreuve comme hommes et artistes, et les laisser ainsi mûrir peu à peu pour la tâche à accomplir. Bref, en admettant les circonstances les plus favorables, je ne dois pas compter sur la première exécution avant l'été de i858. Qu'importe, au demeurant, ce que cela durera! C'est un stimulant qui me donne la force de vivre que de concentrer de la sorte mon activité sur un projet qui est à moi tout entier. Pour le reste, je demeure sourd à tous tes conseils relativement à l'organisation de ma vie : en cette matière, on ne fait rien soimême, tout se fait. Moi aussi, je t'assure, j'ai déjà pensé souvent au ce laboureur » : pour redevenir un homme sain, je suis allé, il y a deux ans, dans une station faire une cure d'hydrothérapie ; je voulais abandonner l'art et tout, pour redevenir un homme de la nature. Cher, que j'ai ri depuis en pensant à ce naïf propos, j'étais sur le point de devenir fou ! Aucun de

nous ne verra la terre promise ; nous devons tous mourir dans le désert. L'esprit, — comme l'a dit quelqu'un, — est une maladie ; et elle est incurable. Dans les circonstances actuelles de la vie, la nature n'autorise que des anomalies ; notre condition, — pour ceux qui ont le plus de chance, — est d'être martyrs ; qui voudrait se soustraire à ce sort se révolterait contre les possibilités de l'existence. Pour moi, je ne peux plus vivre maintenant qu'en artiste : tout le reste, — puisque je ne puis plus embrasser ni la vie ni l'amour, — me dégoûte, ou ne m'intéresse qu'au point de vue de ses attaches avec l'art. Cela produit une vie pleine de souffrances, mais c'est tout au moins la seule vie possible. D'autre part, j'ai fait de merveilleuses expériences avec mes œuvres ; quand je subis l'état de souiBFrance, qui est présentement mon état normal, je ne peux faire autrement que de croire mon système nerveux complètement ruiné; et cependant, ô merveille, ces nerfs, — quand il le faut et qu'un stimulant approprié se présente, — me rendent les plus inappréciables services ; je sens alors une clarté de vues, une aise et une sûreté dans la production comme jamais, auparavant, je n'en avais éprouvé.

Ai-je raison de dire que mes nerfs sont usés? Je ne le crois pas, je vois seulement que l'état normal de ma nature, telle qu'elle s'est développée, est l'exaltation, tandis que le repos est l'état anormal. En somme, je ne me sens bien que lorsque je suis d hors de moi » : alors, je suis

tout à fait en possession de moi-même. — Gœtlie était autre; je ne lui envie pas son calme ; et, du reste, je ne voudrais changer avec personne, même pas avec Humboldt, que tu tiens pour un génie, ce que je ne puis faire. Au bout du compte, tu en es là peut-être aussi ; tu ne voudrais changer avec personne, et au fond, tu aurais bien raison, — pour moi, tout au moins, je t'admire sincèrement.

La nature n'est pas aussi éloignée de moi que tu le crois, encore que je ne sois plus en situation de me mettre scientifiquement en rapport avec elle. Mais Herwegh (i) me sert d'intermédiaire. Herwegh vit ici et se livre à une étude approfondie des sciences naturelles :

par lui, Tami, j'apprends des choses fort belles et très importantes sur la nature ; et celle-ci me guide en beaucoup de points. Seulement, quant

(i) Georges Herwegh, né à Stuttgart en 1817, mort à Bade en 1875, poète et homme politique, auteur des Chants d*un vivant qui eurent an énorme retentissement peu avant 1840 et dans lesquels il chantait l'Allemagne unie et libre. Tour à tour poursuivi ou appuyé par les autorités, il finit par se réfugier à Paris où il vécut de 184.3 à 1848 dans le milieu de Georges Sand, Henri Heine, Béranger, etc. Là, il se lia aussi avec Bakounine et Herzen. En 1848, à la tète d'une colonne de patriotes, il pénétra dans le grand duché de Bade pour y proclamer la République. Mais sa bande de partisans fut défaite et il dut fuir pour échapper à la répression. C'est en Suisse qu'il alla se réfugier, à Zurich, où il se rencontra naturellement avec Richard Wagner.

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à la vie véritable, c'est-à-dire à l'amour, — je la laisse à gauche : sur ce point, je fais comme Brunnhilde avec l'anneau. Plutôt périr, sans aucune jouissance, que de renoncer à ma foi.

Si je réponds de la sorte à tes bons conseils, ce n'est pas que, veuille le croire, je ne t'en sois pas reconnaissant ; comment pourrais-je ne pas te remercier de TaiOFection qui t'inspire ces conseils ? Vrai, c'est ton amitié qui me fait du bien : je ne puis te dire quelle impression touchante elle produit sur moi. Mon émotion ne peut être égalée que par l'admiration que j'ai pour toi, pour la fermeté — et en même temps pour la tendresse de ton esprit. S'il est un vœu dont je désirerais encore l'accomplissement, c'est de te voir achever l'ouvrage dont tu parles; je voudrais que tu l'eusses terminé?

Est-ce impossible? Que te manque-t-il pour le pouvoir? Dis-moi tout cela en détail, peut-être pourrai-je t'aider. — N'as-tu donc reçu aucune nouvelle du libraire Avenarius à Leipzig ? Jl est malheureusement le seul sur-lequel je crois posséder une certaine influence ; avec tous mes autres éditeurs, c'est par des tiers et pas toujours à ma satisfaction que j'ai traité jusqu'ici. Je lui ai écrit (à Avenarius) aussitôt après réception de ta lettre, et je l'ai prié de s'adresser directement à toi, s'il avait quelque travail à te confier, etc. Bien que je lui aie écrit une seconde fois, je n'ai pas reçu de réponse de lui(?)

Pour le moment, je n'ai rien à t'envoyer qui soit de nature à t'intéresser : moi-même je suis actuellement étranger à toute lecture. Mais, dès que je trouverai quelque chose, je te le communiquerai.

Mon Tamihœuser se joue presque partout aujourd'hui en Allemagne; les petits théâtres, en particulier, l'ont tous monté, tandis que les grands, — tu comprends pourquoi, — se tiennent encore sur la réserve. Au sujet de ces exécutions, j'apprends qu'elles sont généralement détestables; au fond, je ne m'explique pas d'où peut venir le succès ; heureusement, je ne vois rien de tout cela, si bien que je suis assez insensible à cette prostitution de mes œuvres; récemment, toutefois, j'ai éprouvé une sensation péniblement douloureuse à propos de la première exécution de Lohengrin^ à Leipzig : on me dit qu'elle a été épouvantablement mauvaise : pendant toute la soirée,— sauf le récit du Héraut, — on n'a pas entendu un mot des paroles ! Aussi j'en arrive à regretter d'avoir autorisé la représentation. A Boston, on donne déjà des W agit er-nigkts, des concerts où l'on ne joue que des compositions de moi.

On me propose d'aller en Amérique : s'ils pouvaient là-bas me procurer les moyens qu'il me faut, qui sait, j'irais peut-être; mais trimballer comme donneur de concerts, même pour beaucoup d'argent, personne franchement ne l'attendra de moi I

Et maintenant, cher, il faut bien que je ter-

mine. Pour un peu je noircirais encore une main de papier ; la matière ne manquerait pas ; mais réservons cela pour une autre occasion.

J'espère — si tu le peux, — que tu ne me feras pas attendre une lettre de toi aussi longtemps que je t'ai fait attendre celle-ci. Parle-moi aussi et surtout de tes travaux. Si j'avais commis quelque oubli, je me rattraperais une autre fois. Sur quoi, adieu, cher et précieux ami. — Espère, — car au bout du compte, moi aussi j'espère encore.

Ton Richard Wagner.

Zurich, 26 janvier 1854.

