‹ Lettres de Sainte Catherine de SienneChapitre 64 sur 78 · CXX. — AUX UELlGŒrX :^U · texte numérisé non relu

CXX. — AUX UELlGŒrX :^U

c:XX (7'0. - AUX FRÈRES NICOLAS DE GUIDA, JEAN DE ZERRI, NICOLAS-JACQUES DE VAN NUGIO, religieux Olivetains. — De rimitalioa de Jésus-Christ, et de la manière d'aimer Dieu pour sa gloire.

AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARI li]

1. Mes très chers Fils daas le Christ Jésas. moi, Catherine, la servante et l'esclave des servi Loiirs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux san:;, avec le désir de vous voir suivre l'humble Agneau sans tache, que l'Église nous montre avec une humilité et une douceur si grandes, que le cœur de toute créature devrait se rendre en dépouillant, en étouffant son orgueil. Ce petit entant est venu nous enseigner la voie et la doctrine de la Vérité; car la voie était rompue par le péché d'Adam, et personne ne pouvait arriver à la vie éternelle. Aussi Dieu le Père, poussé par le feu de sa charité, a envoyé le Verb3 , son Fils unique, qui est venu comme un char de feu, répandant les Hammos de l'amour ineffable et la miséricorde éternelle du Père, nous enseignant la doctrine de la Vérité, et nous montrant la voie de l'amour que nous devions suivre. Il a dit : a Je suis la voie, la vérité, la vie ; celui qui va par moi ne va pas par les ténèbres, mais arrive à la lumière. » Et il en est ainsi, car celui qui suit cette voie en vérité, reçoit la vie de la grâce et marche à la lumière de la sainte Foi; et avec cette lumière il arrive à l'éLernelle vision II. 9*

do Dieu. IToLi le tendre Verbe nous cnseigne-t-il cette doctrine ? De la chaire de la très sainte Croix; c'est là qu'il purifie la face de notre âme avec son précieux sang. Je dis qu'il enseigne la voie de l'amour et la doctrine de la vertu ; il nous montre comment nous devons aimer et vouloir posséder la vie. Aussi nous sommes obligés de le suivre ; et celui qui ne le suit pas par la voie de la vertu, suit nécessairement le sentier du vice.

2. Il y en a beaucoup qui veulent s'éloigner et ne pas le suivre ; ils veulent marcher sans guide, et non derrière lui, prenaat une voie nouvelle, et voulant servir Dieu et acquérir la vertu sans fatigue ; mais ils se trompent, car il est la voie. Ceux-là ne sont pas forts et persévérants ; ils faiblissent, et au moment du combat, ils jettent à terre leurs armes, les armes d'une humble et continuelle prière, d'une ardente charité, le glaive de la volonté, avec lequel on se défend, et qui a deux tranchants, la haine du vice et l'amour de la vertu; ils le prennent avec la main du libre arbitre, et le livrent à l'ennemi ; ils perdent ainsi les armes avec lesquelles ils paraient les coups des tentations, des révoltes de la chair et les persécutions des hommes ; ils donnent le glaive avec lequel ils se défendaient, et alors ils sont vaincus et terrassés; ils n'obtiennent pas la gloire, mais la honte et la confusion, parce qu'ils ne suivent pas la doctrine du Verbe, mais ils s'en éloignent, en voulant aller par une autre voie que la sienne.

3. Il faut donc lui être fidèle et l'aimer en vérité, non par crainte de la peine dont est puni celui qui n'aime pas, ni pour l'utilité et le plaisir que trouve

l'âme dans l'amour, mais seulement parce que le souverain Bien est digne d'être aimé ; nous devons l'aimer, lors même que nous n'en retirerions aucun avantage, et que nous n'aurions à craindre aucun châtiment pour ne pas le faire. Nous devons l'aimer comme il nous a aimés; il nous a aimés sans être aimé de nous, sans espérer en recevoir quelque avantage , et sans craindre de se nuire en ne nous aimant pas ; car il est notre Dieu, qui n'a pas besoin de nous ; notre bonheur ne lui est pas utile, et notre perte ne lui cause aucun dommage. Il nous aime donc par bonté, et nous devons l'aimer de la même manière. Le bien que nous ne pouvons lui faire, nous devons le faire à notre prochain; nous devons l'aimer avec charité , et ne pas laisser diminuer notre amour envers lui à cause de ses injures, ou de son ingratitude, mais nous devons être constants et persévérants dans la charité de Dieu et du prochain. C'est l'exemple que nous a donné le doux et tendre Verbe, qui ne voulait autre chose que l'honneur de son Père et notre salut. Il courut vers la mort honteuse de la Croix, et il ne se laissa pas arrêter par l'ingratitude de ceux qui méprisaient son sang, et par les peines et les opprobres qui le menaçaient. Pourquoi ? Parce qu'il nous aimait uniquement pour l'hon . neur de son Père et pour notre salut.

4. Telle est la voie qu'il nous a enseignée en nous donnant la doctrine de l'humiUté, de l'obéissance, de la patience, de la force, de la persévérance. Il n'abandonna pas le joug de l'obéissance qu'il avait reçu de son Père ; il poursuivit notre salut, malgré toutes les peines, et avec une telle patience, qu'on n'entendit

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jamais sortir de sa bouche le moindre murmure: mais il fut fort et persévérant jusqu'au moment suprême où il remit l'Épouse du genre humain entre les mains du Père éternel. Yous voyez donc bien, mes enfants, qu'il nous a montré la voie et enseigné la doctrine ; vous devez la suivre généreusement, sans craiute servile, mais avec une sainte crainte, avec une espérance et une foi vives, car Dieu ne vous donnera jamais un fardeau au-dessus de vos forces. C'est avec cette foi que vous répondrez au démon quand il effraiera votre esprit en vous disant : Ces combats et ces fatigues de la règle, ces fardeaux de l'obéissance , tu ne pourras jamais les porter; il vaudrait mieux y renoncer, et rester dans la charité commune, ou aller dans un autre Ordre qui serait plus doux et plus utile au salut de ton âme. Ne le croyez pas, mais persé- -vérez dans votre état jusqu'à la mort, avec la lumière de la Foi. Mes enfants bien-aimés, la bonté de Dieu vous a déjà séparés de la corruption du siècle, et vous êtes entrés dans la barque de la sainte religion pour traverser cette mer orageuse, conduits par les bras de l'Ordre, et non par les vôtres : le gouvernail est l'obéissance, et le mât l'arbre de la très sainte Croix. Déploj^ez la voile de son ardente charité; cette voile vous conduira au port du salut, si vous l'enflez avec le vent du saint désir, avec la haine, le mépris de vous-mêmes, avec une humble, obéissante et continuelle prière.

