TRENTE-DEUXIÈME LETTRE
BORDEAUX, 15 février 1880.
Après avoir voyagé toute la nuit, nous nous éveillons le matin de bonne heure pour voir en passant la ville et le port de Saint Sébastien. Nous traversons ensuite la Pidassoa, qui sépare ici l'Espagne de la France, et nous entrons en gare de Hendaye, gros village français, où se fait l'inspection des bagages. Rien de bien remarquable ici. Les douaniers français sont courtois et affables et il suffit d'être poli avec eux pour n'éprouver aucun
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embarras. C’est ce que ne comprennent pas toujours les étrangers, car je remarque quelques Anglais qui ont voulu faire les malins et se moquer des douaniers, en prétextant leur ignorance de la langue française. Mal leur en a pris, car on les a forcés d'ouvrir leurs malles, sacs et valises et on leur a confisqué quelques bibelots insignifiants qu'ils avaient oublié de déclarer. Ils ont voulu se rebiffer et ont voulu savoir pourquoi on les forçait, eux, d'ouvrir leurs malles, tandis qu'on laissait passer de nombreux voyageurs sans les inquiéter le moins du monde.—"" C'est, répondit l'officier des douanes, parce que le public voyageur, en général, est poli et obligeant et que vous n'êtes, vous, ni l’un ni l'autre.” La réponse était méritée. On ne gagne jamais rien à vouloir être insolent en pays étrangers, et c'est ce qu’apprennent à leurs dépens de nombreux individus qui croient pouvoir bousculer Îles employés comme ils bousculent leurs domestiques.
Nous montons dans un wagon du chemin de fer du Midi, à destination de Biarritz, qui est peut-être la plus belle et la plus fréquentée des stations balnéaires de l'Europe. Les faveurs de la cour, sous Napoléon III, contri-
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buèrent à la faire connaître et à la rendre célèbre, et le séjour prochain qu'y fera la reine | Victoria, lui a‘donné un regain de popularité | qui fait que ses hôtels sont remplis et qu'il est très difficile d'y loger. Comme nous ne faisons | qu'y passer, nous nous contentons d’une promenade sur la plage et d'une courte excursion | aux points les plus intéressants des environs.
La ville de Biarritz est située à quelques minutes de Bayonne, au fond du golfe de Gas- ; cogne ou de Biscaye, dans une situation mer-
: veilleuse sous tous les rapports. La mer y a. |
r des james puissantes et la vue, du haut des | falaises, se porte de l'embouchure de l'Adour
5 à la côte de la Biscaye avec les Pyrénées pour |
e fond de tableau. Il n'y manque que de l'om- |
è bre. Biarritz a trois plages, celle de la Côte |
t du Moulin dominée par le phare, avec ses pen-
x tes gazonnées et son établissement de bains
construit dans le goût mauresque; la plage | è protévée du Port-Vieux, anse étroite encaissée entre des rochers à pic; et enfin l'immense
in plage de la Côte des Basques où la mer arrive ui avec toute sa violence. Le Casino est un se magnifique établissement qui réunit tout le es confort des plus grandes viles. La villa Eu-
r1- génie, ancienne résidence impériale, ne mérite
pas la réputation qu'on lui avait faite. L'église est moderne, Les maisons particulières sont vénéraiement très coquettes et plusieurs hôtels ont été construits dans des proportions colossales.
Biarritz est une station tout-à-fait aristocratique et elle est surtout fréquentée par la haute société du Midi, par la noblesse espagnole et par les Anglais richissimes qui aiment à faire bande à part dans tous les pays qu'ils habitent. La vie y est fort chère, et en vertu du séjour prochain de la reine d'Angleterre, on a encore augmenté les prix; ce qui, paraît il, n'empêche pas les loyaux sujets de Sa Majesté Britannique de se disputer à coups de éank-notes, l'honneur et le privilège de respirer le même air et de se chauffer au même soleil que leur souveraine.
Quelques minutes de chemin de fer nous conduisent à Bayonne, qui est une ville de 27,000 habitants, célèbre surtout par sa fameuse cathédrale et par sa population composée larcement d'Espagnols et de Basques.
Bayonne est aussi une place forte de première classe, et sa nombreuse population peut à peine se mouvoir entre les remparts qui l'entourent ; aussi a-t-elle créé, au-delà de
l'Adour, un faubourg important où se trouve la gare. À Bayonne, il n’y a plus un terrain à construire. On entre dans la ville par un pont de 200 mètres. Les rues, les places et les maisons sont, en général, fort bien tenues, et la population est des plus intéressantes à étudier en raison de ses éléments basques.