A Auguste Rœckel,

Château de Waldheipi Franco . (Royaume de Saxe),

^îtfijr

Très cher ami,

A rinstant je reçois ta lettte et je m'empresse d'abandonner mon travail pour y répondre, afin que s'accomplisse finalement l'intention de décrire que j'ai dû ajourner pendant toute une année. Cette lettre due n'a pas cessé de me peser sur le cœur, et je ne parviens pas à m'expliquer comment j'ai pu tant tarder; c'est vraisemblablement que je n'aurai pu me trouver un seul instant dans la disposition d'esprit favorable pour écrire. Que de fois, au cours de mes promenades solitaires, je t'ai écrit en pensée ! Mais je suis devenu un véritable pédant à cet égard, et une mélancolie qui me tient avec persistance arrête en moi toute expansion, état d'esprit dont je cherche à me délivrer par un travail régulier. Mais je ne veux pas perdre de temps en ces vaines explications! — En dernier lieu, la visite que ma

femme t*a faite et les nouvelles de toi qu'elle m'a données m'ont singulièrement rassuré à ton égard ; il me semblait que je n'aurais pu faire rien de plus oiseux que de m'inquiéter sur ton sort. Entends-moi bieni Ton père aussi, qui est venu me voir ici, m'a presque mis de joyeuse humeur à ton sujet ; son esprit clair, réfléchi, hautement net, s'est prononcé en ce qui te concerne d'une façon si singulière que, plusieurs fois, — en toute sincérité, — nous nous mîmes à rire. Si bien qu'à la fin il ne me reste que moi-même pour sujet d'une lettre à toi ; malheureusement, avec moi, il y a bien des anicroches.

Mais, trêve de digressions I D'abord les circonstances extérieures. Je continue à vivre dans la plus absolue retraite, uniquement et tout entier à mon grand travail, la composition de mes Nibelungen. En Allemagne, mes opéras marchent bien, quoique un peu lentement.

Le Tannhœuser se joue à peu près partout, sauf à Berlin, Brunswick, Vienne, Munich, Stuttgart et sur quelques petites scènes de Bavière et d'Autriche, — cependant on le donne à Gratz et Prague. Lohengrin vient à la suite, et se maintient sur le Rhin et à Breslau ; çà et là, on monte aussi le Hollandais volant. En ce qui concerne Texécution, je me rends bien compte qu'elle est généralement mauvaise et que j'en éprouverais du chagrin si j'y assistais. Notamment Lohengrin (que je n'ai jamais pu faire représenter moi-même) m'inquiète beaucoup.

Ce qu'on t'a dit d'une représentation à Paris était un canard : je ne sais pas un mot de cette affaire et ne voudrais vraisemblablement rien en savoir s'il en était vraiment question. — En revanche, il s'est passé quelque chose de nouveau : la vieille Société philharmonique de Londres m'a invité à aller diriger ses concerts pendant cette saison. Lorsque cette invitation m'est parvenue, je suis tombé des nues : jamais je ne m'étais soucié de Londres le moins du monde, et j'avais tranquillement assisté à la mésaventure de mon ouverture de Tannhœuser jouée là-bas, — aux mêmes concerts, — et sifflée, il y a un an. Comme j'hésitais à accepter, on dépêcha spécialement à Zurich l'un des directeurs de la société pour s'assurer de moi. J'acceptai finalement, parce que j'avais compris qu'il s'agissait, cette fois, de renoncer pour jamais à tout contact avec notre public artistique ou d'accepter la main qui s'offrait à moi. Ils ne paient pas beaucoup. Mais, comme je n'ai aucune idée de spéculation dans cette affaire, j'irai plutôt en curieux, pour voir ce que font les gens là-bas. Si je pouvais projeter autre chose, ce serait de réunir une fois à Londres une troupe allemande d'opéra triée sur le volet et d'y exécuter mes ouvrages et enfin le Lohengrin. — Ma foi, on verra ! — A la fin du mois, je me mets en route : le 12 mars a lieu le premier concert, le 25 juin le dernier. Je pense être rentré ici à la fin de juillet, pour aller sur le Seelisberg, au lac des

Quatre-Cantons, mon séjour favori en Suisse ; là j'espère me remettre des brouillards de Londres et composer la partition du Jeune Siegfried. — Quant à la composition de la Walkyrie, elle est enfin terminée, — au milieu de grandes douleurs intérieures dont personne ne sait rien, et moins que personne mon excellente femme. Mais, silence I Je me propose de terminer l'instrumentation à Londres ; pour le moment, elle est seulement commencée.

La mise au net de VOr du Rhin n'a été terminée qu'à la fin de l'automne dernier :

j'ai envoyé d'abord la partition à Dresde, afin d'en faire faire une copie par mon vieux copiste. Mais Liszt m'a si instamment et si délicatement prié que j'ai dû interrompre le copiste pour lui envoyer l'original en lecture. Liszt vient seulement de le renvoyer à Dresde : dès que la copie sera terminée, tu recevras provisoirement l'un ou l'autre exemplaire pour quelque temps. — Tu es bien capable de mettre à ton tour le tout en musique, à mon nez et à ma barbe? Vas-y, je me réjouirais de voir des preuves de ta composition I Qui sait ? tu t'en tireras peut-être mieux que moi.

Passons maintenant à l'intérieur! Je ne parlerai pas, cette fois, philosophie avec toi ; un autre le fera pour moi. A l'instant, j'envoie à Leipzig l'ordre de t'expédier de là un exemplaire du livre d'Arthur Schopenhauer : le Monde comme volonté et représentation^ J'espère que l'autoiisation de lire ce livre ne te sera

pas refusée, car il ne contient rien qui puisse se rapporter à ta situation. Puisque tu vas connaître ce livre par toi-même, je ne t'en dirai rien; voici seulement quelques notes sur son auteur. Schopenhauer est actuellement âgé de soixante-deux ans, il vit depuis longtemps tout à fait dans la retraite à Francfort, et voici quel a été son sort. Déjà, en 1819, a paru cet ouvrage, son œuvre capitale, dont il a donné en 1844 ^^^ nouvelle édition, augmentée d'un volume. Il s'annonça d*abord comme l'héritier direct de Kant, et cela au même moment que Hegel. Sa philosophie, qui abat complètement les in sanités^et^le charlatanisnie, de Fichte- Schell ing- Hegel , demeura pendant quarante années ignorée des professeurs de philoso phie, et cela par calcul et par prudence; personne n'en entendit parler. Il a fallu qu'enfin un critique anglais le découvrît véritablement, et le présentât au monde dans un long article de la Westminster Review (i). Ce critique s'étonne de ce qu'un esprit aussi éminent a pu demeurer méconnu pendant près d'un demisiècle : naturellement, lui aussi a compris que c'est en raison du caractère de cette philosophie que les professeurs, — sous peine de ne plus avoir de raison d'être, — n'ont pu faire autrement que de séparer hermétiquement ce Schopenhauer du reste du monde. L'article fut

(i) L'article auquel fait allusion Wagner, parut dans la livraison d'avril i853.

reproduit, en allemand, dans une revue de Berlin (i), et, depuis lors, on ne peut plus passer Schopenhauer sous silence; la misère de la philosophie allemande depuis Kant est mise à nu et expliquée. — Ce livre est d'une inappréciable portée : mais dans un sens qui paraîtra incommode à beaucoup.

J*avoue que, par l'expérience de la vie, j'en étais arrivé juste aussi loin que Schopenhauer et que sa philosophie seule pouvait encore paraître conforme à mes idées et décisive pour moi. C'est parce que j'ai pu absorber en moi sans réserve ses très très giaves vérités que j'ai trouvé en lui la plus décisive satisfaction de mes aspirations intérieures, et, bien qu'il m'ait donné une tendance assez divergente de mes vues antérieures, cette évolution n'en a pas moins répondu à mon sentiment profondément endolori sur l'essence du monde. Sur toi aussi, ce livre exercera une grande et décisive influence : peut-être même y puiseras-tu, si tu en as le besoin, cette consolation unique qull faut précisément aux esprits les plus forts. — Mais je ne veux pas m'étendre davantage sur ce sujet. En revanche, nous aurons ainsi trouvé un nouveau sujet de l'ordre le plus élevé pour l'échange ultérieur de nos idées ; en le lisant, je n'ai cessé de penser à toi, et je t'envoie maintenant, avec une émotion vraiment profonde, ce livre qui.

