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Cette lettre ne paraît pas complète

XXXYII

Paris, 3 janvier i846.

Chère et excellente mère,

Les premiers jours de mon année ont été employés à rendre à mes anciens maîtres et bienfaiteurs les devoirs que la reconnaissance m'imposait envers eux. Maintenant que toutes mes visites sont achevées, je viens, chère bonne mère, m'entretenir doucement et tranquillement avec vous. Ah ! que ne m'est-il donné, comme à tant d'autres, d'inaugurer l'année par un baiser donné à ma mère et en lui présentant les souhaits que mon cœur forme pour elle ! Hélas ! je ne puis que franchir en esprit la distance qui nous sépare,

pour me jeler dans vos bras, et là, chère maman, vous ouvrir mon cœur tout entier. 'N ous voyez sa tendresse, vous connaissez ses souhaits. Ah ! que ne dépend-il de moi de vous rendre le bonheur dont vous êtes pour moi l'heureuse cause! Que Dieu vous rende tous les instants délicieux que vous m'avez fait passer, que toutes vos journées soient aussi belles et aussi pures que celles que j'ai passées auprès de a^ous! Vous souhaiter une bonne année, c'est m'en souhaiter une à moi-même. Notre bonheur n'est-il pas indissolublement uni, et la joie de l'un n'est-elle pas celle de l'autre? Maintenant, bonne maman, je m'en vais vous donner mes étrennes ; ce seront deux bonnes et excellentes nouvelles qui, j'en suis sûr, vous causeront bien du plaisir.

La première, c'est que j'ai reçu de Vienne une lettre de notre chère voyageuse, où elle m'annonçait que dans peu de jours, elle comptait aussi vous écrire. Ce qui a causé ce long retard, c'est un séjour que la famille a fait en Galicie, et le désir qu'elle avait de nous donner quelque chose de certain relativement à son voyage d'Italie ; car il paraît

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qu'à Vienne, tout a été remis en question. Enfin, chère mère, tout est décidé, et voici son itinéraire, tel qu'elle me le trace : Vienne, Gratz, Laybach, Trieste, Venise, Padoue, Ferrare, Bologne, Florence, Sienne, Viterbe et Rome. Les noms soulignés sont ceux des villes où ils feront un plus long séjour. Le retour aura lieu par Florence, Gênes, Nice, la France et Paris. Ah! quelle joie! chère maman, imaginez-vous que toutes ces espérances que nous prenions pour des rêves vont enfin se réaliser. Nous la verrons, il n'y a plus aucun doute, et bien plus, nous la verrons dans peu de temps, car j'espère qu'ils choisiront le printemps pour effectuer leur voyage, les chaleurs de l'été étant insupportables en Italie. Ce serait donc dans quatre mois à peu près que nous reverrions notre amie. Concevez-vous ce bonheur, chère maman? pour moi, j'en reviens à peine, je crois rêver encore, et il faut que je relise sa lettre bienheureuse, pour me convaincre du contraire. Courage donc, chère mère, nous compterons encore des jours heureux. Mais j'ai encore à vous annoncer une excellente nou-

velle qui vous surprendra peut-être encore davantage.

11 faut que vous sachiez, chère mère, que tandis que je professais l'hébreu à Saint- Sulpice, j'avais rédigé pour mon cours des notes assez étendues, lesquelles, réunies, forment une grammaire hébraïque à peu près complète. Monsieur Le Ilir m'a demandé de les voir, et les a trouvées si bien faites, qu'il m'a fait une proposition à laquelle je n'aurais jamais songé de moi-même, mais qui m'a séduit par les offres avantageuses qu'il y a jointes. 11 m'a fortement engagé a les publier, en me promettant de faire accepter l'ouvrage à son éditeur, comme venant de lui-même, car il est déjà auteur, et ensuite de le faire adopter comme ouvrage élémentaire pour l'enseignement de l'hébreu dans tous les séminaires de la Société de Saint-Sulpice, qui sont fort nombreux. Cette dernière proposition, comme vous comprenez, est de la plus haute importance et assurerait à l'ouvrage une publicité très considérable. Je n'ai pu refuser, chère mère ; vous sentez en effet quels immenses avantages pourrait avoir pour toute ma vie la réalisation

