‹ Lettres de voyage [microforme]Chapitre 30 sur 51 · LETTRES · texte numérisé non relu

LETTRES

jolies femmes à Tunis—et il doit y en avoir —on n'en rencontre guère dans les rues et on doit les tenir soigneusement cachées dans les harems.

Si les Tunisiens sont religieux sans être fanatiques, s'ils sont doux et bienveillants, en revanche on me dit qu'ils ont pour la plupart des mœurs assez corrompues. La loi musulmane les autorise à avoir quatre femmes. Mais, à l'exception des riches négociants, la plupart n'usent plus de cette permission. Quand aux sérails, la traite des esclaves a été abolie et il n’en existe plus.

Maintenant, quant à la description de Tunis, j'en trouve une fort curieuse qui date de 350 ans et que j'emprunte au curieux travail de Léon l’Africain qui a été traduit en vieux français par Jean Temporal (Lyon, 1536.) Ce tableau si ancien qu'il soit, est encore de la plus grande vérité et je le cite aussi à titre de curiosité littéraire :

‘ Thunes est appelée des Latins Z#netum et Tunis par les Arabes. Elle est pour le présent une des singulières et magnifiques cités d'Afrique, Des bourgs à l’entour d’elle, l’un est hors de la porte Beb Sunaica (Babes-Soiuka), qui contient environ troys cents feus. Un

autre hors de la porte nommé Beb-el-Manera (Bab-eddjezira), qui en fait mille, et tous ces deux remplis d'une

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infinité d'artisans : comme apoticaires, pescheurs et autres. En ce dernier, il y a une rue séparée quas' comme si c'était un autre bourg, et là font résidence les chrétiens de Thunes, desquels le Seigneur se sert pour ses gardes, étans encore, qu'ils vaquent à autres offices : esquels les Mores ne se daigneroyent employer. Il s’est fait encore un autre bourg qui est hors de la porte appelée Bab-el-Bahar, qui signifie la porte de la mariñe ; laquelle est prochaine du lac de la Golette environ demy mile, et là vont loger les marchands chrétiens étrangers, comme les Genevoys, Veniciens et ceux de Cataloigne ; lesquels ont tous leurs boutiques, magazins et hoteleries séparées d'avec celles des Mores ; mais les maisons sont petites de sorte que, comprenant la cité et les faubourgs, le tout peut contenir dix mille feus. La cité est fort belle et bien gouvernée: et avec ce qu’elle est fort peuplée, et habitée de gens qui sont à peu près tous artisans, et principalement tissiers de toiles, lesquelles se vendent par toute l'Afrique ; pour ce qu’il s’en fait une infinité, et bonnes en perfection. Outre ce qu'il y a un grand nombre de boutiques de marchands, estimés les plus riches de Thunes, avec un grand nombre d’autres artisans, comme ceux que vendent les parfumeurs, veloutiers, couturiers, selliers, peletiers, fruitiers, ceux qui vendent le lait, les autres qui font fritures en huile, et bouchers. Il y a encore plusieurs autres métiers, si je voulay décrire particulièrement, ce seroit une chose non moins utile que superflue. Le peuple est fort courtoys et amyable et les prêtres, docteurs, marchands, artisans, ensemble to' s ceux qui sont commis à quelque espèce, se tiennen. .….agnifiquement en ordre portans des turbans en tête.

Il ne se trouve dans la cité aucun moulin assis sur l'eau, mais on les fait tourner par des bêtes. Il n'y a fleuve, fontaine, n’y aucun puys d’eau vive, mais en défaut de ce, les habitants ont plusieurs citernes, dans lesquelles s'écoule et demeure l’eau de la pluye ; vray est qu'il se trouve plusieurs bons puys, mais ils sont reservés pour le Roy et sa cour. Là se voit un beau temple fort spacieux, selon le revenu duquel on y institue une grande quantité de prêtres, et s’en trouve d’autres par les bourgs de la cité, mais de moindre grandeur. Outre ce, il y a plusieurs collèges et monastères de religieux, lesquels ont bon moyen de s’entretenir honnêtement de grandes aumônes du peuple. La plus grande partie des bâtiments est de pierre de taille d’asses belle montre. Il y a forces étuves. Hors là cité il y a plusieurs possessions produisant de beaux fruits. Quant aux jardins, ils sont quasi en infinité remplis d’orangers, citrons, roses, fleurs gentilles et souëves, mêmement en un lieu appelé Bardo, ià où sont les jardins et maisons de plaisance du Roy...”

