‹ Lettres de V. VoitureChapitre 100 sur 101 · LETTRE LXXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXVI

Mademoiselle, j'ay tant fait par mes journées que je suis arrivé en un païs où Ton ne parle point de guerre, d'Espagnols, ni d'Allemans, d'édits, de subsides, ni d'emprunts sur le peuple, et où l'on ne s'entretient que d'amour, de balets et de comédies. Cela vous fera imaginer qu'il faut que je sois allé bien loin. Vous croirez que je suis au delà de Popocampesche, ou que la fortune m'a conduit en l'isle invisible d'Alcidiane. Cependant le lieu où cela se trouve n'est pas tout à fait si éloigné de vous : c'est une ville assise sur les bords de Loire, à l'endroit où le Cher se décharge dans cette rivière. Les habitans y parlent françois-tourangeau, et sont à peu près de la stature et du teint des hommes de France. Mais, pour vous parler sérieusement, je vous asseure, Mademoiselle, que, depuis la ruine des Mores de Grenade, il ne s'est point fait de galanteries ni de magnificences pareilles à celles qui se voyent icy; et Tours, que l'on appelloit le jardin de la France, se doit à cette heure nommer le paradis de la terre. Il ne se passe

point de jour qu'il n'y ait bals, musiques et festins. Toutes sortes de délices y abondent. Les citrons doux y viennent de tous costez, et les poires de bon-chrestien n'en sont point parties. Les chemins, depuis Paris jusques icy, sont tous couverts de violons, de musiciens et de baladins, de toiles d'argent, de broderies et de machines, qui viennent en foule se rendre en cette ville. Hier, sur les sept heures du soir, il y arriva aux flambeaux six chariots chargez d'amours, de ris, d'attraits, de charmes et d'agrémens, qui s'estoient joints de tous les costez de la terre pour se trouver en cette assemblée. On dit mesmes qu'il en est venu du fonds de laNorvegue. Imaginez-vous, par le temps qu'il a fait. De sorte qu'il y a icy beaucoup de gens qui croyent qu'il n'en est resté pas un seul en tout le monde, et qu'ils sont tous en ce lieu. Je croy pourtant, Mademoiselle, que ceux que vous avez accoustumé devoir vous sont demeurez : car, dans un si grand nombre qu'il y a icy, je n'en ay reconnu pas un des vostres, et je n'en ay point veu de cette manière. Cette arrivée a fait de merveilleux effets par toute la ville. L'air s'en est rendu plus serein et plus doux. Tous les hommes sont devenus amoureux; toutes les femmes sont devenues belles, et madame la présidente, que vous vistes à Richelieu, est à cette heure une des plus jolies femmes de France. Mais, Mademoiselle, ce qui est bien estrange, et que vous aurez peutestre peine à croire, c'est qu'au milieu de tant de délices je m'ennuye tout du long du jour, et que,

depuis le matin jusques au soir, je ne say que dire ni que faire : de tant d'amours, il ne m'en est écheu pas un , et de tant de belles, il n'y en a une seule que je prétende. De sorte que, tandis que les galans sont icy ravis de leur fortune, et font des vœux pour y demeurer éternellement, je souhaitte dans mon cœur d'estre auprès de vostre feu, avec mademoiselle d'Inton, et de vous voir, au moins au travers des vitres, avec madame vostre mère. Je ne sçay pas si ce sont les deux grains qu'elle me donna en partant qui font cet effet, ou si c'est quelque autre chose, mais je n'ay de ma vie souhaitte avec tant de passion d'avoir l'honneur de vous voir toutes deux, et il me semble qu'il n'y a point de bien au monde qui puisse estre agréable sans celuy-là. Je vous supplie tres-humblement, Mademoiselle, de me le souhaitter, et de croire qu'entre tous ceux qui le défirent, il n'y a personne qui soit tant que moy vostre, etc.

A Tours, le 8 janvier 1 638.

A la mesme.

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