‹ Lettres du Cardinal Mazarin pendant son ministáereChapitre 24 sur 146 · XL1V · texte numérisé non relu

XL1V

Manusc. de la Bibliotb. Mazarine, n° 1719 , tome II, (° 176-178. — Copie du temps.

A M. DE TURENNE

[Paris,] 2 novembre i64'i.

Monsieur,

Bien que le sieur de Charlevois s'en retourne très-informé de touttes

les choses pour lesquelles vous l'avez envoyé icy, et que M.. leTellier vous

fasse une ample et exacte depesche sur ce sujet2, je ne laisseray pas

de vous dire que l'amitié que vous m'avez tesmoignée avoirpourM.de

1 Innocent X (Pnmphilio) avait été élu prendre ses quartiers d'hiver. Suit un état pape en septembre 16 hh, malgré l'opposi- des lieux où l'armée de Tu renne pourra lion de Mazaiin. s'établir (f 275 v"). Les lieux nommés sont:

2 Celte dépêche ne se trouve pas dans le Sainl-Dié , Rambervilliers, Épinal, Chastas, manuscrit de la Bibliothèque nationale, Fr. lîadonvilliers, Rcmiremont, Pont- à -Moussu 70; mais elle est mentionnée dans une son, Nomeny, Dieuze, Marsal, Vie. Sont seconde dépêche de le Tellier, en date du exceptés: Mirecourl, Vezelisc, Neufchàteau, 1 2 novembre 16/1/1 (f°s 27^, 275 du même Saint-Mihiel , lîumigny-aux-Vaches fret tout manuscrit). On voit qu'il y était ques- ce qui est du Barrois et de la Champagne lion des lieux où l'armée française devrait comme Yaucouleurs ". »

* Ce texte établit qu'au x\nc siècle Yaucouleurs était considéré comme appartenant à la Champagne et non à la Lorraine. J'insiste sur ce point à cause des contestations auxquelles la position de Yaucouleurs a donné lieu.

Relnaveetla recommandation que vous m'avez faite de ses interestz, Novembre avec la connoissance que j'ay prise de son mérite, m'ont obligé à luy l64i trouver un brevet de marescbal de camp pour aller servir dans vostre armée. Je lu y av aussy fait donner des recreues pour son régiment, qui, se trouvant à la frontière fort de six cents hommes sous les armes, pourra, avec lesdites recreues, faire une brigade raisonnable.

Vous recevrez les provisions dugouvernementdeLandaupourM.de Schemeltberg1, et de la levée de huit cents fantassins à douze risdalles par fantassin, ainsy qu'il l'a demandé. Le sieur de Charlevois nous a asseuré que vous jugiez qu'il pourroit faire cette levée, et M. le duc d'Anguyen nous l'a confirmé, de quoy j'ay esté bien aise, estimant beaucoup la personne dudit sieur Schemeltberg, et estant fort satisfait de la passion qu'il a tesmoignée de rentrer dans le service. Je ne doute point que vous ne sçachiez vous en prévaloir dans les occasions et lemployer selon son talent.

Quant à la lieutenance générale qu'exerçoit M. d'Aumont, j'ay jeté les yeux sur trois personnes pour la remplir, dont je vous laisse le choix, que je tascheray aprez de faire agréer à la Reyne : MM. d'Iiocquineourt, Paluau et Magalotty; mais, pour vous en dire mon sentiment, j estime que le dernier est celuy qui pourra mieux réussir dans cet employ; car. outre qu'il est fort brave homme, et qu'il a fait quantité de bonnes actions, il a cet advantage de sçavoir assez la langue et de connoistre l'Allemagne et les ennemis parmi lesquels il a esté dix ans. 11 a encore ce bonheur, ou cette adresse, de se sçavoir faire aimer des gens de guerre. Il n'a point d'attachement à Paris, et ce que j'en considère beaucoup, c'est qu'estant tout à fait despendant de moy, et attendant toutte sa fortune de la protection (pie je luy donne, il taschera de vous rendre toutte la complaisance et tout l'agreement qu'il, luy sera possible, puisque je luy feray nettement entendre qu'il ne sçauroit conserver mon amitié, s'il venoit à perdre la vostre. Quant à la despense qu'il est nécessaire de faire en cette armée, pour s'y rendre

' Je suppose que c'est le colonel aile- berg. (Vo\ez l. I. p. y6o, t" col. de la mand souvent désigné sous le nom deSmit- table des Lettres de Mazarin.)

Novembre agréable, et pour s'y faire considérer, je feray en sorle qu'il aura de quoy y fournir et de quoy s'y porter avec honneur.