de ce projet, surtout si je réussissais, comme j'en ai l'espérance. Je crois posséder sur ce sujet des idées neuves et ingénieuses : ainsi du moins en jugèrent ceux qui suivirent mon cours, et qui eurent la patience de copier ces notes d'un bout à l'autre, malgré leur excessive longueur. Le travail, d'ailleurs, est déjà fort avancé, et il ne me reste qu'à compléter et mettre en ordre les matériaux que j'ai recueillis. Néanmoins, comme je désire faire ce travail avec toute la perfection dont je suis capable, je veux m'obliger à toute une nouvelle série de recherches, lesquelles pourront bien en reculer l'achèvement jusqu'à un an ou dix-huit mois. Mais ce travail m'est agréable, chère mère, et je trouverai dans Paris tous les secours possibles. La bibliothèque de Saint-Sulpice est à ma disposition ; et d'ailleurs j'ai dans les bibliothèques de Paris d'immenses répertoires, où je pourrai puisera volonté. J'ai fait la connaissance de Monsieur Stanislas Julien, professeur de chinois au Collège de France, et qui, par un hasard bien singulier, connaît beaucoup notre Henriette, ses deux filles ayant été ses élèves. Il me témoigne

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beaucoup d'amitié et m'a procuré entrée à la bibliothèque particulière de l'Institut. Un de mes condisciples de Saint-Sulpice, frère de l'un des bibliothécaires de Sainte-Geneviève, m'a aussi procuré la permission ? rarement accordée, d'en emporter des livres chez moi. Enfin, chère mère, j'ai déjà commencé à suivre différents cours, qui me seront nécessaires pour l'exécution de mon projet, entre autres les cours d'arabe de la bibliothèque royale et du Collège de France. L'excellent Monsieur Q uatremère m'encourage aussi fortement à exécuter mon projet et se propose de me fournir des renseignements précieux. Vous voyez, chère maman, que je suis bien appuyé de tous côtés, et que j'ai de raisonnables espérances de succès. Jugez de l'avantage qu'il y a à s'introduire ainsi dans le monde savant par un ouvrage utile et estimé. Et d'ailleurs, chère mère, cela ne m'empêchera pas de prendre mes grades littéraires, d'après mon premier plan. Je regarde le baccalauréat comme déjà passé, quoique mon autorisation se fasse toujours attendre ; mais elle ne peut plus tarder longtemps, et d'ailleurs ma prépa-

ration est terminée. Quant à ma licence, je la passerai peut-être un peu plus tard que je ne l'aurais fait sans ce nouvel incident, mais j'espère néanmoins la passer encore l'année prochaine. Quant au projet de voyage d' Allemagne, vous comprenez qu'il est à jamais oublié. Ne vous disais-je pas bien, bonne mère, que je trouverais moyen de le faire tomber dans l'eau le mieux du monde?

Mais il y a un petit point, chère mère, qui m'inquiète, parce que je ne sais pas s'il vous sera agréable. Il faut avouer que ma position actuelle n'est pas ce qu'on pourrait demander de plus commode pour les recherches que je vais être obligé de faire. Ces Messieurs de Saint-Sulpice, pour lesquels je travaille, l'ont si bien senti, qu'ils m'ont cherché et trouvé tout de suite une place dans une pension voisine de Saint-Sulpice, où les avantages pécuniaires seraient au moins les mêmes qu'au collège Stanislas, et où je n'aurais absolument que deux heures de répétition par jour, et encore serait-ce le soir, de sept heures à neuf heures; en sorte que j'aurais toute ma journée à moi pour mes cours et mes visites aux