(i) La Gazette de Voss. La traduction était de Lindner, un disciple de Schopenhauer.

dans un moment très important de ma vie intérieure, m'a donné la force de la résignation et du renoncement.

Lis-le donc : je ne puis te procurer un plus grand bienfait! Aussitôt que tu auras fini, écris-moi, et nous causerons alors de ce sujet. — Adresse ta lettre à Ferdinand Praeger, 3i, Milton Street, Dorset square, à Londres.

Ton père, qui a été extrêmement obligeant pour moi, m*a recommandé Praeger; je descendrai d'abord chez celui-ci. Je suis très curieux de ta prochaine lettre. Pour aujourd'hui, contentetoi de ces quelques feuillets. Je n'ai pas grand' chose à te dire au sujet de l'extérieur, et, pour ce qui regarde l'intérieur, je t'envoie Shopenhauer.

De Londres tu recevras davantage et beaucoup I Adieu, très cher ami I Ne doute jamais de moi ni de mon amitié.

Les meilleures salutations de la part de ma femme.

Ton Richard Wagner.

Zurich, 5 février i855.

22, Portland Terrace. Regenfs Paxk, Londres.

Cher ami,

Je viens de lire ta lettre et ne trouve rien de mieux que d'y répondre séance tenante, ou plutôt de t'écrire ce qui me vient pour le moment à l'esprit à rencontre de ce que tu me dis; car, pour une réplique détaillée, il ne faut pas y compter; je craindrais de me laisser entraîner à remuer un tas de futilités. Je vois que tu es demeuré un optimiste obstiné et notamment que le judaïsme est encore profondément ancré en toi ainsi qu'en ton ami Paulus. Pour moi, voilà longtemps que je luttais pour me maintenir sur le pied de l'optimisme en face des impressions qui m'assaillaient ; l'ami Schopenhauer n'aura eu, avec toute son énorme puissance, qu'à extirper tout juste ma dernière superstition judaïque ; et voici qu'au milieu de

grandes soufirances, il est vrai, mais aussi avec la consolation de m'être débarrassé de la dernière illusion de ma fantaisie, il m'a fait aussi libre qu'on peut l'être.

Ce qu'il y a de plus profond dans la doctrine de Schopenhauer, et ce que les tètes les plus éminentes peuvent seules saisir, découle de la grande découverte faite par Kant de l'idéalité de toutes les apparences ; c'est là ce qu'il faut avant tout avoir compris pour pouvoir faire un pas en avant et saisir la chose en soi que Kant, — tu le sais, — considérait comme totalement exclue de nos perceptions et que Schopenhauer, d'une façon si décisive et si frappante, désigne comme étant la Volonté (i).

(i) Pour comprendre cette lettre, il faut se reporter naturellement à la terminologie philosophique de Schopenhauer, dont Wagner résume en quelques mots, toute la théorie. Volonté est pris ici dans le sens de force première. Schopenhauer l'identifie avec la chose en soi, que Kant oppose au phhiomhie, quand il analyse le sujet et V objet de nos intuitions. Pour Schopenhauer, la Volonté est donc l'objet; seulement, au lieu d'en faire, comme Kant, le corrélatif du sujets Schopenhauer lui accorde la première place. La Volonté est le principe même de la vie, la substance toujours identique à ellemême, qui se manifeste en des apparences infiniment variées sans changer de nature, qui n'a ni limite ni durée, car V Espace et le Temps n'ont point de réalité et ne sont que des idées de notre cerveau et non pas des propriétés des choses. De là, toute sa théorie morale. La Volonté, c'est-à-dire le principe de vie, ne pouvant s'exercer qu'au détriment d'elle-même dans autrui^ sa

Je ne me flatte pas d'être, à tout moment, en mesure de procéder en moi-même à la solution de ce problème capital, à plus forte raison de pouvoir, avec clarté, m'expliquer à ce sujet ; la compréhension intégrale de l'idéalité du temps, de l'espace et de la causalité, comme formes de la connaissance, est ime opération si supérieure de notre cerveau, qu'elle ne peut se produire, — ainsi que Schopenhauer le démontre, — que dans un cerveau organisé d'une façon anormale, et seulement lorsque ce cerveau se trouve dans un état exceptionnel de surexcitation. Mais, cette compréhension une fois acquise, toutes les illusions dont notre entendement était jusqu'alors obscurci se dissipent comme par enchantement, et, du même coup, les paroles nous font défaut pour nous expliquer clairement ; car notre langue a été formée au service de notions tout à fait différentes de celle que nous venons d'acquérir. La difficulté, c'est de nous faire comprendre, au moyen du langage très incomplet des images, sans provoquer à tout propos des malentendus. Le mieux est de commencer avec les phénomènes les plus simples, qui sont le plus voisins de notre intuition ordinaire ; l'immense mérite de Schopenhauer est d'avoir été clair dans ce sens;

suprême conquête est de se nier elle-même, de cesser de se manifester individuellement; d'où la négation du Moi, auquel se substitue la sympathie universelle, la charité pour tout ce ^ui vit,

il ne peut, toutefois, éviter de provoquer des malentendus qu'en s'adressant à celui qui a fait, avec lui, cette première et indispensable opération; et le difficile, c'est justement elle. Néanmoins, pour tout penseur au-dessus du commun, il n'y aura pas d'hésitation sur l'exposé qui va suivre, parce qu'il s'agit ici de principes irréfutables, même comme point de départ des sciences naturelles modernes. L'être humain met tous ses organes, et notamment le cerveau, organe de la connaissance, au service de la Volonté ; détacher la connaissance du service de la Volonté est, au contraire, un acte anormal, qui n'a lieu que dans des organismes d'exception (à l'état de phénomène monstrueux, en quelque sorte). Or, dans cette disposition anormale, qui se révèle en sa plus haute puissance chez l'homme de génie, la connaissance ne peut constater qu'une chose, à savoir son propre état anormal, en d'autres termes, nous reconnaissons que cet organe, — libre momentanément en nous par exception, — est asservi partout ailleurs à la Volonté. Nous nous demandons alors comment cette Volonté, dominatrice et qui forme tout, se comporte jusqu'au moment où elle se tait, — dans l'état anormal de l'intuition, devenue indépendante de lui? Alors nous voyons, à notre honte> que cette Volonté ne tend à rien de plus qu'à vivre toujours, c'est-à-dire à se nourrir (par l'anéantissement d'autrui) et à se perpétuer. En dehors de cette activité, nous ne pouvons abso-

lument rien constater. Dans l'état anormal, qui nous permet de reconnaître cette vérité, nous en arrivons à devoir nous demander si ce n'est pas une chose inquiétante de nous mettre au service de la Volonté ainsi constituée, et nous cherchons à approfondir les manifestations dé ce phénomène. Nous reconnaissons alors que, dans toutes les apparences perceptibles, cette Volonté reste, au fond, toujours identique à elle-même, qu'en conséquence toutes les apparences individuelles ne sont que celles de notre aperception, qu'elles ne sont, suivant les procédés de notre connaissance, que des individualisations reconnaissables de cette même Volonté, c'est-à-dire d'un principe qui se déyore constamment lui-même pour se reproduire toujours lui-même; par conséquent, d'un principe toujours en lutte avec lui-même, en contradiction 'avec lui-même, et qui ne peut nous montrer que la douleur et la souffrance comme uniques moments sensibles de ses contradictions. Jusqu'à quelle hauteur maintenant cette Volonté peut-elle s'élever, dans les cas les plus favorables? Jusqu'au point où nous nous trouvions tout à l'heure, jusqu'à la libération d'un de ses organes, de l'organe de la connaissance dégagée de sa servitude (phénomène, bien entendu, anormal), en un mot, jusqu'à la conscience de sa nature. Et que percevons-nous, — dans ce cas exceptionnel, — au moyen de* notre conscience? L'influence dominatrice, disons même le caractère terrible de cette

Volonté, — d'où, finalement, — la Compassion, — la Pitié. (N'est-il pas caractéristique que nous ne possédions pas le mot opposé : Conjouissance?) (i) Par là, notre connaissance reçoit sa portée morale, jusqu'alors ignorée : dans l'état le plus heureux, le plus élevé, s'éveille en nous la compassion à tous les êtres vivants qui se trouvent sous la servitude inconsciente de la Volonté; voilà la source des plus hautes vertus, de toute rédemption : communion complète avec tous ceux qui sont séparés de nous par l'illusion de l'individuation ; de tous temps^ c'est de là que sont parties les religions. Mais comment, à la fin, se résout l'effroyable douleur de cette compassion? Est-ce dans le souci de rendre la chose plus agréable, d'atténuer, au moyen d'institutions humaines, l'étemelle contradiction de la Volonté avec elle-même, son besoin de se dévorer toujours et de se reproduire? Celui qui pourrait le croire et le désirer avouerait, par là même, qu'il n'est pas encore arrivé à la

(i) Wagner oppose à Compassion : Miileiden (de Mit= avec et Leid = souffrance) à Mitfreude (de mit = avec et Freudt = joie, allégresse), pour lequel le vieux français nous donne les mots ; conjouir et conjouissance, qui n'expriment toutefois qu'imparfaitement l'idée de Wagner. Il veut dire simplement que nous avons bien un mot pour exprimer la sympathie dans la souffrance^ mais aucun mot pour exprimer la sympathie dans la joie, ce qui caractérise notre misère.