5. C'est avec ce bon vent et avec la persévérance, qu'on arrive au port de la vie éternelle. Mais prenez garde que le gouvernail de l'obéissance ne sorte de vos mains, car aussitôt vous seriez en danger de mort.

(XX. — AUX RELirrlEUX '301

Si vous avez dépouillé votre cœur de l'amour-propre sensitif, si vous vous êtes vcrilablement revêtus de Jésus crucifié, en l'aimant parfaitement, sans considérer la peine et le plaisir, je suis persuadée que vous arriverez au terme dans cette barque de l'Ordre. Vous embrasserez l'arbre de la très sainte Croix en suivant la doctrine et les traces de l'humble Agneau sans tache, en tuant et en détruisant la volonté propre par cette prompte obéissance que n'arrêtent aucune peine, aucun ordre quelque impossible qu'il paraisse, mais qui obéit toujours jusqu'à la mort. 0 glorieuse vertu, tu portes avec toi l'humilité, car l'homme est humble autant qu'il est obéissant, et il est obéissant autant qu'il est humble. Le signe de l'obéissance dans rinférieur est la patience; cette patience ne voudra jamais résister à la volonté de Dieu, ni à celle du supérieur : elle regarde seulement si ce qu'on lui commande est une offense contre Dieu; et alors elle ne doit pas obéir, mais dans tous les autres cas elle obéit. Cette vertu n'est pas seule quand elle est parfaite dans l'âme ; elle est accompagnée de la lumière de la Foi, fondée sur l'humilité, parce qu'autrement elle n'obéirait pas avec la force, la longue persévérance et la pierre précieuse de la patience,

G. Courez donc ainsi dans la voie de l'amour, en suivant fidèlement la voie du Verbe, le Fils unique de Dieu ; vous suivrez la doctrine de l'obéissance en courant, pour l'honneur de Dieu, pour votre salut et celui du prochain, à la mort honteuse de la Croix, par l'ardent désir que vous aurez de souffrir toutes les peines que Dieu vous accordera, que ce soit par les tentations du démon, par les infirmités du corps '

par les murmures ou les injures des créatures, et vous supporterez tout jusqu'à la mort pour l'amour de Jésus crucifié. Ne vous laissez abattre par aucun combat qui se présente, mais faites-le connaître à votre supérieur; résistez avec courage, et que votre volonté ne donne jamais son consentement. De cette manière, vous ne pécherez pas, mais vous recevrez le fruit de vos fatigues, et vous suivrez la doctrine de l'humble Agneau sans tache. Autrement, vous seriez vaincus , vous ne persévéreriez pas dans votre vocation, et le moindre choc vous renverserait par terre. Aussi je vous ai dit que je désirais vous voir suivre l'humble Agneau sans tache. C'est la seule voie que je connaisse, et celui qui en cherche une autre se trompe. Mes chers enfants, accomplissez généreusement la volonté de Dieu en vous; soyez fidèles à la promesse que vous avez faite lorsque vous avez quitté les ténèbres du monde pour entrer dans la lumière de la religion. Jerecommande Jean à vos prières ; il retourne au bercail ; humiliez-vous, à son exemple, et ne soyez pas faibles de cœur. Doux Jésus, Jésus amour.

CXXI(75). ~ A FRÈRE NICOLAS DE NANNI, roligieux Olivetain, et à DOM PIERRE-JEAN DE VIVA, religieux Chartreux de Maggiano, près Sienne (I). — Coinineut l'ùuio se forLilio coiilre les lentalions, en les découvrant à son directeur.

1 . Très cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux san.!^, av^ec le désir de vous voir constant et persévérant dans la sainte et bonne résolution que vous avez prise dans votre cœur et votre esprit de servir Dieu en vérité dans votre saint Ordre. Car, sans la persévérance, vous ne recevriez pas le fruit de vos peines; la persévérance seule est couronnée. Aussi, voyez combien cette glorieuse vertu de la persévérance est nécessaire. Puisque nous en avons si grand besoin, comment pouvons-nous l'avoir? Je vous le dirai : toute vertu tire sa vie de l'ardeur de la charité, et sans la charité il n'y a pas d'acte de vertu qui puisse mériter à l'âme le fruit de la. grâce. Il faut donc acquérir la vertu par l'ardeur de l'amour; mais il est impossible d'arriver à l'amour véritable, si le

(1) Cette lettre fut adressée à deux religieux ; seulement, celle destinée à Nicolas Nanni était plus longue. Frère Nicolas était probablement lils de Jean Nanni, converti par sainte Catherine. (Vie de sainte Catherine, 11^ p., cli. 7.) La chartreuse de Maggiano était à un mille de Sienne.

