‹ Lettres du Maréchal de Saint-Arnaud, 1832-1854Chapitre 8 sur 63 · A* CHATEAU DE LAUNAGOET ( HAUTE-GARONNE · texte numérisé non relu

A* CHATEAU DE LAUNAGOET ( HAUTE-GARONNE

Paris, le 20 mars 186,8.

Mon cher Henri , je ne t'ai pas écrit depuis les événements sans exemple et sans nom qui , en quel-

ques heures, ont changé une vieille monarchie en une jeune république. Tant de choses se sont passées depuis ce temps-là, que je crois vivre dans un autre siècle, dans un autre monde. Ce n'est pas une simple révolution politique; la société est bouleversée, frappée au cœur. Que sortira-t-il de ce chaos, de ce cataclysme? Personne ne peut le prévoir, et si Dieu ne nous protège pas, si quelques têtes bien sûres, bien bonnes ne nous dirigent pas, je ne# sais pas où nous irons. La destinée semble être pour nous, car ce qui se passe en Allemagne, à Vienne, à Berlin, donne quelque grandeur à notre révolution, qui péchait par là.

Dans tous ces.événements, j'ai fait mon devoir jusqu'au bout. J'ai été blessé, heureusement sans gravité. Mon cheval a été blessé, celui de mon officier d'ordonnance tué; mon aide de camp a été renversé de cheval, meurtri, etc. Je n'ai dû la vie qu'à un miracle, et je ne me suis pas senti la force de remercier Dieu de l'avoir fait. Quelque jour, je te raconterai ces tristes détails ; il serait trop long de te les écrire*.

1 Dans la nuit du 23 au 24 février, à deux heures du matiti, le maréchal Bugeaud fit appeler auprès de lui le général de Saint- Arnaud, qui était en congé à Paris, et lui donna le commandement d'une brigade. Dans la matinée du Sa, le général enleva au pas de course les barricades de la rue Richelieu, qui furent à peine défendues, mais se réorganisaient après le passage des troupes. Do retour sur la place du Carrousel, le général reçut l'ordre d'aller occuper la Préfecture de police avec trois bataillons de Tannée et un bataillon de garde nationale. Celui-ci se débanda au Pont-Neuf. Défense était faite au général de faire usage de ses armes. Malgré cet ordre, et tout en l'observant, le général occupait la Préfecture et s'y maintenait, lorsqu'il apprit l'ab-

Après ce grand événement public , je vais t'en dire un tout particulier qui a bien son importance : je me marie. Se marier au milieu des orages révolutionnaires, lier à sa destinée la destinée d'une femme, c'est de l'audace, n'est-ce pas? Que veux-tu ! j'ai foi en moi et en ma femme. J'épouse la sœur de la femme de mon frère , la fille du marquis de Trazegnies; je dis marquis, parce que le niveau révolutionnaire n'a pas encore passé en Belgique, et que la famille de ma femme est belge et habile la Belgique.

M"- Louise de Trazegnies est gracieuse, spirituelle, parfaite d'éducation, de tenue, de principes. Je désire ardemment que tu sois à Paris pour mon mariage ; il ne peut avoir lieu avant les dix premiers jours d'avril ; arrange-toi pour venir. Ma femme me suit en Afrique; elle est très-dévouée. Je deviens par elle neveu du comte de Mercy-Argenteau, cousin du prince de Ligne et des Mérode.

Adieu, mon ami, réponds-moi de suite et annoncemoi ton arrivée.

dicaiion et le départ du roi, l'envahissement des Tuileries et de la Chambre des Députés. Il essaya de se retirer sur Vinccnnes avec ses troupes, au milieu desquelles il avait placé les gardes municipaux. Arrêté sur le quai de Gèvrcs et la place de l'Ilôt el-de- Ville par les barricades, le général ne put empêcher les soldat* de se disperser aux cris d'abdication. Il fat pressé, entouré, renversé de cheval, contusionné, menacé de moi t ; dégagé par un officier de la garde nationale et conduit & l'Hôtel-di-Ville où se constituait le Gouvernement provisoire, introduit et gardé dans une des salles, il reprit sa liberté avec l'aide d'un ouvrier bijoutier nommé Caylus. Il sortit de l'Hôtel de-Ville et se rendit chei M. Leioy de Saint-Arnaud, pendant que celui-ci, prévenu des dangers que courait son frère, venait de se rendre à l'Hôtel-de-Ville à sa recherche.

A M. LE 110 Y DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Marseille, les 24-25 avril 1848.

Nous sommes arrivés hier à Marseille, frère. Ma femme a parfaitement supporté le voyage: elle était moins fatiguée que moi. Nous avons été à la messe ; nous avons couru la ville, et, ce matin, nous sommes frais et dispos. Demain, à midi, nous serons à bord de l'Eurotas, corvette à vapeur de l'État de cent soixante chevaux; à défaut des bateaux Bazin, tous en réparation, elle nous transporte à Alger. N'est-ce pas un bonheur ? Ces gros bateaux ont une bonne installation et tiennent bien la mer; Louise sera moins malade.

J'ai trouvé Marseille calme, au milieu de l'agitation fébrile des élections. Tout se passe tranquillement ; les honnêtes gens sentent partout le besoin de l'ordre et de l'organisation. J'ai trouvé en route l'image grotesque de nôtre situation politique : la désorganisation, le désordre, l'anarchie jusque dans la poste ; le chemin de fer qui n'avançait pas ; la malle devant quitter Bourges à deux heures du matin et ne partant qu'à six heures ; la vitesse réduite de plus de moitié, de sorte que Ton se serait cru en patache; les postillons compétitant; les chevaux faisant une manifestation continuelle pour ne plus marcher qu'au pas. Ne plaisantons plus; je t'ai quitté

dans des idées politiques très-noires; pourtant j'ai confiance que la tourmente révolutionnaire se lassera et que nous nous réunirons.

Je te recommande mes enfants. Écris à ma mère; elle ne recevra de nos nouvelles-que d'Alger. Adieu, je t'aime toujours comme tu sais.

J'ai vu hier le commissaire du gouvernement pour le département des Bouches-du- Rhône ; c'est un jeune homme de vingt-quatre ans, qui porte lunettes. Les élections feront sortir de l'urne Thiers et Berryer; en général, les choix sont bons. Cette assemblée-la ne sera pas du goût de tout le monde.

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