— So —

compréhension, qu'il se trouve encore complètement dans la servitude de la Volonté, qui, — au moyen du mensonge de Tindividuation, — nous trompe sur sa propre nature. Nous ne la connaissons, vraiment (et c'est ce qui est si difficile à comprendre), qu'après avoir, — dans Tétat anormal, — nié notre volonté individuelle, qu'après nous être soustraits d'une façon générale à la servitude de la Volonté, qu'après l'avoir niée. Ainsi, il ne reste qu'une rédemption possible à la compassion, cette suprême conséquence de notre connaissance de la Volonté ; et cette rédemption, c'est la négation consciente de cette volonté ^ c'est-à-dire intuition de ce qu'elle a de condamnable, refus de participer à ce qu'elle ordonne; et cela, nous ne pouvons le comprendre et l'exécuter qu'en renonçant la Volonté individuelle dans la compassion. Voilà précisément la négation absolue de la Volonté, son anéantissement.

Eh bien, je dois l'avouer, cette doctrine me va profondément au cœur et à la tête, et il me semble qu'il ne peut y en avoir de plus élevée, déplus juste. — Tous les malentendus sur les résistances de la Volonté individuelle contre la Volonté de tout ce qui vit en dehors de moi reposent uniquement sur l'incomplète compréhension de l'idéalité de nos perceptions, en tant qu'elles sont conditionnées par les formes de notre connaissance (temps, espace, causalité); celui qui aura compris clairement ce plus profond des problèmes, celui pour qui

— Bile Temps, TEspace et la Causalité ne sont plus des réalités, pour celw-là aussi son individualité, qui n'existe que dans son intuition (au moyen des formes de celle-ci), ne sera plus une réalité; il considérera, comme l'acte suprême de sa Volonté, la négation d'elle-même, il ne demandera plus ni temps, ni espace, ni causalité.

Il n'entre pas d'ailleurs dans la pensée de Schopenhauer de nous conduire à un résultat utilitaire, pratique, de formuler un postulat; car il sait que la philosophie ne peut pas avoir à s'occuper de nouveaux fantômes, que sa mission, au contraire, autant que le permet notre connaissance, est de troubler les créations mensongères de la connaissance encore asservie. Il ne songe pas à gâter le plaisir de celui qui, pour garder quand même le goût de la vie, se crée mille rêves illusoires; il s'adresse exclusivement à ceux qui veulent connaître. Ainsi la philosophie, somme de toutes les sciences, ne peut aboutir qu'à la négation, tandis que toute autre spéculation tournée vers la Volonté cherchera toujours Vaffirmation.

Cette affirmation, poursuivie à tout prix, est tout simplement le judaïsme, redevenu si puissant aujourd'hui et dans lequel se manifeste la plus mesquine conception du monde qui jamais se soit manifestée. De tout temps, l'entendement devenu indépendant par l'organisation anormale a éprouvé le besoin de se communicjuer à l'entçndement normal ^ asservi à la

Volonté, en s'adressant au peuple; ceux qw ont obéi à ce besoin de la façon la plus élevée, ce sont les fondateurs de religions ; mais il y a ceci de tragique dans leur cas qu'ils n'ont jamais pu s'exprimer autrement que par le langage et par des images accessibles à la fausse interprétation du monde. Celui qui a parlé la langue correspondant le mieux à la connaissance absolue, — dans ce sens, — ç*est, en tous cas. Bouddha ; les plus récentes études sur rOrient nous ont fait tomber les écailles des yeiix au sujet de cette apparition que nous ne connaissions auparavant que sous l'odieux travestissement des religions populaires actuelles de rinde.

On ne saurait formuler en images populaires la connaissance suprême mieux que ne Ta fait la doctrine primitive et pure de Bouddha, notamment la doctrine de la transmigration des âmes, qui conduit à une vie vraiment humaine, faite de sympathie, même à l'égard du monde inconscient des plantes et des animaux ; c'est certainement l'invention la plus heureuse d'un esprit élevé obéissant à son besoin d'expansion. Les plus récentes investigations scientifiques ont, du reste, démontré d'une façon irréfutable que la pensée fondamentale du christianisme a son origine dans l'Inde : la difficulté de grefifer le mépris de la vie et de la Volonté de vivre qui en est l'essence, sur le tronc stérile du judaïsme, voilà ce qui a causé tous les malentendus qui, jusqu'aujourd'hui!

ont si déplorablement travesti le christianisme au point de le rendre presque méconnaissable. Le fond essentiel du judaïsme, c'est cet optimisme inepte et glacé à qui tout est indifférent, pourvu que le ventre et la bourse soient remplis, ce qui est toujours possible si Ton s'y prend adroitement et si Ton sait organiser le monde tel qu'il existe et en tirer parti. Combien divine, au contraire, la conscience claire du néant du monde dans la doctrine chrétienne primitive, et combien merveilleuses les doctrines de Bouddha, qui, par la pitié, nous unissent à tout ce qui vit!

Si, par la suite, tu étudies la philosophie du droit pénal dhez Schopenhauer, n'oublie pas, comme je l'ai déjà fait remarquer, qu'il ne formule jamais ni postulats ni approbations, mais qu'il se borne à analyser l'essence de ce que nous voyons. Il montre, par exemple, ce que sont l'Etat, la Justice, etc., mais il ne dit pas qu'ils doivent être tels; tout au contraire, si ce qu'il t'en montre te déplaît, tu partageras complètement le sentiment de Schopenhauer, qui tourne le dos simplement à tout ce fatras et se borne à lious dire : « Voyez, voilà où vous pouvez en arriver, voilà les moyens auxquels vous devez avoir recours pour affirmer votie volonté de vivre ; c'est sur de pareils sophismes que repose ce que vous appelez les institutions humaines en vue de la pénible conservation de l'espèce et dont vous savez parfaitement la valeur : mais n'essayez pas de m'en faire

accroire, et surtout ne me parlez pas d'une philosophie d'Etat et d'autres insanités analogues.» En résumé, tout devrait donc tendre à la satisfaction de la profonde pitié éveillée en nous dans l'état suprême; mais cette satisfaction, ce n'est pas dans toutes les institutions bourgeoises et sociales imaginables que vous la trouverez.

A l'occasion, il faut que je t'envoie encore les petits écrits de Schopenhauer, parmi lesquels il y a un traité^rès explicite sur le somnambu- ^ Tisme, etc. Tu verras avec quelle profondeur unique le philosophe a étudié ce problème et comment, dans ce phénomène, où paraît l'activité d'une seconde faculté intuitive, il trouve les preuves les plus décisives de l'idéalité de tout notre système de connaissance, de l'unité de la Volonté dans tous les êtres vivants, et du néant, — ici bien tangible, — de la réalité de l'individualité; le problème de la négation du Vouloir te deviendra par là très saisissable.