30 i LETTRES DE SAINTE CATHERINE

cœur ne se dépouille pas de l'amour-propre.L'aniOurpropre et la tendresse que l'homme a pour sa passion sensitive, ôtent la vie de la grâce et obscurcissent la lumière de l'intelligence (1); c'est un nuage placé sur la pupille de la lumière de la très sainte Foi, qui fait perdre le goût des saints désirs. La vertu, qui paraissait bonne, qu'on aimait à voir dans les autres, et qu'on s'efforçait de trouver en Jésus crucifié, ne semble plus la même à celui qui s'abandonne à l'amour-propre. Il devient faible et timide; son ombre lui fait peur, et c'est ce qui empêche l'homme de persévérer dans ce qu'il a commencé, tant que la racine de l'amour-propre vit en lui; car, n'ayant plus la lumière qu'il a perdue, comme je je l'ai dit, il marche dans les ténèbres, et ne connaît pas la vérité. Il ne connaît pas ses défauts, les grâces et les bienfaits qu'il a reçus de l'infinie bonté de Dieu. S'il avait cette connaissance, il ne serait pas faible, mais fort et persévérant, et il ne céderait pas aux pernicieuses tentations du démon, aux importunités de sa propre faiblesse, aux séductions du monde et aux difficultés de la règle; mais il surmonterait tout avec courage à la lumière de la très sainte Foi.

2. Ainsi donc, montrés cher Fils, le moj-en d'arriver à une persévérance parfaite est de dépouiller votre cœur et votre affection de tout amour de vousmême et de toute faiblesse pour votre corps ; fuyez le souvenir du monde, de votre père, de vos frères et sœurs, de vos parents; ne vous les rappelez que pour

(1) Dialogue, ch. iv, vu, xly.

dé.-ircr leur salut par de saintes prières, mais retranchez tout autre sentiment. Vous savez que notre Sauveur l'a dit : Nous devons renoncer à notre père, à notre mère, à nos sœurs, à nos frères, à nousmêmes, c'est-à-diro à notre volonté propre, si nous voulons être dignes de lui; nous ne e pouvons pas d'une autre manière. Vous avez commencé à renoncer au monde, à votre propre volonté, et vous avez pris le joug do la vraie obéissance. Pour y être fidèle, et accomplir cette résolution jusqu'à la mort, il faut chaque jour, renoncer de nouveau au monde et à toutes ses jouissances. Mais remarquez qu'on ne peut ni prendre ni laisser ce qu'on ne connaît pas. La lumière de la très sainte Foi est donc nécessaire, et il faut, à cette lumière, fixer le regard de votre intelligence sur Jésus crucifié; c'est en le contemplant que vous connaîtrez combien est odieux et coupable le péché mortel, qui se commet par la volonté et l'amour déréglé que l'homme a pour luimême, pour les créatures raisonnables, ou pour les choses créées.

3. La malice du péché mortel est si grande, qu'un seul suffit pour mériter l'enfer à l'àme qui en est souillée. Le péché déplaît tant à Dieu, que, pour punir le péché d'Adam, il a envoyé le Verbe, son Fils unique, et a voulu satisfaire sa justice sur son corps. Le poison du péché n'était pas en lui; mais, pour expier la faute de l'homme et ne pas la laisser impunie, ill'a châtiée sur le Verbe, son Fils unique. Ainsi le Christ béni a été notre justice; le juste châtiment que l'homme devait soutî'rir, il l'asoulfert; et dans son amour, pour obéir à son Père et nous

sauver, il a couru à la mort honteuse de la très sainte Croix. Nous voyons donc, en regardant le Christ, combien le péché mortel est coupable. Dès que rame comprend, à la lumière de la Foi, l'horreur que Dieu en a, elle déteste aussi le péché et la cause du péché; et, parce qu'elle voit une loi mauvaise dans son corps, un poids qui l'incline au péché, un mouvement qui combat contre l'esprit, la raison se lève avec le libre arbitre, avec une volonté sainte et bonne, avec la haine et le mépris, pour mortifier son corps et sa chair, pour tuer la volonté propre avec le glaive de l'obéissance.

4. Le religieux alors ne se révolte jamais contre la règle et son supérieur, mais il persévère et doit toujours persévérer dans l'amour de l'obéissance qu'il a choisi le premier jour; il doit y rester fidèle avec une sainte crainte jusqu'au dernier moment de sa vie, s'appliquant à une humble et continuelle prière, afin que son esprit ne soit jamais oisif. Il veut toujours l'occuper en psalmodiant, en élevant son cœur à Dieu, en s'eiforçant d'acquérir cette ardente charité qu'elle voit et qu'elle trouve dans le sang du Verbe, le Fils de Dieu, qui nous a fait un bain de ce sang pour laver nos fautes.

5. Quand l'âme voit et pense qu'elle est tant aimée de Dieu, elle ne peut s'empêcher de l'aimer; et dès qu'elle l'aime, l'esprit s'occupe de son amour. Comme il est impossible de vivre sans aimer, et que deux amours contraires ne peuvent exister ensemble, il faudra que l'âme se dépouille de l'amour coupable et se revête de l'amour de Dieu. Alors le cœur, qui ne peut oublier ce qu'il aime, chasse avec les saintes

pensées les pen.^ôos mauvaises que le dénivOQ voulait lui donner; et le démon, trouvant un cœur qu'embrase le feu de la divine charité, ne s'en approciie que comme la mouche d'un vase d'eau qui bout; mais si le démon le trouvait tiède et timide, il y entrerait avec ses pensées mauvaises et ses fantômes. Nous devons donc tacher de ne pas être trouvés tièdes et vides, mais toujours pleins de Dieu par nos saints désirs, en méditant, en nous rappelant les bienfaits que nous avons reçus de lui. Et si d'autres pensées nous viennent, parce que le démon ne dort jamais et nous poursuit toujours, nous ne devons pas nous décourager et nous troubler; mais nous devons résister et empêcher notre volonté de consentir. Car tant que la volonté ne consent pas aux pensées du démon et aux faiblesses de la chair, l'homme ne pèche pas. Il mérite au contraire par la peine qu'il souffre; et s'il ne tombe pas dans la négligence, s'il ne se laisse point aller au trouble et au découragement, s'il n'abandonne pas l'exercice de la prière, il acquiert une vraie et solide vertu, parce que c'est au milieu des combats qu'il se connaît mieux luimême, qu'il connaît sa faiblesse et la bonté de Dieu à son égard. Il voit que Dieu par sa grâce a conservé sainte et bonne sa volonté; et c'es-t par la volonté qu'on offense ou qu'on mérite. Vous voyez donc que c'est au tem}:>« des grands combats que l'âme acquiert une plus grande perfection, et donne des preuves de sa vertu.

