‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 63 sur 160 · ET A TOUS LES AUTRES SÉCULIERS, SES FILS DANS LE CHRIST, A SIENNE · texte numérisé non relu

ET A TOUS LES AUTRES SÉCULIERS, SES FILS DANS LE CHRIST, A SIENNE

De la voie de Jésus-Chrisi , et de la voie du démon.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE M4RIE

1. Très -chers Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir affermis dans la vertu de la très -sainte Foi. Cette foi est une lumière qui éclaire l'œil de l'intelligence , et lui fait voir et connaître la vérité. En connaissant une chose bonne, on l'aime; mais en ne la connaissant pas, on ne peut l'aimer, et en ne l'aimant pas, on ne peut la connaître. Cette lumière est donc nécessaire ; car sans elle nous marcherons dans les ténèbres , et celui qui marche dans les ténèbres doit s'y perdre.

2. Cette lumière nous enseigne la voie, et nous montre le but; elle nous fait connaître ceux qui nous appellent à deux festins bien différents, et elle nous fait discerner Celui qui donne la vie et celui qui donne la mort, 0 mes doux et bien-aimés Fils! quels sont

ceux qui nous invitent, et quelles sont leurs voies? Je vous le dirai : Le premier est le Christ béni , qui nous invite à boire l'eau vive de la grâce ; c'est ce qu'il faisait lorsqu'il criait dans le Temple : « Que celui quiasoif vienne à moi et boive, car je suis la fontaine d'eau vive (1). » 11 est bien véritablement une fontaine. De même qu'une fontaine contient l'eau et la laisse passer par le mur qui l'entoure, de même le doux et tendre Verbe, qui contient son éternelle Divinité unie à l'humanité , répand le feu de la diviue charité par le mur ouvert de Jésus crucifié ; car ses très- douces plaies ont versé son sang mêlé au feu, puisqu'il a été répandu par le feu de l'amour.

3. C'est à cette fontaine que nous puisons l'eau de la grâce; car c'est par la vertu de la Divinité, et non pas uniquement par l'humanité, qu'a été expiée la faute de l'homme. L'humanité a souffert la peine sur la Croix , et par la vertu de la Divinité notre faute a été expiée ; nous avons été rétablis dans la grâce. Notre -Seigneur est donc bien véritablement la fontaine d'eau vive, et il nous invite à boire avec une grande douceur d'amour. Mais il dit : Qui a soif vienne à moi ; il n'invite pas celui qui n'a pas soif, et ne lui dit pas : Qu'il vienne à moi. Oh! comme s'exprime bien l'éternelle Vérité! car personne ne peut aller au Père si ce n'est par lui. Il l'assure dans le saint Évangile : Celui qui veut parvenir à la vision du Père, qui est la vie éternelle, doit suivre la doctrine du Verbe, qui est la voie, la vérité, la vie ; et celui qui va par cette voie ne marche pas dans les ténèbres (2) , mais il marche à la lumière de la très-

(1) s. Jean, vu, 37.

(2j S. Jean, XIV, 6.

sainte Foi , et cette lumière \ient de sa lumière et s'augmente en lui. Aussi nous devons dire : a Seigneur, donnez-moi votre grâce, afin que dans votre lumière je voie la lumière. » 11 est la vérité même , et l'àme qui suit la doctrine du Verbe détruit et consume en lui Je mensonge de l' amour-propre.

4. Il court dans cette voie avec amour et persévérance en suivant la doctrine de Jésus crucifié ; cette doctrine , il l'a vue à la lumière de la Foi , lorsque le j\ïaître est monté à la tribune de la Croix , et nous a enseigné sa doctrine, qu'il avait écrite sur son corps. Il a fait de lui-même un livre dont les lettres sont si visibles, que tout homme peut parfaitement les lire malgré la faiblesse de son intelligence et de sa vue. Que notre àme lise donc ; qu'elle lise , et que , pour lire mieux , elle monte avec les pieds de son affection jusqu'à l'amour de Jésus crucifié : autrement vous ne pourriez pas bien lire. Arrivons au foyer principal de son ardente charité , que nous trouvons dans la plaie de son côté , oii il nous dévoile le secret de son cœur en nous montrant qu'une chose finie, que sa Passion , qui avait des bornes, était insufiisante à manifester son amour comme il voudrait le faire , et à nous donner ce qu'il voudrait nous donner. Cet amour qu'il a pour nous, viles créatures, il nous le laisse par sa doctrine pour que nous l'aimions par -dessus toute chose, et que nous aimions le prochain comme nous-mêmes; et cet amour, nous devons en donner des preuves comme il nous en a donné par ses souffrances.