Mais assez de tout cela I Ma démonstration avait pour but moins de t'instruire (tu le feras bien mieux toi-même) que de m'éclairer de nouveau une bonne fois moi-même. Car je dois te dire que je fais chaque jour dans ce que j'éprouve l'application de cette profonde philosophie; je considère maintenant le monde d'un regard qui me fait connaître des choses qui, — dans leurs impressions sur moi, — me saisissent profondément et d'une façon irrésistible, alors qu'autrefois je cherchais consciencieu-

sèment à me faire illusion au sujet d'elles dans une sorte de rêve optimiste. Je suis particulièrement ému de plus en plus profondément de nos rapports avec les animaux, si odieusement maltraités et torturés par nous; je suis on ne peut plus heureux de pouvoir, aujourd'hui, m'abandonner sans honte à la forte compassion que j'ai de tout temps éprouvée pour eux et de n'avoir plus à recourir à des sophismes pour essayer d'embellir la méchanceté des hommes à ce point de vue.

Si, au demeurant, une chose avait pu accroître mon mépris du monde, ce serait mon expé-f dition de Londres. Laisse-moi te dire seulement, en peu de mots, que je paie cruellement la sottise que j'ai faite en acceptant cet engagement, entraîné que j'étais, malgré toutes les expériences déjà subies, pai* un fol accès de curiosité. Qu'est-il besoin de t'en dire davantage? Même dans les conditions les plus favO'râbles, je n'^iurais pu rien trouver ici ; et ma présence, mes concerts ne peuvent que provoquer de nouveaux malentendus. Je n'ai même pas eu la joie d'avoir pu préparer des exécutions par* faites d'œuvres de Beethoven, etc. Car on ne m'a donné pour chaque concert qu'une seule répétition, et cela n'aurait pu suffire pour me mettre en complet unisson avec l'orchestre, même s'il avait été meilleur. Que la presse juive me déchire, cela ne me fait naturellement rien ; je suis d'autant plus heureux que d'autres joiu-nalistes et aussi. mon auditoire ne selaissejit

pas troubler et me rendent justice dans la mesure où ils peuvent me connaître. Mais je sens parfaitement qu'ils ne peuvent me comprendre entièrement et je dois ainsi regretter profondément d'être venu. J'en ai encore jusqu'à la fin de juin ; il ne faut pas songer à réunir ici une bonne troupe d'opéra allemand ; même si c'était possible, je ne voudrais plus penser à une exécution de mes ouvrages à Londres. Cela n'irait pas, — et puis à quoi bon ? Il n'y a plus que l'œuvre en soi, non le succès, qui puisse m'intéresser. D'autre part, je suis toujours de méchante humeur ici et le travail n'avance que très lentement.

Je suis beaucoup avec Praeger, cet homme bon et extravagant ; récemment aussi, Edouard nous a rendu visite (i) : j'irai demain le voir à Bath et m' amuser avec lui pendant quelques jours. Si nous avons parlé beaucoup de toi!? — Pour le reste, je fuis les nouvelles relations : j'irai cependant voir M.Tulk. A ce propos, tous mes remercîments I

On parle tout de même maintenant à Berlin de monter Tannhœuser, mais sans Liszt; je n'ai pu l'imposer (2), et puis, à la fin, je ne pouvais plus me passer des recettes de là-bas. Le bruit que je le dirigerais moi-même est un canard; je ne sais rien à ce sujet, et il n'y a pas proba-

(i) Edouard Rœckel, frère d'Auguste.

(2) Wagner avait posé comme condition quç J-iszt dirigerait et monterait l'ouvrage.

bilité que j'en sache jamais rien. L*étéj'e retournerai, — en passant par Paris, — dans ma chère Suisse, que je pense ne plus jamais quitter ; solitude, belle nature et — travail, ce sont les uniques éléments de ma vie et je ne veux plus m'en laisser détacher.— Contente-toi pour aujourd'hui de ces pages ; bientôt, probablement, je t'écrirai de nouveau. Il est possible que j'aie à revenir sur différents points.

Adieu ! continue à montrer toujours pareille

vaillance.

Ton

R. Wagner.

itti3^

Zurich, 23 août i856.

Ta lettre, très cher ami, ne m'a nullement rendu d'himieur batailleuse, elle m'a, au contraire, confirmé dans cette opinion que les discussions ne mènent à rien dans le monde. Ce qui nous appartient le plus en propre, ce ne sont pas les idées, mais nos sentiments ; seulement ceux-ci nous sont si particuliers que nous n'arrivons jamais à les exprimer intégralement, que nous ne parvenons pas à les communiquer d'une façon entièrement analogue; même l'effort le plus complet dans ce sens, l'acte de l'artiste, l'œuvre d'art, n'est comprise après tout, par les autres, que d'après le point de vue propre à chacun. Combien est vain l'espoir de l'artiste de voir son sentiment reproduit parfaitement dans celui d'autrui, alors que lui-même, il doit se trouver devant son œuvre, si c'est véritablement une œuvre d'art, comme devant yne énigme au sujet de laquelle

il peut s'égarer dans les mêmes illusions que les autres I Et cependant, comment nous expliquer ce singulier mystère, si ce n'est en nous interrogeant de nouveau nous-mêmes ? Je puis parler de cette question, car j'ai fait, à ce sujet, les plus surprenantes expériences. Rarement, un homme aura été autant que moi contradictoire dans ses idées et ses intuitions, aussi étranger à lui-même ; car je dois avouer que mes propres œuvres d'art ne sont devenues compréhensibles pour moi-même, c'est-à-dire qu'elles n'auront été embrassées par mon intelligence et expliquées à ma raison que maintenant, grâce à un tiers, qui m'a livré les notions absolument adéquates à ce que j'éprouve. La période dans laquelle j'ai commencé à créer, d'après mon propre sentiment, s'ouvre avec le Hollandais volant; Tannhœuser etLokengrin ont suivi; si, dans ces œuvres, se trouve exprimé un trait poétique fondamental, c'est bien le tragique élevé de la Résignation, du Renoncement motivé, devenant à la fin nécessaire et seul rédempteur, à la Volonté. Ce trait profond est ce qui a imprimé à mes poèmes, à ma musique, la gravité sans laquelle mes œuvres n'auraient pu émouvoir, comme elles l'ont fait. Or, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'avec toutes les forces intellectuelles consacrées par moi à la réflexion et à la compréhension des conditions de la vie, je travaillais, en réalité, dans un sens radicalement opposé à cette vue fondamentale. Alors

que l'artiste, en moi, voyait clair avec une sûreté si impérieuse qu'il imposait cette impression à toutes mes créations, le philosophe, en moi, cherchait à se créer une explication du monde absolument contraire; et cette explication, maintenue avec la <Jernière obstination, mes intuitions d'artiste toutes spontanées, purement objectives, la renversaient, à tout propos, à mon grand étonnement. Le plus étrange à cet égard est ce que j'ai éprouvé avec mon poème des Nibelungen : je le conçus à l'époque où je m'étais forgé un monde optimiste, suivant l'esprit de rhellénisme, croyant sa réalisation absolument possible, ^ la condition de la vouloir, et, à ce propos, je m'efforçais assez ingénieusement de m^expliquer pourquoi, en somme, nous ne voulions jamais. Je me rappelle maintenant que, dans ce dessein conscient de création, j'avais mis à part l'individualité de mon Siegfried, avec la ferme volonté d'en faire le représentant d'une vie sans souffrance; mais, plus encore, je croyais, dans la représentation de tout le mythe des Nibelungen, m'être exprimé distinctement en mettant à nu le mal premier d'où découle la suite d'iniquités auxquelles succombe tout un monde ; ce devait être une leçon, nous apprenant à découvrir le mal, à en arracher la racine et nous invitant à mettre à la place un monde plus équitable. £h bien, dès que j'entrepris de développer mon projet, déjà même en élaborant le plan, je dus me rendre compte qu'inconsciemment j'obéissais à une

