LETTRES
L'arrivée des Princes à New-York. — Physionomie de quelques généraux. — Comment fut réintégré dans son grade le général Fitz John Porter. — Arrivée à Richmond. — Visite des champs de bataille de Fair-Oaks et de la campagne des Sept jours. — Le Comte de Paris à Gaine's Mill. — Le général Johnston. — Les cimetières des champs de bataille.
Mon cher ami,
Je vous avais promis de vous donner un aperçu de la partie militaire de mon voyage, et, en particulier de la visite de quelques-uns des champs de bataille de la guerre de Sécession. L'intérêt en a été encore supérieur à ce que j'en espérais. Imaginez, en effet, le régal que ce doit être, pour un militaire, d'étudier une bataille sur le terrain, et cela en présence d'officiers appartenant aux deux partis qui y ont pris part!
Bien que les plaies du Sud soient toujours saignantes, et que les femmes, en particulier, par souvenir ou par tradition, n'aient pas encore pris entièrement leur parti de la défaite éprouvée il y a vingt-cinq ans, les hommes, plus philosophes, ne s'attar-
dent pas à regretter un passé définitivement enterré, et, tout en gardant une fidèle mémoire des luttes glorieuses de jadis, cherchent à tirer le meilleur parti possible de la situation faite par les événements. Ils s'abandonnent cependant encore parfois à quelques amertumes de langage. Mais parmi les anciens combattants, et en particulier parmi ceux des officiers qui appartenaient à l'armée avant la guerre, la noblesse du sentiment militaire et le sens pratique qui caractérise les Américains ont rapproché, sans arrière-pensée, des anciens ennemis qui s'étaient toujours estimés. C'est ainsi que beaucoup d'entre eux se sont réunis en une société dont le but est d'étudier la guerre de Sécession dans tous ses détails, au double point de vue de l'intérêt militaire et de l'histoire, et de travailler ainsi à reconstituer sur le terrain même certaines batailles avec tous leurs moments. Il s'est formé naturellement aussi des sociétés spéciales, les unes parmi les anciens combattants du Nord, les autres parmi les anciens combattants du Sud; mais l'existence d'une société mixte, dont les membres entretiennent les rapports les plus cordiaux n'est-elle pas digne d'attention ?
Je passe rapidement sur des faits cependant importants qui ont marqué le début du séjour de Monseigneur le Comte de Paris en Amérique, parce que le télégraphe vous en a déjà porté l'écho, et qu'ils ne se rattachent qu'indirectement à mon récit. Je veux parler de l'accueil fait au Prince à l'arrivée ; de l'envoi, à bord du Germanie, dès son entrée dans la rade de New-York, d'un des officiers les plus distingués de l'armée américaine, le colonel Coppinger, chargé par le commandant en chef de l'armée de saluer en son nom le Comte de Paris et de l'accompagner durant tout son séjour. Un grand nombre d'officiers généraux s'étaient spontanément présentés au Prince, soit sur le bateau, soit dès son débarquement, lui apportant les témoignages de déférence les plus sincères, et qui se sont renouvelés depuis en toute occasion.
Les journaux vous ont appris aussi l'éclat de la réception officielle et toute militaire qui lui a été faite à Philadelphie, — la seconde ville des États-Unis, — et la courtoisie avec laquelle,, à Washington, le commandant en chef de l'armée, le général Schofield, est venu attendre le Prince à la gare, pour l'accompagner jusqu'à son hôtel.
Cependant parmi les témoignages reçus par M. le Comte de Paris à son arrivée, il en est un qui mérite une mention spéciale : je veux parler de la visite que lui a faite le général Sherman le jour même de son débarquement.
Je ne saurais vous dire l'intérêt avec lequel j'ai vu ce véritable homme de guerre, aux manières simples et un peu rustiques, au regard pétillant d'intelligence, s'exprimant sur tous et sur tout avec autant de netteté que de liberté et d'originalité. En quelques minutes de conversation, on reconnaît en lui l'auteur des fameux Mémoires sur la guerre de Sécession, qui ont causé tant de blessures, parce que la vérité les avait inspirés, et que les idoles créées par des popularités souvent injustifiées y étaient ramenées à leurs véritables proportions par ce soldat, qui n'a jamais voulu être et été que soldat.
Je ne saurais vous dire la satisfaction intime que j'ai éprouvée à l'entendre, pendant deux heures, causer dans son cabinet avec M. le Comte de Paris de la guerre de Sécession, et, en particulier de sa célèbre campagne de Géorgie. Il mettait sous les yeux du Prince, à l'appui des réponses qu'il faisait à ses questions, les cartes qui lui avaient servi pendant cette campagne, les rapports des généraux commandant les armées sous ses ordres, et jusqu'à ceux des officiers de cavalerie chargés des pointes. Et quelle clarté dans ses appréciations ! Comme dans ses Mémoires, il n'hésitait pas à dire : « Dans telle circonstance, je me suis trompé »; parole bien rare dans la bouche d'un général en chef illustré par la victoire, et qui donne une haute idée de son caractère.
Par une coïncidence heureuse, les deux chefs d'armée de Sherman en Géorgie, Slocum qui commandait l'aile gauche, et Howard qui commandait l'aile droite, celui-ci directement à sa main, se trouvaient chez le prince le même jour; — le premier, dur d'écorce, solide au moral comme au physique et qui s'est montré plein d'entrain et de capacité partout, surtout à Gettysburg, où son intelligence du terrain et sa vaillance contribuèrent puissamment au succès; — le second, encore en activité, le doyen des majors généraux (généraux de division) après le commandant en chef de l'armée, militaire de haute valeur, nature sympathique, de formes distinguées, d'un esprit fin, de trempe énergique, d'un extérieur plein de dignité, reflétant la profondeur et la force de ses convictions, et qui, comme commandant de brigade, de division ou d'armée, a assisté pendant la guerre de Sécession à trente-neuf batailles ou combats? Il est du reste connu en France, où il avait été envoyé, en 1884, pour suivre les manœuvres du 17e corps.
Après quelques jours passés à New-York, Philadelphie et Washington, le Comte de Paris, le duc d'Orléans et les personnes qui les accompagnaient, se rendaient à Richmond en
bateau à vapeur par la baie de Cheasapeake et le James River, pour parcourir, en rayonnant, les principaux théâtres des combats livrés dans le voisinage de cette ville. A l'entrée du James River, où le bateau relâchait quelques instants, on apercevait la forteresse de Monroe, enlevée aux confédérés en 1862, et la rade d'Hampton, où l'armée de Mac-Clellan avait débarqué la même année. C'est de là qu'elle s'était avancée, à travers la presqu'île comprise entre le York River au nord et le James River au sud, par une marche que ne ralentirent que trop la difficulté des communications dans un pays marécageux, les lignes fortifiées appuyées à la place de York-Town, et enfin les combats qu'il fallut livrer pour franchir ces lignes et arriver à la petite rivière du Chikahominy. Ce cours d'eau, affluent du James River et qui coule parallèlement aux rivières que je viens de citer, du nord-ouest au sud-est, partage à peu près également en deux le terrain qu'elles comprennent. Ce fut dans l'un de ces combats, à Williamsburg, que le Comte de Paris, qui était attaché, avec le Duc de Chartres, a l'état-major du général Mac-Clellan, vit le feu pour la première fois.
En arrivant à Richmond, nous trouvâmes le colonel Anderson et plusieurs officiers ayant appartenu, comme lui, à l'armée confédérée, qui venaient s'offrir à guider les Princes dans leurs visites de champs de bataille. Ces visites offrirent à tous l'intérêt le plus réel. D'abord, au Comte de Paris, qui revoyait les lieux où il avait ressenti ses premières émotions militaires. Puis, vous savez combien le Duc d'Orléans a un goût marqué pour tout ce qui touche au métier des armes. Quant au capitaine Morhain, le contemporain de nos plus anciens commandants de corps d'armée, il se retrouvait dans le pays où il avait eu l'honneur d'accompagner le Comte de Paris vingt-huit ans auparavant, et il était sans cesse reconnu par d'anciens officiers américains.
Le 9, au matin, les Princes montaient à cheval, accompagnés des guides dont je vous parlais tout à l'heure, et du colonel en activité Coppinger, qui avait pris part aux campagnes de Virginie en 1862 et 1864. Nous nous dirigions à leur suite sur le Chikahominy.
Je ne veux pas vous refaire l'historique des campagnes de Virginie, qui sont si connues. Ceux qui n'ont voulu étudier la guerre de Sécession que dans les grandes lignes ont lu la puissance militaire des États-Unis , de l'intendant Vigo-Roussillon, qui reste, dans cette donnée, un ouvrage de premier ordre, aussi bien par les considérations stratégiques qui y sont esquissées,
que par les observations relatives aux questions d'organisation et d'administration. Ceux, au contraire, qui ont voulu étudier cette même guerre dans tous ses détails, ont pu le faire dans les volumes déjà parus de l'ouvrage du Comte de Paris, ouvrage qui, de l'aveu de tous les militaires de valeur de ce pays-ci, est le plus complet, le plus exact de tous, celui dont les cartes sont le plus consultées, et dont les jugements font foi.
Un fait curieux vient hautement confirmer cette assertion. Après la seconde bataille de Bull-Run, en août 1862, le général Fitz John Porter avait été accusé de ne pas avoir exécuté les ordres reçus ; à la suite d'un conseil de guerre, il avait été, de ce chef, révoqué de son commandement. Condamné à l'humiliation d'être rendu à la vie civile, pendant que ses camarades continuaient la guerre, il n'avait jamais pu arriver à établir suffisamment l'erreur matérielle sur laquelle reposait le jugement porté contre lui, et les innombrables ouvrages écrits en Amérique sur la guerre de Sécession — on en compte plusieurs milliers, — n'avaient pas mieux éclairci le problème, lorsque, dans sa deuxième édition, le Comte de Paris, mieux renseigné par de nombreux documents confédérés, produisit des témoignages qui donnèrent des doutes au gouvernement des États- Unis. On réunit un nouveau conseil de guerre, et vingt-cinq ans après la deuxième bataille de Bull-Run,le général Fitz John Porter, déclaré innocent des faits qui lui avaient été reprochés, fut rétabli dans son grade. Inutile d'ajouter que le général garde la plus vive reconnaissance au Prince, et qu'il a été des premiers à venir le saluer dès son arrivée à New- York.
Je ferme cette parenthèse, en renvoyant ceux que la lecture de mes lettres pourrait intéresser aux ouvrages que je citais tout à l'heure ou à tous ceux qui ont paru sur la matière, s'ils veulent retrouver la série détaillée des faits qui relient entre elles les batailles autour de Richmond, pour me borner à rappeler à la hâte et en gros les traits caractéristiques de la campagne de Virginie de 1862.
En visitant les champs de bataille autour de Richmond, M. le Comte de Paris évoquait simplement les souvenirs militaires de sa jeunesse. Dès l'époque où il avait fait la première campagne de Virginie, la seule à laquelle sa situation et les événements lui aient permis de prendre part, les fonctions d'aide de camp du général en chef, autant que la forte éducation militaire que lui avait donnée le général Trézel, l'avaient mis à même de porter ses jugements au cours même de la campagne. Ce théâtre d'opérations n'avait donc rien à lui révéler au point de
vue militaire. Aussi le Prince se bornait-il à la visite des points décisifs de ces champs de bataille déjà parcourus par lui sous le feu, ou de ceux qui lui rappelaient des souvenirs particuliers. C'est ainsi qu'il a pu voir en deux jours presque tous les champs de bataille delà fameuse campagne dite des Sept jours et celui de Fair-Oaks. Quant à moi, je ne vous envoie sur ces courses que des notes écrites à la hâte dans les très courts instants que me laissent les réceptions qui se succèdent sans arrêt et les changements constants de séjour, où le temps est absorbé par la visite de ce qu'il y a à voir de plus intéressant dans chaque lieu.
Mais avant de vous dire ce qui m'a frappé dans les courses autour de Richmond, il faut que je me remémore à moi-même les grands traits, les faits saillants de la campagne de 1862, en Virginie.
Le but de Mac-Clellan était de frapper la rébellion au cœur à Richmond. Après avoir mis l'armée confédérée de Johnston en retraite sur cette ville, et être arrivé à la rivière marécageuse du Chikahominy, qui passe à douze kilomètres au nord de la capitale virginienne, le général en chef fédéral avait pris sa base d'opération au nord-est, sur le York River, large cours d'eau que peuvent remonter les plus forts navires ; il n'était séparé de White-house, port de débarquement, que parvingt kilomètres et relié à ce point par un chemin de fer et une route. Sa faute fut de faire passer le tiers de son armée sur la rive droite du Chikahominy pour menacer Richmond, gardant le reste sur la rive gauche pour couvrir ses communications et se tenir prêt à donner la main à des renforts attendus du Nord. Une crue de la rivière survint, plusieurs des ponts furent emportés, le marécage et l'inondation s'étendirent à plusieurs centaines de mètres sur chaque rive, et l'armée fédérale se trouva en grand danger de rester coupée en deux par la rivière. Profitant de cette situation, Johnston, sorti de Richmond avec des forces doubles de l'aile gauche fédérale, se jeta sur elle, manœuvrant de manière à la couper du Chikahominy et par conséquent de l'aile droite et de sa ligne d'opération. Ce fut la bataille de Fair-Oaks.
Heureusement pour Mac-Clellan, le vieux général Sumner, un brave toujours prêt à marcher au canon, prit l'initiative de passer, avec de l'eau à mi-corps, des ponts terminés à la hâte, en dépit de l'inondation, et d'arrêter avec son corps d'armée un mouvement de flanc de l'ennemi des plus dangereux. La blessure du général Johnston acheva de paralyser l'offensive
confédérée ; le lendemain, le combat recommença, mais sans résultat. Plusieurs semaines s'écoulèrent en diverses escarmouches ; les deux armées très éprouvées, se réorganisèrent ; Robert Lee remplaça Johnston dans le commandement en chef des Confédérés. Mac-Clellan eut alors les deux tiers de son armée sur la rive droite du Chikahominy, et se couvrit contre Richmond par une série d'ouvrages formant une sorte de camp retranché et une immense tête de pont. Une fois en état de reprendre les opérations, Lee conçut le projet de couper la ligne de communication de son adversaire. Pendant qu'il le contenait sur la rive droite, en occupant de fortes positions menaçant cette rive, il passa sur la rive opposée avec deux corps, attaqua de front l'aile droite fédérale commandée par le général Fitz John Porter, mais, n'ayant pas eu la prévoyance d'attendre un de ses lieutenants, Jackson, qui, venant du Nord, devait menacer directement la ligne de retraite de Mac-Clellan, il livra le sanglant combat de Mechanicsville, le 26 juin, qui lui causa de grandes pertes. Cependant, Mac-Clellan, sentant sa position intenable, prit le parti d'assurer sa retraite en changeant sa ligne d'opération ; au lieu de conserver sa base sur le York River au nord-est, il prit ses dispositions pour l'établir sur le James River au sud.
Le 27 juin, il commença à faire filer ses convois et ses troupeaux dans cette direction, en les couvrant sur le flanc menacé par le corps qui devait former l'avant-garde de l'armée en retraite. Mais, pour masquer ce mouvement, il dut rester en position sur les deux rives du Chikahominy, se bornant à reculer de quelques kilomètres le long de la rive gauche pour se mieux concentrer et se rapprocher cle sa nouvelle ligne de retraite. Le lendemain de la bataille de Mechanicsville, les confédérés renouvelèrent leurs attaques sur cette rive. Mac- Clellan, placé presque perpendiculairement au Chikahominy et appuyé aux bonnes positions deGaine's Mill et de Cold-Harbour, tint jusqu'au moment où le général Jackson, arrivé du Nord, déboucha sur son flanc droit. Il dut alors se retirer sur ses ponts et s'arrêter quelques heures sur les hauteurs qui les couvrent immédiatement, pour opérer le passage dans la nuit. Heureusement pour lui, les confédérés, épuisés eux-mêmes, ne furent pas en état de continuer leur attaque. Dans son mouvement, il était couvert du côté de Richmond à l'ouest par un petit affluent marécageux du Chikahominy, le White-Oak- Swamp qui, coulant parallèlement à cette rivière pendant quelques kilomètres, formait par ses marais très rapprochés
du Chikahominy une sorte de défilé qui protégeait parfaitement le flanc droit de ses colonnes, au débouché des ponts. Pendant ce temps, Lee ayant lancé toute sa cavalerie sur la fausse piste de l'ancienne ligne d'opération des fédéraux, s'aperçut trop tard du changement de base de Mac-Clellan et de la nouvelle direction de sa marche ; il avait perdu un jour. Le convoi était arrivé au James River, l'avant-garde s'était établie à Malvern-Hill, sur un large plateau dominant cette rivière, et où toute l'armée devait prendre position dans une attitude menaçante.
