AVERTISSEMENT
les différents partis. Ils eurent, pendant quelque temps, toute sa confiance; mais il finit aussi parles accuser de trahir ses inte'rêts '. Il envoya à Paris, en juillet 1 65 1 , Zongo Ondedei, son parent el son confident le plus intime. Pendant la fin de juillet, et les mois d'août et de septembre, c'est ce dernier qui a mission d'entretenir la Reine de la part du Cardinal, de surveiller ses ennemis, de rallier et d'encourager ses partisans. Cette partie de la correspondance de 1 65 1 est des plus importantes2. Elle continue jusqu'à l'e'poque où Ondedei apporte à Mazarin l'assurance de l'affection du Roi et de la Reine et la promesse de son prochain rappel à la Cour.
Cette année 1 65 1 a été une des plus critiques pour le Cardinal : il est menacé et chassé par la coalition des deux Frondes. Le duc d'Orléans, le prince de Condé, le Coadjuteur, le Parlement, l'assemblée de la Noblesse se déchaînent contre lui. D'innombrables pamphlets le rendent odieux et ridicule. Réduit à errer dans le royaume, puis à chercher un asile sur les bords du Rhin, dans le château de Rrûhl, il semble à jamais perdu. La Reine, dont il connaît l'affection, est prisonnière dans le Palais-Royal. Cette situation, qui paraît désespérée, arrache à Mazarin bien des plaintes et des lamentations, dont l'expression est monotone et fatigante. Cependant, au milieu de ces défaillances, il ne se laisse jamais entièrement abattre. Il insiste lui-même sur ce point : «J'espère, écrivait-il le 20 mai3, que l'on me rendra en France la justice, que l'on me rend ailleurs, sur ce que, malgré toutes les traverses que j'ai eues, je n'ai jamais perdu courage, » On le voit, en effet,
1 Voy. pp. 32f)-33o et 333-335. scrit diffère beaucoup de l'orthographe ac-
2 Voy. pp. 332-A46 du présent volume. tuelle de la langue italienne. On écrivait Malheureusement nous n'avons que des co- alors huomo au lieu de uomo, fusse au lieu pies, souvent fautives, des lettres de Maza- défasse, etc.
rin à Ondedei. Nous avons dû en reproduire 3 Voy. p. 191 du présent volume,
les incorrections. L'orthographe du manu-
AVERTISSEMENT. m
lorsque tout semble conjuré contre lui, combattre avec persévérance pour repousser les attaques de ses adversaires, pour rompre leurs coalitions et relever l'autorité royale. Ses ennemis l'accusaient de s'être opposé à la paix et d'avoir entretenu la guerre pour se rendre nécessaire. (Test un des griefs qu'il réfute avec le plus de force dans sa lettre apologétique du 9J1 mars 1 65 1 '. Après avoir invoqué le témoignage des négociateurs et surtout du duc de Longueville, pour prouver que cette accusation ne repose sur aucun fondement3, il ajoute3: rcje n'aurais pas été seulement un perfide, mais un insensé, si je n'avais pas travaillé, avec toute l'application imaginable et du meilleur de mon cœur, à l'accomplissement de la paix, puisque, par ce moyen, la tranquillité étant rétablie dans le royaume, avec toutes les félicités que la guerre en bannit d ordinaire, non seulement j'aurais eu part à la douceur et au bien que ce repos aurait produits, mais on m'aurait donné beaucoup de gloire et de bénédictions de ce que j'y aurais contribué. 7)
Mazarin insiste vivement sur les efforts qu'il avait faits pour que la paix ne fût pas signée seulement par l'empereur d'Allemagne, mais aussi par le roi d'Espagne. Il soutient qu'il y aurait réussi sans la défection des Provinces-Unies, qui conclurent, en janvier i6&8, un traité particulier avec l'Espagne \ et surtout sans les troubles de la Fronde. Il fait retomber avec raison sur les fauteurs des guerres civiles l'opiniâtreté avec laquelle les Espagnols persistèrent dans une guerre qui les ruinait.
D'autres adversaires du Cardinal lui reprochaient d'avoir conclu une paix désavantageuse avec Ferdinand III, et prétendaient qu'on
' Voy. p. 90 et suiv. de ce volume. traité particulier de la Hollande avec la
Pages 9/1-96. France ; il faut lire : le traité particulier de la
J Page 96. Hollande avec l'Espagne.