D'un autre côté, M. Victor Guérin a fait de Tunis une description plus moderne, dans laquelle il dit :

“ Si Tunis offre de loin l'aspect d’une belle et magnifique cité, on est vite désenchanté, quand on en approche et surtout quand on y pénètre; c’est la déception que causent généralement les villes de l'Orient dont la disposition est admirable et le coup d’œil d'ensemble si frappant, et qui, parcourues dans leur intérieur, détruisent elles-mêmes le charme qu’elles avaient produit... Tunis forme intérieurement, un réseau confus et irrégulier de rues et de ruelles mal percées, mal bâties, encore plus

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mal entretenues...... Deux ou trois artères la sillonnent néanmoins dans une grande partie de son étendue et sont comme autant de points de ‘repère pour l'étranger qui s’aventure sans guide dans ce dédale presque inextricable... Le quartier habité par les Juifs et dans lequel pullule une population pressée et misérable ou affectant les dehors de la misère est le plus immonde de tous.”

D'importantes améliorations ont été faites depuis l’arrivée des Français à Tunis. Des patrouilles bien organisées parcourent la ville en tous sens et la lune qui autrefois éclairait seule les rues tortueuses, lorsqu'elle se montrait, a aujourd’hui pour auxiliaires des reverbères au gaz qui permettent à l'étranger attardé de retrouver facilement son chemin.

Les Souks 51 bazars constituent la principale curiosité de Tunis et méritent une description à part. Ce sont de véritables labyrinthes qui sont protégés contre les rayons du soleil soit par des voûtes percées d'étroites ouvertures, soit par des planchers ; les boutiques, très étroites, et généralement élevées audessus du sol ne reçoivent de jour que par l'ouverture de la porte; ces boutiques servent à la fois d'atelier et de magasin. Le client s'assied devant la boutique dans un espace qui lui est ménagé sur des bancs disposés à cet effet. Citons en première ligne le fameux

souk des Parfumeurs ou souk Æ7/-Atiarin situé dans le bas de la rue des Parfums.

C'est dans ce souk que des marchands arabes, fort bien mis et la plupart, paraît-il, fort riches, vendent dans des boutiques microscopiques—äu fond desquelles ils sont nonchalamment étendus ou plutôt couchés—les essences de rose, de géranium, etc. les pastilles parfumées, les savons, le henné, etc. L'ensemble de toutes ces odeurs, très agréable aux indigènes, qui en font d'ailleurs une grande consommation, impressionne violemment le passant qui n'est pas habitué comme eux aux odeurs fortes des parfums d'Orient.

La partie supérieure de la rue des Parfums est occupée par le souk juif des Zailleurs.

C'est dans ce souk et dans la rue transversale qui se trouve à l'extrémité de la rue des Parfums qu'ont lieu tous les jours de 9 heures à midi les criées arabes, fort curieuses. Cette partie des souks présente le matin (sauf le samedi) une animation extraordinaire. C’est un va-et-vient continuel d’Arabes, d'Israélites qui se poussent, se heurtent, cherchant à se frayer un passage à travers une double haie de curieux, Au milieu de toute cette cohue, augmentant la confusion générale, montent

et descendent sans cesse une quantité de crieurs portant sur leur tête des étoffes, des ceintures, des vêtements, agitant au bout de leurs bras des montres, des armes dont ils crient les prix.

Non loin de là, dans un autre souk, sont criés les vêtements d'occasir* pour femmes.

On remarque les pantalons Lu serouals, et les vestes en velours de couleur tendre, garnies de fil d'or ou d'argent.

Le Souk du Bey, qu'on trouve en continuant la partie de la rue transversale où sont les deux criées de meubles, est certainement le plus beau des souks; il est droit, large et bien éclairé ; les boutiques deviennent presque des magasins ; mais c'est précisément à cause de cela un des moins pittoresques; on y vend des tissus.

Citons pour terminer le souk des CAéchias, le souk des Se/liers intéressant à visiter, le souk des Orfèvres composé d’une quantité d'impasses qui en font un véritable labyrinthe ; le souk de la Zaine où les boutiques encore plus étroites, si c'est possible, que dans les autres souks, sont presque dans l'obscurité ; le souk des Armuriers. Enfin tous les genres de métiers ont leur souk où l’on vend presque

exclusivement les mêmes objets. Il y a le souk des Æorgerons, le souk des Xevendeurs, etc. Il y a même le souk des Zibraires ! Et avant 1846 il y avait—ce ne devait pas être le moins curieux de tous—le souk des Æsc/aves.

Quant aux fabricants de chaussures, leur nombre est incalculable. Leurs boutiques occupent plusieurs galeries des souks et on en trouve dans tous les quartiers de Tunis On se demande ce que deviennent toutes ces chaussures jaunes ou rouges, en voyant une partie de la population marcher pieds nus.

Les souks, aux époques des grandes fêtes musulmanes ainsi qu'au 14 juillet, sont brillamment illuminés et produisent alors le plus curieux effet,

Sous le rapport commercial, Tunis ressemble aux autres villes de l'Afrique et de l'Orient. Les amins ou syndics règlementent chaque corporation.

Je parlerai, dans ma prochaine lettre du quartier européen, des ruines de Carthage, du Bardo, célèbre p'ais du bey, situé en dehors des murs de Tunis, et de la chapelle de St.

Louis.

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