5. Nous aimerons donc Dieu avec amour, et nous le témoignerons à Dieu et au prochain , si nous sommes fidèles à sa doctrine , en souffrant les peines , les op-

probres, les affronts, les persécutions, les calomnies; si aucune injure n'affaiblit en nous la charité à F égard de ceux qui nous les font , nous affligeant plus de la perte de leur àme que de notre injure. Notre -Seigneur nous enseigne encore à prier Dieu pour eux , comme il l'a fait lui-même; lorsque le Juifs les crucifiaient, il disait : « Père, pardonnez -leur, car ils ne savent ce qu'ils font (1). » Voyez cet ardent amour qu'il a pour nous , voyez cette patience qui couvre de confusion ceux qui s'aiment eux-mêmes, les impatients pour lesquels une parole semble être un coup de poignard; et s'ils n'en répondent pas quatre, on dirait que leur cœur va éclater de dépit. Ils montrent qu'ils marcbent sans la lumière, et qu'ils n'ont pas lu le glorieux livre de Jésus-Christ. Que celui qui l'a lu supporte donc les défauts du prochain avec compassion et charité fraternelle.

6. L'homme montre encore l'amour qu'il a pour Dieu en souffrant avec patience et respect tout ce que sa providence donne et permet, ne cherchant jamais à scruter ses pensées, et ne voyant en tout que son infinie charité. Si nous suivons de la sorte la doctrine de la patience, nous goûterons la paix au milieu des combats, et nous trouverons la santé de l'àme dans les infirmités du corps. Et ainsi nous manifesterons la lumière de la Foi, parce que la patience montre que nous avons en vérité vu et cru que Dieu ne veut autre chose que notre sanctification, et que c'est pour cela que nous avons tout reçu avec respect et patience. Dans cette lumière aussi se lit l'espérance que nous avons

(1) s. Luc, xxni,34.

de posséder la vie éternelle, par la vertu du sang de Jésus -Christ. Nous perdons alors l'espérance en nousmêmes, l'espérance du monde, de ses délices, de ses biens, pour espérer uniquement en Dieu, notre véritable et souverain bien. Il serait trop long de raconter ce qu'on lit dans ce livre- mais ouvrons l'œil de l'intelligence à la lumière de la très -sainte Foi, et que les pieds de notre affection nous portent à lire ce trèsdoux livre. Nous y trouverons la prudence, la sagesse, qui a pris le démon avec Tappàt de notre humanité. En lui est la justice; car pour punir la faute, il s'est livré lui-même à la mort honteuse de la Croix; il a fait une enclume de son corps pour y forger l'homme nouveau au feu de sa charité , avec le lourd marteau des grandes souffrances. En lui se trouvent la justice, la force, la tempérance, car ni la crainte pour luimême, ni notre ingratitude, ni les cris des Juifs ne l'ont arrêté dans le sacrifice qu'il faisait à son Père.

7. Nous y lirons aussi cette chère petite vertu d'une humilité véritable et profonde , qu'il montra pour confondre notre orgueil ; nous verrons Dieu abaissé jusqu'à l'homme, la souveraine Grandeur descendue à un tel abaissement, THomme-Dieu humilié jusqu'à la mort ignominieuse de la Croix. Et tous les jours nous le voyons encore user d'humilité et de patience à T égard de nos iniquités. 11 supporte notre ignorance, notre négligence, notre ingratitude, ^arce qu'il a faim de notre salut; il nous prête le temps, et nous donne de bonnes et saintes inspirations pour nous faire voir et nous prouver notre fragilité et le peu de stabilité du monde , afin que nous ne nous confiions pas en lui. Il nous appelle par ses serviteurs, par leurs paroles et parleurs exemples,

