II. i
était arrivé de faire le sacrifice de son corps à son Père pour nous , et il se réjouissait ; il disait , plein d'allégresse : J'ai désiré avec désir. La pâque dont il parlait était de se donner lui-même en nourriture , et de sacrifier son corps pour obéir à son Père. Il avait mangé souvent l'autre pâque avec ses disciples , mais non pas celle-là.
2. 0 ineffable, très -douce et très -ardente charité! vous ne pensiez pas à vos peines et à votre mort honteuse ; si vous y aviez pensé , vous n'auriez pas été si joyeux et vous ne l'auriez pas appelée une pâque. Comprenez , mes enfants, que ce doux Agneau était comme l'aigle véritable ; il ne regardait pas la terre de son humanité , mais il fixait son regard sur le disque du soleil , sur le Père éternel, et il voyait en lui-même que sa volonté était que nous soyons sanctifiés en lui. Cette sanctification ne pouvait s'accomplir à cause du péché de notre premier père Adam. Il fallait qu'il y eût un moyen, un intermédiaire pour accomplir cette volonté de Dieu. Le Verbe vit que c'était lui , et il s'est uni à la nature humaine par obéissance , parce que c'était au moyen de son sang que la Volonté divine devait s'accomplir en nous ; c'était dans son sang que nous devions être sanctifiés ; et c'était cette douce pâque que l'Agneau sans tache désirait avec tant d'ardeur pour accomplir la volonté du Père en nous, et pour lui obéir entièrement.
3. 0 doux amour ! amour ineffable î vous avez uni et attaché la créature au Créateur ; vous avez fait comme on fait d'une pierre qu'on unit à une autre pierre : pour que le vent ne puisse pas les séparer, on les cimente avec la chaux vive détrempée dans l'eau. 0 Verbe
incarné ! vous avez affermi la pierre de la créature en l'attachant à son Créateur; yous l'avez unie au moyen du sang mêlé à la chaux vive de la divine Essence par votre union avec la nature humaine. Vous l'avez ainsi mise en état de résister aux vents contraires, aux attaques , aux tentations , aux peines qui tourmentent notre âme, et qui lui viennent du démon, de la créature et de la chair. Oui, je vois, ô Vérité suprême, que votre sang nous a entourés d'un rempart si fort et si solide, qu'aucun vent contraire ne peut le renverser. N'est-ce pas là un motif pour la créature , ô très-doux Amour, de n'aimer que vous seul, et de ne craindre aucune des illusions qui se présentent?
4. Aussi, mes bien-aimés Fils dans le Christ, le doux Jésus , je vous prie de ne jamais craindre , et d'espérer dans le sang de Jésus crucifié. Ne vous laissez pas vaincre par les tentations, les illusions, et la peur que vous pourriez avoir de ne pas persévérer ; ne vous effrayez pas des peines que vous croyez rencontrer dans l'obéissance et dans votre Ordre ; ne redoutez rien de ce qui pourrait vous arriver ; conservez en vous la bonne et sainte volonté, qui seule est maîtresse de ce rempart, que renverse ou conserve le libre arbitre , selon la décision toute-puissante de la volonté.
5. Je ne veux donc pas que vous craigniez ; toute crainte servile doit être bannie de votre esprit. Vous direz avec le doux , l'ardent saint Paul , en répondant aux défaillances du cœur et aux illusions du démon : Souffre aujourd'hui, mon âme, pour Jésus crucifié; je puis tout, car j'ai en moi, par le désir et l'amour, Celui qui me fortifie. Aimez, aimez, aimez, enivrezvous du sang du tendre Agneau, qui a fait de votre âme
tin rocher inébranlable , qui l'a tirée de l'esclayage du démon. Oui , Yotre àme est libre et maîtresse , et personne ne peut l'asservir, si elle ne le veut pas. C'est le privilège de toute créature raisonnable.