Les troupes fédérales restées sur la rive gauche du Chikahominy rejoignirent les colonnes venues de la rive droite. Alors, Lee voulut tenter un dernier effort pour couper la retraite à son adversaire, et tandis qu'une partie de ses troupes débouchait de la rive droite, cherchant vainement à forcer le défilé formé par le marais du "White-Oak-Swamp, pour tomber sur les derrières des colonnes en retraite et les déborder, un corps sorti de Richmond, évitant ce marais par le sud, se jetait au carrefour de routes de Glendale, au sortir de ce défilé, sur le flanc droit de la colonne fédérale.
Mac-Clellan, dont l'attention avait été appelée sur la position de Glendale par les conseils du prince de Joinville, dont le coup d'œil avait promptement discerné l'importance de la position, se retournait et, faisant face au nord et à l'ouest, tenait tête partout.
Le lendemain 29, l'armée fédérale se concentrait sur le plateau de Malwern-Hill, s'y fortifiait et livrait, le 30, une bataille défensive qui lui assurait la sécurité, puis, après un mois employé à se ravitailler et se réorganiser, l'armée s'embarquait n'ayant pas laissé en arrière une voiture ni un canon depuis la bataille de Gaine's Mill.
Mais revenons à la visite du terrain. Le 9 au matin, nous suivions la route qui va de Richmond au Chikahominy, que nous passions à Mechanicsville. Avant de le traverser, nous montions sur la position superbe formée par une ligne de hauteurs d'environ une lieue, qui s'étend obliquement de cette route au Chikahominy vers le nord-ouest. Cette position, par un commandement de terrain éminemment propice à l'artillerie, formait un obstacle formidable pour un ennemi qui, débouchant par le pont de Mechanicsville, aurait voulu se porter sur Richmond. Après avoir traversé la rivière, le Comte de Paris reconnut le terrain sur lequel avait été livré la bataille de Mechanicsville. Appuyant sa gauche au Chikahominy, la partie de l'armée
fédérale située sur la rive gauche de cette rivière occupait des hauteurs en partie boisées, couvertes par le ruisseau du Beaver- Dam, qui constituait une position d'autant plus redoutable que les abords du ruisseau étaient généralement visibles de ces hauteurs, surtout vers le flanc droit des fédéraux, par où s'imposait le mouvement tournant. Du côté des fédéraux, l'artillerie avait des vues avantageuses, et on se demande comment Lee a pu se résoudre à l'attaquer de front. Aussi, bien qu'ayant opposé 45,000 hommes aux 30,000 fédéraux postés sur le Beaver-Dam, Lee ne put-il entamer leur position.
De la ligne du Beaver-Dam, le Comte de Paris alla visiter la position prise le lendemain à environ 4 kilomètres en arrière, position qui, toujours à peu près perpendiculaire au Chikahominy, passait par les hauteurs dominant Gaine's Mill, et, s'infléchissant au nord vers Cold-Harbour, formait de ce côté une sorte d'arc de cercle à son flanc droit. 11 a été dfficile de reconnaître certaines parties du terrain, qui nues en 1862, sont maintenant couvertes d'épaisses broussailles ou de bois. Cependant la direction de la ligne, indiquée d'une manière générale par le relief du terrain, se reconnaissait souvent aux vestiges des rijie-pits (trous de tirailleurs) qui étaient très en usage dans les deux armées et dont on couvrait naturellement les positions défensives. Mais le Comte de Paris retrouva facilement, vers le centre de la position, le bois dans lequel il avait placé, par ordre du général Fitz John Porter, la division du général Slocum, après avoir été, vers deux heures de l'aprèsmidi, la chercher sur la rive droite du Chikahominy pour renforcer la ligne et fournir quelques bataillons de réserve.
En quittant cette ligne, le Prince se porta ensuite sur laposition, que détermine un plateau mamelonné plus rapproché de la rivière, et sur laquelle se replièrent les troupes fédérales engagées, quand l'arrivée de Jackson dans leur flanc droit, qui manquait d'appui, les eut obligées à une retraite rapide. La partie du terrain qui sépare ces deux positions, distantes de deux à trois kilomètres, est très généralement découverte et a conservé le même aspect qu'au jour de la bataille. Ce jour-là, vers cinq heures du soir, le général en chef avait envoyé le Comte de Paris porter, à l'aile droite de la ligne, Tordre de se replier promptement, à deux batteries fortement engagées, et que la retraite précipitée des troupes voisines avaient découvertes. L'une de ces batteries, ayant la plupart de ses servants et de ses chevaux tués, n'avait pu démarrer ; l'autre s'était retirée tant bien que mal. Le Prince, sa mission terminée,
s'était rendu au point où il avait quitté son général ; mais, dans l'intervalle, les troupes de la gauche et du centre avaient suivi le mouvement de recul de la droite, de sorte qu'en arrivant sur la partie découverte du terrain dont je viens de parler, le Prince ne trouva plus aucune troupe fédérale et tomba au milieu des confédérés, qui avançaient rapidement. Il eut à rejoindre alors la direction de la retraite, et passa pour cela sous un feu très rapproché, salué pendant plusieurs centaines de mètres par une violente fusillade.
Cet épisode que le pinceau du Prince de Joinville, présent à la bataille de Gaine' s Mill, a rendu dans un tableau que la gravure a reproduit, a été entièrement rétabli sur place. Le Comte de Paris a pu retrouver exactement le chemin qu'il avait suivi vingt-huit ans auparavant, montrant en cette occasion, comme dans tant d'autres, une mémoire et une connaissance du terrain dont le duc d'Orléans a d'ailleurs hérité au plus haut degré. Je ne me souviens pas, en effet, dans l'Inde, même dans les parties les plus dénuées de repères, l'avoir jamais vu se tromper sur une direction, ni manquer de se reconnaître sur un terrain qu'il avait traversé une seule fois.
La dernière position occupée par l'aile droite fédérale, au soir de la bataille de Gaine's Mill, dominait entièrement le terrain environnant et était très forte. Ainsi que je l'ai dit, les confédérés, épuisés, n'osèrent pas attaquer ce réduit ; d'ailleurs ils se croyaient maîtres de la ligne de retraite de l'ennemi.
Des abords de ce réduit, le Comte de Paris regagna Richmond et y arriva à la nuit après une course de douze lieues bravement enlevée par nos chevaux virginiens, qui devaient en accomplir quinze le lendemain, sans trop de fatigue. Après le dîner une brillante réception était offerte aux Princes chez le colonel confédéré Anderson ; elle réunissait l'élite de la société de Richmond, et la présence du général J. Johnston, le blessé de Fair-Oaks, venu tout exprès de Washington pour y assister, y était très remarquée. Agé de 84 ans, admirablement pris dans sa petite taille, plein de verdeur dans la tournure et de vivacité dans la conversation, le général J. Johnston est un homme des plus sympathiques et distingués. Il a toujours été considéré par fédéraux et confédérés comme le premier général du Sud, après Lee. Jalousé par le Président Jefferson Davis, entravé par le pouvoir dans ses opérations militaires, il n'a pu rendre à sa cause tous les services dont il était capable. Moins inspiré que Lee, mais connaissant peut-être mieux que lui les principes et les règles de l'art, esprit calculateur et essentielle-
ment pratique, prudent et hardi à propos, d'un caractère de forte trempe, que l'injustice et la mauvaise fortune n'entamèrent jamais, il avait l'étoffe d'un remaquable homme de guerre. En 1864, au début de la campagne de Géorgie, il manœuvra devant Sherman avec la plus grande habileté, fut privé de son commandement sans motif et remplacé par le général Hood, qui était bien loin de le valoir. Et j'ai entendu le général Sherman, aujourd'hui un de ses meilleurs amis, dire avec élan combien il s'était réjoui alors de n'avoir plus à lutter contre Johnston, qui lui avait donné beaucoup de fil à retordre et devant lequel on ne pouvait jamais impunément commettre une faute.
La journée du 10 octobre fut employée à visiter quelques points des champs de bataille de Fair-Oaks et de Glendale, dont les lignes de combat étaient encore marquées par quelques restes de tranchées et de rifle-piU. La première de ces batailles s'était livrée en terrain à peu près plat et dans les bois. Face à l'ouest, regardant Richmond, l'aile gauche fédérale s'étendait du Chikahominy à Seven-Pines, point de passage d'une route conduisant à Richmond ; la position était traversée par le chemin de fer de Richmond au York River, par lequel les communications de Mac-Clellan étaient assurées, et le flanc gauche était couvert par le marais du White-Oak-Swamp. Cette ligne était très bonne, mais insuffisamment garnie de troupes, par suite du dispositif qui laissait les deux ailes séparées par le Chikahominy. La bataille qui s'est livrée dans des conditions rendues si graves, pour les fédéraux, par le débordement de la rivière, a été décrite de la manière la plus vivante par le Prince de Joinville, dans des pages malheureusement trop courtes sur la campagne de 1862 en Virginie. Ce combat acharné s'est livré, comme beaucoup de ceux de la guerre de Sécession, dans des bois où on se fusillait à cinquante pas, et où, l'artillerie manquant de vues, avait souvent un rôle très réduit. Mais quand on a vu l'aspect de ce terrain marécageux et qu'on imagine ce qu'il a pu être après des pluies torrentielles ayant amené des inondations, on a une vraie admiration pour les hommes qui ont réussi à se mouvoir et à combattre au milieu de difficultés toujours réelles pour des soldats éprouvés, et infiniment plus redoutables pour des soldats improvisés.
Or, à cette époque, les troupes régulières ne formaient pas plus du vingtième de l'armée fédérale; le reste se composait de volontaires ayant quelques mois ou quelques semaines de service et conduits par des officiers dont la plupart étaient aussi improvisés.
Les bois marécageux dans lesquels s'est livrée la bataille de Fair-Oaks ne sont coupés que de chemins de terre sablonneuse qui se transforment à la moindre pluie en cloaques effroyables. On peut dire, du reste, que la viabilité n'existe pour ainsi dire pas aux États-Unis. Aux abords des grandes villes, on trouve parfois quelques kilomètres de bonne route, mais rarement, et je n'ai guère vu jusqu'à présent, partout, que des chemins péniblement praticables aux voitures et faits pour être parcourus à cheval.
C'est, je crois, à la bataille de Fair-Oaks qu'on fit la première application du tir du canon sur un truck de chemin de fer. Le Prince nous a montré le point de la voie ferrée où une locomotive avait poussé un tencler qui, faisant office de canonnière, était venu se poster et lâcher des bordées sur les fédéraux cherchant à traverser une clairière.
J'ai expliqué précédemment comment l'aile gauche fédérale, attaquée par des forces très supérieures et menacée d'être coupée du Chikahominy, avait été sauvée par le passage du général Sumner de la rive gauche sur la rive droite ; mais elle n'en avait pas moins reculé, en combattant, de quatre kilomètres entre le Chikahominyet le White-Oak-Swamp, ce dernier ruisseau ne couvrant plus alors qu'insuffisamment son flanc gauche. On comprend qu'il en ait été ainsi ; une fois les lignes de tranchées enlevées, il n'y avait plus, sur un terrain sans relief, couvert de bois se pénétrant réciproquement, de points d'appui suffisants pour arrêter le recul ; aussi, ne cessa-t-il que par l'arrivée des renforts fédéraux et surtout par suite du trouble que causa la blessure de Johnston.
Du champ de bataille de Fair-Oaks, le Comte de Paris, dans sa visite du 10 octobre, gagna le chemin qu'il avait été chargé de reconnaître le lendemain de la bataille de Gaine's Mill, et par lequel il avait conduit le général Mac-Clellan, du Chikahominy à Glendale, en traversant le ruisseau marécageux du White-Oak-Swamp. Les missions de ce genre étaient alors rendues très difficiles par le mauvais vouloir des gens du pays, qui se dérobaient ou refusaient toute espèce de renseignements et par l'absence à peu près totale de cartes. Les seules qu'on avait pu se procurer dataient du siècle dernier et étaient attribuées à Washington, mais elles se trouvaient forcément insuffisantes.
L'examen de la position de Glendale montra combien elle avait été choisie judicieusement. EDe était formée par un quadrilatère allongé, et boisé intérieurement, ayant des vues assez éloignées sur les clairières par lesquelles débouchaient :
un chemin venant du nord après avoir traversé le défilé du White-Qak-Swamp, deuxchemins venant de Richmond à l'ouest, et deux autres se dirigeant au sud, l'un sur Malvern-Hill, plateau qu'il s'agissait de gagner, l'autre, plus à l'est sur le James River et qu'avait suivi le convoi. Le chemin venant du nord à travers bois passait à portée des bâtiments d'une ferme qui formait comme un poste avance de Glendale, poste merveilleusement placé pour gêner le déployement de l'ennemi au sortir du défilé du White-Oak-Swamp.
Le temps ne permit pas d'aller jusqu'à Malvern-Hill; d'ailleurs, la position avait été aperçue du bateau sur lequel les princes avaient remonté le James River pour venir à Richmond ; c'était le seul champ de bataille de la campagne des Sept jours qui n'avait pas été parcouru.
A Glendale, à Gaine's Mil], à Fair-Oaks, nous avions pu visiter les cimetières spéciaux aux combattants morts dans ces rencontres. Rien n'est plus simple, touchant et patriotique. Les places des corps des soldats sont marquées par des pierres de petites dimensions disposées généralement sur deux rangs; les sous-officiers ont des pierres un peu plus hautes ; les officiers de plus hautes encore, suivant le grade, en avant des rangs de la troupe. Le tout est abrité par clos arbres en excellent état, qui donnent à ces cimetières l'air de petits parcs. Un gardien, ancien sous-officier généralement, en a la charge et paraît s'en acquitter consciencieusement. On lit à l'entrée quelques sentences religieuses et militaires d'un style sobre et parfaitement harmonisé avec la solennité des champs de repos de braves morts en combattant.
Lel2,le ComtedeParisserenditenchemincleferàPetersburg, à environ cinq lieues au sud de Richmond, où il examina, guidé par un ancien officier du génie confédéré, l'emplacement des lignes fortifiées qui furent élevées par les deux partis et permirent à Lee de résister neuf mois dans sa capitale assiégée, mais non investie, jusqu'au moment où ses communications avec Jolmston, qui opérait plus au sud, ayant été coupées, par suite du mouvement hardi que Grant ordonna à son lieutenant Sheridan, il lui fallut capituler.
Frederiksburg. — Le général Burnside. — Chancellorsville. Harper's Ferry. — Antietam.
Le 12 octobre fut consacré à la visite des champs de bataille de Frederiksburg et de Chancellorsville, qui s'accomplit très rapidement en raison de la nécessité d'être, le soir, à Washington. La vue du terrain ne montre pas, d'ailleurs, à Frederiksburg, beaucoup plus que la carte. Les hauteurs qui bordent la rive droite du Rappahannock, et sur les dernières pentes desquelles est située Frederiksburg, sont très fortes, voient entièrement la vallée, et peuvent, au moyen de quelques ouvrages, être rendues inabordables; bien que dominées généralement par les hauteurs de la rive gauche, elles sont presque partout hors de portée des canons de cette rive. Je parle, bien entendu, des canons dont on faisait usage au temps de la guerre de Sécession.
