Lettres de Sainte Catherine de Sienne
1. Très-chères Filles dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ , je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir les vraies servantes et épouses de Jésus crucifié. Suivez ses traces de telle sorte que vous aimiez mieux mourir que de violer ses doux commandements et les conseils que vous avez promis d'observer. Oh ! qu'il est doux et bon à l'épouse consacrée au Christ de suivre la voie et la doctrine de
(1) Ces religieuses suivaient la règle de Saint-Benoît. C'est à leur supérieure que Barduccio Canigiani adresse la lettre où il raconte les derniers moments de sainte Catherine.
r Esprit-Saint ! Quelle est cette voie et cette doctrine ? 11 n'en est pas d'autre que l'amour, car toutes les vertus ne sont vertus que par l'amour. Sa doctrine n'est pas l'orgueil, la désobéissance, l'amour- propre, les richesses , les honneurs , les grandeurs du monde ; ce ne sont pas les jouissances et le plaisir du corps. Son amour n'est pas d'aimer le prochain pour soi, car il nous a aimés pour notre bien, et il a donné sa vie pour nous avec un amour si ardent et une humilité si profonde! Yit-on jamais une humilité semblable? un Dieu s'humilier jusqu'à l'homme? la Grandeur suprême descendre à la bassesse de notre humanité? Et il s'est fait obéissant jusqu'à la mort honteuse de la Croix ; il a été patient avec tant de douceur, qu'on n'a jamais entendu sortir de sa bouche un murmure ; il a choisi la pauvreté volontaire, lui qui est l'éternelle et souveraine richesse, tellement que la douce Marie n'eut pas de linge pour l'envelopper; et enfin il mourut nu sur la Croix , n'ayant pas où reposer sa tête. Le doux et tendre Verbe a été rassasié de peines, revêtu d'opprobres; il a aimé les injures , les mépris , les affronts , il a supporté la faim et la soif, Celui qui rassasie tous les affamés par tant de douceurs et d'amour. C'est là notre Dieu , qui n'a pas besoin de nous , et qui a travaillé à notre salut avec une persévérante ardeur, sans se laisser arrêter par notre ignorance, par notre ingratitude , et par les cris des Juifs qui lui disaient de descendre de la Croix ; il n'a pas cessé d'accomplir notre salut.
2. C'est la doctrine, la voie qu'il nous a tracée; et nous , misérables remplies de défauts, nous ne sommes pas des épouses fidèles , mais des adultères ; nous faisons tout le contraire , car nous cherchons les jouissances, les
plaisirs, les délices de l'amour sensitif, cet amour de nous-mêmes d'où naissent la discorde et la désobéissance. La cellule de\'ient notre ennemie, tandis que nous aimons la conversation des hommes du monde ou de ceux qui vivent comme dans le monde. Notre àme veut posséder en abondance les choses temporelles , et il lui semble qu'elle serait malheureuse si elle ne les avait pas à profusion ; elle s'éloigne de l'amour de son Créateur et elle néglige la prière , sa mère ; même en faisant les prières que vous êtes obligées de faire , souvent elle tombe dans l'ennui, parce que, pour celui qui n'aime pas, la moindre fatigue paraît un fardeau lourd à porter, et toute chose facile lui semble impossible à faire. Tout cela vient de l'amour -propre, qui naît de l'orgueil, et l'orgueil vient de lui, en sappu^^ant sur des ingratitudes nombreuses , sur l'ignorance et la négligence dans les bonnes et saintes œuvres.
3. Je neveux pas, mes bien-aimées Filles , qu'il en soit ainsi de vous. Il faut qu'en épouses fidèles vous suiviez les traces de votre Époux ; autrement, vous ne pourriez observer ce que vous avez promis , c'est-à-dire les vœux de pauvreté, d'obéissance et de chasteté. Vous savez bien que dans votre profession vous avez apporté pour dot votre libre arbitre à votre éternel Époux j car c'est avec un cœur libre que vous avez pris ces engagements qui sont les trois colonnes qui soutiennent la cité de notre àme et l'empêchent de tomber en ruine ; tout périt dès qu'elles manquent. L'épouse doit donc être pauvre volontairement pour l'amour de Jésus crucifié , qui lui a montré la voie. La pauvreté est la richesse et la gloire des religieuses, et c'est une honte pour elles quand elles ont quelque chose à donner. Savez-vous le malheur qui
en résulte? C'est que cette faute entraîne toutes les autres. Car celle qui place son affection dans la possession des choses temporelles ne \it pas avec ses sœurs comme vous devez vivre ; vous devez vivre en commun , la plus grande comme la plus petite , et la plus petite comme la plus grande. Si elle ne le fait pas, elle est coupable, et tombera bientôt dans l'incontinence actuelle ou mentale, et puis dans la désobéissance, car elle désobéit à son Ordre ; elle ne veut pas être corrigée par son supérieur, et elle manque à ses promesses. Alors viennent les conversations avec ceux qui vivent mal , elle recherche les séculiers, les religieux, les hommes et les femmes dont la conversation n'est pas fondée en Dieu , et elle le fait uniquement à cause de l'avantage ou du plaisir qu'elle y trouve. Ces affections , ces rapports ne vivent que de présents et de jouissances.