et il les presse d'offrir sans cesse pour nous d^humbles et ferventes prières. Voilà ce que fait sa bonté, son humilité , pour nous apprendre à faire de même à l'égard de notre prochain. De cette manière, nous suivrons ses traces; en lisant dans ce livre, nous apprendrons la doctrine de la vérité, et nous arriverons par elle au Père ; mais jamais autrement : car les vertus s'acquièrent avec peine, en faisant violence à notre faiblesse. Dans le Père ne se trouve pas la peine, mais seulement dans le Fils; et c'est par le moyen de son sang que nous avons la vie éternelle, car il a dit : « Personne ne peut aller au Père , si ce n'est par moi ; » et c'est la vérité, puisqu'il est la voie, c'est-à-dire que sa doctrine est la voie de la vérité qui donne la vie.

8. Il est la fontaine d'eau vive, et il invite à boire ceux qui ont soif, et ceux qui suivent sa doctrine emphssent le vase de leur âme de l'eau de la grâce. Ils s'attachent au* sein de son humanité , et ils se désaltèrent de cette eau sacrée en buvant avec la bouche du saint désir , l'honneur de Dieu et le salut des âmes; ils sont remplis d'ardeur pour les vertus qu'ils croient pouvoir acquérir dans cette vie, et ils s'y exercent avec zèle pour ne pas perdre le temps , qui est le plus grand trésor que nous possédions. Ceux-là sont invités, mais non pas les négligents qui sont plongés dans les ténèbres du péché mortel , et qui courent par la voie de la mort comme des aveugles obstinés dans leur misère. Ces infortunés sont appelés, mais pas invités. Ils sont appelés, puisque Dieu les a créés à son image et ressemblance , et les a fait renaître à la grâce dans le sang du Verbe; mais ils ne sont pas invités, parce qu'ils ne veulent pas l'être. La loi est faite pour tous ; mais à qui appariii. 18

tient-elle? A ceux qui l'observent. Il en est de même pour ceux qui sont invités à boire. Nous sommes tous appelés, mais quels seront les invités? Ceux qui ont soif et faim de la vertu, les altérés qui suivent avec ardeur la doctrine de Jésus crucifié, et qui regardent à la lumière de la Foi la fontaine , pour augmenter leur soif. Avec cette soif et cette lumière, nous arriverons à la source; mais sans cette lumière, nous ne pourrions jamais y ariver. J'aurais bien des choses à dire sur ceux qui sont invités, mais je ne veux pas m'étendre davantage.

9. Yoyons maintenant quelle autre invitation nous recevons. Nous avons dit que le Christ, le doux Jésus, nous invitait à boire l'eau vive. Mais le démon de son côté nous invite à boire celle qu'il a pour luimême; il a en lui la mort, et il nous invite à boire une eau de mort. Si vous lui demandez : Qu'est-ce que tu me donneras, si je te sers? Il vous répondra : Ce que j'ai pour moi ; je suis privé de Dieu , et tu seras privé de Dieu ; je suis dans le feu éternel où sont les flammes et les grincements de dents, je suis privé de la lumière et plongé dans les ténèbres; j'ai perdu toute espérance, et j'ai pour compagnons tous ceux qui sont tourmentés et torturés dans l'enfer comme moi. Ce sont les joies et les consolations que tu auras pour ta peine. La Foi montre qu'il en est ainsi, et le fidèle ne suit jamais cette voie; ou, s'il s'y trouve, il s'en repent. Qu'il est insensé l'homme qui se prive de la lumière! car celui qui est privé de la lumière ne connaît pas son malheur.