En voulant donc franchir le Rappahannock et attaquer directement la position de Frederiksburg en décembre 1862, le général Burnside, qui avait succédé à Mac-Clellan dans le commandement de l'armée fédérale, n'avait même pas la possibilité de préparer efficacement son attaque par des batteries de position postées sur la rive opposée. Il prit de mauvaises dispositions, perdit un temps précieux, qui laissa à son ennemi celui de se mieux fortifier, et, après des attaques successives et sans cohésion contre une position qui ne pouvait être que tournée, il dut repasser le Rappahannock et prendre ses quartiers d'hiver. Les batailles de Frederiksburg lui avaient coûté 15,000 hommes.
Burnside n'avait montre, du reste, qu'une médiocre confiance dans son plan ; écrasé par la responsabilité d'un commandement au-dessus de ses forces, il avait été mis en demeure par le gouvernement de l'Union de livrer bataille, « pour satisfaire l'opinion publique ». Galant homme, bon divisionnaire quand il était dirigé de près, loyal soldat, aimé et estimé de tous, il n'était point fait pour s'élever plus haut et n'avait accepté qu'à son corps défendant le commandement en chef de l'armée du Potomac. Les officiers qui ont pris part, en 1870-71, à la défense de Paris peuvent se souvenir de l'avoir vu quelquefois accompagnant le général Trochu ou le général Ducrot. Ses sympathies étaient toutes françaises.
A Chancellorsville, l'aspect du terrain ne présente rien de nature à expliquer l'immense faute commise par le général Hooker, commandant en chef l'armée du Potomac, et que l'habileté audacieuse de Lee lui fit payer cher.
Au printemps de 1863, Lee avait pris position, comme Tannée précédente, sur les hauteurs de la rive droite du Rappahannock dominant Frederiksburg, et s'y était fortement retranché. Ainsi placé il couvrait la Virginie, et menaçait directement Washington, dont il n'était éloigné que de cinq marches. Instruit par l'échec de Burnside dont je viens déparier, Hooker résolut de tourner Fredericksburg en allant franchir le Rappahannock à trente kilomètres au-dessus de cette ville, et au delà du confluent de la rivière avec son affluent de droite le Rapidan. Il lui fallait donc traverser ces deux rivières qui n'étaient séparées, au point où le passage semblait le plus favorable, que par deux lieues de terrain. Une telle opération à tenter dans le voisinage de l'ennemi avec une armée de plus de 100,000 hommes et tout son attirail ne laissait pas d'être délicate. Pour masquer sa marche et tout au moins tenir Lee dans l'incertitude, il laissa un corps d'armée sur la rive gauche du Rappahannock, dans la position où était Burnside l'année précédente, avec l'ordre de chercher à immobiliser les confédérés pendant le temps nécessaire à son mouvement. Cette première partie du plan de Hooker réussit à souhait ; et bien que la plupart des écrivains militaires de l'Amérique aient comparé très à tort cette opération au passage de l'Adigepar le Prince Eugène de Savoie en 1706 ou à celui du Danube par Napoléon avant Wagram, il est incontestable qu'elle fut parfaitement conçue et remarquablement exécutée. Mais la suite, loin de rappeler ces grands capitaines, évoque plutôt le souvenir des erreurs du maréchal de la Feuillade.
Au point où le Rapidan fut passé, on trouve une route — ou à proprement parler un chemin de terre comme presque toutes les communications de cette région — qui, se dirigeant du nordouest au sud-est jusqu'à Chancellorsville, se partage ensuite en deux branches qui, après avoir traversé de l'ouest à l'est, sur une étendue de dix kilomètres environ, un pays très boisé et très difficile, se réunissent ensuite pour déboucher par des terrains suffisamment découverts pour pouvoir y manœuvrer, en arriére des positions de Fredericksburg, en les tournant complètement. C'est cette route que M. le Comte de Paris, accompagné du major général Sickles, qui commandait un corps d'armée à la bataille de Chancellorsville, a parcourue depuis ce dernier point jusqu'à Fredericskburg.
Hooker avait atteint Chancellorsville et réussi à immobiliser Lee. Comme dans d'autres circonstances, celui-ci n'avait pas tiré de son exploration tous les renseignements qu'elle seule peut fournir. Il avait cependant une belle et nombreuse cavalerie; mais elle était presque toujours groupée sous le commandement de Stuart. Ce brillant général excellait surtout à exécuter sur les derrières de l'ennemi et au loin ces fameux raids devenus légendaires et qui répondaient si bien au besoin d'initiative et au goût des aventures, ces deux traits caractéristiques des Américains. Dans l'armée confédérée, il n'y avait pas de cavalerie attachée aux divisions d'infanterie et, en réalité, aucune distinction entre le service de la cavalerie indépendante et celui de la cavalerie d'exploration. Toute la cavalerie était, sous son chef direct, à la main du général Lee, et même parfois hors de sa main, comme avant la bataille de Gettysburg, où elle ne put rejoindre l'armée que partiellement et faillit être prise. C'était là une grave lacune d'organisation tactique. D'ailleurs, les fédéraux, quoique généralement mieux renseignés par leur service d'exploration, ont laissé beaucoup à désirer sous ce rapport et en outre n'ont jamais bien su employer la cavalerie en liaison avec l'infanterie, ce qui se comprend aisément dans des armées improvisées.
Mais revenons à Hooker. Il n'avait qu'une chose à faire : se porter par une marche rapide sur les derrières de Lee, couper sa retraite ou tout au moins la lui rendre très laborieuse en le prenant entre son feu et celui de son lieutenant laissé sur la rive gauche du Rappahannock et dont le passage sur la rive droite eût été, dans ces conditions, facile et fructueux. Au lieu de cela, Hooker s'établit à Chancellorsville et aux abords dans une série de positions défensives au plus épais des bois et s'y
fortifia avec l'espoir que Lee viendrait l'y attaquer et se briser. Lee n'était pas homme en effet à laisser une armée ennemie installée près de son flanc. Quand il eut vu clairement que le corps posté en face de lui n'avait d'autre mission que de l'immobiliser, il recula pour se concentrer, puis se dirigeant à l'ouest en chassant devant lui les avant-gardes destinées à l'attirer sur la position de Chancellorsville, il attaqua la position elle-même. La bataille dura trois jours dans les bois, et, pour forcer son adversaire à abandonner la partie, Lee eut recours à une manœuvre que l'incapacité de Hooker et l'audace de celui qui devait l'exécuter pouvaient justifier. Il ordonna au général Stonewale Jackson de défiler le long de la position de l'armée fédérale pour aller la tourner et menacer sa ligne de retraite. Ce mouvement, protégé par les bois, réussit pleinement. L'illustre Jackson y périt, mais Hooker dut regagner vivement ses ponts et ses gués et se mettre en retraite après avoir perdu 20,000 hommes. Quant au corps fédéral qui avait été laissé devant Frederiksburg, il avait facilement traversé le Rappahannock au moment où Lee s'était porté contre Chancellorsville; mais à la suite du succès des confédérés, il se trouva fort en l'air et eut toutes les peines du monde à regagner la rive gauche et à rallier Hooker, après des pertes très sérieuses.
Le 13 octobre, M. le. Comte de Paris se rendit de Washington à Harper's Ferry et Antietam, dont il visita les positions.
Harper's Ferry, au débouché de la Schenandoha — chemin habituel des invasions confédérées de la Virginie dans le Maryland et la Pensylvanie, et tout près du confluent de cette rivière avec le Potomac, — est un point important. A son importance stratégique se joignait, à l'époque de la guerre de Sécession, celle d'un centre de fabrication et d'approvisionnement d'armes. Aussi, a-t-il été plusieurs fois disputé par les deux partis. En septembre 1862, un colonel fédéral ayant 12,000 hommes sous son commandement, avait reçu la mission de garder cette place dominée sur plusieurs côtés par des hauteurs très élevées constituant une position de premier ordre. Au lieu de profiter de cette position et de l'occuper fortement, ce qui lui eût tout au moins permis d'attendre les renforts que Mac-Clellan lui envoyait, il interpréta, dans le sens littéral le plus étroit, l'ordre qu'il avait reçu, et enfouit presque tout son monde dans le cul-de-sac formé par la ville. Jackson, en marche pour rejoindre Lee, son général en chef, en train de prendre position sur l'Antietam à une forte marche de là, et manœuvrant par les hauteurs d'Harper's Ferry, fit capituler presque
sans combat le colonel fédéral et ses 12,000 hommes, ce qui le rendit maître d'un matériel considérable. En parcourant à la suite de M. le Comte de Paris ces hauteurs abandonnées par leurs défenseurs, j'ai compris qu'un conseil de guerre, réuni à Washington quelques mois après la capitulation, ait déclaré que le colonel commandant à Harper's Ferry « avait montré une incapacité frisant l'imbécillité (1). » Sans aller chercher un pareil exemple jusqu'en Amérique, où il ne se rencontre d'ailleurs qu'à l'état d'exception, les militaires qui appartiennent à ma génération ont connu, hélas! plus d'un officier convaincu que, pour protéger un point, il fallait toujours s'établir dessus. Mais c'est là, heureusement, de l'histoire ancienne.
La visite du champ de bataille d'Antietam eut beaucoup d'intérêt en raison de l'importance même de la bataille et de la facilité d'examiner un terrain suffisamment découvert pour qu'on puisse l'apprécier dans son ensemble. M. le Comte de Paris, venu en chemin de fer jusqu'à une station très voisine, se rendit de là au village de Sharpsburg, qui se trouvait sur la ligne même de combat des confédérés, puis à Dunker's Church, centre de leur position, qui avait été chèrement disputée pendant deux jours, et finalement à un observatoire d'où l'on découvrait tout le champ de bataille.
Ce qui frappe le plus quand on examine ce terrain, en le rapportant aux détails bien connus de la lutte dont il fut le théâtre, c'est que Lee ait eu l'audace de le choisir pour y livrer bataille. En septembre 1862, ce général venait, par une manœuvre hardie, d'envahir le Maryland et menaçait Washington ; le gouvernement fédéral, très effrayé, avait remis à la tête de l'armée du Potomac Mac-Clellan, qui avait perdu son commandement à la suite de la campagne des Sept jours ; il s'agissait de sauver l'Union. Mac-Clellan s'était rapidement porté au devant de Lee. Celui-ci, arrêté dans son mouvement d'invasion, et bien que n'ayant que 36,000 hommes à opposer à 80,000 fédéraux, ne voulut pas se résigner sans combat à une retraite qui eût détruit l'effet moral de sa pointe en Maryland et, toujours beau joueur, prit une position défensive-offensive qui, en cas de succès, lui permettait de se porter rapidement en avant.
Cette position était comprise dans la péninsule formée par le cours inférieur du ruisseau de l'Antietam, coulant du nord
(1) Ernest Grasset, La Guerre de Sécession.
au sud jusqu'à son confluent avec le Potomac, ensuite par oe fleuve, suivant, depuis ce point, une direction d'abord estouest, puis sud-nord, et, par conséquent, dans cette dernière partie, sensiblement parallèle au ruisseau dont il n'était séparé que par cinq kilomètres environ. Le terrain de cette péninsule est fortement ondulé, couvert à peu près également de bois et de cultures, et parsemé d'habitations et de fermes. Le village de Sharpsburg, point de jonction de plusieurs routes importantes, en occupe le centre. L'une d'elles conduit au coude du Potomac par une ligne sensiblement bissectrice de l'angle formé par les deux directions de ce fleuve. C'est la ligne de retraite de Lee; elle aboutit près d'un gué du Potomac. Une autre se dirige à travers l'isthme de la péninsule en se rapprochant insensiblement du Potomac et s'éloignant, par conséquent, de même de l'Antietam; elle passe par Dunker's Church ; c'est la route par laquelle Mac-Clellan, après avoir passé l'Antietam hors de la portée de Lee, cherchera à percer son centre; plusieurs chemins, se reliant à Sharpsburg, aboutissent aux divers ponts qui traversent l'Antietam sur un espace de quelques kilomètres.
Ce fut sur ce terrain que s'établit Lee, sur une étendue d'environ deux lieues et dans une direction presque parallèle à l'Antietam, qui couvrait son front et que l'armée fédérale avait à traverser pour l'attaquer. Sa droite était appuyée à ce ruisseau, son centre au village de Sharpsburg et aux hauteurs boisées avoisinant Dunker's Church, sa gauche refusée, au Potomac. Dans cette situation, il était obligé, il est vrai, en cas de retraite, de traverser ce fleuve et en attendant de combattre avec ce fleuve à dos; c'étaient là des conditions qui pouvaient devenir très défavorables. Mais la valeur défensive du terrain et son emploi judicieux justifiaient le choix de la position; puis le Potomac offrait des gués d'un passage facile. Ainsi placé, Lee voyait partout devant lui et était prêt à faire face à toutes les attaques. Malheureusement il lui avait fallu s'étendre. C'était là le défaut presque obligé des confédérés. A mesure que leurs effectifs fondaient, ceux des fédéraux, sans cesse renouvelés par une population quatre fois plus nombreuse que celle du Sud, s'augmentaient. De là pour les généraux du Nord la possibilité de conserver des réserves les jours de bataille, tandis que l'armée de Virginie, obligée de payer d'audace, se trouvait presque toujours dans la nécessite d'engager tout son monde très rapidement. Ce fut le manque de réserve qui fit perdre au général Lee la bataille dAntietam ;
mais l'armée de Mac-Clellan avait été si épuisée par la lutte, qu'elle fut hors d'état de poursuivre les confédérés, qui exécutèrent leur retraite sans se presser et dans un ordre parfait.
Le soir de sa visite à Antietam, M. le Comte de Paris arrivait à Gettysburg. L'étude de ce champ de bataille fera l'objet de ma prochaine lettre.
Les généraux présents a Gettysburg". — La situation des armées avant la bataille. — Description du terrain. — Rencontre du 1er juillet. — Concentration des armées.
M. le Comte de Paris et M. le Duc d'Orléans étaient arrivés le 14 au soir à Gettysburg. La visite du champ de bataille eut lieu le lendemain 15. On jugera à l'avance de l'intérêt de cette visite quand on saura, que dès la veille, un grand nombre de généraux ayant pris part à la bataille de Gettysburg en 1863, — la plupart avec des commandements importants, — avaient précédé ou rejoint les Princes. Après vingt-sept années écoulées, le haut commandement de l'armée du Potomac s'était reconstitué presque au complet. Le commandant en chef, le général Meade, était mort depuis plusieurs années, mais son chef d'étatmajor général, le major général Butterfield, était présent. Des sept corps d'armée fédéraux qui avaient versé leur sang à Gettysburg, quatre étaient représentés par les généraux qui les avaient commandés sur le terrain ; le 1er, par le major-général Doubleday, qui avait succédé au général Raynolds, tué au début de la première journée, et que le major-général Newton également présent, avait remplacé ensuite; le 3e, par le majorgénéral Sickles, qui perdit une jambe le second jour de la bataille; le 11e, par le major-général Howard, qui commande actuellement à New-York; le 12e, par le major-général Slocum. Le 2e corps avait le brigadier-général Smith ; le 6°, le brigadiergénéral Wright, qui en commandait la lre division. Seul le 5e corps n'était pas représenté par un officier général. Le corps de cavalerie, composé de trois divisions, figurait par le corn-
L'armée confédérée de Gettysburg dont tous les chefs de rang élevé avaient disparu, sauf le général Longstreet, aujourd'hui très âgé, ne comptait à cette visite que quelques officiers et notamment le colonel Taylor de l'artillerie.
Les généraux de la guerre de Sécession qui, pour la plupart étaient majors, capitaines ou même lieutenants au début de cette guerre, avaient été poussés très jeunes aux grades les plus élevés par la nécessité où l'on s'était trouvé d'accroître énormément les cadres de l'armée régulière américaine. Comme durant les guerres de la Révolution française , les circonstances avaient fourni l'occasion de révéler des talents nouveaux. La faveur démocratique, souvent si aveugle, avait bien parfois pourvu de commandements importants des hommes incapables; mais à l'époque de la bataille de Gettysburg, après deux ans d'une rude guerre, les généraux incapables avaient presque tous disparu, et le mouvement même de la machine militaire avait éliminé les scories. Le commandement supérieur de l'armée de Gettysburg était remarquablement constitué, et les généraux présents à la visite de M. le Comte de Paris paraissaient presque tous posséder encore une vigueur physique à hauteur de leur activité intellectuelle.