Que sy neantmoiiis il arrivoit que luy, ou quelqu'autre qu'on pourroit choisir, ou que vous mesme auriez désiré, ne nous donnast point de la satisfaction, et que vous trouvassiez qu'il n'estoit pas propre à cet employ, ne doutez point qu'on ne le rappelle sous quelque prétexte honneste, dez que vous en aurez donné avis, et asseurez-vous que je n'oublieray rien ny n'espargneray rien pour vous procurer vostre contentement, comme si c'estoit le mien propre.

Je me promets que Madame la Landgrave de Hesse viendra bientost pour vous appuyer et vous donner moyen de gagner des quartiers de delà le Rhin. Son résident nous l'a ainsy asseuré, et je luy en ay escrit de la part de la Reyne deux lettres consécutives, aflin qu'elle envoyast le plus de forces et le plus tost qu'elle pourroit pour exécuter ce dessein, dont nous avons certainement besoin; car il est vray (pie ce nous seroit un grand malheur, si vous estiez obligé d'envoyer des troupes dans la Lorraine, qui est desjà fort ruinée, et dans l'Alsace, laquelle il nous importe de laisser respirer et se remettre à cause des contributions que nous en tirerons, qui soulageront fort les coffres du Roy, qui sont espuisez.

Que s'il arrivoit, par des accidens que nous ne pouvons pas prévoir et à toute extrémité, que vous fussiez contraint d'envoyer des trouppes en Lorraine, nous donnons ordre à M. de La Ferlé de tenir correspondance avec vous et d'apporter tout ce qui despendra de luy pour y faciliter l'establissement des quartiers dont vous aurez besoin. En un mot, je vous conjure de mesnager en cecy les intereslz du Roy, comme s'y c'estoient les vostres propres, et de faire le mesme que vous feriez sy vous estiez le maistre de la Lorraine et de l'Alsace et de l'armée que vous commandez, c'est à dire de nous espargaer et de nous soulager en tout ce que vous pourrez, comme aussy nous ferons des efforts pour vous assister aux despenses qui seront absolument et inesvitablement nécessaires.

Le corps, qui est du costé de Metz, et qui tient en eschec et en ja-

lousie les troupes ennemies qui pourroient entreprendre sur vous, du Novembre costé de la Moselle, n'en partira point qu'elles ne soient entrées aux quartiers d'hyver, et que vous ne soyez en seurelé de ce costé là, et d'autant que nous avons résolu de bloquer La Motte cet hyver, celluy qui commandera ce blocus aura ordre de tenir correspondance avec vous, et d'estreprest de vous favoriser, selon qu'il se pourra et qu'il sera besoin.

Je croy que vous ne manquerez pas de faire, quand il faudra, la refformation des corps foibles et la distribution des soldats redonnez aux autres corps , ainsy que vous jugerez à propos pour former les brigades que vous avez projetées, dont vous nous donnerez avis.

Nous attendons quelques Irlandois que nous avons fait lever, pour en fortifiier Douglas, et luy donner moyen de faire une brigade. Je veux aussy tascber, comme je vous ay desja mandé, de mettre mon régiment, si je puis, à deux mille hommes. J'ay procuré une douceur aux officiers de Melun et de Nettencourt, affin qu'ils prennent plus de soin de ces deux corps qui le méritent, et j'ay obtenu une pension de deux mille livres pour le lieutenant colonel de Nettencourt que vous m'avez recommandé, et mille pistoles pour le régiment de Fleckstein. On sollicitera pareillement le baron de Coupet, quia desja envoyé trois cents hommes, de poursuivre ses levées1. Bref j'apporteray tous les soins possibles, afïin que vous ayez cet hyver touttes les trouppes que vous devez recevoir, qui, s'estant ralïraischies dans les quartiers etaccoustumées à l'air d'Allemagne, seront plus entières et plus propres d'agir durant la campagne, que sy l'on ne les envoyoit qu'au commencement, comme on avoit de coustume.

Je vous ay desja escrit que j'estimois et aimois le sieur de Gharlevois. et par conséquent que j'avois dessein de songer à son establissement. Je m'y trouve encore porté par la recommandation que vous m'en faites; c'est pourquoy ne doutez pas qu'il ne ressente avec le tems, et le plus tost qui se pourra, des effects de mon inclination et de vostre recommandation.

1 II est souvent question de ces levées, en Suisse, dans le manuscril de la Biblioque le baron de Coupet ou Goppet faisait thèque nationale (Fr. '1170.)

Novembre

iG'i/i.

Au reste je vous remercie du soin que vous pristes dernièrement d'envoyer icy un gentilhomme pour sçavoir Testât de ma santé, qui revient et fortifïie tous les jours. Dieu me reserve encore pour servir le Roy et mes amis. Je ne vous dis pas quel rang vous tenez dans ce nombre, ny quelle place vous occupez dans mon cœur, puisque c'est une chose que vous ne pouvez ignorer, bien que je ne vous l'aye point donné à connoistre selon toute l'estendue de ma passion.