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bibliothèques. Je n'ai rien voulu accepter sans avoir consulté ma bonne mère. Je suis bien fâché que l'espace ne me permette pas, chère maman, de combattre cette fois les difficultés que vous m'opposiez dans votre dernière lettre, et de vous rassurer sur vos craintes. Pouvez-vous croire, chère mère, que je m'assimile à cette jeunesse méprisable et turbulente, qui ne va à un cours que pour pousser des cris et frapper des pieds ! En vérité, si vous voyiez ceux auxquels j'assiste, vous les trouveriez bien plus paisibles. Nous ne sommes dans la plupart que trois ou quatre personnes, qui toutes nous connaissons, ainsi que le professeur, et tout se passe sur un ton fort aimable. Oh! je vous en prie, chère mère, estimez assez votre Ernest, croyez assez à la gravité et au sérieux de son caractère pour croire qu'il ne se mêlera jamais à ces honteuses menées. Je suis désolé, bonne mère, que le manque d'espace vienne interrompre notre agréable conversation. Mais il faut que je témoigne à à Monsieur Pasco et par lui à tous mes anciens maîtres, toute ma reconnaissance pour les soins que j'ai reçus d'eux. Vous vous charge-

rez, n'est-ce pas? bonne mère, de présenter mes respects et mes souhaits à ces Messieurs du presbytère, ainsi qu'à tous nos parents et amis. — Adieu, bonne et excellente mère, croyez que ce qui fait ma plus grande joie dans les heureuses nouvelles que je viens de vous communiquer, c'est que je crois qu'elles vous seront agréables. Vous connaissez la tendresse que Dieu a mise pour vous dans le cœur de votre fils respectueux et soumis.

E. RENAN

Les coquillages et les confitures avaient parfaitement fait le voyage. Les premiers excitent l'admiration de tout le monde, et les secondes rafraîchissent mes longues séances d'étude et me font penser à ma mère. Il y a déjà un pot mis à sec.

Trcguier, 18 janvier i846.

Mon Dieu, mon pauvre Ernest, que tu me mets dans une pénible position entre prononcer contre ma pensée et contre le désir que tu me témoignes de quitter le collège Stanislas ; tu m'avais fait un récit si ravissant de la réception que tu avais reçue, des bontés et de l'intérêt que te témoignait le supérieur, que je suis toute étonnée que tu veuilles quitter un établissement qui te procure l'avantage d'obtenir tes grades littéraires. Je relis ta délicieuse lettre du 17 octobre que j'avais, dans ma folle joie de mère, communiquée aux nombreuses personnes qui s'intéressent

à toi. Tu paraissais si heureux, si content, c'était ce qui me flattait le plus; et maintenant, mon pauvre Ernest, où vas-tu te caser? Le mieux que tu pourras, j'en suis bien persuadée, mais je n'ai pas grande opinion de toutes les maisons de pension, où tout est spéculation, et cela est fort juste. Si tu y as ta pension, on te fera faire de l'ouvrage en conséquence (ta pauvre sœur pourrait t'en donner des nouvelles). Si tu y payes ta pension, il en coûtera à ta pauvre bourse, tu voudras la ménager et cela par une délicatesse bien placée. Dans ton empressement de quitter Stanislas, tu crois que tu seras nourri et payé pour deux heures par jour de travail. Gela est impossible; enfin, mon Ernest, je te laisse libre, persuadée que tu feras ton possible pour faire amener tout à une bonne fin. Tâche toujours d'être bien couché, et ménage ta santé, et soigne-toi bien.

Mon Dieu! quel changement dans ta vie, à peine si j'en reviens ! Prends courage, mon cher enfant, tu vas aussi avoir ta petite part des tribulations, des déceptions, enfin ce qu'a tout le monde sur cette pauvre terre. Tu les

cacheras à ta pauvre bonne mère (qui les devinera), comme s'il fallait que son enfant soit entouré dune auréole de bonheur pour être aimé d'elle. Dis-moi les choses telles qu'elles sont, mon Ernest, je partagerai tes peines comme j'ai partagé tes joies. En avons-nous eu, mon fils? Oui, de bien réelles. Espérons que le bon Dieu nous en réserve encore. Conserve toujours ce grand, ce joli caractère qui charme tous ceux qui te connaissent, et ne mets point de barrière entre tes premiers amis et toi. Cela, mon fils, ne t'obligera en rien, ils reconnaîtront en toi ce noble caractère qui est le partage des âmes bien nées, parce que, enfin, mon bon Ernest, il ne t'est pas venu dans l'idée que je veuille te faire entrer dans le saint état du sacerdoce malgré toi? Tu avais nourri mon cœur et ma pensée de cette douce, de cette délicieuse espérance; si elle m'est ravie, eh bien ! mon enfant chéri, tu me dédommageras par ta tendresse, et par le zèle que tu mettras à tâcher de te faire une carrière, puisque nous sommes sans fortune sur cette pauvre terre. Ne reste pas tard dans les bibliothèques, je t'en prie, les gazettes sont

remplies d'attaques de nuit dans les rues de Paris.