La bataille de Gettysburg dans laquelle se brisa la dernière véritable armée du Sud, bien que la guerre se soit encore continuée pendant près de deux ans, a eu une influence si décisive sur l'issue de cette guerre et a été livrée dans des conditions si particulières, qu'il ne m'est pas possible d'en parler, même à grands traits, sans dire quelques mots des opérations qui précédèrent la rencontre.
La bataille cle Chancellorsville avait eu un effet moral considérable. Et bien que les soldats du Nord ne se soient jamais laissé abattre par les échecs, et que le trait le plus saillant de leur caractère ait été une inébranlable ténacité dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, le gouvernement de Washington était justement inquiet ; il avait néanmoins maintenu Hooker à la tête de l'armée du Potomac, ce qui était une grande faute. Le gouvernement confédéré, enhardi par les derniers succès de Lee, et poussé par la nécessité de recruter des soldats et de renouveler des approvisionnements épuisés, reprit le plan d'invasion du Maryland et de la Pensylvanie, que la victoire de Mac-Clellan à Antietam avait fait échouer l'année précédente. Lee, par une manœuvre très habile et des démonstrations de cavalerie admirablement combinées , avait fait
craindre à Hooker une marche directe sur Washington, puis, se dérobant rapidement, s'était jeté dans la vallée de la Shenandoah avec 120,000 hommes et 200 pièces de canon; bousculant sans effort quelques détachements fédéraux, il avait franchi le Potomac (1); dispersant ensuite ses corps commandés par Longstreet, Hill et Ewell, le long du chemin de fer de Hagerstown à Baltimore et jusqu'à la Susquehannah, il avait vécu largement sur le pays, amassant des approvisionnements considérables qu'il faisait filer sur la Virginie, et coupant les chemins de fer et les télégraphes à mesure que ses besoins le lui permettaient. L'armée confédérée se trouvait ainsi échelonnée au Nord sur une demi-circonférence d'environ vingtcinq lieues de diamètre et dont Gettysburg formait le centre. Quant à l'armée du Potomac, elle avait replié ses corps dans la direction de Washington à environ cinq marches au sud de Gettysburg.
La situation devenait très grave. Le 29 juin 1863, le général Hooker fut déchargé de son commandement et remplacé par le général Meade. Le nouveau général en chef déploya la plus grande activité, et suivant une manœuvre souvent pratiquée dans la guerre de Sécession, se porta en avant — pour arrêter l'invasion de l'ennemi et par là satisfaire l'opinion publique — et chercha une forte position défensive — pour y établir son armée et y attendre l'attaque de son adversaire en risquant le moins possible. — La direction à suivre était nécessairement celle de Washington à Gettysburg ; cette dernière ville, centre de dix routes et d'un chemin de fer, semblait indiquée comme point possible de concentration de l'armée confédérée, et Meade jugeait important d'y prévenir l'ennemi par de forts détachements pour empêcher ou gêner cette concentration, tandis que son armée, à portée de les soutenir au besoin, serait prête à se concentrer en arrière de Gettysburg et à s'établir sur une forte position indiquée à deux marches de là sur les bords du Pipe- Creek. Ses détachements dispersés, dans le Maryland, avaient
(1) Lee espérait soulever le Maryland où la cause confédérée avait quelques symphaties et y recruter des soldats. Mais ses troupes y furent accueillies froidement, malgré la modération qu'elles y observèrent : « Voilà l'armée de Pharaon qui traverse la mer Rouge! » s'écriaient les femmes sur leur passage; les soldats souriaient sans mot dire. Quelques-unes, plus provocantes, leur montraient avec affectation des rubans ou des bouquets aux couleurs de l'Union. « Prenez garde, Madame, les soldats de Lee montent à l'assaut où flottent les drapeaux ennemis. » La dame, qui avait sur la poitrine une cocarde reproduisant l'étendard national, rougit et se retira. (La Guerre de Sécession, par Ernest Grasset.)
donc reçu Tordre de rallier le gros de l'armée, et l'ordre de marche, donné le 29 juin aux sept corps qui la composaient, les échelonnait sur trois routes convergeant vers Gettysburg, les corps étant sur chaque route à environ une journée de marche l'un de l'autre, et les routes étant assez rapprochées pour que la concentration pût se faire en trente-six heures. Le 1er corps, commandé par le général Reynolds, devait occuper Gettysburg où l'avait précédé la division de cavalerie du général Buford. Ces deux officiers généraux, du plus grand mérite , avaient été parfaitement choisis pour cette importante mission.
De son côté, Lee, voyant que ses communications pouvaient être menacées par le mouvement en avant de Meade , avait pris le parti à la fois sage et hardi de se porter au devant de l'ennemi dans le but de dégager sa ligne de retraite en réduisant son adversaire à la défensive. Dès le 29 juin, il avait donné l'ordre à ses corps de se concentrer au débouché des montagnes qui abritaient sa ligne de retraite, entre le défilé de Cashtowen et Gettysburg, situé à l'est de ce point et aune marche environ. Ses opérations étaient d'autant plus difficiles à exécuter que, par suite d'un ordre mal interprété, Stuart, avec toute la cavalerie, était sans communication avec lui depuis plusieurs jours, ce qui le réduisait à se faire éclairer par son infanterie et renseigner uniquement par des espions. Aussi, mal informé des mouvements de l'ennemi, qu'il ne croyait pas aussi rapproché, il ne songeait pas plus que lui à livrer bataille à Gettysburg. Le 30, les corps confédérés étaient à une journée de marche de leur point de concentration, et le général en chef ordonnait au général Hill d'envoyer à Gettysburg une de ses divisions pour s'y approvisionner en souliers dans les fabriques importantes de chaussures de cette ville. Cette division se heurta à la cavalerie de Buford,, et le combat qui en résulta amena la bataille de Gettysburg, qui fut essentiellement une bataille de rencontre.
Mais avant de parler de la bataille, il est nécessaire de faire connaître le terrain qui en fut le théâtre. Aucune description ne saurait mieux atteindre ce but que celle qui a été donnée par M le Comte de Paris dans son Histoire de la guerre civile en Amérique, et dont je reproduis ici les principaux passages :
« Les accidents de terrain autour de Gettysburg sont dus, « comme pour toute la région voisine du South Mountain, à la « présence d'arêtes rocheuses, parallèles à la direction géné- « raie de cette chaîne, qui tantôt émergent du sol en dente- « lures escarpées ressemblant à des châteaux ruinés ou à des
pyramides fantastiques, tantôt le soulèvent seulement en croupes adoucies dont les longues ondulations dessinent vaguement cette charpente géologique. Une population laborieuse établie sur cette terre fertile l'a presque complètement défrichée; aussi les bois, beaucoup plus clairsemés que dans le Maryland, et les rochers, moins nombreux qu'à Emmetsburg, ne forment-ils que des points d'appui isolés au milieu d'un terrain propre aux déploiements des armées et au jeu de l'artillerie. i>
« Les ruisseaux qui le traversent étaient, dans cette saison, tout à fait insignifiants. Les deux principaux, le Willoughby Run et le Rock Creek, courent parallèlement du nord au sud, l'un à l'ouest, l'autre à l'est de Gettysburg, et se jettent plus bas dans le Marsh Creek. Les rives de ces deux cours d'eau se ressemblent. Celles du Rock Creek sont, comme son nom l'indique, hérissées de rochers, couvertes de bois dont ces rochers ont empêché le défrichement, et elles s'élèvent jusqu'à quarante et même cinquante mètres au-dessus de son lit. Celles du Willoughby Run sont moins élevées, moins abruptes, moins boisées. Le champ de bataille est compris entre la rive droite du premier et la rive gauche du second. Le système des collines qu'on rencontre sur ce terrain peut se diviser en deux groupes disposés d'une façon analogue, et dont la formation révèle une loi géologique commune à toute la contrée. Chacun forme un faisceau de trois arêtes, partant d'un point commun élevé et abrupt : l'arête centrale, la plus haute et la plus longue, se dirige au sud; une autre, aussi droite, mais moins élevée, au sud-sud-ouest; la troisième, s' étendant vers l'est-sud-est, est courte, tourmentée, fendue en deux branches, comme si elle avait été contrariée dans sa formation par la direction générale du soulèvement. Le premier groupe a pour point de départ une crête appelée Oak- Hill, à cause du taillis épais de chênes qui la couvre, et située à deux kilomètres au nord-ouest de Gettysburg, dans la direction de Mummasburg. Son arête centrale a trois kilomètres de longueur ; elle est, sur les deux tiers de cette longueur, fort étroite, assez élevée et parsemée de petits bois, de fermes et de maisons de campagne. Parmi ces habitations se trouve un séminaire luthérien et dont le clocher, placé sur le point culminant, domine toute la campagne environnante. L'arête du sud-ouest n'est d'abord séparée de celle-ci que par un pli de terrain insignifiant, qui s'approfondit à mesure qu'elles divergent; elle borde le cours du Willoughby Run. La troisième
« se compose de plusieurs mamelons arrondis qui s'abaissent « graduellement jusqu'auprès du Rock Creek, et entre lesquels « il serait difficile de tracer une ligne de faîte. Le second groupe :< est situé au sud-est du premier. Son point de départ est à deux :< mille cinq cents mètres d'Oak-Hill ; il était connu bien avant la :< bataille sous le nom de Cemetary-Hill, à cause du cimetière x qui le couronnait, comme si une funèbre prévision l'eût pla- ( ce par avance sur un point où devaient tomber tant de vic- < times. Cette hauteur, à la crête rocheuse, s'élève brusque- :< ment de vingt-cinq mètres environ, au-dessus d'un vallon où ( serpente le Stevens Run, faible ruisseau qui coule de l'ouest à l'est et rejoint le Rock Creek. La petite ville de Gettysburg : est assise dans ce fond, sur la rive méridionnale du Stevens Run, et ses rues droites, bordées de maisons derrière lesquelles s'étendent de beaux vergers, s'élèvent, en pente douce, ; sur le dernier contrefort de Cemetary-Hill. L'arête principale, qui part de ce point et se dirige au sud, ne tarde pas à s'abaisser, les rochers disparaissent, les pentes, découvertes à l'ouest, s'adoucissent de ce côté; à l'est, au contraire, le lit du Rock Creek se creuse encore plus rapidement entre des escarpements que couvrent d'épais taillis.
« A quinze cents mètres de l'extrémité du Cemetary-Hill, la ligne de faîte à perdu environ vingt mètres de hauteur, puis elle se relève sur une longueur d'un kilomètre, pour se terminer enfin par deux collines au profil hardi, qui dominent fièrement tous les environs, et dont tous les rochers bizarres semblentde loin absolument inaccessibles à l'homme. La plus méridionale, qui est la plus élevée, n'a pas moins de soixantedix mètres au-dessus de Gettysburg : elle est connue sous le nom de Round Top, ou sommet rond; l'autre appelée Little Round Top, ou petit sommet rond, séparée de la première par une distance de cinq centsmètres, a trente-cinq mètres de moins de hauteur. L'une et l'autre, reliées par un col élevé forment à l'ouest un escarpement au pied duquel coule un petit ruisseau marécageux, le Plum-Run, dont le lit est à plus de cent mètres au-dessous du sommet du Round Top. La rive opposée de ce ruisseau, quoique moins élevée, est aussi sauvage, aussi abrupte que les flancs des Round Tops, et les colons ont donné le nom de Devils-Din, ou Grotte du Diable, à l'une des nombreuses cavernes qu'on y rencontre. Des deux côtés une végétation vigoureuse, puisant sa nourriture dans le sol fertile dû à la décomposition des roches de syênite, perce à travers les blocs entassés, et des chênes noueux et trapus cou-
« vrent de leur épais feuillage les anfractuositôs du terrain. Ce « bois s'étend à l'ouest jusque sur le plateau ondulé, où il pé- « nètre en zig zag au milieu des cultures. L'arête orientale « fort courte, comme dans l'autre groupe, et se terminant aussi « au bord du Rock Creek, offre les mêmes caractères que les « hauteurs des Round Tops. C'est une crête qui, présentant des « pentes abruptes au nord, relie Cemetary-Hill aux rochers boi- « ses du Culps-Hill, puis, perdant brusquement une partie de « sa hauteur, sans cesser d'être escarpée, incline au sud en « bordant le cours du Rock Creek, que dominent sur la riveoppo- « sée les pentes également boisées de Woll-Hill. Une large « brèche sépare les contreforts de Culps-Hill d'un dernier « sommet situé à un kilomètre plus au sud et appelé Lower's-Hill. « La troisième branche, semblable encore à celle de l'autre « groupe par sa direction et son peu d'élévation, se détache de « la première, à cinq cents mètres environ du point central, se « dirigeant vers le sud-ouest en s'abaissant graduellement et « en s'étalant comme celle-ci. A mille ou quinze cents mètres « de là, elles ne forment plus chacune qu'un pli de terrain assez « indistinct, celle de l'ouest ayant de treize à quinze mètres, et « l'autre de sept à treize au-dessus de la dépression qui les sé- « pare, et dans laquelle le Plun Rum prend sa source. Lapre- « mière domine clone la seconde à des distances de sept à huit « cents mètres, mais trop peu pour lui donner, au point de vue « de l'artillerie dans ce terrain découvert, une supériorité réelle, « C'est au milieu de ces légères ondulations que se trouve le « lien des deux groupes : la branche centrale du premier, lace quelle prolonge en s'abaissant l'arête du Seminary-Hill, vient « se souder à la branche orientale du second, près du point où « celle-ci est le moins élevée. A huit cents mètres plus au sud, « en un point devenu historique sous le nom de Peach-Orchard, « la ligne de faîte tourne brusquement à l'ouest, forme un léger « col et, au bout de 400 mètres, se dirige au sud en suivant une « crête assez étroite et presque entièrement boisée, dont le verce sant oriental domine le Willoughty-Run jusqu'à son confluent « avec le Marsh Creek.
« La ville de Gettysburg est naturellement le centre de toutes « les routes qui traversent cette contrée. Au nord, trois che- « min s se séparent avant même d'avoir traversé le Stevens- « Run : le premier, au nord-ouest, conduit à Mummasburg, en « franchissant le prolongement de la crête d'Oak-Hill ; le se- « cond, au nord, se dirige sur Carlisle; le troisième, au nord- « est, porte l'indication de Harrisburg. Le chemin de fer de
Hanover aborde la ville par l'est, en suivant la rive droite du Stevens-Creek ; il n'était pas exploité plus loin que Gettysburg, mais les travaux destinés à le prolonger vers Chambersburg se continuaient au delà de la ville, vers l'ouestnord-ouest, et coupaient, par de profondes tranchées, les deux arêtes qui descendent d'Oak-Hill vers le sud et le sudouest. Deux routes franchissaient également ces deux arêtes : la première est le turnpike, ou grande route ferrée de Chambersburg ; elle suit de très près le tracé inachevé de la voie ferrée ; l'autre est un simple chemin vicinal, qui prend à l'ouest-sud-ouest la direction de Hagerstown et traverse le Marsh Creek au gué dit de Black-Horse-Tavern. Le séminaire se trouve entre les deux, au-dessus de leur bifurcation.
« Gomme au nord et à l'ouest, trois routes sortent au sud et deux à l'est de Gettysburg. Ces dernières sont celles de Hunterstown au nord-est et de York au sud-est. Les voies ouvertes vers le sud sont d'abord la grande route de Baltimore au sud-sud-est qui, en quittant Gettysburg, s'élève sur le sommet de Cemetary-Hill, laisse Culps-Hill à gauche, et descend sur le Roch Creek entre les contreforts de cette colline et les pentes de Power's-Hill; puis, au sud, le chemin de Taneytown, qui franchit la branche principale du second groupe au-dessus de Cemetary-Hill, et longe à mi-côte le versant oriental de cette branche, laissant à sa droite les sommets de Round-Tops; enfin, au sud-sud-ouest, le chemin d'Emmettsburg, qui suit exactement la ligne de faite de la troisième branche à travers de vastes cultures, coupées seulement de clôtures de bois et parsemées de fermes jusqu'à Peach-Orchard, où elle continue dans sa direction première en coupant un ravin qui aboutit au Plum Creek au-dessous de la Grotte du Diable.