6. Je veux aussi que vous soyez bien persuadé que Dieu ne nous impose pas plus de fardeau que nous n'en pouvons porter; il les mesure à nos forces, car

il est notre Dieu, et ne veut pas autre chose que notre sanctification. Délivrez- vous donc par la lumière de la Foi de tout amour-propre, et tâchez d'arriver à l'amour parfait. Fixez le regard de votre intelligence sur Jésus crucifié et sur l'inefifable charité qu'il nous a montrée en répandant son sang avec un si ardent amour. La lumière vous fera voir dans le doux Acerbe la gravité du péché, votre faiblesse et sa charité. Dans cette charité, vous aimerez et vous chercherez la vertu ; vous voudrez soufifrir toute sorte de peines pour pouvoir l'acquérir, et vous aimerez votre prochain. Vous devez surtout vous appliquer à aimer Dieu en vérité, et le prochain comme vous-même, à être humble et obéissant avec une vraie patience, supportant les peines, les injures, les mépris, les alïronts^les charges de l'Ordre, les obligations pénibles qui vous seront imposées par votre supérieur, et les tentations du démon; vous souffrirez tout avec une vraie persévérance jusqu'à la mort, et vous recourrez, au moment de la fatigue et du combat, à la lumière de la sainte Foi. Vous embrasserez la très sainte Croix, et vous vous y attacherez avec une ferme espérance dans le sang de Jésus crucifié. Je n'en doute pas, si vous êtes humble, l'humilité nourrira la charité dans votre âme; vous obéirez avec une vraie patience, et par la vertu de ce sang, vous triompherez de vos ennemis, du monde, de la chair» du démon, et vous retournerez victorieux dans votre ville de Jérusalem, qui est la vision de la paix. Mais sans la force et la persévérance , qui se perd par l'amour-propre, vous n'y reviendrez jamais. 7. Je vous ai dit que je désirais vous voir constant

et persévérant dans vos saintes résolutions jusqu'à la mort, et je vous conjure de le faire, mon très cher Fils, car Dieu vous a fait de grandes miséricordes. Le «glorieux saint Nicolas vous a retiré de la corruption du monde et de toutes les misères où vous étiez plongé (1). Il vous a placé dans le jardin de la vie religieuse pour combattre les vices et la propre volonté, pour acquérir les vertus, et pour accomplir la douce volonté de Dieu en vous. Combattez donc généreusement sans tourner la tète en arrière, avec le bouclier et la lumière de la Foi ; portez le joug de la sainte obéissance, et aimez mieux mourir que de ne pas lui être fidèle. Si quelquefois il vous paraît dur à porter, si quelquefois votre âme est découragée par les pensées qui se présentent à l'esprit, et lui òtent la paix qu'il désire, relevez-vous alors par une humilité sincère, vous trouvant indigne de la paix et du repos de l'esprit, digne au contraire de toutes les peines que Dieu vous envoie, vous rappelant les peines que le Fils de Dieu a souffertes pour nous, et considérant aussi les peines que vous supportiez au service du démon. Vous vous direz alors à vous-même : Pauvre nature, qui as souffert tant de peines quand tu étais dans les ténèbres du péché mortel, ne dois-tu pas en supporter bien davantage pour Jésus crucifié, maintenant que Dieu t'a donné la lumière? Souffre donc aujourd'hui, mon âme, et demain tu feras ce que Dieu te fera faire. Demain peut-être ta vie sera terminée, et tu recevras la récompense de tes fatigues par la vertu du Sang.

(1) Ce qui suit était écrit soulemen- au religieux Olivetain.

8. C'est ainsi que vous vous rendrez digne de souffrir par amour pour Jésus crucifié; la considération de vos fautes vous fera supporter les fatigues, et vous trouverez le joug du Christ doux et léger en développant dans votre âme l'ardeur de son ineffable charité. Baignez-vous dans le sang de Jésus crucifié, afin d'être constant et persévérant, et vous mettrez le comble à la joie que j'ai ressentie de votre salut, lorsque vous avez pris le saint habit et le joug de l'obéissance. Pensez combien serait grande ma douleur, si, après avoir retiré par la bonté de Dieu un fils des mains du démon, je ne le voyais pas persévérer, si vous n'étiez pas dans votre Ordre un miroir d'humilité et d'obéissance! Je vous en conjure donc, je vous le commande autant que je le sais et que je le puis, ne tournez pas la tête en arrière pour regarder la charrue; mais allez toujours devant vous sans aucune crainte servile. Je vous prie de savoir mettre un frein à votre langue; et quand des pensées ou de fortes tentations viennent troubler votre cœur sur quelque chose en particulier, ne les cachez pas, lors mêmes qu'elles vous seraient odieuses, mais faites-les connaître au Père de votre âme. Car le démon aime beaucoup que nous les cachions, et craint beaucoup que nous les révéhons, parce que l'âme en les cachant se trouble, se décourage, abandonne ses exercices spirituels, et tombe souvent dans le désespoir; le démon ne veut que nous faire tomber dans ce désespoir. Il est donc nécessaire de ne pas craindre de découvrir toutes nos infirmités au médecin de notre âme, avec l'espérance du sang de Jésus-Christ. Je ne vous en dis pas davantage.

