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QUINZIÈME LETTRE

ROME, 16 décembre 1888.

J'ai déjà dit en commençant la publication de ces lettres qui ne sont qu'un récit succinct de mon voyage, que je n'avais pas l'intention de poser en critique d'art et que je ne prétendais pas dire des choses neuves aux personnes qui ont déjà visité l'Italie. Loin de moi, aussi, l’idée de faire de la politique et la prétention de juger des évènements que je ne vois qu'en passant, en amateur. Toutes ces lettres sont écrites à la hâte, dans des chambres d'hôtel, à la lumière d’une ou deux : malheureuses bougies —le gaz étant complètement inconnu en Europe même dans les meilleurs hôtels de Paris—et généralement lorsque je suis harassé de fatigue après avoir passé la journée à visiter les monuments et les

musées. C’est donc une compilation plus ou moins indigeste, écrit dans un style plus ou moins décousu, mais les lecteurs de Za Patrie feront la part de la bonne volonté dans tout cela. Je tiens à redire ces choses avant de parler de Rome et de Florence qui sont sans contredit les deux centres les plus importants du monde au point de vue des écoles classiques de peinture et de sculpture ‘talienne.

Florence est une ville de 169,000 habitants, situé sur les deux rives de l’Arno, au pied des versants des Apennins. Ancienne capitale de la Toscane, puis du royaume d'Italie, de 1864 à 1870, Florence a pris un grand développement, de nouveaux quartiers ont été construits et l'emplacement de ses anciennes fortifications forme aujourd’hui une magnifique ceinture de larges boulevards.

Aucune ville de l'Italie n'a joué, dans le grand mouvement de la renaissance de l’art italien, un rôle aussi considérable et ces souvenirs glorieux, non moins que la beauté de son site et de ces édifices, l'ont fait nommer Florence “la Belle” Le véritable centre de Florence est la place de la Signoria, l’ancien forum de la République. C’est là que se trou-

vent le Palais-Vieux (1298), aujourd’hui le Municipe, qui fut la résidence des Médicis et le siège du parlement italien jusqu'au moment du transfert de la capitale à Rome, et qui contient ces immenses appartements qui ont nom grande Salle des mille, Salles des deux cents ; le lion Marzocco; la statue équestre de Cosme Ier, par Jean de Bologne; la célèbre Loggia de Lanzi, ancien corps de garde des lansquenets qui renferme le fameux Persée de Benvenuto Cellini; l'enlèvement de la Sabine, par Jean de Bologne, etc.

Entre la place della Signoria et l’Arno, s’élève le Palais des Uffzi (des Offices) qui contient une des premières collections artistiques du monde. Quelques-unes des œuvres les plus remarquables de cette merveilleuse galerie sont réunies dans une petite salle connue sous le nom de “ Tribune” : la Venus de Wédecis,V Apollon, attribué à Praxitèle ; le Lémouleur, les Lutteurs, le Faune dansant, en partie de Michel-Ange, chefs-d'œuvre de la sculpture ; la Vzerge au Chardonneret, la Fornarina,

de Raphaël; la Vénus, du Titien, etc.

Après avoir traversé l’Arno, sur le Ponte Vecchio, on arrive au Palais Pitti, qui reriferme une galerie de tableaux, non moins

célèbre que celle des Offices. Citons parmi tant de chefs-d'œuvre : la Verve à la chaïse, la Vision d'Ezéchiel, la Madone du Grand Dur, le portrait de Ÿues 77, de Raphaël, la Sainte Agathe, de Sebastien del Piombo ; le Concert, de Giorgionne; S#e. Madeleine, du Titien. Le beau jardin Boboli est situé derrière le palais Pitti.

Au nord de la place della Sigñoria se trouve la place du Dôme, où s'élèvent trois des plus beaux monuments de Florence : la Cathédrale Santa-Maria del Fiore, dans le style gothique italien (1294-1474), dont la belle coupole, élevée par Brunelleschi a servi de modèle à Michel-Ange pour celle de St. Pierre de Rome; le Campanile, dans le même style, merveilleuse création de Giotto ; le Baptistère, dont la coupole a été imitée par Brunelleschi pour celle de la Cathédrale. On en admire principalement les trois portes de bronze dont deux ont été modelées par Ghiberti; Michel- Ange disait de celle de l’est, la plus belle, qu'elle ‘“ méritait d’être la porte du Paradis.”

Parmi les édifices religieux les plus remarquables de Florence, on cite Santa Maria Novella (1279-1537) qui possède la Madone de Cimague ; des fresques de Ghirlandajo, d’'An-

drea Orcagna; le crucifix en bois de Brunelleschi; une fontaine de Luca della Robbia.

Le cloître, attenant à l'église, renferme la chapelle des Espagnols décorée de fresques célèbres. D’autres églises remarquables sont San Lorenzo qui communiquait autrefois avec la “nouvelle Sacristie,’ où se trouvent les tombeaux des Médicis, chefs-d'œuvre de Michel-Ange, avec statues du Your et de la Nuët, de l'Aurore et du Crépuscule, du Penseur ;—l'Annunziata, avec fresques d’Andrea del Sarto ;—Santa Croce, sur une place que décore une statue colossale du Dante, et qui a des chapelles décorées de peintures qui passent pour les chefs-d'œuvre de Giotto, ainsi qu'un cloître remarquable ;—l’église des Carmes (il Carmine), dont la chapelle Brancacoi renferme les fameuses fresques de Masaccio et de Filippino Lippi. Sur la place San Marco se trouvait l’église San Marco et son magnifique cioître, aujourd'hui transformé en musée, possédant des fresques célèbres de Fra Angelico ; l'Académie des Beaux-Arts, qui renferme une belle collection de tableaux, et une statue de David par Michel-Ange.

Les musées égyptien et étrusque occupent le bâtiment du couvent supprimé de San

Francésco; c’est dans l'ancien réféctoire que fut découverte, en 1845, l'admirable fresque représentant la Cèxe, attribuée à Raphaël. Le Bargello, ancien palais du Podestat, renferme le Musée national qui possède une remarquable collection de bronzes et de marbres de la Renaissance, parmi lesquels le 77iomphe de Bacchus, \Adonis mourant, de Michel-Ange; le Mercure de Jean de Bologne, etc.; une chapelle décorée de fresques de Giotto ; un portrait du Dante, attribué longtemps au même artiste, etc. Les bibliothèques publiques renferment toutes des trésors précieux ; la plus célèbre est la bibliothèque Laurenziana qui occupe le cloître de l'église St. Laurent. Florence renferme un grand nombre de beaux palais particuliers : les plus remarquables sont les palais Strozzi, Corsini, Riccardi, Strozzi Ridolf. Entre la rive droite de l'Arno et le chemin de fer, est située la belle promenade des Cascine. Les plus belles excursions à faire dans les environs de Florence sont celles du Poggio Imperiale, de la Chartreuse d'Ema, de Monte Oliveto, de Fiesole, de Vallombreuse et des Camaldules.

Nous sommes à Rome depuis hier matin, installés à l'hôtel Continental, vi Cavour.

156 LETTRES DE YOYAGE

Nous restérons ici au moins huit jours pour reprendre haleine et nous continuerons notre voyage vers Naples et la Sicile, à la recherche de ce soleil méridional que nous n'avons encore rencontré qu'à Nice et à Monaco. Car bien qu'il ne fasse pas ici très froid, les installations sont telles que l’on en souffre réellement plus qu'au Canada.

Que ce soit là une fiche de consolation pour ceux qui pourraient avoir le désir de voyager sur les eaux bleues de la Méditerranée.

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