« Cette énumération ne suffirait pas encore pour faire comprendre la valeur que tant de routes convergentes devaient donner à Gettysburg, si nous n'ajoutions que les turnpikes jouent, dans la guerre, aux États-Unis, un rôle semblable à celui des pavés qui traversaient la France et les Flandres dans les guerres du xvne siècle : en effet, tous les autres chemins n'étant que tracés et nullement construits ni entretenus, ne peuvent servir utilement aux gros transports, et les grandes voies macadamisées attirent forcément les armées qui, pour se mouvoir rapidement, sont obligées de les suivre; or, comme on l'a vu, trois de ces voies, celles de
« Chambersburg, cle Baltimore et d'York, se réunissaient à « Gettysburg. »
Tel est le terrain sur lequel des circonstances imprévues allaient mettre aux prises les deux armées.
La bataille de Gettysburg dura les 1er, 2 et 3 juillet, et bien que les coups décisifs n'aient été matériellement portés que le dernier jour, la manière dont le combat fut engagé le premier jour et se continua le second, amena logiquement le dénoûment qui se produisit; l'intérêt de l'étude de cette bataille est donc, à mon avis, surtout clans les préliminaires qui seuls, dans un récit du genre de celui-ci, me paraissent devoir être mentionnés avec quelque détail.
Meade, qui avait brillé au second rang, était absolument nouveau dans le commandement en chef d'une grande armée; ainsi que je l'ai dit précédemment, il était dominé par le désir de prendre une position défensive pour s'y faire attaquer en subordonnant ses mouvements à ceux de l'ennemi (1). En même temps, il voulait tâcher de s'opposer à la concentration cle l'armée de Lee clans le voisinage de Gettysburg. Ces deux vues étaient contradictoires, car pour s'opposer à la concentration de Lee, il ne fallait envoyer à Gettysburg ni une avantgarde, ni un corps d'armée, il fallait être concentré soi-même et attaquer ou manœuvrer; le résultat cle cette fausse conception allait être d'engager une bataille sans être concentré. On conçoit donc que les ordres envoyés par le général en chef dussent être vagues, particulièrement ceux qui s'adressaient à Reynolds et que, se trouvant subitement mis en présence d'une situation nette, des généraux avisés aient dû faire acte d'initiative et, comme le commandant de l'avantgarde allemande à Spickeren, ne pas hésiter, en s'engageant, à engager l'armée tout entière.
Buford, arrivé le 30 au soir à Gettysburg, avait compris toute la valeur des positions s'étendant à l'ouest ; informé que des colonnes ennemies se dirigeaient sur cette ville, il résolut de tout risquer plutôt que de les y laisser pénétrer. Il savait que Reynolds, avec le 1er corps, n'était qu'à une petite marche. Il fit mettre pied à terre à ses deux brigades, comptant chacune un peu plus de 2,000 hommes, et les disposa en avant
(1) C'était la marque d'une infériorité — très relative — de capacité et de caractère. Marmont aussi a montré le défaut de la cuirasse quand, dans son Précis des Institutions militaires, il a avoué quelque part son regret de n'avoir jamais eu à défendre une grande place. Il ne se sentait pas l'étoffe suffisante pour regretter de n'avoir pas eu à conduire seul de grandes opérations de guerre offensive.
de Gettysburg, sur les hauteurs bordant le ruisseau de Willoughby, et des deux côtés de la route de Chambersburg et de la tranchée du chemin de fer; ses réserves et ses chevaux en arrière, dans le fond, à l'ouest des collines du Séminaire; puis il prévint Reynolds et Meade. Son artillerie à cheval, des hauteurs du Séminaire, voyait les trois routes d'Hagerstown, Chambersburg et Mummasburg.
Ces sages et prévoyantes dispositions furent bientôt justifiées. Le 1er juillet, à huit heures du matin, la division Heth du corps de Hill apparaissait, et, se heurtant à Buford, se déployait au sud de la route de Chambersburg en menant un combat traînant pour se donner le temps d'attendre des renforts. Buford, menacé pourtant d'être débordé, engageait toutes ses réserves et luttait en désespéré quand Reynolds, devançant son corps d'armée, vint lui annoncer le renfort nécessaire et prendre le commandement ; il eut bientôt jugé la situation et, décidé à tenir quand même, il appela à lui ses camarades les plus rapprochés. Vers dix heures, sa première division arrivait d'Emmetsburg, et confiant le commandement de son corps d'armée à son divisionnaire Doubleday, il prenait la direction de l'ensemble et faisait étendre cette division jusqu'à la route d'Hagerstown, après avoir relevé la brigade de gauche de la division Buford. Il prescrivait d'occuper un bois qui renforçait sa gauche et tombait frappé à mort, au moment où l'ennemi attaquait ce bois. Bientôt une seconde division (Pender) du corps de Hill entrait en action; Doubleday prenait à son tour le commandement, maintenait partout la position et faisait un millier de prisonniers. Vers midi, les deux dernières divisions du 1er corps débouchaient sur le terrain, l'un (Wandsworth) venait se placer à droite de la route de Chambersburg, tandis que l'autre (Robinson) restait en réserve sur les hauteurs du Séminaire qu'elle mettait en état de défense.
Hill, avec 80 pièces en batterie, canonnait violemment, mais sans avancer, dans l'ignorance où il se trouvait des projets de son général en chef qui ne devait arriver sur le terrain que vers la fin de la journée. Pendant ce temps, vers 11 heures et demie, Howard, qui avait quitté Emmetsburg après le 1er corps, arrivait au Séminaire; Doubleday lui remettait le commandement; il avait précédé son corps d'armée, le 11e, marchant sur deux colonnes. Ayant jugé, comme Buford et Reynolds, qu'il fallait garder atout prix les positions occupées, il rendit compte à Meade et appela à lui Sickles qui devait atteindre Emmetsburg dans la matinée et s'y arrêter. Un peu
avant une heure, les divisions du 11° corps arrivèrent et Howard, convaincu que l'ennemi allait déboucher par les routes qui descendent du nord sur Gettysburg, laissant Doubleday faire face à l'ouest, prescrivit de faire placer deux de ces divisions à droite de celui-ci, la dernière restant en réserve avec l'artillerie de corps au sud de Gettysburg sur la hauteur du cimetière. « Les deux arêtes parallèles qui coupent à l'ouest « de Gettysburg les routes de Mummasburg, de Cashtown « (Chambersburg), de Hagerstown offrent, il est vrai, d'excel- « lentes positions défensives contre tout ennemi arrivant de ce « côté, et le nombre des combattants avec lesquels Hill attaque « Doubleday serait doublé que Howard pourrait les contenir « en prolongeant sa ligne à droite jusqu'à la hauteur domi- « nante de Oak-Hill ; mais les routes suivies par Ewell pren- « nent justement de flanc et à revers toute cette ligne et le « conduiraient à Gettysburg, sur les derrières de Doubleday, « pendant que celui-ci serait occupe de front par Hill (1). »
Howard avait, en effet, occupé Oak-Hill avec une division et placé deux batteries pour essayer de battre l'intervalle s'étendant entre Oak-Hill et la droite de Doubleday, lorsque vers deux heures la 3e division du corps Ewell (Rodes) débouchant du nord et s'avançant perpendiculairement sur l'arête d'Oak-Hill la rendait intenable, tandis que son artillerie divisionnaire croisant ses feux avec celle de Hill — en tout, cent pièces, — décimait la droite fédérale. En même temps, Howard était informé de l'arrivée de la lre division du corps Ewell (Eaiiy) par la route d'Harrisburg ; pour faire face à cette attaque et ne pas être pris directement à dos, il s'étendit entre les routes d'Harrisburg et de Mummasburg, faisant face au nord. Malheureusement, entre les hauteurs vagues qu'il occupe dans cette position et l'arête qui prolonge les collines du Séminaire, il y a un fonds d'un kilomètre de largeur qui découvre son flanc gauche et le laisse en l'air. Doubleday cherche à garnir cet intervalle par une division de réserve, mais Hill et Ewell liant leurs attaques et les redoublant, gagnent du terrain. A trois heures, le 11e corps, repoussé, n'est plus qu'à un kilomètre de Gettysburg. Sa position, meilleure que la précédente, aurait pu offrir quelque résistance si elle avait été retranchée, mais le temps manquait ; à quatre heures, Howard, voyant le 11e corps presque tourné par ses deux flancs et pressé sur son front, dut
(1) La Guerre civile en Amérique, par M. le Comte de Paris, tome VI, p. 275.
donner l'ordre général de la retraite sur le Cimetière; elle s'accomplit dans des conditions désastreuses pour le 11e corps et l'ordre n'étant pas parvenu à Donbleday, celui-ci, laissé en l'air par le recul du 11e corps et pressé à son tour, dut se replier vivement en faisant soutenir sa retraite aux ailes par la division de cavalerie Buford toujours faisant le coup de feu à pied, et, en arrière, par une division de réserve du 1er corps postée sur les hauteurs du Séminaire. Les divisions du 1er corps rejoignirent bientôt sur les hauteurs du Cimetière les débris du 11e corps, qui avait perdu 6,000 hommes. « Les fédéraux « avaient engagé 10 brigades d'infanterie, 2 de cavalerie et « 10 batteries, soit en tout 16,500 hommes contre 14 brigades « confédérées et 20 batteries, soit plus de 22,000 hommes, car « les brigades confédérées étaient plus fortes que celles des « fédéraux. De ces troupes, il ne restait pas plus de 5,000 hom- «■ mes en état de combattre. 4,000 étaient tombés, 5,000 étaient « pris, 6,500 étaient en fuite (1). »
Heureusement, en arrivant à Cemetary-Hill (le cimetière), les troupes en retraite y trouvèrent la division cle réserve du 11° corps, qui, y ayant été maintenue, avait commencé à mettre la position en état de défense et à y construire des épaulements de batterie. Malgré cela, une attaque des confédérés sur ce refuge l'eût enlevé aux fédéraux et eût entièrement changé la face des choses. Mais Lee, arrivé sur le terrain à quatre heures et demie, et voyant Hill et Ewell divisés sur l'opportunité d'attaquer Cemetary-Hill, se décida pour l'abstention. Vers la même heure, le commandant du 2e corps, Hancock, précédant ses troupes, arrivait, envoyé par le général en chef, avec l'ordre de prendre le commandement des troupes présentes à Gettysburg. Quand il lui avait donné cet ordre de son quartier-général de Taneytown, à vingt kilomètres du champ de bataille, Meade croyait qu'il était encore possible de concentrer son armée en arrière sur la position défensive de Pipe Creek; dans ce but, il avait prescrit de faire retrogarder le 1er et le 11e corps et ordonné aux 2e et 12e de se porter en avant, de manière à soutenir la retraite des premiers; mais les nouvelles successivement reçues l'obligèrent à prendre tardivement le parti que les circonstances imposaient et à modifier ses ordres; et afin de terminer la concentration sur Gettysburg, commencée par l'initiative de plusieurs chefs de corps, il ordonna aux 5e et
(1) La Guerre civile en Amérique, par M. le Comte de Paris, tome VI, p. 295.
6e corps, qui se trouvaient en marche sur des routes venant de l'est, de rallier le reste de l'armée. En attendant l'arrivée de Meade, Hancock prit toutes les mesures que nécessitait la situation, en faisant occuper la ligne des hauteurs qui couvrait les routes de Taneytown et de Baltimore.
A cinq heures du soir le général Sickles était arrivé avec l'avant-garde du 3e corps dont le reste suivait de près. Un peu plus tard Slocum amenait le 12e et son ancienneté l'appelait à prendre le commandement général.
Dans la soirée également, Longstreett, moins la division Pickett laissée à Chambersburg pour couvrir la route de Southmoutain, amenait son corps d'armée ce qui achevait la concentration de l'armée de Lee, sauf la cavalerie de Stuart qui n'avait toujours pas rejoint. Enfin aune heure du matin Meade venait prendre le commandement de l'armée fédérale. Grâce à des marches forcées elle allait être réunie le 2 à neuf heures du matin, sauf le 6e corps qui ne pouvait arriver que dans la journée.
A mesure de leur arrivée les troupes fédérales avaient pris leur place ou s'étaient intercalées sur la position défensive qui s'étendait de Culps-Hill à droite au Round Top à gauche. Le 2, au matin, elles étaient réparties de la manière suivante : A l'extrême droite, sur les hauteurs rocheuses et boisées de Culps- Hill, le 12e corps (Slocum) et la division Wodsworth du 1er, à Cemetary-Hill; le 11e corps (Howard), puis les deux autres divisions du 1er Doubleday et Robinson (Newton avait pris le commandement de ce corps), plus à gauche venaient le 2e corps (Hancock) et le 3e (Sickles), le 5e était en réserve à l'extrême gauche à hauteur des sommets de Little Round Top et Round Top. Les corps étaient à trois divisions, sauf le 3e et le 12e; chaque division à trois brigades. Mais chaque brigade comprenait sous le nom de régiments, des bataillons de dix compagnies, dont l'effectif ne dépassait par 800 hommes. Chaque corps avait une division en réserve et chaque division une brigade. L'étendue de la ligne fédérale était de 6 kilomètres.
La cavalerie se préparait à couvrir cette position sur ses deux ailes. Buford rôclairait à gauche, la division Kilpatrick, qui avait suivi et tenu Stuart en échec les jours précédents, avait reçu l'ordre de se rapprocher sur le flanc droit et la division Gregg, qui occupait Westminster, y avait laissé une brigade à la gare du chemin de fer et était en marche pour prendre position sur la droite de l'armée.
En face de la position de Meade et sur un arc concentrique d'un plus grand rayon, Lee occupait une ligne d'environ neuf
kilomètres. Longstreet avec deux divisions faisait face aux Round Tops à l'ouest de la route d'Emmetsburg. Hill avec ses trois divisions occupait les hauteurs du Séminaire, et Ewell s'étendait depuis ces hauteurs jusqu'aux rives du Rock Creek, en face de Culps-Hill, en traversant Gettysburg. En face de l'armée de Meade, réduite à la défensive et éprouvée par le combat du 1er juillet, Lee avait la liberté de l'initiative. Mais il ne se montra pas durant les batailles de Gettysburg l'homme résolu et prompt à se décider qui avait jusque-là surpassé tous ses adversaires, et lorsqu'il lui fallut prendre parti, il entra dans une série d'hésitations qui pesèrent sur lui comme une fatalité dans les batailles des 2 et 3 juillet.
La position de Meade avait certainement des points faibles; elle laissait en avant d'elle la route d'Emmetsburg, qui était une des deux voies se dirigeant sur Washington. En revanche, elle couvrait, mais de trop près, le chemin de Taneytown, qui rejoignait cette route à deux marches au sud, et, plus en arrière, la route de Baltimore, cette dernière route offrant une ligne de retraite tout à fait excentrique par rapport à la précédente. Dans cette situation, la perte des positions occupées par Meade pouvait rendre sa retraite désastreuse, puisque, outre la dilficulté d'écouler son armée par les deux seules routes qui s'offraient à lui, ces routes suivaient des directions divergentes. Il était donc bien tentant pour Lee d'attaquer son adversaire sans tarder. Cependant, le parti le plus sage eût été de se retirer à l'ouest dans les gorges du South Mountain pour forcer Meade à l'y chercher.
Ainsi posté, sa retraite eût été assurée en cas d'échec, et en cas de succès, il eût repris l'offensive dans les meilleures conditions. Mais ses généraux et ses soldats étaient trop pleins d'ardeur et de confiance pour qu'un recul même stratégique ne leur parût pas une sorte de déchéance morale. D'ailleurs, sous la pression de l'opinion publique, les généraux américains étaient rarement libres de leurs mouvements; heureux encore ceux qui ne subissaient que l'opinion de leur armée, toujours jusqu'à un certain point modérée par la discipline ou élevée par le sentiment de l'honneur militaire, — et non celle des politiciens naturellement jaloux des chefs militaires dans les pays où la démocratie gouverne, et dont l'ignorance et la présomption ont fait perdre plus d'une bataille durant la guerre de Sécession.