4. Aussi je dis que celle qui ne possède rien, qui n'a rien à donner, évite par là même toutes les relations coupables, et dès lors elle n'a plus l'occasion de dissiper son esprit et de tomber dans des souillures corporelles et spirituelles ; mais elle trouve et recherche la conversation de Jésus crucifié et de ses bons serviteurs, de ceux qui aiment pour le Christ , par amour de la vertu et non par intérêt. Elle conçoit un désir et une faim de la vertu qu'il lui semble impossible de satisfaire ; et, comme elle voit que c'est de la prière, comme de leur mère et de leur source que viennent la vie de la grâce et le trésor des vertus , elle s'éloigne de la conversation des hommes , elle fuit et se cache dans sa cellule , cherchant son Époux et l'embrassant sur le bois de la très -sain te Croix. Là elle se baigne dans les larmes et les sueurs, elle s'enivre du sang du tendre Agneau , elle se nourrit
de ses soupirs et de ses ardents désirs. Voilà la vraie et royale épouse qui suit fidèlement son Époux.
5. A l'exemple du Christ béni, qu'aucune peine n'a pu empêcher d'accomplir notre salut, l'épouse ne doit se laisser arrêter ni par la peine , ni par la fatigue , ni par la faim , ni par la soif ; elle travaille toujours à Thonneur de Dieu , et elle répond aux faiblesses de son corps en disant : Courage , mon âme ! Ce qui te manque ici-bas le profite pour la vie éternelle. Elle n'abandonne pas les bonnes œuvres et les saints désirs en cédant aux tentations du démon , aux faiblesses de la chair et à ces conseils perfides de l'ennemi, pires que ceux des Juifs, lui disant sans cesse : Descends de la croix de la pénitence et de la vie régulière. Elle ne doit pas se lasser de servir son prochain et de travailler à son salut à cause de son ingratitude et de l'ignorance, qui méconnaît ses services. Elle ne doit pas se lasser; car, si elle le faisait , elle paraîtrait chercher dans le prochain sa récompense , et non pas en Dieu ; elle ne doit pas le faire, et préférer plutôt la mort. Supportez avec patience, mes chères Filles, vos défauts communs; en vous supportant ainsi les unes les autres , avec patience et amour, vous serez liées et unies dans les liens de la charité, et vous y trouverez une telle force, que ni les démons ni les créatures ne pourront vous séparer, si vous ne le voulez pas.
6. Soyez obéissantes jusqu'à la mort, afin d'être des épouses fidèles ; et quand l'Époux viendra vous chercher au dernier moment de la vie, vous aurez la lampe pleine, comme les vierges sages, et non vide , comme les vierges folles. Yotre cœur doit être une lampe remplie d'huile, où doit briller la connaissance de vous-mêmes et de la
bonté de Dieu à votre égard ; c'est la lumière et la flamme de la charité, nourrie et entretenue par l'huile d'une profonde et sincère humihté ; car celui qui n'a pas la 0 lumière de la connaissance de soi-même ne peut s'humilier , il n'y a pas d'humilité possible avec l'orgueil. Quand la lampe est bien garnie , elle doit se tenir à la main , avec une droite et sainte intention pour Dieu , c'est-à-dire avec la main d'une sainte crainte , qui règle nos affections et nos désirs ; je ne parle pas d'une crainte servile , mais d'une sainte crainte qui , pour tout au monde , ne voudrait pas offenser la souveraine et éternelle Bonté de Dieu.
7. Toute créature raisonnable a cette lampe, car le cœur de l'homme est une lampe ; s'il la tient droite et bien remplie , avec une sainte crainte , tout va bien ; mais s'il la tient avec une crainte servile, il la renverse, parce qu'il sert et qu'il aime pour lui, pour son plaisir, et non pour l'amour de Dieu. Celui-là éteint la lumière et répand l'huile, parce qu'il n'a pas la lumière de la charité ni l'huile de la véritable humilité. C'est de ceux-là que notre Sauveur a dit : « Je ne vous connais pas , et je ne sais qui vous êtes (1). » Je veux donc que vous soyez fortes et prudentes. Prenez votre cœur et faites-en une bonne lampe ; et comme une lampe est étroite du bas et large d'en haut , votre cœur doit se rétrécir pour tout ce qui regarde le monde , le plaisir, la vanité , les délices et le bien-être, tandis qu'il doit se dilater dans sa partie supérieure , c'est-à-dire que votre cœur, votre àme, vos affections, doivent se placer et se reposer en Jésus crucifié. Revêtez- vous de peines et d'opprobres pour lui, unissez-vous et aimez-vous ensemble. (1) s. Matth., XXV, 12.
8, Et vous, madame labbesse , soyez la mère et le pasteur qui donne, s'il le faut , sa vie pour ses filles ; empêchez-les de vivre en particulier et dans des relations qui sont la mort de l'âme et la ruine de la perfection ; soyez, dans vos rapports avec les autres , un miroir de vertu ; la vertu enseigne plus que les paroles. Baignez -vous dans le sang de Jésus crucifié. Demeurez dans la sainte