1 On a imprimé (p. 96, note 2) : le
ivi riMERiL tt\ riniALt.
.v AVERTISSEMENT.
aurait pu accabler l'Empereur eu continuant la guerre. Mazarin leur répondait avec une vérité' qu'on comprend aujourd'hui mieux que jamais1 : tfOn a compté pour rien l'acquisition d'une si belle, grande et opulente province, comme l'Alsace, et deux places si importantes sur le Rhin, comme Brisach et Philipsbourg. » Ces deux forteresses, situées sur la rive droite du Rhin, couvraient la frontière et ouvraient l'entrée de l'Allemagne aux armées françaises2. En rappelant les services rendus à la France pendant la première partie de son ministère, Mazarin était en droit de faire appel à la justice de l'histoire. «Elle ne dira que du bien de moi, écrivait-il3 à un de ses confidents, si elle veut être véridique. »
Le Cardinal ne se borne pas à répondre aux accusations portées contre les premières années de son administration. Il fallait pourvoir au présent, sauver la royauté menacée par la redoutable union des Frondes et par l'ambition des princes. Comme toutes les coalitions, cette association de la vieille et de la nouvelle Fronde renfermait des principes de dissolution : le Parlement repoussait l'assemblée des Etats généraux que demandait la Noblesse ; il excluait par un arrêt les cardinaux du gouvernement et frappait le Coadjuteur qui aspirait tout à la fois au chapeau de cardinal et à la dignité de premier ministre. Le mariage du prince de Conti avec la fille de la duchesse de Chevreuse était une des conditions de l'alliance des Frondes, et Condé, sans s'y opposer ouvertement, cherchait des prétextes pour le différer et le rompre. Malgré son éloignement de la Cour, Mazarin voyait parfaitement les points faibles de la coalition, et ne cessait d'exhorter, par ses lettres, de Lionne, Servien, et, par leur intermédiaire, la Reine, à profiter de ces divisions pour dissoudre l'union des Frondes. Il donna le
1 Page 98; lettre du 2 A mars i65 1 . 3 Page 26 du présent volume : -Non
i Ces places furent rendues à i'AHema- parlera ehe bene di me, se vorrà dire il gne dans la suite du règne de Louis XIV. vero. <
WEltTlSSEMENT. v
conseil de rappeler Chavigm ' pour l'apposer à Chàteauneuf, un des chefs île la vieille Fronde. Il souhaitait ardemment l'alliance de la Reine avec Condé. afin d'exclure tlu gouvernement le Goadjuleur et sa cabale. En effet, Ghàvigny, Mathieu Mole, le chancelier Seguier furent appelés au conseil du Roi (1 1 avril iG5i), pendant que Chàteauneuf en était exclu, et que le projet de mariage du prince de Gonti avec Mlle de Ghevreuse était définitivement rompu2.
C'était un premier succès; mais il était à craindre que le prince de Condé, après avoir rompu avec la vieille Fronde, ne voulut s emparer de l'autorité souveraine. L'ambition du prince devint, en effet, menaçante : il avait obtenu le gouvernement de la Guyenne en place de celui de la Bourgogne. Il demandait pour son frère le gouvernement de la Provence. Il avait, en outre, le Berry, plusieurs places fortes en Bourgogne et en Lorraine. Son beau-frère, le duc de Longueville, tenait l'importante province de Normandie. Condé ne cessait d'entretenir des relations avec les Espagnols ; il envoyait Sillery à Bruxelles, et Verderonne à Madrid. Mazarin, du fond de son exil, suivait attentivement les progrès du prince et exhortait la Reine à résister à ses prétentions. Cette partie de la correspondance de Mazarin lui fait le plus grand honneur. Ses ennemis mêmes l'ont reconnu. Retz cite, dans ses Mémoires3, une lettre du Cardinal à la Reine, qui se terminait par ces mots: cr Enfin tout, Madame, plutôt que d'accorder à M. le Prince ce qu'il demande. S'il l'obtenait, il n'y aurait plus qu'à le mener à Reims, -n Nous n'avons pas retrouvé cette lettre; mais, dans beaucoup de passages de sa correspondance, Mazarin recommande de lutter
1 Voy. p. 33; lettre du 25 février i65i. ! T. 111, p. 307, de l'édit. des Grands
Comparez p. 53 et passim. écrivains de la France, publiée par la mai-
1 Voy. p. 167, note ti, du présent vo- son Hachette, sous la direction de M. Ad.
lurae. Régnier, membre de l'Institut.