Ne prenant pas le parti de se faire attaquer dans les défilés faciles à défendre de South Mountain, il ne restait à Lee pour
forcer Meade à abandonner sa position, qu'à manœuvrer ou à attaquer. Manœuvrer sans cavalerie était impossible; il lui fallait donc se résoudre à l'offensive, mais dans cette donnée, il s'offrait trois partis. Celui de combiner une double attaque sur le centre et sur l'aile droite, sur le centre et l'aile gauche, ou par les deux ailes. Dans les deux premiers cas, il fallait se concentrer du côté de l'aile qu'on voulait attaquer et ne laisser sur l'autre aile que des détachements isolés destinés à faire des démonstrations de nature à immobiliser l'ennemi; dans le dernier, on conservait une ligne trop étendue qui, par sa forme enveloppante, rendait forcément les communications très difficiles entre ses extrémités et les attaques sans liaison.
Ce fut malheureusement pour lui à ce dernier parti que Lee s'arrêta.
Bataille du 2 juillet. — Peach-Orchard. — Dispositif de l'attaque confédérée le 3 juillet. — Victoire des fédéraux. — Causes de la défaite des confédérés. — Visite du champ de bataille et revue des lignes fédérales. — Le général Lee.
La nuit du 1er au 2 fut entièrement employée par l'armée de Meade à se fortifier sur ses positions. Cependant, si, dès le lever du soleil, Lee avait attaqué, même avec la ligne étendue qui le faisait faible partout, il aurait pu avoir des chances de succès par la supériorité de l'état moral de ses troupes sur celles qui avaient subi la veille une retraite des plus dures. Certainement, dans toutes les armées, le moral est le principal facteur; et la connaissance du cœur humain, aussi bien que l'observation juste des mouvements de ce grand ressort, est la première des sciences nécessaires à ceux qui sont appelés à conduire les hommes et en particulier aux généraux en chef; aussi, en ce temps où on voudrait suppléer à l'effacement des caractères en résolvant tout scientifiquement, on ne saurait trop méditer la guerre de Sécession au point de vue du rôle toujours prépondérant que le moral y a joué. Dans aucune guerre moderne peut-être, on n'a vu le moral des hommes et la trempe du caractère atténuer aussi souvent les fautes de la stratégie et de la tactique. Et si le colonel Ardant du Picq dans son Essai sur le combat avait étudié de près la guerre de Sécession à ce point de vue, il aurait pu ajouter plusieurs intéressants chapitres au livre si original, si vivant et si profond qui montre depuis la phalange grecque jusqu'aux bataillons armés de fusils
à tir rapide, comment la tactique de tous les temps a été basée sur le moral (1).
Lee consultait beaucoup ses généraux; quand il avait adopté leurs conseils et réussi, il leur attribuait généreusement le succès; quand il avait échoué, il assumait tout. Son tort était de trop déférer parfois à leurs avis. Ce fut ce qui arriva à Gettysburg. Longstreet, que rien n'émouvait dans le combat, mais qui n'était jamais pressé, conseillait de remettre l'attaque au lendemain, parce que la division Pickett lui manquait encore, et comme, en raison même de sa position à la droite de la ligne confédérée, son attaque devait se produire sur la gauche fédérale, et, par conséquent, être la principale, il y avait de grands inconvénients pour son général en chef à trop l'écouter. Le résultat de cette condescendance fut que l'attaque, remise jusqu'à trois heures, laissa aux fédéraux le temps de recevoir de nouveaux renforts, de compléter leurs moyens défensifs en particulier à Cemetary-Hill, clef de la position, et de raffermir encore leur moral.
Cependant, dès le matin, le commandant du 3e corps, le général Sickles, effrayé de la facilite avec laquelle l'ennemi pourrait cheminer à l'abri des collines que suivait la route d'Emmetsburg pour aborder le saillant de la position au point nommé Zieglers-Grove, où ces collines se fondent avec Cemetary-Hill, appela l'attention du général en chef sur la nécessité qu'il y aurait, à son avis, à prendre ces collines comme première ligne de défense, afin de tenir l'ennemi plus éloigné, et, en cas d'échec, d'avoir pour seconde ligne celle qui était alors occupée. Cette idée, tout à fait rationnelle en théorie, offrait une solution pratique en apparence séduisante, mais qui présentait en fait de grands inconvénients par suite de certaines dispositions du terrain. Le point le plus élevé des collines de la route d'Emmetsburg se trouvait à environ 2,500 mètres de Zieglers-Grove, à la croisée d'un chemin de traverse venant de la route de Taneytown. C'était la grande ferme de Peach-Orchard, point d'appui naturel de la gauche de la position formée par ces collines. Mais le petit plateau occupé par cette ferme était
(1) Le colonel Ardant du Picq, qui commandait le 10° de ligne, le 14 août 1870, était, en môme temps qu'un officier d'une haute intelligence et d'une portée exceptionnelle, un caractère noble et chevaleresque. Il donnait ses ordres quand un obus, en éclatant, le blessa à mort, en même temps que plusieurs soldats. Un médecin s'empressa auprès de lui, et sa première parole fut pour lui dire : « Allez d'abord à ces pauvres soldats, ils ont plus besoin de vous que moi », et il expirait peu d'heures après. J'ai tiré ce trait de l'historique du 10e de ligne.
entièrement dominé par un autre plateau situé à 500 mètres à l'ouest de celui-ci et sur lequel se trouvaient les fermes Snyder et Warfield. L'occupation de ce second plateau aurait donc été indispensable; mais elle aurait porté trop à l'ouest la ligne de défense et facilité ainsi un mouvement tournant par le sud. Cependant, si on avait pris son parti dès le 1er au soir, ou même dès le 2 au matin, si on avait porté sur cette ligne avancée les 2e et 3e corps, en couvrant la gauche avec le 5e par des échelons se rapprochant des Little Round Top et Round Top et destinés à s'opposer à tout mouvement tournant, si surtout on avait eu le temps de fortifier ce dispositif pour en améliorer les points faibles, il y aurait eu un excellent parti à en tirer. Mais les choses ne se passèrent pas ainsi : après des échanges de dépêches entre le général en chef et le commandant du 3e corps, celui-ci, vers deux heures de l'après-midi, porta son corps d'armée sur les collines d'Emmetsburg où il n'avait eu jusque-là que des avant-postes. N'ayant pas le temps de s'y établir solidement, et promptement menacé sur son flanc gauche, le général Sickles, pour se couvrir de ce côté, plaça une partie de ses troupes en retrait depuis Peach-Orchard jusqu'au cours du Plum Run. Le 3e corps, dont la ligne brisée à Peach-Orchard, y formait un angle de près de 100 degrés, se trouvait donc ainsi dans une situation dangereuse. Il occupait seul une étendue qui aurait nécessité un effectif triple, et le côté gauche de cet angle se trouvait naturellement enfilé par l'artillerie en position sur le plateau de Snyder- Warfield.
Une fois le combat engagé il fallut bientôt soutenir le 3e corps par le 2e, tandis que le 5e était fort occupé à parer au mouvement tournant suivi d'une vigoureuse attaque qui s'effectua par le sud. Mais malgré la vigueur de la défense, malgré la bravoure et le coup d'œil de Syckles qui se prodigua avec la plus grande énergie et perdit une jambe dans la bataille, ce qui devait se produire arriva; l'ennemi après avoir rendu Peach- Orchard intenable déboucha sur ce point, et force fut aux 2e et 3e corps de se replier sur la première ligne de défense.
Une attaque sur le centre, sortie des rues de Gettysburg, n'avait pas réussi. Cependant, pour se maintenir à Zieglers-Grove le point faible du centre des fédéraux, il aurait suffi d'un renfort arrivant à propos. Lee qui suivait cette attaque, avait sous la main, sur les collines du Séminaire, une division entière du corps de Hill ; par une erreur inexplicable et aussi contraire à son caractère qu'aux nécessités de la situation, il ne la porta en avant que le soir lorsque depuis longtemps il était trop tard.
A l'extrême droite, Ewell sans pouvoir s'établir sur les hauteurs de Culps-Hill s'était maintenu dans des bois confinant à cette position et sur des hauteurs se reliant au Nord du côté de Gettysburg avec celles du cimetière,
« Dans cette journée que Lee aurait du rendre décisive, Lee « n'avait engagé que 17 brigades sur les 37 composant son in- « fanterie ; il est vrai que, parmi les 20 autres, il y en avait « 3 encore absentes (division Pickett du corps Longstreet) et «14 qui avaient combattu la veille. Du côté des fédéraux sur « 52 brigades, 42 avaient été engagées dont 36 sêrieuse- « ment (1). »
Les attaques de Lee s'étaient produites sans liaison, ce qui avait permis à Meade, profitant de la forme recourbée de la droite de sa ligne, de renforcer promptement et successivement son centre et sa droite avec des troupes tirées à temps de la droite et du centre.
Le 3 juillet, il aurait été encore temps pour Lee, en abandondonnant les quelques points gagnés à sa gauche la veille, de replier le corps d'Ewell à l'ouest de Gettysburg et de reprendre, cette fois, avec les forces nécessaires, l'attaque du centre et cle la gauche de Meade. Mais il persista dans l'attaque par les deux ailes, sans pouvoir, plus que la veille, assurer le concert de ses attaques. Dès le matin, les fédéraux prirent l'offensive, pour chercher à dégager leur aile droite, et, vers onze heures, parvinrent à repousser les confédérés des positions conquises par eux la veille. Mais, à ce moment, le combat n'était pas encore engagé sur le reste de la ligne. Longstreet s'efforçait de faire accepter au général Lee, comme manœuvre décisive, un mouvement tournant contre l'aile gauche fédérale; celui-ci, au contraire, ne concevait plus rien de décisif en dehors de l'attaque du point faible du centre fédéral, Zieglers-Grove, par des troupes fraîches bien appuyées, et après un feu d'artillerie violent destiné à préparer cette attaque. Enfin, Lee donna ses instructions définitives, et, vers dix heures, la division Pickett, arrivée dans la matinée, reçut l'ordre de se porter derrière les hauteurs de "Warfield pour être prête à déboucher ; les troupes d'attaque et de soutien (ces dernières tirées en partie du corps de Hill) furent placées sous le commandement supérieur de Longstreet, et, à une heure, l'artillerie confédérée des corps de Hill et Longstreet ouvrit son feu avec 150 pièces sur la ligne fédérale. Les
(1) La Guerre civile en Amérique, par M. le Comte de Paris, tome VI, page 423.
batteries engagées occupaient les collines du Séminaire et Peach-Orchard ; deux d'entre elles, plus en avant, étaient placées sur la route d'Emmetsburg. L'artillerie unioniste répondit vigoureusement par trois de ses groupes de batteries ainsi répartis : 44 pièces sur la prolongation des pentes du Little Roud Top ; 30 pièces à Zieglers-Grove ; 50 sur les hauteurs du Cimetière, mais ces dernières avec des vues insuffisantes. Les fédéraux n'avaient donc que 80 pièces engagées au commencement de ce duel, mais cinq batteries étaient en réserve.
« Ce combat d'artillerie est le plus terrible dont le Nouveau- « Monde ait jamais été le témoin. Les confédérés font des sal- « ves de batteries dont les coups portent à la fois sur le même « point et produisent plus d'effet que le tir successif. La veille « leurs projectiles passaient par-dessus l'ennemi ; ils ont rec- * tifié leurs hausses et obtiennent promptement une justesse « inusitée par eux. Le plateau occupé par les fédéraux forme « au centre une légère dépression qui dissimule leurs mouve- « ments, mais ne les abrite pas des boulets ennemis ; les obus « éclatent au milieu des batteries de réserve, des convois, des « ambulances; les maisons chancellent et s'écroulent, le quarï tier général de Meade est criblé ; Butterfîeld, son chef d'état- « major, légèrement atteint. On ne voit partout qu'hommes cherx chant à se dissimuler derrière les moindres anfractuosités du x terrain ; on n'entend que la grande voix du canon et des pro- :< jectiles qui fendent l'air. Une foule, plus considérable encore v que la veille, de fuyards, de blessés, de non combattants, se « presse de nouveau sur la chaussée de Baltimore (1). »
Vers 2 heures Meade, jugeant que son artillerie avait consommé assez de munitions et voyant clairement les projets de son adversaire, fit cesser le feu afin de provoquer l'attaque préparée, en faisant croire à l'ennemi que ses munitions étaient épuisées. « Le moment était venu ; l'ennemi sortit du « bois où il s'était formé pour l'attaque et déboucha à découvert •x dans la plaine. C'était vraiment un beau spectacle. Les ti- « railleurs, espacés régulièrement, s'avançant les premiers, (( couvrant le front d'attaque ; derrière eux, la division Pickett, « déployée sur deux lignes, ayant à sa gauche la division Hith '< et à sa droite la brigade Wilcox, en colonne par bataillons. a Ils étaient bien quinze à dix-huit mille, et les nôtres les regarde daient venir. »
(1) La Guerre civile en Amérique, par M. le Comte de Paris, tome VI, page 448.
« Quand ils furent à belle portée de mitraille, notre artillerie « ouvrit sur eux un feu écrasant qui faucha leurs rangs, mais « ne les arrêta pas. Ils pressèrent au contraire le pas, obli- « quant seulement à gauche sous la trombe des projectiles dé- « chaînés sur leur droite par huit batteries. Et nos hommes « les regardaient toujours venir, comptant les trouées et sente tant bien qu'ils tenaient la revanche de Frederiksburg.
« La première ligne était arrivée à 150 mètres environ en « face du 29 corps lorsque le front des divisions Hays et Gibet bon, de ce corps, s'enflamma et redoubla le carnage par un * feu roulant qui, pour les confédérés, fut le signal de la charge. « Tout se précipita en avant ; les rangs achevèrent de se con- « fondre et ne formèrent plus qu'une masse emportée oùleshom- « mes couraient, roulaient et tombaient pêle-mêle, et où le ca- « non ouvrait des rues. Les officiers, l'épôe en l'air, mar- « chaient au premier rang; des colonels guidaient en avant « leurs régiments mitraillés. Leurs hourras s'entendaient au « milieu du fracas de l'artillerie et de la mousqueterie, et ils « montaient comme les flots sur les brisants. C'était leur va- « tout (1). »
Ce récit imagé fait assez pressentir quel fut le résultat de la charge des confédérés. Après un corps à corps effroyable durant lequel ils ne purent arriver à s'établir sur la position de Zieglers-Grove, les colonnes d'attaque assaillies de toutes parts durent redescendre sous la mitraille les pentes qu'elles avaient abordées. La partie était perdue.
La situation de l'armée sudiste était devenue très dangereuse; si Meade avait pris immédiatement l'offensive au milieu du désordre matériel et moral causé par l'échec de l'attaque des confédérés, leur retraite aurait pu être changée en déroute.
La question de savoir si une attaque brusquée aurait pu être tentée aussitôt que Pickett avait commencé à se retirer se discute encore parmi les survivants de Gettysburg. Il est certain qu'elle était possible. Mais Meade qui ne commandait en chef que depuis peu de jours avait plus de bon sens et de solidité de jugement que de hardiesse de conception et de promptitude de décision. Il n'avait vaincu que parles fautes de Lee. Le
(1) Récit du général de Tropbriant, brigadier général dans la lro division du 3e corps. Le général de Tropbriant, qui appartient à une vieille famille bretonne, s'était fixé en Amérique dès sa jeunesse et servait dans la milice quand éclata la guerre de Sécession. Réunissant les qualités des Américains à celles de sa race, il offre un type curieux et très séduisant.
premier avait donné tout ce dont il était capable, le second n'avait pas été lui-même.
Dans ces circonstances critiques, Lee et Longstreet se multiplièrent avec un véritable héroïsme pour soutenir le courage et relever le moral de leurs soldats. Le premier disait au général Wilcox, qui se désespérait de l'écrasement de sa brigade : « Allons, courage, général; tout ceci a été de ma faute. C'est moi qui ai perdu la bataille, et c'est â vous à m'aider à m'en tirer le mieux possible, » parole bien digne de ce grand homme dont la haute intelligence se troubla quelquefois, mais dont le cœur domina toujours les plus grandes infortunes.