CXXÎI. — AUX RELIGIEUX 3ll

Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CXXII (78). - AU FRÈRE JEAN BINDO, de Duccio, religieux Olivetain. — La persôvéraiice s'oblie»t en souffrant beaucoup. ■— Il faut souffrir, ou pour Dieu ou pour le démon.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mon très cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir constant et persévérant dans la vertu, afin que vous ne tourniez pas la tête en arrière pour regarder le sillon, mais que vous suiviez avec persévérance la voie de la vérité; car la persévérance, seule est couronnée, et sans la persévérance nous ne pouvons plaire et être agréables à Dieu. C'est cette vertu qui, avec l'abondance de la charité, porte le fruit de nos peines dans Tintérieur de nos âmes. Oh! combien est heureuse l'âme qui court, et qui consume, sa vie dans la vraie et sainte vertu! Dès cette vie, elle goûte les arrhes de la vie éternelle. Mais nous ne pourrons jamais arriver à cette perfection sans beaucoup souffrir, parce que cette vie ne se passe pas sans peine; et celui qui veut fuir la peine, fuit la récompense sans éviter la peine; car nous devons la supporter, dans quelque

312 LETTIIES DE SAINTE CATHERJNS

condition quo nous soyons. Il est vrai que nous la supportons avec mérite ou sans mérite, selon que notre volonté est souuiise à Dieu, i^es hommes du monde, parco que le principe de leur amour est corrompu, font des œuvres mauvaises et corrompues; ils soulïrent aussi sans aucun mérite. Combien sont^randes les fatigues et les peines qu'ils endurent au service du démon, puisque souvent, pour commettre un péché mortel, ils s'exposent à des souffrances cruelles età la mort même! Ces martyrs du démon et ces enfants des ténèbres doivent instruire les enfants de la lumière, et les faire rougir de honte et de confusion devant Dieu.

2. 0 mon Fils bien-aimé ! combien sont grandes notre ignorance et notre misère, lorsque nous pensons qu'il est dur et insupportable de souffrir pour Jésus crucifié, et pour obtenir la vie éternelle; et il ne répugne pas aux hommes du monde de tant souffrir pour le service du démon! Tout cela vient de ce que nous n'avons pas pris pour fondement la vérité et la connaissance de nous-mêmes; nous ne sommes pas appuyés sur la pierre vivante, qui est le Christ, le doux Jésus. Car celui qui ne se connaît pas ne peut connaître Dieu; et ne connaissant pas Dieu, il ne peut l'aimer. Dès qu'il ne l'aime pas, il ne l)eut avoir la charité parfaite et la haine de soi-même; et c'est cette haine qui fait supporter avec une véritable patience toutes les peines, les fatigues, les tribulations dos hommes et des démons. Car , si souvent nous sommes poursuivis par les injures, les paroles et les actions des hommes , Dieu le permet pour éprouver notre vertu; quelquefois le démon

DOLis iiUaquc })ar un grand nombre de pensées pour nous })river de la ^ràce et nous conduire à la mort. Ces combats sont vai'iés : quelquefois il nous tentera contre notre supérieur, en nous faisant paraître indiscrets les oi'dres qu'il nous donne; il nous inspire du dégoût pour lui et pour notre Ordre, afin de nous éloigner de l'obéissance; et dès que le démon est entré par la porte de la désobéissance, nous ne nous apercevons pas qu'il nous tire hors de l'Ordre en nous disant intérieurement : Puisque tes supérieurs sont si indiscrets, et que tu es jeune, tu ne peux souffrir ainsi; tu trouvei'as quelque moyen d'obtenir la permission de t'absenter, de te retirer. Et il persuade ainsi qu'on peut en conscience quitter l'Ordre.

3. Tous ces combats et toutes les autres misères, qui viennent assaillir l'a me, ne lui nuisent pas si la volonté résiste; car Dieu ne nous les donne pas pour la mort, mais pour la vie; non pour que nous soyons vaincus, mais pour (^ue nous soyons vainqueurs, et pour éprouver notre vertu. Combattons donc avec courage à la lumière de la très sainte Foi ; fixons les regards de notre intelligence sur le sang de Jésus crucifié, afin qu'il fortifie notre faiblesse, et que nous connaissions la vertu et la persévérance dans ce glorieux et précieux sang. Dans le sang de Jésus- Christ se montrent la grandeur et l'horreur du péché ; là se manifeste la justice, là se manifeste la miséricorde. Nous savons bien que si Dieu n'avait pas détesté le péché, s'il n'avait pas vu la perte de notre salut, il ne nous eût pas donné le Verbe, son Fils unique, dont il a voulu faire une enclume pour punir II. 9**

nos fautes sur son corps. C'est ainsi qu'il a fait justice du péché : le Fils non plus n'aurait pas sacrifié sa vie en versant son sang avec tant d'amour, pour nous en faire un bain, et nous purifier de la lèpre du péché. Il l'a fait par grâce et par miséricorde, et non par obligation.

4. Il est donc vrai que dans ce Sang, nous trouvons l'horreur et la gravité delà faute, la justice, l'abondauce de la miséricorde, et cette prompte obéissance, qui l'a fait courir avec humilité jusqu'à la mort honteuse de la Croix. Je dis donc que c'est le moyen d'arriver à la persévérance , de résister aux hommes et aux attaques du démon. Nous nous humilierons à la lumière de la vraie Foi , et avec la connaissance de nous-mêmes ; et avec cette connaissance nous arriverons à la haine parfaite de la sensualité. Cette haine fera justice de la faute, et donnera la vraie patience pour supporter l'injure, les coups, les mépris, les affronts, les ordres indiscrets, les difficultés de la règle et tous les autres combats, de quelque part qu'ils viennent; et de cette manière,, l'âme goûtera le fruit de la divine miséricorde qu'elle a trouvé par un mouvement d'amour, et qu'elle a vu avec l'œil de l'intelligence.