vi AVERTISSEMENT.
contre l'ambition de Condé. Je me bornerai à rappeler la lettre du () juin 1 G 5 1 ',011 montrant les progrès du prince et le danger qui en résulte pour l'autorité royale, il e'erit à de Lionne : crll faut sauver le royaume, à quelque prix que ce soit, et il faut que les bons serviteurs de Sa Majesté y songent courageusement, conseillant à la Reine de ne vouloir rien hasarder par excès de confiance. T
Lorsqu'il fut devenu évident que Condé, emporté par son ambition, n'accepterait aucune des conditions compatibles avec la souveraineté royale, Mazarin conseilla à la Heine de s'allier avec la vieille Fronde. 11 envoya à Paris Ondedei pour arrêter les conditions de cette alliance avec la princesse palatine, Mmc de Chevreuse, le Coadjuteur et Châteauneuf'2. Le Coadjuteur devait être nommé cardinal, Ghâteauneuf chef du conseil du Roi, et la Vieuville, protégé par la Palatine, surintendant des finances. Mazarin serait autorisé à lever des troupes pour rentrer dans le royaume à la tête d'une petite armée.
On voit, par la correspondance du Cardinal3, avec quelle activité il se prépara à cette dernière lutte contre Condé : levées de troupes en Allemagne et en France, appel aux gouverneurs des places fortes, lettres circulaires au Roi, à la Reine, aux princes, aux évêques, aux parlements, rien n'est épargné pour assurer le succès de son expédition.
Mais il faut ajouter à l'éloge de Mazarin que jamais, au milieu des préparatifs de son entrée dans le royaume, il n'oublia les intérêts de la France. On en trouvera la preuve dans les précautions qu'il prenait pour mettre la frontière septentrionale à l'abri dune
1 Voy. pp. 255 - 256 du présent volume. conditions indiquées furent , pour la plupart,
' Le traité a été publié dans les Mémoires exécutées après la majorité du Roi.
de Mn" de Motteville. On en a contesté Tau- 3 Voy. les lettres d'octobre, novembre et
thenticité; mais il faut reconnaître que Ips décembre i65i.
WKKTISSEMENT. vu
attaque des ennemis1. Ge patriotisme du Cardinal frappe d'autant plus qu'à la même époque Coudé et ses partisans n'hésitent pas à s'allier avec les ennemis de la France2.
La correspondance du Cardinal pendant l'année i65i ne donne pas seulement des renseignements sur les affaires politiques; elle peut servir à e'clairer quelques points obscurs de sa biographie. On a souvent recherche si Mazarin était prêtre. Il déclare positivement, dans deux lettres de ce volume3, qu'il n'avait pas pris les ordres sacrés. 11 annonce à la vérité, dans la première lettre adressée au comte de Brienne\ qu'il est dans l'intention de les recevoir cette année même ; mais cette déclaration semble peu sérieuse. Mazarin dissimulait souvent ses véritables intentions dans sa correspondance avec Brienne, qu'il regardait comme un de ses ennemis. On peut supposer avec vraisemblance qu'il voulait lui faire croire, par cette assertion, qu'il renonçait à toute ambition politique en se vouant à la carrière ecclésiastique.
On trouve aussi, dans cette correspondance, des renseignements curieux sur les relations de la Reine et du Cardinal. Une lettre adressée à Ondedei 5 prouve qu'Anne d'Autriche avait remis à Mazarin un gage d'affection, à la vue duquel elle ne pourrait rien lui refuser. C'est un souvenir de l'anneau donné au comte d'Essex par Elisabeth. Il faut ajouter une phrase tirée d'une lettre du 27 octobre 1 65 1 , qui se trouve dans le recueil de M. Ravenel. Le Cardinal y disait à la Reine qu'ils étaient unis par des liens, fjque vous-même, ajoutait-il0, êtes tombée d'accord, plus d'une
' Voy. p. 5i3 de ce volume. 3 Pages 200, 257-258.