Je travaille à vous faire envoyer de l'infanterie , et à faire en sorte que vous la receviez cet hyver pour les considérations que je vous ay desja escrites. Je crois que vous n'oublierez rien pour faire remonter la cavalerie, et, par conséquent, que vous aurez une fort belle armée quand vous vous mettrez en campagne.

Je ne sçay à quoy aboutiront les espérances que vous a données le baron de Coupet et sur lesquelles le Roy a envoyé une somme considérable à son ambassadeur qui est en Suisse1, puisque les effets n'ont pas suivy jusqu'icy.

Plusieurs personnes s'offrent à faire des levées en Allemagne; nostre response est que nous n'avons besoin que d'asseurance, estant prests à donner ce qui sera raisonnable.

Bien que nous soyons résolus de faire tous les efforts possibles pour vous fournir les choses nécessaires, j'ay plus de raison que jamais de vous conjurer de faire toutes les espargnes possibles de l'argent du Roy. Vous ne doutez pas, sans qu'il soit besoin que je vous le proteste icy. que je ne sois plus que personne du inonde, etc.2

L'ambassadeurde France en Suisse était, à cette époque, Le Fèvre de Caumartin.

- On trouve dans une lettre île Grotius du 27 octobre-5 novembre îùhk (Epistolœ inédite, p. 2 35 ,2 36) des détails sur les mouvements des troupes. Ces renseignements sont confirmés par les Mémoires de Turenne (édit. Michaudet Poujoulat, p. 379. 38o). On y voit, de plus, une preuve de la désolation du pays ; «Ce fut vers le milieu du

mois de décembre que les quartiers furent donnés en Lorraine , en Alsace et le long du Rhin, où le paysétoit si ruine', qu'en vingt lieues on ne pouvoit pas trouver à nourrir un cheval, hors dans les grandes villes, qui estoient fort misérables par les quartiers d'iojver des Lorrains, et en quekjue petit chasteau où il demeuroit quelque homme de qualité qu'on ne vouloilpas entièrement achever de ruiner. -

DU CARDINAL MAZAR1N:

Maniisc. de la Biblioth. Mazarine, n° 1719, tome II, f° 178 verso. — Copie du temps.

A M. DE TURENNE

| Paris,] 9 novembre 1 6 '1 '1.

Monsieur,

Je venois de vous escrire sy exactement et sy au long par le sieur de Charlevois, lorsque la vostrc du 3oc du passé m'a esté rendue, que je n'ay rien à y ajouster par celle-cy, si non que j'ay eslé touché de la mesme inquiétude de la nouvelle qui nous estoit venue de voslre maladie1 que vous avez esté de la mienne, et que je n'ai pas moins de joye de vostre guerison que vous en avez du retour de ma santé. Je croy que vous n'avez pas besoin que je vous confirme davantage cette vérité, et que, dans le commerce de l'amitié, il vous sera aisé de juger de mes sentimens par les vostres.

Je quitte donc cette matière pour vous dire que j'ay travaillé pour vous asseurer une partie des quartiers que voué demandez en cas que les troupes de Madame la Landgrave de Hesse (de la jonction desquelles on nous a donné de grandes asseurances) nous vinssent à manquer, ou que, par le moyen de cette jonction, vous n'en puissiez point gagner delà le Rhin et y faire quelque progrez, ce que neantmoins je veux croire qu'il n'arrivera point; mais que, pour vous obtenir tous les lieux que vous m'escrivez, c'est une chose qui reçoit trop de difficultez et qui traisne trop d'inconveniens aprcz elle, aflin qu'elle vous pust estre accordée. C'est pourquoy je vous prie de vous contenter de ce que je peux, et de croire que [ce que] je ne tasche point défaire pour vostre satisfaction tient en quelque façon de l'impossible. Je vous supplie encore me mander si vous estimez que M. d'Oysonville peut bien faire la charge qu'a M. de Tracy dans l'armée2, en cas que celluy-cy

' Les mémoires de Tureime ne parlent celle d'intendant de justice, police et finanpas de cette maladie. ces. (Voyez t. I des Lettres de Mlazarin.

2 La charge qu'avait M. de Tracy était p. gG3, 1" col. de la table.)

Novemln'i i6A4.

Novembre ne veuille plus l'aller exercer, afin que, selon cela, j'en fasse la pro- ,flVl- position à la Reyne.

Les avis qui nous arrivent de tous les endroits nous apprennent que la deffaitc de Gallas est plus grande que ne portoit la première nouvelle que nous en avons eue, et que Gallas est bloqué à Magdebourg par Kœnismark et les troupes hessiennes; que Hazfeld s'est avancé en Bohême, où le comte de Bracy l'est allé joindre avec le desbris de la cavallerie impériale. Il ne faut point clouter que M. Torslenson ne sçache proffiter de sa victoire et prendre tous lesadvantages qu'elle luy pourra produire.