5. Ainsi, mon très cher Fils, je neveux pas que vous tombiez dans la négligence en vous privant de cette sainte connaissance, et en détachant le regard de votre intelligence de ce glorieux et précieux Sang; car si vous n'y mettez du zèle, vous tomberez dans une grande ignorance, et vous méconnaîtrez la vérité. Votre vue sera couverte d'un nuage, et vous vous tromperez en cherchant le bonheur où il n'est

j)as, en aimant les choses créées plus que leCréateur? et en vous attachant à la créature. Quelquefois l'ânie commence à aimer les créatures sous l'apparence d'un amour spirituel; et si elle n'y fait pas attention, si elle ne pratique pas les vertus, elle ne connaît pas 1 a vérité, et ne contemple pas le sang de Jésus crucifié. Alors l'amour devient tout sensuel ; et lorsque le démon l'a conduite où il voulait , c'est-à-dire lorsqu'il lui a fait rechercher les rapports avec la créature sous des apparences spirituelles, lorsqu'il lui a fait négliger le saint exercice delà prière, le désir des vertus et la connaissance de la vérité, il lui inspire aussitôt un ennui, une tristesse d'esprit et un découragement si grand , qu'elle veut secouer le joug de l'obéissance et quitter le jardin de l'Ordre, où elle goûtait dos fruits si doux et si savoureux, avant de perdre le saint désir qu'elle éprouvait, quand les difficultés et les fardeaux delà règle lui semblaient d'une douceur extrême. Vous voyez bien le mal qui peut résulter de tout ceci, et je veux que vous vous appliquiez de toutes vos forces et de tout votre cœur à éviter tout ce qui pourrait vous arriver de semblable. Que votre esprit ne tombe pas dans la confusion , mais contemplez ce Sang , et concevez une grande et douce espérance; prenez tous les moyens' d'éloigner toutes les choses qui mettent obstacle à la vérité. Vous recevrez alors des grâces extraordinaires de Dieu, et vous commencerez à goûter le fruit de vos peines en recevant l'abondance de la charité dans votre âme.

6. Réfugiez-vous donc, mon cher Fils, dans la cellule de la connaissance de vous-même; embrassez le bois de la très sainte Croix, baignez- vous dans le

sang de Diumble Agneau san? tache, et fuyez toutes les conversations qui pourraient nuire à votre salut. Ne vous arrêtez pas à dire : Que pensera-t-on, si je quitte ces personnes? Je leur déplairai, et elles y trouveront du mal. N'oubliez pas que nous sommes faits pour plaire au Créateur, et non aux créatures. Vous savez bien que devant le Juge suprème, personne ne répondra pour vous au moment de la mort; il n'y aura que la vertu qui élèvera la voix avec la miséricorde. Combien la vertu est nécessaire! San> la vertu, nous ne pouvons vivre de la vie de la grâce. Aussi je vous disais que je désire vous voir constant et persé^ vérantdans la vertu jusqu'à la mort; ne tournez donc pas la tète en arrière, pour quelque cause que ce soit. J'espère de la bonté de Dieu que vous ferez ce que doit faire un bon fils; vous ferez ce que vous êtes obligé de faire, et vous accomplirez mon désir. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CXXIII (77). — AUX FRERES PHILIPPE DE VAN- NUGGIO,ET NICOLAS DE PIERRE, de Florence, religieux Olivetains. Lettre dictée pendant une extase. — De la vérital)le obéissance, et de la lumière nécessaire pour l'oblenir. —Des malheurs de la désobéissance.

AU NOM DE JESrS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mes très chers Fils dans le Ciirist, le doux Jésus, moi. Catlicrine la servante et l'esclav^e des

CXXIir. — AUX IlEMGŒuX ôi i

serviteurs de Jésus-Clirist crucifié, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir affermis dans la vraie et parfaite patience; car, sans la patience, vous ne serez pas agréables à Dieu, et vous Déporterez pas le joug de la sainte obéissance, mais vous résisterez avec impatience à votre supérieur et à votre Ordre. La patience ne peut exister que dans celui qui est dans la parfaite charité; celui qui aime ne ressent pas la peine qu'on trouve à supporter les obligations de la règle, et les commandements pénibles et quelquefois indiscrets. Mais , parce que l'amour fait disparaître la peine et supporter tout avec patience, le religieux devient humble et obéissant; s'il est humble, l'orgueil ne lui fera jamais lever la tête contre son supérieur, et il sera aussi humble qu'il sera obéissant, et aussi obéissant qu'il sera humble. Oh! combien est douce, mes Fils bien aimés, celte douce vertu de la prompte obéissance! Cette obéissance ôte toute fatigue parce qu'elle est fondée &ur la charité, et la charité n'est jamais sans la patience et sans l'humilité; car l'humilité est la nourrice et la gouvernante de la charité. Mais voyons un peu les fruits de cette vertu de l'obéissance, si ce sont des fruits de vie, et voyons ceux que donne la désobéissance.

2. Toute créature raisonnable, mes très chers fils, doit ótre obéissante aux commandements de Dieu. Celte obéissance préserve du péché mortel et reçoit la vie de la grâce. Il n'y a pas d'autre moyen d'éviler la faute et de ne pas commettre l'offense. Dans 'obéissance on évite la faute parce qu'on observe les commandements de la loi ; et dans la désobéissance I. 9*.w

on commet l'offense parce qu'on ne fait pas ce qui est commandé, et qu'on fait ce qui est défendu; de là vient la mort. L'âme choisit ce que le Christ a fui, et elle fuit ce qu'il a choisi. Le Christ a fui les délices et les honneurs du monde, et l'âme les recherche, se livrant ainsi aux mains des démons pour satisfaire ses désirs déréglés, et fuyant ce que le Fils de Dieu a embrassé, c'est-à-dire les mépris, les coups, les outrages, qu'il a supportés avec patience jusqu'à la mort honteuse de la Gi'oix, et cela si humblement, qu'on n'a pas entendu sortir un seul murmure de sa bouche; il a souffert jusqu'à la mort pour obéir à son Père et nous sauver. Celui qui est obéissant suit les traces de ce doux et tendre Verbe; il cherche l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Vous voyez donc bien que toute créature raisonnable, si elle veut la vie de la grâce , doit passer sous le joug de l'obéissance; mais remarquez que c'est là une obéissance générale qui oblige tous les hommes.