2 II faut aussi remarquer avec quel soin , ' Leltre du 22 mai, p. 200.
du fond de son exil, Mazarin recommandait 5 Page 353 du présent volume,
de veiller à la défense de Casai et de la Gala- l Pages 338-339 ^u vomn]e des Lettres
logne, menacés par les ennemis. (Voy. de Mazarin, publiées par M. Ravenel. p. i56.)
vm. AVERTISSEMENT.
fois, avec moi, qu'ils ne pouvaient être rompus ni par le temps, ni par quelque effort qu'on fît1.»
Le style des lettres de Mazarin est généralement diffus et prolixe. Cependant on peut signaler quelques passages, où il a lutté, non sans succès, avec les écrivains du temps. Le goût des portrait* était alors généralement répandu. Le cardinal de Retz s'y est complu dans ses Mémoires. Quelques-uns sont des chefs-d'œuvre, comme celui de Mathieu Mole. D'autres sont remplis d'antithèses de mauvais goût et ne brillent que par le style maniéré qui rendit les Précieuses ridicules; tel est le portrait d'Anne d'Autriche.
Il n'est pas sans intérêt de voir comment Mazarin s'est exercé dans ce genre; il a caractérisé deux de ses ennemis, le Coadjuteur et le duc de Beaufort. Pour le premier, c'est un portrait en contre-vérités, genre alors à la mode. Mazarin écrivait au maréchal de Gramont2 : «Je ne sais pas comme (comment) on hésite à l'établissement d'un premier ministre, puisque, sans sortir de l'Eglise, il y en a un qui a toutes les qualités requises pour remplir cette place, pourvu qu'on puisse l'y faire résoudre. Il est pieux, reconnaissant, modéré, bon, humble, véritable, aimant le repos de l'Etat, qu'il procurera avec facilité et avantage, sachant comment il faut négocier avec les Espagnols, ennemi de l'intrigue et brûlant de zèle pour la grandeur de l'Etat et le rétablissement de l'autorité royale. Il n'y aura que les pauvres Mazarins qui s'en trouveront mal. ■>•>
Le portrait du roi des Halles prêtait encore plus à l'ironie. Mazarin n'a pas manqué de faire ressortir le ridicule de ce héros de la Fronde, ce M. de Beaufort, écrit-il3, est persuadé d'être un Mars
1 Mazarin veut-il parler d'un mariage liens d'affection tendre et réciproque, elle
secret, connue l'ont cru quelques contem- ne peut être contestée, porains ? C'est une question qui restera tou- 2 Pages ki -hi du présent volume,
jours problématique. Quant à l'existence de 3 Voy. p. 3oo,; lettre du /(juillet i65i.
AVERTISSEMENT. u
et un Adonis; que, quand il se montre, il trouble le repos des plus belles dames. Il est toujours affaire; il croit que tout ce qui se remue, c'est par ses ressorts, cl veul (pion le plaigne de tant de négociations qu'il a sur les bras. Ce que je crois de lui, c'est qu'il n'esl pas trop fin, qu'il est 1res vain, fort intéressé, mal intentionné', grand trompeur; qu'il a son peuple dans la tète, et qu'il se figure des occupations qu'il n'a point. Pour le reste, s'il savait parler, il dirait de belles choses.??
Les lettres de Mazarin rectifient sur plusieurs points les mémoires de Retz1 et de la duchesse de Nemours2. Elles expliquent les contradictions apparentes que des historiens ont cru devoir signaler entre les mémoires du maréchal du Plessis-Praslin et ceux du comte de Brienne3; ces prétendues contradictions disparaissent par la comparaison des époques. Les lettres, écrites au moment même où les événements s'accomplissaient, en marquent la date avec une précision qu'on chercherait vainement dans les mémoires du temps. Je renvoie, pour les autres détails que je ne puis donner dans cet avertissement, au ivc volume de mon Histoire de France pendant la minorité de Louis XIV. On y trouvera la véritable introduction aux lettres de Mazarin pendant l'année i65i.
1 J'ai indiqué en note ces rectifications. de Nemours, p. 5i5 du pre'sent volume. (Voy. pour Retz. p. 317, note 3; p. 3i8, notes 1 et 2.
note 3; p. 3a 1 , note 3.) 3 Voy. p. /ip,8, note 1 . , du présent vo-
2 Voy. pour les Mémoires de la duchesse lume.
Jaotfei i65i. piste aura omis la mention de l'expédition de Guyenne. Klle a été trop importante pour que Mazarin ait pu la passer sous silence.