10. Quelle est la voie où le démon nous appelle? C'est la voie du mensonge ; car il est le père du mensonge ,

et le mensonge produit ce misérable amour-propre avec lequel l'homme aime d'une manière déréglée les honneurs, les richesses du monde, les choses visibles, les créatures et lui-même, ne craignant pas de perdre Dieu et la beauté de son àme ; mais , dans son aveuglement , il se fait un Dieu de lui-même et du monde. Et ce temps, qu'il devait employer pour l'honneur de Dieu, pour son salut et celui du prochain , il le dérobe comme un voleur, et le dépense à son propre plaisir, se réjouissant et donnant à son corps tout le bien-être possible en dehors de la volonté de Dieu. Le livre qu'il ouvre devant nous est celui de la sensualité, où sont écrits tous les vices, avec tous les mouvements d'orgueil, d'impatience et d'infidélité à l'égard de son Créateur; l'injustice, l'indiscrétion, l'impureté, la haine envers le prochain, le goût du vice et le mépris de la vertu , la grossièreté , la calomnie à l'égard du prochain , la paresse , la confusion de l'esprit , la négligence , la somnolence , l'ingratitude et les autres défauts, tout y est écrit. Si la volonté lit ce livre et apprend ces vices en les mettant volontairement en pratique , elle est infidèle et suit la voie du mensonge que lui montre le démon ; elle boit en lui l'eau morte , puisqu'elle est privée de la grâce en cette vie , et que dans l'autre elle reçoit avec lui , en mourant dans le péché mortel, les supplices de la damnation éternelle.

11. Voyez donc, très -chers Fils, combien est nécessaire cette lumière, qui nous fait éviter un si grand mal, et qui nous conduit à un si grand bien. En y pensant , et en voyant que sans cette lumière vous n'accompliriez pas la volonté de Dieu, qui vous a créés pour vous donner la vie éternelle , ni la mienne , qui ne veut pas autre chose ; je vous ai dit que je désirais voir en vous

la lumière de la très-sainte Foi. Aussi je vous en conjure, et je veux que vous soj'ez toujours les vrais et fidèles serviteurs de Jésus crucifié. Je veux que vous le serviez complètement et sans mesure, non pas à votre manière, mais à la mienne, ne choisissant jamais le temps et le lieu que selon son bon plaisir, ne recherchant pas la consolation , ne refusant pas les peines et les combats des démons visibles et invisibles , ni les épreuves de la chair fragile, mais embrassant la voie des peines pour l'honneur de Dieu. Suivez Jésus crucifié en mortifiant votre corps par le jeûne, les veilles, par une humble et continuelle prière. Anéantissez votre volonté dans la douce volonté de Dieu, et que votre société soit celle de ses serviteurs. Quand vous êtes réunis, ne perdez pas le temps en paroles oiseuses, et ne vous tourmentez pas des actions des autres en déchirant votre prochain par des murmures et de faux jugements; Dieu seul est le souverain Juge de nous tous. Mais montrez que vous êtes réunis au nom du Christ en vous entretenant de sa bonté , des vertus des saints et de vos défauts (1); soyez forts, constants et persévérants dans la vertu. Que ni le démon ni la créature, par des menaces ou des flatteries , ne vous fassent tourner la tète en arrière, car la persévérance seule obtient la couronne. Que celui qui est attaché au monde s'en retranche sur-le-champ; qu'il n'hésite pas à s'en détacher, car le temps peut lui manquer; celui qui ne se détache pas reste toujours lié. Le souvenir du précieux Sang et la lumière de la Foi vous feront déta-

(1) Cette lettre montre que les disciples de sainte Catherine, qui étaient très - nombreux à Sienne , suivaient une sorte de règle que leur ^vait donnée celle qu'ils appelaient leur mère.

cher parfaitement de toutes les choses qui sont -en dehors de la volonté de Dieu ; vous lui serez fidèles , et aussi à moi misérable.

12. Croyez bien que si je ne vous écris pas, je vous aime en vérité cependant, et je m'occupe avec zèle de votre salut en présence de Dieu. Je veux que vous en soyez bien persuadés. Il est vrai que par ma faute et à cause de mes nombreuses occupations , je ne vous ai pas écrit ; mais prenez courage , et aimez- vous les uns les autres. Je veux plus que jamais vous voir écrits dans le livre de vie. Baignez -vous dans le sang de l'humble Agneau. Ne cessez pas de prier pour la sainte Église et pour notre Saint-Père , le Pape Urbain VI , qui en a maintenant grand besoin. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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