3. Il y a une obéissance particulière pour ceux qui, après avoir observé les commandements, veulent suivre les conseils et marcher réellement dans la voie de la perfection : ce sont ceux qui entrent dans le jardin de la vie religieuse. Il sera facile d'obéir à la règle et à son supérieur, pour celui qui a observé l'obéissance générale, et qui va de l'obéissance générale à l'obéissance particulière. S'il y va avec une volonté morte, comme il le doit, il est heureux; il goûte la douceur dans l'amertume, et la paix au moment de la guerre ; il traverse sans crainte les orages de la mer, parce que le souffle de l'obéissance est si fort, qu'il conduit l'âme dans la barque de l'Or-

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dre, et aucun vent contraire qui s'élève ne peut l'arrêter. Ce ne sera pas le vent de l'orgueil, car il est humble; autrement, il ne serait pas obéissant ; ce ne sera pas l'impatience, car il aime, et par amour il se soumet à l'Ordre et à son supérieur, et non seulement à son supérieur, mais à toute créature, pour Dieu. La patience est la moelle de la charité. Il ne peut être ébranlé ni par le vent de l'infidélité ni par celui de l'injustice, car il accomplit fidèlement son devoir; il se hait lui-même et déteste sa sensualité, qui se révolte contre l'obéissance lorsqu'elle n'est pas soumise au frein de la raison; il rend gloire à Dieu et à son nom ; il est plein de bienveillance pour son prochain, dont il supporte les défauts. Alors, avec cette foi vive qui produit toujours les œuvres, il espère, jusqu'au dernier moment de sa vie, arriver enfin à la vie éternelle, comme le lui a promis son supérieur lors de sa profession, car il lui a promis de lui donner la vie éternelle s'il observe véritablement ces trois grands vœux, l'obéissance, la continence et la pauvreté volontaire ; et celui qui est vraiment obéissant les observe. Sa barque va si directement au port de la vie éternelle avec le vent de l'obéissance, qu'elle ne touche jamais à aucun écueil.

4. Beaucoup d'écueils se trouvent dans la mer orageuse de cette vie, et nous nous y brisons si nous n'avons pas le bon vent de l'obéissance. Combien est terrible l'écueil des tentations du démon, qui ne dort jamais, assiégeant toujours l'âme d'une foule de pensées mauvaises, surtout quand l'ame veut profiter du vent de l'obéissance, et se préserver par une humble prière, qui est le moyen de nourrir les vertus. La ma-

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lice du démon n'a d'autre but que de nous dégoùlor de la prière et de !a sainte obéissance, pour nous fair* croire à Timpossibilité de persévérer dans ce que nous avons commencé, et de supporter davantage les obligations de rOrdre. 11 nous fait prendre une paille pour une poutre, et une parole prononcée au moment de l'épreuve pour un coup de poignard. Il lui dit : Que fais-tu au milieu de tant de peines? Il vaudrait mieux suivre une autre route. Mais c'est là un piège grossier pour celui qui a un peu d'intelligence; car l'homme voit bien qu'il est meilleur pour son âme de persévérer avec constance dans le chemin de la vertu, où il est engagé. Alors le démon lui présente une tentation plus spécieuse, sous l'apparence de la haine qu'il a de ses défauts, et du désir qu'il éprouve de servir son Créateur parfaitement ; il lui dit intérieurement : Misérable, tu devrais faire toutes tes œuvres et tes prières avec une grande pureté d'esprit et une grande simplicité de cœur, sans penser à des choses étrangères, et tu fais tout le contraire; tu ne fais donc pas ce que tu devrais faire; tu ne peux plaire à Dieu; il vaudrait mieux ne pas continuer. Mes chers enfants, c'est là un piège caché; il nous montre d'abord la vérité et nous la fait connaître, puis il nous attaque av^ec le mensonge, qui engendre le poison du trouble. Le trouble fait négliger les saints exercices, et quand on les abandonne, on est pi'ès de tomber dans toutes sortes de misères, et enfin dans le désespoir. Tous les artifices du démon ont pour but de conduire l'àmeoù elle n'aurait pas consenti d'aller avant d'avoir ces pensées. Quel est celui qui évite et ne touche pas cet écueil? le seul obéissant, parce

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qu'il est liumhle, et que l'humble évite et brise tous les fìlels du démon.

5. Vous voyez bien que l'obéissant n'a pas besoin de craindre, d'une crainte servile, les tentations et les attaques du démon. Que sa volonté soit ferme et ne faiblisse jamais; qu'elle soit trempée dans le sang de Jésus crucifié, et enchaînée avec la lumière de la véritable obéissance, par l'amour et par le respect du Verbe, le Fils unique de Dieu. On trouve encore recueil de la chair faible et misérable, qui veut combattre contre l'esprit ; elle est revêtue de l'amour sensuel, qui entraîne au péché, parce que la chair se révolte toujours et cause souvent la corruption. Mais il n'y a péché que quand la volonté, liée par l'amour-propre sensuel, cède aux faiblesses de la chair, et se plaît dans la corruption. Si la volonté est morte à l'amour sensuel et à son propre plaisir, si elle est liée par l'obéissance, comme nous l'avons dit, toutes les révoltes ne peuvent lui nuire et arrêter sa barque. Elles augmentent, au contraire, la force du vent, et la font arriver au but plus prompteraent, parce que Fame qui se sent attaquée, secoue le sommeil de la négligence parla haine et la connaissance de soi-même et par la véritable humilité. S'il n'en était pas ainsi, elle s'endormirait dans la négligence, l'ignorance et la présomption. La présomption nourrirait l'orgueil; elle compterait sur elle-même en quelque chose, tandis que les combats la rendent humble. Si donc la vertu de l'humilité augmente, la vertu de l'obéissance augmentera aussi : vous voyez bien qu'on avance avec plus de rapidité.