— gi —

intuition bien plus profonde ; qu'en réalité, au lieu d'embrasser seulement une phase du développement du monde, j'avais reconnu le monde dans l'essence même de toutes ses phases possibles et dans tout son néant; d'où il résulta, naturellement, que, demeurant fidèle à mon sentiment et non pas à mes idées, je mis au jour quelque chose qui différait totalement de ce que je m'étais proposé. Je me souviens cependant qu'une fois, à la fin, j'ai violemment fait prévaloir mes intentions premières, et cela — mais c'est la seule fois, — dans la phrase à tendance qu^à la fin Brunnhilde adresse à ceux qui l'entourent, et qui, nous prémunissant contre les iniquités de la Possession, montre l'Amour, seul rédempteur (i), sans que (malheureusement!) cela soit bien clairement expliqué, puisque, dans tout le cours du mythe, nous voyons l'Amour comme agent essentiellement destructeur. Voilà à quel point l'intervention d'une intention issue de mes idées a pu m'aveugler dans cet unique passage! Chose curieuse, cet endroit n^avait cessé de me torturer, mais il fallut le bouleversement complet des représentations de ma raison, provoqué finalement par Schopenhauer, pour me faire décou-

(i) Allusion à la scène finale du Crépuscule des Dieux, Dans les Œuvres complètes, on trouvera la version primitive du poème où se trouve développée l'idée de la Rédemption par F Amour, à côté de la version définitive qui supprime complètement toute allusion de ce genre. Voir Gesam. Schriftev, tome VI, pages 36i-63.

vrir le motif de ma peine et m'apporter la pierre terminale correspondant à l'esprit de mon poème, la sincère constatation du véritable et profond état des choses, sans la moindre allusion à une tendance.

Je te raconte ce détail assurément intéressant, pour te montrer bien clairement comment la différence entre les Intuitions et les Concepts, si profondément et si heureusement dégagée par Schopenhauer, a été comprise par moi, non pas comme une abstraction, mais comme une vérité d'expérience ; celle-ci s'impose à moi avec une certitude si impérieuse qu'après avoir reconnu par moi-même l'exactitude des rapports établis, je me borne à la cultiver en moi sans avoir la prétention de la faire partager à d'autres par le chemin de la dialectique. Moi-même, je ' sens trop profondément que, de cette manière, elle n'aurait jamais pu m'être inculquée, si elle n'avait déjà répondu entièrement à ce que j'avais éprouvé; je reconnais encore qu'il est' impossible de la faire saisir à quiconque ne la posséderait pas déjà en soi par l'intuition 1 propre, avant la compréhension raisonnée. ^ Comme nous n'embrassons rien au moyen des idées si nous ne le connaissons auparavant par l'intuition, il est clair qu'un homme qui a reconnu tout cela nettement, à plus forte raison quand il se sent aussi peu philosophe que moi, ne peut avoir Tenvie de s'exposer à être mis en défaut comme dialecticien. Je ne puis m'exprimer que dans les

œuvres d'art. — Cependant, et pour en finir, je te demande encore ceci : — Peux-tu t'imaginer une action morale qui ne soit inspirée de l'idée de Renoncement? Et qu'est-ce que le plus haut degré de sainteté, c'est-à-dire la rédemption la plus complète, si ce n'est le Renoncement pris comme base de toutes nos actions? — Mais, ces simples questions me \ mènent déjà trop loin, et je me lance là dans l'abstraction plus qu'il ne m'est favorable. ' ^ Aussi, laisse-moi t'entretenir encore de ma personne concrète. ; Je suis artiste et rien que cela, — ce qui :

fait mon bonheur et mon malheur; sinon, je / voudrais bien être saint et savoir que je n'ai plus rien de commun avec la vie ; seulement, fou que je suis, je cours et m'éreinte pour me procurer le repos, ce repos artificiel d^une vie tranquille, suffisamment agréable, — pour pouvoir travailler et n'être qu'artiste. C'est si diffi- cile à atteindre que souvent je dois rire de ma course éternelle après le repos. Depuis que je ne t'ai plus écrit, je me suis trouvé assez misérable ; l'expédition de Londres a été une folle inconséquence de ma part, et j'en ai subi la peine avec humilité, notamment en remplissant jusqu'au bout mon engagement. Làbas, j'ai perdu tout goût à mon travail ; je voulais y terminer ma partition de la Walkyrie^ mais j'avais perdu la mémoire intérieure et je revins malade à Zurich; ici, j'ai terminé péniblement (mais, entre nous, superbement) la

Walkyrie, dans le courant de l'hiver, au milieu de fréquents accès de Térysipèle facial; puis, au début de cet été, je suis allé à Genève, où j'ai fait, sous la direction d'un excellent médecin, une cure d'hydrothérapie très efficace; c'est en rentrant de là que j'ai trouvé ta lettre. Je n'ai pu songer encore à commencer la composition du Jeune Siegfried; à la fin de septembre, Liszt me rendra visite, je repasserai avec lui les deux partitions terminées; ainsi ranimé et encouragé, j'espère pouvoir alors entreprendre Siegfried^ pour l'ofifrir terminé au monde l'année prochaine. Voilà tout ce que je sais à mon sujet. — Non sans peine, j'ai encore reçu, l'année dernière, à Londres, ime copie complète de VOr du Rhin; je l'ai laissée là-bas à un jeune ami, l'excellent pianiste Klindworth, afin qu'il en fasse une belle réduction. Mais le malheureux a, lui aussi, été gravement malade pendant longtemps et il vient seulement de me renvoyer la partition aVec la réduction ppur piano : celle-ci doit être mise au net ici et le copiste aura besoin de la partition pour (es indications de scène ; ce ne sera donc que lorsque ce travail sera terminé que je pourrai de nouveau disposer de la partition, mais je te promets alors de te l'envoyer, après la visite de Liszt. Il n'existe pas encore de copie de la Walkyrie, car je n'ai ici qu'un seul bon copiste, et il dispose de peu de temps. Je déteste de me séparer du manuscrit de mes partitions ; c'est pourquoi je n'ai pas fait copier

la Walkyrie à Dresde. Ce n'est pas tant que je craigne la perte de l'original, — ce qui serait assurément bien fâcheux, — mais j*ai besoin du manuscrit pour pouvoir continuer mon travail. Toutes ces circonstances t'expliqueront le retard dans l'envoi de mon œuvre.

Quant aux petits écrits de Schopenhauer, je vais te les faire envoyer. Il s'y trouve tant de choses nouvelles et importantes que je t'en promets une grande jouissance malgré les indéniables duretés et les partis pris du solitaire, deven u trop absolu, qui te froisseront ça et là , Tu recevras en même temps là partition de mon Ouverture de Faust, que je viens de retravailler, dans une occasion récente, et qui ne me paraît pas indigne de moi dans sa nouvelle forme. Les livres, je devrai d'abord les faire venir de Leipzig.

Pour ce qui est de mon sort extérieur, on continue à donner mes opéras en Allemagne, mal, mais avec un succès durable, ce qui m'étonne, tout en me faisant sourire. On s'oçr cupe aussi de me procurer l'autorisation de rentrer en Allemagne, le grand duc de Saxe- Weimar s'est intéressé très activement à ces démarches, sans avoir pu aboutir jusqu'ici à un résultat favorable. Pour moi, je me souhaite surtout la santé, afin de pouvoir développer tous les projets dont je suis encore plein; malheureusement, j'en suis plus plein qu'il ne faudrait, car, outre mes Nibelungen, j'ai encore en tête un Tristan et Iseult (l'Amour comme

supplice jefiroyable) et un nouveau sujet, les Vainqueurs (Suprême Rédemption, légende bouddhique), qui, tous deux, me harcèlent de si près que, par considération pour les Nibelungen^ je dois lutter énergiquement pour les ajourner.

Voilà, cher Auguste, tu as maintenant noir sur blanc, ce que je puis donner en une fois, moi qui ai encore grand besoin de repos. Conserve la gaîté et la clarté de ton intelligence, et arrange-toi une philosophie selon tes besoins ; au bout du compte, nous ne saurons jamais que ce que nous voulons savoir, car tu m'accorderas bien qu'en dépit de tout notre savoir, nous sommes et demeurons toujours toute Volonté et que, par là, si nous sommes les plus puissants, nous sommes loin d'être les plus sages des êtres.

Adieu et garde en affection

ton Richard Wagner.

A Monsieur Auguste Rœckel, directeur de musique^

à Weimar,

Biebrich, 6 mars 1862.