J'ai eu aussi une lettre de ma pauvre bonne fille, la veille de son départ de Vienne. Il y a encore bien loin d'ici au moment où nous la verrons. Comme le bon Dieu dans sa douce, dans son aimable bonté a prévu le temps où sa chère présence nous sera nécessaire, même indispensable ! mon Dieu ! abrégez ce moment le plus que vous voudrez dans votre bonté !

Me voilà bien embarrassée pour l'adresse de ma pauvre lettre, parce que j'ai dans l'idée que tu as quitté Stanislas. Peut-être qu'elle va m'être retournée. Pars toujours, pauvre lettre, et puisses-tu trouver mon pauvre Ernest heureux et content I Adieu, cher ange; courage d'un côté, résignation de l'autre, et tout ira bien. Je t'embrasse bien tendrement. Ta mère et meilleure amie.

Ve RENAN

J'ai reçu, mon bon enfant, tes charmantes étrennes. Garde ton argent, pauvre petit, tu en auras bien besoin.

Paris, le 25 janvier i846.

Chère et excellente mère,

Je m'empresse de vous écrire pour vous annoncer une bonne et heureuse nouvelle : c'est que j'ai passé avant-hier mon examen du baccalauréat avec un plein succès. Aussitôt que j'ai reçu du ministère l'autorisation dont j'avais besoin, je me suis fait inscrire, et presque'aussitôt j'ai passé mon examen. Laréussite, bonne mère, a été complète, et j'ai pu m'apercevoir que les examinateurs étaient hautement satisfaits. J'en connaissais du reste déjà quelques-uns, et j'ai trouvé en eux la plus parfaite bienveillance. C'étaient tous des

professeurs de la Sorbonne et des célébrités littéraires, Monsieur Ozanam pour la composition écrite, Monsieur Lacretelle pour l'histoire, Messieurs Garnier et Damiron pour la philosophie et la littérature, Monsieur Lefébure de Fourcy pour les mathématiques, la physique et la chimie. Monsieur Garnier a eu la bonté de m'invitera la lin de l'examen à aller le voir, afin de causer plus longuement avec lui. J'ai accédé à son invitation, et j'ai passé une heure bien agréable avec un homme si aimable et d'un esprit si élevé. Il s'est offert à me donner tous les conseils dont j'aurais besoin pour la direction de mes études. Vous voyez, bonne mère, que la première épreuve m'a parfaitement réussi ; j'espère qu'il en sera de même des suivantes. Je me suis fait inscrire immédiatement pour la licence ; il est de règle qu'il y ait un an d'intervalle entre le baccalauréat et cet autre grade, et ce n'est pas trop pour la préparation sérieuse qu'il exige. Néanmoins, j'espère obtenir une dispense pour le passer à la séance d'octobre prochain.

Ce second grade, bonne mère, est de la plus haute importance, et quand on l'obtient, c'est

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un titre tout à fait honorable. Aussi est-il fort difficile a obtenir a Paris, surtout. Mais aussi arrive là, tout est à peu près fini, car le doctorat qui vient après n'est plus qu'un travail d'amateur, livré au choix de chacun. On prend une thèse, que l'on travaille à sa manière. Puis on la fait imprimer, et on la soutient en Sorbonne. Voilà en quoi consiste cette dernière épreuve, qui n'est plus qu'un exercice honorifique. Vous voyez, donc, chère mère, que la lin de tous ces examens n'est pas aussi loin de nous que nous aurions pu le croire, puisque l'année prochaine, à cette même épcque, j'aurai passé le seul grade réellement difficile, qui est la licence. Mais n'anticipons pas si vite sur l'avenir.