G. Il y a encore l'écueilda monde, qui nous trompe

en s'ofïrant à nous tout paré de plaisirs, de richesses et d'honneurs. Il n'y a pourtant en lui que chagrins continuels. Il n'a aucune puissance, aucune durée, et tout son bien-être, toutes ses jouissances disparaissent bientôt. Il ressemble à la beauté des fleurs : quand on les cueille dans les champs, elles réjouissent la vue et l'odorat ; mais, dès qu'elles sont cueillies, leur beauté disparaît avec leur parfum, et il n'en reste rien. La beauté et les honneurs du monde séduisent comme les fleurs ; mais, dès que l'âme les prend avec un amour déréglé, elle les trouve vides, sans beauté, sans parfum. Le parfum des choses terrestres vient de la sainte pensée de Dieu, d'où elles sortent ; mais il se perd pour celui qui les cueille et les possède avec un amour déréglé ; ce n'est pas leur faute, ni celle du Créateur, qui les a données, mais c'est la faute de celui qui les a prises, et qui ne les a pas laissées où elles devaient être, c'est-à-dire qui ne les a pas aimées pour la gloire et l'honneur du nom de Dieu.

7. Qui évite cet écueil? l'obéissant, qui observe le vœu de la pauvreté volontaire (1). Vous voyez donc bien que vous n'avez à craindre aucun écueil, si vous avez pour vous conduire le bon vent de la véritable obéissance. L'obéissant est heureux parce qu'il ne compte pas, pour arriver au port, sur ses propres forces, mais sur celles de l'Ordre. Il ne ressent aucune peine sensible, parce que la volonté propre qui les cause est morte en lui ; les peines ne sont pénibles qu'autant que la volonté les trouve pénibles ; mais pour l'obéissant, qui n'a pas de volonté, les peines sont

(1). Dialogue, ch. cliv, et suivants.

UQ plaisir, les gémissements une nourriture, les larmes un breuvage ; il se lïiet sur le sein de la divine charité, et savoure le lalV des douceurs célestes par le moyen de Jésus crucifll^y dont il suit fidèlement les traces et la doctrine.

8. 0 obéissance ! toujours unie à la paix et à l'obéissance du Verbo, tu es une reine couronnée de puissance, tu tiens le sceptre de la persévérance, tu portes sur ton sein les fleurs des vraies et solides vertus; tu fais goûter les biens éternels à l'homme mortel, tu en fais un ange ; oui, l'homme devient l'ange de la terre ; tu mets la paix et l'union au milieu des discordes. Celui qui te possèdes se soumet au plus petit ; et, plus il se soumet, plus il est maître, car plus il triomphe de la sensualité ; il en éteint le feu avec la divine charité, parce qu'il obéit par amour; il se fait de sa cellule un ciel ; il ne sort jamais de la cellule de la connaissance de lui-même, et il se nourrit, sur la table de la Croix avec l'obéissant Agneau, de l'honneur de Dieu et du salut des âmes. Obéissance ! tu ne fais aucun jugement sur les créatures, et surtout sur ton supérieur, parce que tu rapportes tout à la douce volonté de Dieu, jugeant que Dieu ne veut autre chose que ta sanctification ; tout ce qu'il donne ou permet est dans ce but. Tu as coriipassion du prochain, sans le juger et sans murmurer contre lui ; tu ne veux pas discuter la volonté de celui qui te commande, mais tu obéis avec simplicité de cœur et prudence, en tout ce qui n'est pas péché; et rien ne peut t'arrèter. Il est donc bien vrai que l'obéissance- goûte la douceur dans l'amertunae, et la vie de la grâce au milieu de la mort. 0 mes enfants bien-aimés ! qui ne

se passionnerait pas pour les fruits si suaves et si doux que Tàme trouve dans la vertu de Tobéissance? Savez-vous qui les recueille? Celui dont l'œil de l'intelligence et la pupille <ie la très sainte Foi contemplent la vérité : il connaît dans cette vérité la bonté de Dieu à son égard, et dans cette bonté se trouve Texcellence de cette douce et royale vertu.

S). Qnel est celui qui ne la voit pas? Celui qui n'a pas la lumière et ne la connaît pas ; ne la connaissant pas, il ne l'aime pas ; et ne l'aimant pas, il n'est pas revêtu, mais il est dépouillé de l'obéissance ; il est couvert de la désobéissance, qui donne un fruit de mort : c'est un vent contraire qui brise la barque, en la jetant contre des écueils signalés. Ainsi l'âme privée de la grâce se perd au milieu des flots et des malheurs où l'entraîne le péché mortel ; elle devient insupportable à elle-même, parce qu'elle n'a plus la charité fraternelle ; elle oublie le vœu qu'elle a fait, et ne l'observe pas. En manquant à J obéissance, elle manque à la continence. Il est impossible à celui qui n'obéit pas d'être chaste, et, s'il Test de corps, il ne le sera pas desprit. Il n'observe pas le vœu de pauvreté volontaire, parce que l'amour-propre lui fait désirer les plaisirs du monde, et il s'ennuie de la prière et de la cellule, parce qu'il se plaît à la conversation des hommes : quelle misère ne lui cause-t-elle pas! Il perd son temps, il tourne la tête en arrière pour regarder la charrue, et il ne persévère pas ; il devient faible, et la moindre chose le renverse : il se prive de toute vertu, et il discute toujours avec orgueil les intentions des autres, et surtout celles de son supérieur.

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