I. Les directeurs de la Compagnie des Indes
de leur Créateur, les vérités de notre foi, non pas par les raisons subtiles de la théologie, mais par des raisonnements pris de la nature; car il faut commencer par lâ, tâchant de leur faire connaître que vous ne faites que développer en eux les marques que Dieu leur a laissées de soi-même, et que la corruption de la nature, depuis longtemps habituée au mal, leur avait effacées. Pour cela, Monsieur, il faudra souvent vous adresser au Père des lumières, et lui répéter ce que vous lui dites tous les jours : Da mihi intellectum ut sciam teS' timonia tua. Vous rangerez par la méditation les lumières qu'il vous donnera, pour montrer la vérité du premier et souveram Etre, et les convenances pour le mystère de la Trinité; la nécessité du mystère de T Incarnation, qui nous fait naître un second homme parfait, après la corruption du premier, pour nous réformer et redresser sur lui. Je voudrais leur faire voir les infirmités de la nature humaine par les désordres qu'eux-mêmes condamnent; car ils ont des rois, des lois et des châtiments. Quoiqu'il y ait quelques livres qui traitent ces matières, comme le catéchisme de Grenade ou autres que nous tâcherons de vous envoyer, je ne puis que vous répéter. Monsieur, que le meilleur sera l'oraison : Accedite ad eum et illuminamini ; s'abandonner à l'esprit de Dieu qui parle dans ces rencontres. S'il plaît à la divine bonté vous donner grâce pour cultiver la semence des chrétiens qui y sont déjà et qui y vivent avec ces bonnes gens dans la charité chrétienne, je ne doute nullement. Monsieur, que Notre-Seigneur ne se serve de vous au delà pour préparer à la Compagnie une ample moisson.
Allez donc, Monsieur, et ayant mission de Dieu, par ceux qui vous le représentent sur cette terre, jetez hardiment les rets.
Je sais combien votre cœur aime la pureté; il vous en faudra faire de delà un grand usage. Les naturels du pays,
viciés en beaucoup de choses, le sont particulièrement de ce côté-là. La grâce infaillible de votre vocation vous garantira de tous ces dangers. Nous aurons tous les ans de vos nouvelles, et nous vous en donnerons des nôtres. Encore qu'il ne faille point d'argent en ces pays pour y vivre, néanmoins, Monsieur, la Compagnie a ordonné qu'on vous envoyât cent ecus en or pour les nécessités qui peuvent survenir. Nous vous enverrons aussi une chapelle complète, deux Rituels romains, deux petites Bibles, deux Conciles de Trente, des images de tous nos mystères, qui servent merveilleusement à faire comprendre à ces bonnes gens ce qu'on leur veut apprendre, et ils se plaisent à les voir. Nous avons ici un jeune homme de ce pays-là, d'environ vingt ans, que monseigneur le nonce doit baptiser aujourd'hui. Je me sers d'images pour l'instruire, et il me semble que cela lui sert pour lui lier l'imagination. Je ne sais s'il ne serait pas nécessaire d'emporter des fers pour faire des pains à dire la sainte messç, des épingles, des étuis de poche (chacun trois ou quatre), des saintes huiles pour le baptême et l'extrêmeonction; chacun un Busée^ quelques Introductions à la Vie dépote, des abrégés des Vies des saints.
Vous aurez une obédience de nous, un plein pouvoir de monseigneur le nonce, lequel a grandement cette œuvre à cœur.
Avec cela, je me donne absolument à vous, sinon pour vous suivre en effet, d'autant que j'en suis indigne, du moins pour prier Dieu tous les jours qu'il lui plaise de me laisser sur la terre pour vous, et (s'il plaît à Dieu me faire miséricorde) pour vous recevoir dans l'éternité, et vous y honorer xromme une personne qui sera placée pour la dignité de sa vocation au nombre des personnes apostoliques. Je finis,
I. Volume de Méditations, traduit et augmenté par M. Portail, à la demande de saint Vincent»
prosterné en esprit à vos pieds, demandant qu'il vous plaise aussi m'offrir à notre commun Seigneur, afin que je lui sois fidèle, et que j'achève en son amour le chemin de Téternité, qui suis dans le temps et serai à jamais, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, etc.
P. -S. Celui que nous vous destinons est M. Gondrée % lequel vous a peut-être vu à Saintes, où il a demeuré, étant encore clerc. C'est un des meilleurs sujets de la Compagnie, en qui la dévotion qu'il avait, entrant en icelle, se conserve toujours. Il est humble, charitable, cordial et zélé, bref, il est tel que je ne puis vous en dire le bienque j'en pense. Quelques marchands partiront d'ici mercredi ou jeudi, pour aller à La Rochelle, où l'embarquement doit se faire. S'ils désirent passer à Richelieu, M. Gondrée pourra aller avec eux pour vous y aller joindre, et eux s'en iront devant disposer leur vaisseau, et vous attendre vers le i5 ou le 20 du mois prochain, auquel temps ils doivent faire voile.
Je vous supplie, Monsieur, de vous tenir prêt. Nous ajouterons aux livres déjà mentionnés, la Vie et les Épîtres de l'Apôtre des Indes. Ne divulguez pas ceci, s'il vous plaît, non plus que nous ne l'avons encore divulgué de deçà.
L'un des messieurs à qui cette île est donnée par le roi s'en va au voyage ; il fera votre dépense sur mer et sur les lieux. Vous verrez sur les lieux si avec le temps vous y pourrez avoir du bien, pour vous y entretenir en votre particulier; il y fait si bon vivre que cinq sous de riz, qui tient lieu de pain, suffisent pour nourrir cent hommes par jour.
Que vous dirai-je davantage. Monsieur, sinon que je prie Notre-Seigneur, qui vous a donné part à sa charité, qu'il vous la donne de même à sa patience, et qu'il n'y a condition que je souhaitasse plus sur la terre, s'il m'était possible,
I. Nicolas Gondrée, né à*Assigny, diocèse d'Amiens, en 1G20; reçu à Paris le II avril 1644, mort à Madagascar en mai 1649.
que celle de vous aller servir de compagnon à la place de M. Gondrée.