Tu peux penser, cher ami, que des impressions nombreuses et variées m'assaillent chaque fois que je pense à notre passé, à ta captivité et, enfin, à ta libération I Reçois mes félicitations à propos de cette dernière et laissemoi avant tout te souhaiter de pouvoir bien jouir de ta liberté. Ce que j'entends par là n'est pas si facile à direl En tous cas, te voilà dans une situation enviable : tu reviens à toi comme après un long sommeil d*hiver; tes forces sont reconfortées et conservées dans toute leur fraîcheur, grâce à ta natiu-e si mer-

veilleusement vigoureuse; tu as beaucoup souffert, mais tes souffrances peuvent te paraître des rêves; ils n*ont rien modifié en toi, non seulement tu es resté semblable à toimême, ainsi que me l'apprend ton exposé imprimé, mais encore tu as conservé le désir renforcé de reprendre les choses au point où tu les avais laissées. C'est là un véritable prodige, et il ne peut me venir à l'esprit de te plaindre, parce que je ne saurais point par où commencer.

Puisque tu as choisi ouvertement l'agitation politique comme le champ de ta nouvelle activité, tu dois être, — logiquement, — plein d'espérance au regard du dehors et de la tournure des choses dans ce monde : dans de telles conditions, les soucis de famille et de situation doivent te paraître secondaires; tu as besoin de relations nombreuses avec les hommes et tu peux en avoir autant que tu voudras :

bref, tout ce qui m'est à charge à moi, tout ce que je fuis par principe, tu dois le rechercher; la fraîcheur de sentiment que tu as pu conserver par de si longues privations te sauvera d'un dégoût trop prompt. Je te suivrai donc avec un vif intérêt et je me réjouirai de ce qu'un cerveau aussi éclairé, un caractère aussi entier que le tien se mettent aussi vigoureusement au service d'une action que je crois très nécessaire, seulement je ne me sens pas la moindre vocation d'y prendre part moi-même.

Quand j'aurai ajouté que je ne demande plus rien au monde que de me laisser en repos, de

me donner le seul bonheur qui me convienne, la tranquillité et le calme intellectuel indispensables pour pouvoir travailler, que je renonce à toutes relations quelconques avec les hommes, qu'un domestique dévoué et un chien sont mes seuls compagnons et que leur société me suffit, que je puis vivre ainsi très bien — exception faite pour un ami véritablement intelligent (que je fête alors comme un ange) — sans demander ni devoir rien à personne, •■ — tu comprendras à peu près quel sentiment étrange j'éprouve en te voyant entrer de nouveau dans les rangs d'un parti politique et t'enrégimenter dTiumeur joyeuse avec un tas de cerveaux creux et de gredins de toute espèce. Mais — c'est ton affaire I

Afin de te donner quelques renseignements à mon sujet, sache que je viens, au prix de mille peines, de m'installer ici pour quelques mois, pendant lesquels, dans la tranquillité et la plus absolue retraite, je veux terminer un nouveau travail (i). Ma femme, venant de Dresde, m'a fait la surprise de venir aider à mon installation; elle est restée dix jours; ta lettre m'est arrivée au début de son séjour ici. Au demeurant, je compte ne plus entrer qu'aussi rarement que possible en relations avec notre monde artistique et nos

(i) Wagner fait allusion évidemment aux Maîtres Çhanieurs fC^ui furent composés, en majeure partie, à Biebrich,

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théâtres; peut-être réussirai-je ainsi à obtenir ce que tu devais à ta captivité et ce qu'une visite au théâtre de Weimar t'a si promptement enlevé, à savoir : d'avoir du monde et de ce qu'il produit une idée meilleure qu'il ne mérite. En un mot, je cherche à me créer une sorte de prison, à m'enfermer dans une sorte de système cellulaire; tu peux croire que ma captivité ne sera pas plus volontaire que la tienne ne Ta été; il n'y a pas grande différence dans la contrainte. Une contrainte brutale, comme celle que tu as subie, peut même être plus favorable à un tempérament musculaire que ce qui m'impose cette claustration. Je ne nie pas, d'ailleurs, que, vraisemblablement, je me serais soumis d'aussi mauvais gré que toi à la contrainte que tu as eue à subir; plus d'une fois, il est vrai, j'avais le désir de te voir te délivrer à tout prix, et j'ai conseillé ouvertement aux tiens de remplir toutes les formalités nécessaires à cet efifet. Je vois, aujourd'hui, que tu ne l'aurais pas pu et je t'avoue mon entière admiration pour ta vaillance vis-à-vis de tes bourreaux. Evidemment, la conscience suffit à ta récompense.

Mais si tu veux faire désormais de la politique, je suis curieux de voir comment tu t'y prendras. Ce qui me semblerait le plus intelligent, ce serait de te voir chercher à entrer quelque part au service d'un Etat libéral, parce que j'en suis arrivé à croire qu'il n'est pas possible d'être utile dans le domaine de la politique

autrement que par des voies essentiellement pratiques, c'est-à-dire en ayant le pouvoir en main. Finalement, c'est à cela que tout aboutit, puisqu'en apparence tout au moins il s*agit uniquement, en s'attachant aux besoins les plus urgents, de procéder de temps à autre aux améliorations nécessaires sans lesquelles il ne peut y avoir que confusion et arrêt total. Etre politique, suivant ce que m'a appris l'expérience, c'est se borner à n'envisager toujours que ce qui est possible, car c'est la seule façon de réussir; toute action politique qui ne réussit pas est un pur non-sens. Les « idées » appartiennent au domaine de la philosophie et non pas au gros de l'humanité, pour qui toute pensée élevée devient aussitôt une superstition ou une folie.

Maintenant, j'espère que nous aurons bientôt l'occasion de nous revoir enfin : une excursion vers l'Est n'est pas pour moi inimaginable, et volontiers je m'arrêterais alors à Weimar. Je souhaite qu'à cette occasion tu me trouves entièrement semblable à ce que j'étais autrefois, et même plus accessible à l'Espérance et à la Foi au progrès que je ne voudrais me le souhaiter : c'est qu'après tout, on reste toujours un âne. — Pour le moment, je suis heureux d'avoir devant moi un travail qui me procure un peu de joie. — Dieu ! si j'étais seulement en plein cœur de l'ouvrage! Sois encore une fois remercié pour ton aimable lettre et ne te méprends pas sur mes sentiments.

Je suis un être souffrant, rien de plus. Adieu I Je te souhaite cordialement la bienvenue parmi les bipèdes» et je te prie de croire à Tenvie sincère avec laquelle je te contemple I Mes meilleures salutations aux tiens 1

Ton

Monsieur Auguste Rœckel, directeur de musique

(demander au théâtre de la Cour), à Weintar.

Biebrich s/Rh., le 5 avril 1862.

Très cher ami,

J'ai chez moi un jeune musicien très bien doué, dont j'attends quelque chose et qui m'est attaché avec un dévouement touchant : il serait heureux pour la vie, s'il avait un vrai et bon poème d'opéra. Je lui ai parlé de Wieland(i). Dis-moi, grand politicien, songes-tu sérieusement à redevenir jamais un compositeur d'opéra?

(i) Il s'agit de Wieland le Forgeron, esquisse pour un drame, que Wagner avait écrite en 1847 et qu'il ne développa jamais. L'esquisse a été réimprimée dans les Gesammelte Schriftett, tome III, page 2H.

Franchement, je n'en crois rien! Tu ne m'as, du reste, plus rien dit de ce projet de poème. J'en conclus que tu ne le composeras pas, que quelque chose t'arrête. En tous cas, il suffirait à mon jeune ami de pouvoir s'essayer comme musicien sur un sujet poétique. Donc, le cœur sur la main, si tu ne penses plus à composer Wielandj je te prie de me renvoyer ici le manuscrit le plus tôt possible. Tu m'obligerais infiniment, si mes suppositions sont exactes. Penses-y, réfléchis et décide-toi.

J'ai l'impression que tu as dû prendre mal ma dernière lettre. Tu aurais tort. J'étais justement à ce moment d'une humeur atroce. Maintenant, cela s'éclaircit peu à peu. Je souffre d'un mal ancien, qui dévore inutilement la moitié de mes forces.