Grâce à la fermeté d'âme de Lee, au dévoûment des généraux et des officiers, à la confiance des soldats, les confédérés s'étaient reformés; ils restèrent sur leurs positions la nuit et la journée du lendemain, attendant une attaque qui ne se produisit pas. Lee, qui n'avait plus qu'un jour de munitions, n'osa pas reprendre l'offensive ; un corps fédéral menaçait ses communications; le 4 juillet, il commença sa retraite, emmenant tous ses blessés et 4,000 prisonniers.
Durant les trois journées de bataille de Gettysburg, le chiffre des pertes fut à peu près le même dans les deux armées, environ 23,000 hommes pour chacune d'elles. Mais en raison de l'inégalité de leurs effectifs, la proportion des pertes fut de 27 pour cent chez les fédéraux et de 36 pour cent chez les confédérés. Les premiers avaient eu cinq généraux tués et dix blessés; les seconds, trois généraux tués et treize blessés.
On voit que, dans ces armées, on se battait vaillamment et que de pareils chiffres suffisent à réfuter ce propos attribué à un général de l'armée anglaise que « durant la guerre de Séces- « sion une brigade d'armée régulière empruntée à n'importe « quelle grande puissance militaire d'Europe aurait toujours « suffi à décider de la victoire. » Pour porter un tel jugement, il faut n'avoir étudié de près ni la guerre de Sécession, ni le caractère américain.
Il n'y a rien à dire du rôle que joua la cavalerie sur le terrain de la bataille de Gettysburg les 2 et 3 juillet. Une division de cavalerie fédérale contribua à couvrir la gauche de Meade et à l'éclairer. Mais, hors du champ de bataille, il s'était passé des mouvements de cavalerie intéressants.
Depuis le 2, Lee avait rétabli ses communications avec Stuart; celui-ci, toujours contenu par la cavalerie unioniste, n'avait pu gagner le champ de bataille et se trouvait à quelques milles à l'est au-dessus de la route d'York, mais il avait
reçu l'ordre de s'en rapprocher le plus possible de manière à déborderl'aile droite des fédéraux et àtomber sur leurs colonnes si elles se mettaient en retraite. Cependant, avant d'opérer ce mouvement, il lui fallait battre la division fédérale Gregg chargée de lui barrer la route. Stuart, soutenu par son artillerie à cheval, l'attaqua, et, dans un combat de mousqueterie et d'artillerie qui se termina par une charge, lui tua 112 hommes, en blessa 289 et en prit 325. Mais Gregg, quoique battu, avait par la vigueur de sa résistance fait échouer le plan de son adversaire en interrompant son mouvement. D'ailleurs, il ne s'agissait plus, pour Stuart, d'achever une victoire mais de chercher à couvrir une retraite.
Telle fut la bataille de Gettysburg ; c'est à l'ouvrage de M. le Comte de Paris qui, comme j'ai déjà eu occasion de le dire, fait autorité en Amérique, que j'ai emprunté toute la trame de monrécit(l).Onne m'accusera pas, j'espère, de partialité, quand je dirai que cet ouvrage connu de tout ce qui, dans l'armée, pense réfléchit et étudie, est un des plus intéressants, des plus instructifs, et des plus utiles pour la formation du jugement militaire, qu'un officier puisse lire. C'est encore à l'histoire de la guerre civile en Amérique que je demanderai la conclusion raisonnée à tirer des événements.
« La première cause de la défaite des confédérés fut l'absence « de Stuart, qui amena la rencontre fortuite de Gettysburg, « retarda la concentration de l'armée et ne lui permit ni de re- « venir prendre, sur le South Mountain, une position dêfini- « tive où Meade aurait été obligé de l'attaquer, ni de manœu-
« vrer pour le déloger de celle qu'il occupait Après la
« bataille du 1er juillet, l'excès de confiance que partageaient « avec Lee la plupart de ses lieutenants et tous ses soldats, « lui fit oublier l'infériorité numérique de son armée et les dif- « ficultés que le terrain devaient opposer à sa tactique habi- « tuelle. Ce terrain découvert présentant des positions domi- « nantes, rendait impossibles les marches dérobées, les « attaques imprévues, et exigeait, pour obtenir le succès, un « ensemble parfait dans les mouvements. Lee eut le tort de
(1) Dans le banquet qui fut offert à M. le Comte de Paris à New-York, le 20 octobre 1890, par les anciens officiers de l'armée du Potomac, le général Sherman, dans un toast au Prince, après avoir apprécié ses qualités militaires et sa bravoure chevaleresque, dit en parlant de son ouvrage sur la guerre de Sécession : « Aucun de nos compatriotes n'a consacré tant de soin ni d'étude, tant de « sagacité, tant de patient travaillant d'impartialité et de bonne foi dans une œuvre « pareille à celle de notre hôte, je veux parler de l'histoire de cette guerre. « Nous le reconnaissons aujourd'hui comme le premier de tous en ce genre. »
« donner à sa ligne trop de développement et une forme cori- « cave qui rendait fort lentes les communications d'une extré- « mité à l'autre, et l'aggrava en dirigeant des attaques princi- « pales sur les deux extrémités. Voulant à la ibis atteindre « Culps-Hill et menacer les Round Tops, il ne put déborder « suffisamment l'un ou l'autre de ces deux points; puis, après « avoir échoué devant l'un et l'autre de ces deux points, il lança « contre le centre de la ligne cle Meade où celui-ci pouvait face cilement réunir une grande partie de son armée, une « troupe relativement si faible, qu'elle se trouva vouée à une « destruction certaine ; enfin, soit que ses ordres eussent été « donnés trop tard le 2 et le 3, soit qu'il ne sut pas se faire « comprendre ou obéir de ses subordonnés, il perdit ces deux « jours, un temps précieux en vains préparatifs. L'indépendance « excessive qu'il encourageait chez ses chefs de corps et « qu'imitaient à leur tour les généraux de division et de bri- « gade frappa de stérilité les plans les mieux conçus et les
x efforts les plus courageux Le 3, Longstreei, exécutant à
î contre-cœur les ordres de son chef, ne donna pas à l'attaque < désespérée de Pickett l'appui cle toutes les forces mises à sa « disposition et ne fit faire aucune diversion en sa faveur. »
Le récit sommaire des batailles de Gettysburg a pu, je l'espère, faire comprendre quel dut être l'intérêt de la visite du terrain, surtout dans les conditions très particulières dans lesquelles elle eut lieu après avoir été préparée par le général Butterfield qui, en sa qualité d'ancien chef d'état-major général du commandant en chef des troupes fédérales, était, parmi les généraux américains présents, le plus à même de servir de guide à M. le Comte de Paris. D'ailleurs, il n'existe sans doute nulle part dans le monde un champ de bataille plus facile à étudier que celui de Gettysburg. Les Américains ont mis une sorte de coquetterie nationale et patriotique à en rendre le parcours commode. Des routes spéciales ont été faites le long de toutes les positions des fédéraux. En les suivant, on passe devant des monuments très nombreux, dont beaucoup surmontés de statues allégoriques ; les uns sont des monuments funéraires, les autres de simples indicateurs portant l'inscription des régiments et bataillons qui occupaient la place au centre de laquelle ils ont été élevés. Cette revue toute idéale des troupes qui versèrent tant de sang aux abords de ces routes produit un effet fantastique sur l'imagination, et, en même temps, laisse dans l'esprit une impression très précise au point cle vue militaire.
Les monuments commémoratifs élevés par souscription se rapportent tous, sauf un très petit nombre, aux morts fédéraux. Soit que Gettysburg leur rappelle des souvenirs trop douloureux, soit que les ressources leur aient manqué, les Sudistes figurent à peine dans les inscriptions qui remplissent ces champs de repos. J'ai remarqué cependant un de leurs monuments dont la vue m'a causé une vive impression. Il portait le nom du 7e régiment d'infanterie du Maryland, qui avait été presque entièrement fauché à cette place ; à quelques pas en face s'élevait un monument fédéral portant le même numéro et le même nom d'État. Le Maryland s'était, en effet, divisé entre les rebelles et les Unionistes et l'aspect de ces deux mausolées, témoignage éloquent des déchirements de la guerre civile, avait quelque chose de particulièrement douloureux (1).
Plusieurs observatoires très élevés ont été placés aux points éminents du champ de bataille, ce qui permet d'en embrasser l'ensemble sous divers aspects. Le principal est au Séminaire, d'où l'on voit à la fois le terrain de la bataille du 1er juillet, et celui des batailles du 2 et du 3. C'est du haut de cet observatoire, où M. le Comte de Paris et M. le Duc d'Orléans s'étaient rendus à huit heures du matin au début de la visite, que les généraux Doubleday et Howard leur expliquèrent successivement en montrant les divers points du terrain, comme ils auraient pu le faire sur une carte, leurs opérations de la bataille du 1er juillet. Après cette vue d'ensemble, les Princes parcoururent le terrain de ces opérations; se dirigeant par la route d'Hagerstown, ils suivirent la ligne occupée par le 1er corps, puis celle cle la cavalerie de Buford; enfin en traversant les routes de Mummasburg et de Carlisle, examinèrent la position du 11e corps jusqu'au Rock Creek et revinrent à Gettysburg vers onze heures par la route d'Harrisburg.
A midi et demi, ils reprirent la visite du terrain par le Cimetière, qui formait le saillant de la ligne fédérale. J'ai dit dans une lettre précédente quel sentiment à la fois religieux, militaire et poétique a inspiré l'arrangement des cimetières des champs de bataille de la guerre de Sécession. Mais, nulle part, ce sentiment ne s'est révélé plus profond qu'à Gettysburg. Son cimetière militaire est un magnifique parc où tout est cependant grave, austère et plein d'enseignements.
Du Cimetière, la ligne parcourue fut celle de Culps Hill ( 1 2e corps)
(1) Bien des familles ont été divisées par la guerre de Sécession et ont compté même des frères dans les camps opposés .
jusqu'à Rock Creek, puis de l'extrême droite de la position fédérale on revint en suivant la route d'Emmetsburg à Peach- Orchard , point d'une observation particulièrement intéressante pour les raisons que j'ai fait connaître dans le récit de la journée du 2 juillet. De Peach-Orchard, les Princes regagnèrent les Round Tops par le terrain que la gauche du 3e corps placé en retrait avait occupé dans cette même journée et, notamment, par la Caverne du Diable, puis après avoir gravi les Round Tops, qui sont des observatoires naturels, suivirent les collines du Cimetière (terrain des 2e et 3e corps, le 3 juillet) pour arriver à Zieglers-Grove, que les Américains ont appelé aussi Bloody angle, c'est-à-dire l'angle ensanglanté, où vint se briser l'attaque de la division Pickett.
Dans cette visite, les Princes étaient en voiture (1), accompagnés du général Butterfleld et du commandant du corps d'armée (ou de son représentant) des troupes dont on parcourait la ligne. N'avais-je pas raison de dire que c'était une véritable revue? Du champ de bataille, ils se firent conduire au nord de la route d'York, au point où le général Greeg avait, avec sa division de cavalerie, chargé une des divisions de Stuart. Le général Greeg, grand, sec, élancé, simple dans ses manières, sobre et précis dans son langage, véritable type de cavalier, les accompagnait. A sept heures, ils rentraient à Gettysburg, au milieu des démonstrations les plus sympathiques de la population.
Je revenais du champ de bataille hanté par cette noble figure de Lee dont l'étoile avait pâli à Gettysburg pour ne plus se ranimer que d'un éclat passager. Je ne pouvais détacher ma pensée de ce Bayard américain, comme on l'ajustement appelé, et qui, nulle part plus que dans notre terre de France, qui fut par excellence celle de l'honneur et de la loyauté, n'a suscité d'ardents admirateurs. S'il a pu se tromper en mettant les droits incontestables des États au-dessus de l'Union, il n'a du moins jamais soutenu en lui-même le système de l'esclavage des noirs qu'il jugeait indigne d'une nation chrétienne. « L'es- « clavage est un mal politique, un mal moral, un malheur plus « grand encore pour la race blanche que pour la race noire. « Si j'avais eu un million d'esclaves, disait-il, je les aurais « sacrifiés au maintien de la paix ». Aussi grand par le cœur que par l'intelligence, étranger au milieu de la guerre civile
(1) Un des généraux était privé d'un bras, un autre d'une jambe, ce qui n'avait pas permis de faire à cheval la visite du terrain.
la plus violente, aux rancunes et aux haines, il suivit la ligne qu'il crut celle du devoir, et après avoir brillé du plus vif éclat, tomba comme un héros, puis toujours fidèle à lui-même, termina sa vie par une existence humble et pleine d'abnégation où les vertus de l'homme privé surpassèrent peut-être encore celles de l'homme public.
Au bout d'une longue et belle avenue qui aboutit à Richmond, on admire la statue équestre de Robert Lee, due à notre sculpteur Merciô. Un tel homme était digne du ciseau d'un grand artiste français. La tête est pensive, l'attitude pleine de noblesse, de dignité et de grandeur. Un poète virginien a merveilleusement rendu l'expression de la statue dans ces vers d'une concision énergique que la traduction est malheureusement impuissante à reproduire fidèlement.
« Hors du fourreau ! Hélas, en vain a flamboyé l'épée de Lee. « Son fourreau maintenant c'est son linceul; elle dort le sommeil de nos grands morts, vaincue mais sans tache, fièrement et en paix (1 ). »
Forth from its scabbard ! AU in vain Forth flasheci the sword of Lee.
'Tis shrouded now in its sheath again; It keeps the sleep of one noble slain, Defeated, yet without a stain Proudly and pcacefully !
L'école militaire de West-Point. — Mode de recrutement. — Régime d'études. — Discipline. — Influence des traditions de West-Point sur l'esprit de l'armée. — Le général Mac-Clellan,
Je ne saurais terminer le récit de mes impressions militaires en Amérique sans vous parler de la visite des Princes à l'école de West-Point. Elle eut lieu à leur retour de Gettysburg, pendant le second et très court séjour qu'ils firent à New-York, avant de se rendre au Canada; le peu de loisir, dont ils disposaient ne leur permit pas d'y passer autant de temps qu'ils l'auraient désiré. West-Point est d'ailleurs assez éloigné de cette ville, à quatre heures environ par la voie de navigation en remontant l'Hudson, et à deux heures en chemin de fer. L'aller eut lieu par le premier moyen, le retour par le second.
Les bords de l'Hudson sont très pittoresques. L'école de West- Point est située sur un plateau assez élevé dominant la rivière et dans une position des plus riantes. Décidément les Anglo- Saxons tiennent à donner à leurs écoles militaires tout au moins l'attrait du paysage, car j'avais observé, en Angleterre, Je même soin qu'aux États-Unis à choisir une situation agréable pour l'académie où se forment les officiers. L'école de Sanclhurst qui correspond à notre Saint-Cyr et pourvoit pour une grande part au recrutement des officiers d'infanterie et de cavalerie de l'armée anglaise s'élève à l'extrémité d'un magnifique parc; à l'autre extrémité se trouve \q staff collège, sorte d'école supérieure de guerre pour les officiers qui se destinent à l'ôtat-major. On se souvient que c'est à Sandhurst que M. le Duc d'Orléans commença son éducation militaire.
A leur arrivée à West-Point, M. le Comte de Paris et M. le ducd'Orléans furent reçus parle colonel commandant clel'école.
Les Princes étaient venus accompagnés des majors-généraux Franklin, Fitz John Porter et Butterfield, et des Français qui avaient l'honneur de former leur suite, le comte d'Haussonville, le marquis de Lasteyrie, le duc d'Uzès, le capitaine Morhain et le docteur Récamier. On les conduisit sur Jâ lisière du terrain de manœuvre et au bout de peu d'instants le bataillon de l'école déboucha musique en tête, en colonne par pelotons. Il est impossible de se présenter mieux et plus militairement que le fit cette troupe ; il y avait dans la marche et dans les mouvements d'armes une précision absolue qui ne peut se comparer qu'à celle qu'on observe à Saint-Cyr les jours où on fanatise, comme cela se dit en argot d'école. J'étais émerveillé de l'aspect martial de ces jeunes gens imberbes — car le port de la moindre barbe leur est interdit. — La revue que passa M. le Comte de Paris de ce joli bataillon me permit d'étudier les physionomies et d'examiner les tournures dans le détail, en passant lentement devant les rangs des compagnies. Je fus frappé de la parfaite tenue des cadets et de leur air à la fois crâne et sérieux sous leur uniforme gris à buffleteries blanches d'un modèle datant de la fondation de l'école, c'est-à-dire du commencement du siècle. Les subdivisions étaient toujours commandées par des élèves gradés ayant l'épée à la main. L'immobilité sous les armes était parfaite.