6. Mais je vois que la divine Providence vous a placés dans une barque pour que vous ne périssiez pas sur la mer orageuse de cette triste vie Cette barque est la vie religieuse, que dirige la vraie et sainte obéissance. Comprenez combien est grande la grâce que Dieu vous a faite , en songeant à votre faiblesse. Celui qui vit dans le siècle n'a que ses bras pour se soutenir sur les flots agités ; mais celui qui est dans la vie religieuse est soutenu par les bras des autres ; s'il est véritablement obéissant, il n'a pas à rendre compte de lui-même, il n'a qu'à obéir à son supérieur. C'est à votre obéissance que je verrai si vous suivez l'Agneau immolé pour nous. Je vous ai dit que je voulais que vous imitiez le doux et bon Jésus , qui a été obéissant jusqu'à la mort , et qui accomplit en tout la volonté de son Père. Dieu veut que vous fassiez la même chose , et que vous accomplissiez sa volonté en observant fidèlement votre règle, aimant mieux mourir que de ne pas obéir à votre supérieur. Si cependant il se présentait une circonstance (que Dieu ne le permette pas !) où le supérieur vous commanderait des choses contraires à Dieu , vous ne devez pas alors obéir, et je ne le veux pas, parce que la créature ne doit jamais obéir à ce qui est opposé au Créateur ; mais , en toute autre chose , il faut toujours obéir, sans jamais vous arrêter à votre consolation spirituelle ou temporelle.
7. Je vous dis cela parce que souvent le démon , sous des apparences de vertu et de perfection , nous fait dé-
sirer un lieu , un moment plutôt qu'un autre , en nous disant : Dans ce moment , dans ce lieu , j'ai plus de consolation, et mon jàme est plus tranquille. Mais l'obéissance ne doit pas avoir de préférence ; et je vous répète que vous devez plutôt suivre l'obéissance que la consolation. Songez que c'est là un piège caché où tombent beaucoup de serviteurs de Dieu qui , sous prétexte de le mieux servir, le servent plus mal. Vous savez bien que c'est par la seule volonté qu'on plaît ou qu'on déplaît à Dieu. Si vous, qui êtes religieux, vous avez bonne volonté , le démon ne vous tentera pas avec les choses grossières que vous avez abandonnées en quittant le siècle , mais il le fera par des motifs spirituels ; il vous dira : Il me semble que j'aurais plus de paix et d'amour de Dieu dans ce heu que dans un autre ; et, pour y arriver, vous résisterez à l'obéissance, ou, si vous obéissez, vous le ferez avec peine, et vous perdrez la paix en voulant l'avoir. Il vaut bien mieux renoncer à sa propre volonté, et ne penser à autre chose qu'à faire la volonté de Dieu, en suivant la règle et les ordres de son supérieur. Je suis persuadée que vous serez des aiglons dignes de l'Aigle véritable (1).
8. Les hommes du monde s'éloignent de la volonté de leur Créateur. Lorsque Dieu permet qu'il leur arrive quelques épreuves et quelques persécutions, ils disent : Je ne les voudrais pas, moins parce que je souffre, que parce qu'il me semble qu'elles me séparent de Dieu. Mais ils se trompent ; c'est la passion sensuelle qui les
(1) Les saints Pères disent que l'aigle éprouve ses aiglons en leur faisant contempler le soleil ; il précipite du haut des airs ceux qui ne peuvent en soutenir les rayons. (S. Ambroise, in comm. Psalm. cxvni, p. 429. — S. Augustin, tract, xvi, in Job.)
fait tomber dans les pièges du démon, et fuir la peine , qu'ils craignent plus que le péché. L'ennemi se sert de ce moyen pour tromper tous les hommes. Il faut donc vaincre notre volonté. Les séculiers obéissants observent les commandements de Dieu, et les religieux les commandements et les conseils, comme ils l'ont promis à leur profession. Ainsi donc, mes enfants, soyez obéissants jusqu'à la mort, pour acquérir les véritables et solides vertus. Pensez que vous serez aussi humbles que vous serez obéissants; car de l'obéissance vient l'humilité, et de l'humilité l'obéissance, et toutes les deux viennent de la source d'une ardente charité ; vous trouverez cette source de la charité dans le côté de Jésus crucifié , et c'est là que je veux vous voir chercher votre refuge et votre demeure. Sachez que le religieux hors de sa cellule meurt comme le poisson qui est hors de l'eau , et je vous parle de la cellule du côté de Jésus, où vous trouverez la connaissance de vous- mêmes et de sa bonté.
9. Soyez donc embrasés d'un ardent désir, courez , entrez et restez dans cette douce retraite, et ni les démons ni les créatures ne pourront vous ravir la grâce , et vous empêcher d'atteindre votre but , qui est de voir et de goûter Dieu. Je termine. Obéissez jusqu'à la mort en suivant l'Agneau, qui est la voie et la règle. Baignezvous dans le sang de Jésus crucifié ; cachez-vous dans les plaies de Jésus crucifié. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Aimez-vous, aimez-vous les uns les autres. Doux Jésus , Jésus amour.