Mais assez de cela. Ma femme vient de m'obtenir amnistie pleine et entière à Dresde. Je n'en reste pas moins ici, je m'y suis installé très agréablement et je jouis — pour le moment — d'un calme merveilleux pour le travail. Le travail est à cette heure le despote de ma vie; à tous les points de vue, intérieur et extérieur, il est pour moi la chose la plus nécessaire, sans laquelle je ne saurais subsister. Je ne sais véritablement pas où décrocher un thaler, si, l'hiver prochain, je ne suis pas prêt avec quelque chose de nouveau « pour les théâtres ». Ne me juge actuellement que d'après cette nécessité I

Ecris-moi ou plutôt viens toi-même ici. De

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tout Tété, je ne bougerai pas d'une semelle, je le dois !

Porte-toi bien ! Salue les tiens de ma part et fais que j'apprenne bientôt de bonnes nouvelles de toi !

De cœur

Ton

R. Wagner.

Monsieur le directeur de musique Rœckel^

Weimar.

Biebrich, 23 avril 1862.

Cher ami,

Ta lettre m'a vivement rappelé le meilleur de rancien temps. Tout de même, quand nous étions ensemble, ça promettait quelque chose. Moi aussi, je désire de tout cœur me retrouver quelque jour avec toi. Dis-moi, ne pourrions-nous pas, Tété, quand ton frère aura ses vacances, l'assigner à comparoir ici avec toi, afin de faire le veau une bonne fois, pendant ime huitaine I Nous serions ici tout à fait sans gêne aucune, ce qui, — pour moi tout au moins, — ne serait pas facilement k cas ailleurs. Je crois qu'à la fin de mai, je pourrais bien passer par Weimar et te rendre visite pour un jour. Fais-moi savoir où tu seras vers cette époque. Si, toutefois, tu avais auparavant

Venvie de me venir voir pour quelques temps, n'hésite pas : je suis justement en mesure en ce moment de te payer le voyage I

Durant Tété, — juin et juillet, — les Bulow viendront ici. — C'est encore la seule chose que Ton ait bien à soi, et je voudrais, pour tout au monde, être en situation d'avoir toujours un ami auprès de moi. Quand on est ensemble dans une grande ville, o sa vie durant », il n'en sort rien : il y a des choses dont il faut jouir à la dérobée.

Ainsi I

Décide-toi vite. Je n'aimerais pas aller te voir à Weimar.

Porte-toi bien et sois intelligent.

Ton W.

svu3S^

Monsieur Auguste Rœckel (demander au théâtre)

à Weimar.

Biebrich, le 17 juin 1862.

Très cher ami,

Je suis bien heureux d'avoir de nouveau de tes nouvelles. Exécute ton projet de venir me voir. Je ne m'en irai pas d'ici de tout Tété. Si cette combinaison te va, je préférerais te voir arriver au commencement de juillet. A cette époque, les Bulow seront ici pour quelque temps. Je songe maintenant à leur faire bientôt une lecture des Maîtres Chanteurs : et je voudrais te les lire aussi. J'ai déjà fait souvent des lectures, mais je perds à la fin toute vigueur pour ces sortes d'actions, et puis, cela me fatigue toujours un peu. J'aimerais donc beaucoup que tu te mettes en relation avec Bulow (Hans de

Bulow, 12, Shœnebergerstrasse, Berlin), afin de convenir, si possible, avec lui, du jour de votre arrivée à Biebrich. Bûlow pourrait également faire connaître ce jour à Schnorr (Dresde), qui, lui aussi, se propose de venir me voir vers le même temps pour une exécution (i).

Je vis d'ordinaire dans une si complète solitude et une si absolue retraite que j'aime quelquefois me préparer ainsi une explosion combinée ; et cela me fait du bien. Choisis, du rçste, ce moment, parce que je serai alors le mieux pourvu pour vous régaler de fragments de mes nouvelles œuvres : Hans (de Bûlow) tiendra le piano et Schnorr (très bon musicien) aidera au chant, qui ne me réussit plus guère. — S'entend qu'Edouard (2) sera le très bien venu.

Te revoir est un de mes plus vifs et plus ardents désirs. Souvent, je m'étonne d'être encore en vie, alors que tant de choses autour de moi et en moi se sont survécu et qu'en somme, — hélas! — je me sens toujours le même, si bien que je me fais Tefifet d'un fantôme. Dieu me pardonne, mais en ce qui te concerne, il m'arrive souvent de ne plus penser du tout à ta carrière de prisonnier, si

(i) Il s'agit du ténor Schnorr de Carolsfeld, qui vint, en effet, dans Tété de 1862, visiter Wagner, à Biebrich, et chanta, avec sa femme, toute la partition de Tristan.

(2) Edouard Rœckel, le frère d'Auguste.

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incroyablement longue, et de m'entretenir en pensée avec toi tout à fait comme au temps de nos promenades à Dresde !

Ta physionomie doit cependant s'être modifiée. Quelle était la mienne, il y a deux ans, tu le verras par le portrait ci-inclus.

Mais, nous verrons bien !

Hier, je me suis surpris de nouveau un accès de fureur politique. J'avais une fière envie d'écrire aux Suisses de ne pas se rendre au tir de Francfort, ces ânes s'étant si profondément compromis vis-à-vis des Italiens ; c'eût été une leçon admirable et bien méritée. Peut-être Técriras-tu, cette lettre? Et, cependant, tu as une situation politique et des convenances à prendre en considération; il se comprend que, de temps à autre, on soit malin. Que le diable vous emporte tous I

Donc, au revoir! Arrange tout au mieux!

Salut cordial

de ton R. W,

Monsieur A. Rœckel, Rédacteur de la Réforme de Francfort, à Francfort sjMein.

Mon cher vieil ami !

Ton livre est terrible (i)!

Tout cela raconté avec cette modestie, ce calme, cet inaltérable amour de l'humanité, c'est ime lecture à vous remuer vraiment d'une façon incendiaire!

Tout de même, tu es un des êtres les plus étranges, et Dieu sait à quoi tu es encore destiné. Avec la foi qui t'anime, tu dois pouvoir soulever des montagnes; il n'en peut être autrement!

Discuter avec toi serait mal, — aussi je n'y songe pas.

(i) Il s*agit du livre d'Auguste Rœckel, la Révolution de Saxe et la prison de Waldheim, qui venait de paraître à Francfort.

J'ai littéralement dévoré ton livre !

En ce moment, j'éprouve les impressions que tu avais dans ta prison I Comment me délivrer?

— Je demande le calme, la concentration, — pour pouvoir remplir ma mission, que personne ne peut accomplir à ma place. Oui, — du calme I — et voilà que du ciel me tombe un jeune homme, que les étoiles me destinaient (i) : Il me sait et me connaît, — par révélation, — comme personne : il bénit le sort qui Ta fait roi si jeune, afin — de me rendre heureux, de réaliser mon idéal, — rien autre n'a pour lui sens ni but ! — Voilà I — Imagine-toi la Bavière, Munich — et ajoute le reste I — je n'aspire qu'au repos, parce que je ne peux plus rien supporter et que le dégoût en moi domine trop tout le reste !

Que faire maintenant? -^ J'aspire à m'en aller — dans un beau coin de l'Italie, — étran-» ger à tous — en lazzarone — pour soigner mes pauvres nerfs : — mais comment abandonner de nouveau ce jeune roi à soix abominable entourage, avec son cœur si merveilleusement enchaîné à moi ? — Voilà où j'en suis !

— Que vais-je devoir, que vais-je pouvoir faire?

— Je me le demande, et ne peux trouver la réponse ; — personne ne peut me la donner !

Je suis trop las ! Qaiant à toi, — je n'ai pas peur. Tu as ta vocation et tu Taccompliras. Tu as la force de supporter même le journal de

(i) Allusion au roi Louis II de Bavière.

Francfort. — Sois remercié cordialement : tu as de nouveau bien fait ce que tu as fait et ton livre vaut au moins autant que ta captivité I

Adieu, garde-moi ton affection comme je te reste fidèle et proche.

Ton R. W.

Munich, le 7 mars i865.

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