Après la revue, le bataillon exécuta quelques mouvements, puis défila toujours avec la même précision.
Après cette séance sur le terrain, un lunch fut offert à M. le Comte de Paris chez le commandant de West-Point. J'en profitai pour causer avec les officiers de diverses questions concernant l'école.
Son mode de recrutement est très particulier. On y entre de dix-sept à vingt-deux ans, mais l'admission, loin d'être prononcée à la suite d'un concours dépend uniquement de la faveur. Le nombre des candidats reçus chaque année est de quatre-vingts environ, ce qui devrait faire près de trois cent vingt élèves à l'école, la durée des cours étant de quatre années. Pendant la durée d'une législature chaque circonscription électorale nommant un membre du congrès doit fournir un élève à West-Point et c'est par ce membre du congrès que le candidat est désigné. Après cette désignation le candidat doit passer un examen d'aptitude très simple, et ne donnant lieu à aucun classement ; s'il échoue, l'entrée de l'école lui est refusée et le membre du congrès qui l'a présenté doit en désigner un autre jusqu'à ce que l'examen d'aptitude ait été jugé satisfaisant. Il
arrive cependant quelquefois qu'un candidat qui a échoué peut de nouveau être désigné par le membre du congrès du district dont il dépend. En ce cas, — du reste très rare, — le membre du congrès peut être présent au nouvel examen.
Voilà pour une république un régime de bon plaisir bien avéré. Mais quand on remonte à l'origine de ce système, on en trouve l'explication dans le désir de faire en général de toute institution centralisée une image aussi parfaite que possible des États, dont les droits, bien que diminués depuis la guerre de Sécession, forment un des fondements essentiels de la Constitution américaine. D'ailleurs, plus on étudie les Américains des États-Unis, plus on est frappé de la facilité avec laquelle ce peuple, beaucoup plus épris de liberté que de justice, est peu choqué des lois d'exception, lorsqu'un intérêt national ou politique lui paraît le moins du monde les justifier. Il proclame et pratique la liberté du travail, quelque peu démodée sur notre continent où elle a engendré le socialisme contemporain et la plupart des plaies sociales ouvrières, mais il la viole en interdisant l'entrée du pays aux ouvriers chinois qui, en se contentant de très modiques salaires, faisaient concurrence aux ouvriers américains. Il proclame et pratique Y égalité des droits politiques, mais, par exception, tous les habitants des États-Unis sont entièrement privés de ces droits, à ce point qu'ils ne peuvent pas plus nommer un conseiller municipal qu'un député et que cette grande ville qui s'accroît chaque année est régie par une commission formée directement par le pouvoir et ne jouit d'aucune liberté politique.
Je vous aurai dit tout ce qui m'a paru intéressant sur l'admission à West-Point quand j'aurai ajouté que le Président de la République a le privilège de désigner dix candidats pendant sa législature. Mais ces désignations faites après celles des membres du congrès n'ont lieu que pour pourvoir à des vacances dont le nombre est souvent inférieur à dix. Quelquefois ce privilège s'exerce en faveur de fils d'officiers. C'était surtout ainsi que Grant en usait. Mais, après lui, il fallut se montrer plus réservé à cet égard, par la crainte de faire naître des jalousies et des susceptibilités toujours promptes à s'éveiller contre l'armée dans les républiques... américaines.
Le régime d'étude de West-Point est très sérieux. Il est presque exclusivement scientifique et s'élève des mathématiques et des sciences physiques et mécaniques élémentaires aux mathémathiques spéciales et à l'enseignement supérieur. Les examens de sortie semblent être de la force de ceux de notre
École polytechnique. Mais contrairement à ce qui se rencontre dans d'autres écoles militaires en Europe, on tient fort peu de compte de la mémoire dans le mode d'instruction, et on cherche surtout à développer la puissance et la justesse du raisonnement, en même temps qu'à exercer la pensée à la promptitude et à la souplesse. Les fréquentes interrogations des cours ont pour but de donner aux intelligences cette tournure particulière. Le soin avec lequel les cours sont suivis, l'ardeur du travail chez les élèves facilitent l'application de ces méthodes qui n'en sont pas moins très ardues pour les débutants.
Les études scientifiques sont naturellement coupées d'exercices militaires, d'équitation, et, en général, de tous les travaux relatifs aux connaissances élémentaires pratiques que doit avoir un officier de n'importe quelle arme. Ainsi les manœuvres de l'artillerie attelée sont enseignées tout comme celles de l'infanterie et de la cavalerie; mais, sous le rapport des études militaires théoriques telles que tactique, histoire, législation, etc.,, on se borne à des notions succinctes qui doivent être développées plus tard dans des écoles d'application.
La discipline est très sévère. Il est défendu aux cadets d'avoir d'autre argent que la modique solde que l'État leur alloue. Bien entendu, l'école est gratuite, car dans ce pays d'intentions réellement démocratiques, l'or, bien que tout puissant, ne suffit pas, sur ce terrain réservé, à créer des catégories sociales. Il est également défendu de fumer. Les punitions ne peuvent être prononcées que par le commandant de l'École, mais tout supérieur, qui voit une faute doit en faire l'objet d'un rapport, et c'est ainsi que les élèves gradés n'hésitent pas, dans l'exercice de leurs fonctions, à signaler les manquements dont ils sont témoins, — même de la part de leurs camarades de promotion. — C'est l'exécution d'un devoir et personne n'y trouve à redire. Ce trait est frappant, d'autant plus que certaines fautes légères, en apparence, — comme, par exemple, de dépasser la limite des baraquements de l'école en se promenant, — peuvent entraîner l'expulsion qui n'est du reste prononcée que par le Président de la République, après avis du ministre de la guerre qui opine toujours dans le sens de la sévérité .
Les cadets ne sortent jamais en principe sauf pour des raisons de famille exceptionnelles. Ils n'ont , durant tout leur séjour qu'un seul congé entre la seconde et la troisième année, d'une durée de deux mois. Pour se détendre d'une vie si austère, les cadets sont autorisés, en été, à donner trois fois
par semaine pendant l'été un bal auquel se rendent les jeunes tilles des villas des environs. Ces villas sont très nombreuses et fort peuplées ; outre que le pays est attrayant, il arrive en effet, souvent, que les familles ayant un membre à West-Point viennent s'établir dans le voisinage. Depuis quelque temps, les cadets sont autorisés à monter, dans certaines conditions, les chevaux de l'école dans un parcours déterminé; on les rencontre alors souvent aux heures de liberté calvacadant gaiement avec de jeunes misses. On sait qu'aux États-Unis les jeunes filles jouissent de la plus entière liberté, qu'elles vont au restaurant, au théâtre, et au bal avec des jeunes gens et que, protégées par les lois contre la séduction aussi bien que par les mœurs, elles sauraient se faire respecter si l'idée de leur manquer pouvait entrer dans la pensée d'un Américain.
Telle est, à grands traits, la physionomie de cette école qui a un caractère vraiment très particulier. La paresse y est inconnue ou du moins n'y est pas plus tolérée que les écarts de conduite ou les fautes contre la discipline. Aussi la sélection qui se produit par les renvois durant les cours, ou à la suite des examens annuels, a-t-elle pour résultat de diminuer environ de moitié les promotions au bout de quatre ans. Sur quatre-vingts élèves entrés, en général, il n'y en a guère que de quarante à cinquante qui obtiennent le grade d'officier. Les premiers sont classés dans le génie, les suivants dans l'artillerie, puis viennent la cavalerie et l'infanterie. Il y a souvent un certain nombre de cadets qui, à la sortie, ou au bout de quelques mois de régiment, renoncent à l'armée; ils ne sont jamais embarrassés d'exercer leur capacité et les services publics aussi bien que les entreprises particulières se les disputent.
Aux États-Unis les spécialités sont beaucoup moins fermées qu'en Europe; cela tient à ce que les Américains ont des aptitudes très variées, et à ce que, à force de volonté et de facilité d'assimilation, ils passent avec une aisance particulière d'une occupation très définie à une autre fort différente. Leurs prétentions à cet égard sont souvent justifiées ; pour s'en convaincre, il suffit de lire la biographie des généraux de la guerre de Sécession ; beaucoup avaient quitté l'armée après peu d'années de services et étaient devenus ingénieurs civils , directeurs de chemins de fer, entrepreneurs de navigation, créateurs d'industries de toutes sortes, banquiers, etc. C'est ainsi que Sherman, le plus distingué des généraux fédéraux, celui qui avait les vues les plus hautes, les plus réelles capacités, et qui eût certainement joué un rôle glorieux dans une
guerre européenne, après avoir fait ses premières armes dans la guerre du Mexique en 1846, puis servi dans les garnisons, donna sa démission comme capitaine, fonda une maison de banque à San Francisco, fut nommé colonel de la milice et chercha à mettre de Tordre au milieu de l'anarchie et de l'immoralité des chercheurs d'or. Ecœuré du spectacle qu'il avait sous les yeux, désavoué par le gouvernement, il abandonna à la fois la banque et la milice. Il prit alors le diplôme nécessaire et se fit avoué. Peu après, il se mit à exploiter une ferme; puis, finalement, ayant sollicité sa réintégration dans l'armée, fut nommé directeur d'une école militaire en Louisiane. Au moment où allait éclater la guerre de Sécession, il quitta de nouveau l'armée et, paraissant tout d'abord ne pas prendre de parti, fut élu président d'une des compagnies de chemins de fer de Saint-Louis. Mais bientôt, entraîné par les événements, il offrit de nouveau ses services et devint le général que l'on sait.
Je ne suis certes pas de ceux qui pensent que le meilleur moyen d'approfondir un métier difficile est d'en pratiquer d'autres. Je ne cite ces faits que pour mieux faire ressortir le caractère du génie américain, et en m'empressant d'ajouter que les généraux de ce pays, dont la vie s'est dépensée dans toutes sortes de carrières, auraient, sauf de rares exceptions, été incapables de se montrer à hauteur dans les armées européennes. Chez nous les exemples de stratèges civils que nous a légués la guerre de 1870 ne sont pas précisément de nature à nous faire désirer de chercher aux heures du danger national la direction des armées dans des carrières militaires ébauchées ou dans des carrières étrangères au métier des armes.
L'éducation donnée à l'école de West-Point ne le cède en rien à Y instruction qu'on y reçoit. On comprend que dans un pays où le dollar règne et où les politiciens gouvernent, il faille une éducation particulièrement forte pour donner aux jeunes officiers un esprit militaire reposant sur des principes d'abnégation et de désintéressement en opposition presque constante avec l'esprit de la société dont ils sont issus et clans laquelle il leur faut vivre. Cependant ce but parait atteint dans le présent comme il l'a été dans le passé, et si le commandement des armées de la guerre de Sécession fut si supérieur à ce qu'on le trouve habituellement dans les guerres civiles, c'est qu'il portait l'empreinte de West-Point.
« Grâce aux longues et sérieuses études qui séparaient les « élèves de West-Point de leurs concitoyens, toujours pressés
« d'agir et de jouir, dit M. le Comte de Paris; grâce aux liens « de camaraderie que les souvenirs de jeunesse enracinent « dans le cœur de l'homme, et surtout aux attaques dont l'École « et l'armée furent l'objet, les W est-Pointers formèrent bientôt « un corps presque aristocratique, exclusif, et dont tous les « membres se soutenaient réciproquement. A l'époque de la « guerre de Sécession, ceux dont nous parlons étaient animés « d'une véritable passion pour le métier des armes, car elle « seule pouvait décider des hommes capables et actifs à mener « une vie rude et peu lucrative, sans même trouver dans la « sympathie publique la récompense de leurs travaux. Ceux « qui, lassés par la lenteur de l'avancement et séduits par de « plus brillantes perspectives, quittaient le service après quelce ques années, et ils étaient nombreux surtout parmi les jeunes « gens du Nord, ne perdaient pas pour cela le souvenir de leur « première éducation; aussi est-ce parmi eux que la cause fêdé- « raie recruta ses plus brillants défenseurs. Ces changements « de carrière ne brisaient pas les liens qui unissaient entre eux « tous les West-Pointers. Si cette coterie, car c'en était une, « avec ses défauts et ses partialités, pouvait se maintenir et se « faire respecter au milieu d'une société aussi mobile, c'est « qu'elle s'appuyait sur les plus nobles sentiments de l'honneur « et du devoir militaires (1). »
Dans les temps actuels, où toute perspective de guerre aux États-Unis semble écartée, au moins pour bien des années — à moins que la rivalité latente entre l'ouest et l'est se développe rapidement et violemment, — et où la lutte contre les Indiens devient de plus en plus rare et localisée, l'esprit militaire est plus difficile qu'autrefois à maintenir à West-Point, n'étant plus stimulé par des perspectives prochaines de vie aventureuse et guerrière. Mais les souvenirs de la guerre d'indépendance et de la guerre de Sécession y sont précieusement conserves et chaque année, au moment de la sortie, un des généraux les plus marquants est désigné pour présider la commission d'examen et adresser aux cadets des conseils et des encouragements puisés dans les enseignements du passé. Cette année cette tâche était échue au général Sherman. Certes, les exemples que l'on peut proposer à suivre à cette jeunesse ne manquent pas, et si la guerre de Sécession a produit peu de généraux d'un véritable talent, elle a produit en revanche un grand nombre d'officiers d'une rare énergie et d'un beau caractère.
(1) La Guerre civile en Amérique, par M. le Comte do Paris.
Parmi les généraux que le talent n'avait pas placés hors de pair, plusieurs, tout en ayant des capacités réelles, montrèrent un caractère très supérieur à leurs capacités. Au premier rang de cette catégorie il faut citer Mac-Clellan, dans l'état-major duquel servit M. le Comte de Paris.
« Il montra toujours le plus profond dédain pour les attaques personnelles, ne répondant aux injures que par la dignité de sa vie... Ses détracteurs les plus acharnés ont reconnu sa réserve, ses vastes et multiples connaissances, son affabilité envers les petits. Rien en lui qui ne décèle une nature élevée, il fut l'idole de ses régiments. Les troupes adoraient ce général, qui parlait au plus humble, ne voulait mener au combat que des corps disciplinés, bien armés, chaudement vêtus, pourvus de bonnes chaussures, suivis de convois assurant leur subsistance. Les hommes cle la guerre improvisée jugèrent ces prétentions excessives; ils brisèrent la carrière du général qui retrouva, dans la vie privée, les sympathies des anciens jours.
« La carrière de Mac-Clellan se résume en deux mots : prévoyance, patriotisme. « Little-Mac », comme l'appelaient ses soldats, à cause de sa petite taille, ne fut pas un stratégiste de premier ordre, mais, à coup sûr il se montra brave, intelligent, absolument dévoué à son pays. Sa capacité de général « en chef peut se discuter; la dignité de son caractère, ses « vertus de citoyen s'imposent. Comme Lincoln avec lequel il « ne put s'entendre, Mac-Clellan est un honnête homme et « un grand cœur. » (Ernest Grasset, La guerre de Sécession, 2e volume, pages 123 et 125.)
Un tel homme méritait une grande estime; M. le Comte de Paris lui donna les témoignages de la sienne jusqu'à la fin de sa vie, et, en allant à Philadelphie le 6 octobre dernier, voulut s'arrêter à Trenton où repose sa dépouille. Accompagné du fils de Mac-Clellan et d'un grand nombre d'officiers, le Prince se rendit au cimetière et s'agenouilla un instant sur la tombe de son ancien général, montrant ainsi une fois de plus le prix qu'il attache à la fidélité du caractère, à la droiture et à l'honneur.
• Imp. Wabmont, Palais-Royal.