Il faudra que nous fassions le mesme, et que, nous prévalant du bonheur des conjonctures, qui, selon les apparences, se doivent rendre de plus en plus favorables, nous taschions de nous establir si advantageusemenl de là le Rhin, et y prendre de sy bons quartiers, que, par les commoditezque nos trouppes en tireront, nous puissions estre soullagez d'une partie de la despense que la nature des lieux où elles sont logées maintenant nous oblige de faire, à quoy je suis certain que vous n'oublierez rien de ce qui sera possible.

Cependant, comme je pense continuellement à tout ce qui peut servir au bien de vostre armée, j'estime qu'il sera à propos que vous escjivicz d'un costé à M. Torstenson pour tirer parole de luy qu'il nous accommodera, en payant leur rançon, des prisonniers qu'il a faits et dont nous aurons besoin pour les eschanger avec les nostres qui sont entre les mains du duc de Bavière, comme sont Oheim, Schiembek, Close et Colhas , et ce que vous prendrez aussy la peyne de mesnager avec ledit sieur duc par le moyen de M. de Mercy, ou tel autre que vous jugerez, et nous pourrons en faire faire les approches - d'icy par M. le marquis de INarmoustier, qui entretient correspondance avec le comte Kurls, un des ministres du duc de Bavière.

Je ne vous parleray point icy, par le destail, du soin que nous apportons à fortiflier vostre armée d'infanterie, puisque vous l'apprendrez de la despesche de M. Le Tellier et par la vive voix de M. de Tracy, qui partira bientost aprez ce courrier, comme aussy vous sçaurez, par

mesme moyen, ce que nous avons concerté avec luy pour la provision Novembre des boulets, de la poudre et des autres choses qui nous seront neces- l6/|6saires pour le service de l'artillerie.

Nous avons trouvé à propos d'envoyer un intendant sur le Rhin ' avec l'authorité requise pour pourvoir au règlement, à la levée et à la distribution des contributions, à la subsistance des places et aux autres choses qui pourront servir à l'armée pendant qu'elle agira à la campagne, ce qui vous deschargera de beaucoup de soin et soulagera infiniment M. de Tracy, duquel je suis obligé de vous dire que je n'y trouve rien à désirer à son zèle pour le service ny à sa capacité ; mais que véritablement en remettant (repassant) avec luy les choses nécessaires pour la subsistance de l'armée, je l'ay trouvé trop roide pour n'user point d'un autre terme, dans les proportions2, veu que certainement nous faisons l'impossible, afïin que rien ne manque de ce qui est absolument nécessaire à l'armée.

Ledit sieur de Tracy nous promet d'estre dans la fin de ce mois en Allemagne, qui sera aussy précisément le temps auquel la monstre, dont je vous ay escrit par ma précédente, y arrivera. Vous aurez un aiuto di costa de deux mille pistolles, que j'ay obtenu de la Reyne pour vous soulager de la grande despense que je sçai que vous estes obligé de faire.

Nous envoyons au sieur de Charlevois les provisions de la lieute-

1 M. de Girolles avait été envoyé en Alsace , dès 166 à, en qualité de commissaire pour vériûer l'état des finances, munitions et vivres des places soumises au roi de France. Il fut ensuite nommé intendant le 22 janvier i645. (Voyez sa commission dans les Documents inédits, publiés par M. Vanhuffel, p. 181-1 84.)

On trouve, dans la même collection, p. 3&, une lettre que Le Tell ier adressait, le 8 novembre i644, à M. de Girolles: rrLe porteur, nommé Nicolas Nepveu, qui est François, se trouve frère du gouverneur es-

lably dans Fribourg par les ennemis, au service desquels il est depuis fort longtemps. Geluy-cy a demandé permission de l'aller visiter pour lui proposer de rentrer au service du Roy et de remettre sa place au pouvoir de Sa Majesté. On l'a ainsy trouvé bon . et je vous l'adresse afin que vous le présentiez à M. d'Erlac et le priiez de ma part de luy donner tous les moyens possibles d'exécuter son dessein, duquel je ne dis rien par la lettre que j'escris au dict sieur d'Erlac, pour n'avoir point de chiffre avec luy.n ' Probablement pour propositions.

Novembre nance de Roy de Brisach, dont je croy avec vous qu'il s'acquittera i6hl>- fort bien. Je vous supplie de sçavoir de luy s'il se trouveroit assez fort pour faire un régiment d'infanterie pour le mettre en garnison dans cette place.

Manusc. de la Bibliothèque Mazarine, n° 1719, lom. IV, f° 9i4 recto. — Copie du temps.

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