Il y a peu de monuments anciens en dehors du vieux château du XIe siècle, avec ses tours du XVe siècle. La cathédrale St.
Léon, commencée en 1213, n’est terminée que depuis peu: c'est un monument qui n'a pas son pareil dans tout le Midi : le dallage du sanctuaire en marbre bleu d'Italie est un chef-d'œuvre de mosaïque moderne; le Trésor possède la crosse de St. François de Sales, évêque de Genève. Le vieux cloître, accolé à la cathédrale, est assez curieux. Sur la place de la cathédrale, est un petit monument érigé à la. mémoire des Bayonnais tués à Paris, en 1830, avec l'inscription : Les révolutions justes sont le chäliment des mauvais rois. La nouvelle église St. André a deux belles flèches. Rien à dire d'un vaste édifice où se trouvent réunis l'hôtel-de-ville, le théâtre et les douanes. Le Château-Neuf, entre l'Adour et la Nive, présente un aspect imposant, et les allées-
marines, hors de la ville, le long de l'Adour, forment une belle promenade.
Bayonne qui a été assiégée quatorze fois n'a jamais été prise, et on cite surtout sa courageuse résistance à l'armée anglo-espagnole en 1814. On a inscrit sur le fronton de la citadelle construite par Vauban : Wunquam polluta.
Nous avions bien projeté un voyage à Pau, à Tarbes et à Bagnères, mais il fait un temps horrible et le baromêtre continue à annoncer la tempête. Nous nous décidons de filer directement sur Bordeaux pour aller de là à St. Hippolyte, où nous avons laissé notre enfant, en passant par Montauban, Toulouse et Carcassonne.
Le trajet de Bayonne à Bordeaux, quemous faisons de jour, en cinq heures, est fort intéressant, car nous traversons les Landes.
“ On donne ce nom, dit M. Delafontaine, dans son travail sur le Aid de la France, à un vaste plateau triangulaire de 50 à 60 mètres d'altitude, compris entre l'océan et les vallées de la Garonne et de l’Adour, sur une longueur de plus de 200 kil. du côté de la mer et une largeur au maximum d'environ 100 kil. formant une superficie qui dépasse 6000 kil.
carrés. Le sol s'y compose d'une couche d'environ 50 centimètres dé sable et d'alios, ou détritus végétaux agglomérés par un ciment ferrugineux, qui le rendent impropre à la culture. La contrée est donc, elle était surtout avant les grandes améliorations de nos jours, aride en été et marécageuse en hiver, l'alios rendant le 5ol imperméable et des dunes de 60 à 90 nètres de hauteur du côté de 1’océan, empêchant l'écoulement des eaux. Ces dunes envahissaient de plus le pays en s’avançant d'une vingtaine de mètres par an. Des plantations de pins maritimes, entreprises en 1786, ont arrêté cet envahissement ; la circulation des eaux a été régularisée et les forêts déjà immenses, gagnent tous les jours du terrain. Il reste toutefois encore de vastes étendues de pays presque complètement désertes, couvertes de bruyères, d’ajoncs, de fougères et de genêts, d’un aspect original, mais monotone.
‘On remarquera que les troncs des pins sont sillonnés d’entailles et garnis de petits vases grossiers; c'est pour en recueillir la résine, qui forme ici un article de commerce très important. Le pin maritime n’est cependant pas le seul arbre qui réussisse dans les
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Landes ; on y plante aussi avec succès l’acacia, l'ailante, le chêne et le chêne-liège, ce dernier du côté de Bayonne.”
“ Les habitants des Landes ont dû adopter, pour traverser les sables et les marais, l’habitude de marcher sur des échasses de 1 mètre 50 à 2 mètres de hauteur, en s'appuyant d'une main sur une perche en guise de canne. C'était un spectacle étrange que ces gens, souvent vêtus de peaux de moutons, arpentant leur landes avec la vitesse d’un cheval au galop, ou assis sur l'extrémité de leur perche plantée en terre, et surveillant leurs troupeaux en tricotant des bas sans pieds, propres au pays. Le touriste : n'en verra plus guère aujourd'hui, surtout s’il ne fait que passer en chemin de fer, car il y a moins de marais et moins de pâturages qu'autrefois et l’on a créé beaucoup de routes par toutes les Landes.”
Nous arrivons à Bordeaux par une véritable tempête qui dure, nous dit-on, depuis 24 heures, et nous décidons de repartir immédiatement le lendemain matin, quittes à revenir sur Bordeaux pour rentrer à Paris par la voie d'Angoulême, Poitiers, Tours et Orléans.
Nous apprenons d’ailleurs que des tempêtes de neige ont retardé la circulation des trains
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