Pauvre bonne mère, comme votre dernière lettre m'a percé le cœur, en m'apprenant que le projet dont je vous parlais en ma dernière vous avait fait de la peine ! Quoi I il sera donc vrai que j'aurai peut-être fait verser des larmes à ma bonne, à mon excellente mère, Maman, chère maman, je me jette à vos genoux pour vous en demander pardon. Oh!

s'il dépendait de moi de ne jamais vous causer

la moindre ombre de peine, que je serais heureux de l'acheter même au prix du bonheur de ma vie entière ! Eh quoi ! un quart d'heure de joie causée à ma mère, ou bien un instant de chagrin que je lui aurais épargné ne suffiraient-ils pas pour compenser toutes mes peines ? Il n'y a que le devoir et la conscience qui ne puissent être sacrifiés à rien ici-bas. Oh non ! mère chérie, Dieu ne m'imposera jamais une si cruelle épreuve que de me placer entre ma mère et mon devoir. Toujours ces deux voix sacrées me parleront le même langage, toujours elles me conduiront de concert au bonheur. Maman, ma chère maman, que ne puis-je en ce moment vous voir pour rassurer votre tendresse alarmée ! Pouvez-vous craindre un instant, chère mère, pour le cœur de votre Ernest ! Ne sera-t-il pas toujours bon, pur, élevé, aimant? Obéirat-il jamais à d'autres voix qu'à celles du devoir et de la conscience? Vous paraissez craindre, bonne mère, la nouvelle position que j'avais crue nécessaire pour l'exécution de mes projets. Mais, maman chérie, songez-vous que ce sont ces Messieurs de Saint-Sulpice qui me la pro-

posent et pouvez-vous croire que je me trouve mal en sortant dune main qui m'a toujours si bien dirigé? Ces Messieurs du collège Stanislas ne seront nullement mécontents : aussitôt que je leur parlai du projet que m'avait suggéré Monsieur Le Hir , ils le comprirent eux-mêmes et tout en me félicitant de cette heureuse fortune, ils me témoignèrent le regret qu'ils éprouveraient, si l'exécution de ce projet m'obligeait à me séparer d'eux. Ils me témoignent toujours la plus parfaite amitié , et me font sans cesse promettre qu'aussitôt ce travail achevé, et mes grades obtenus, je rentrerai parmi eux. Mais ils sentent fort bien qu'il n'est pas possible que je continue à remplir le poste que j'occupe et que je me livre en même temps à ce travail. Néanmoins, chère mère, je suis résolu à ne rien faire sans votre plein consentement. Si vous éprouvez de la peine à me voir accepter cette nouvelle place, eh bien, chère maman, je dirai à Monsieur Le Hir qu'il m'est impossible d'exécuter le plan qu'il m'avait proposé, et il n'en sera plus question. J'avais déjà pourtant si bien commencé ! N'importe, bonne mère, tout cédera à un désir de votre part.

Peut-être, chère mère, n'avez-vous pas compris combien ce projet de la grammaire hébraïque était avantageux. Pour moi, j'y ai vu du premier coup un moyen sûr et prompt de hâter notre réunion et de terminer l'exil de notre amie. Vous ne m'en parlez pas dans votre dernière , bonne mère , il semblait que vous en fissiez peu de cas ; je croyais que vous en seriez ravie.

Vous avez peine à croire, bonne mère, que pour deux heures de travail, on me donne ma pension et des appointements. Voici, chère maman, l'exacte vérité : pour les deux heures de répétition du soir, on me défraie de lapension et de tout le reste, et l'on m'assure, en outre, des répétitions particulières que je donnerai quand je voudrai et dont tout le profit sera pour moi. Vous ne sauriez croire, bonne mère, comme ces répétitions se paient ici énormément cher. Vous saurez qu'une heure par jour (sans compter les jours de congé, etc.), se paie à raison de soixante francs par mois, et que les appointements ordinaires d'un répétiteur licencié et externe qui fait exactement ce qu'on me propose de faire, sont

de deux mille francs par an. Gomme je n'ai pas encore le grade de licencié et que d'ailleurs je prendrai ma pension dans la maison (cequ'on évalue ici a douze ou quinze cents francs), je n'ai pas dû porter si haut mes prétentions. Cela doit au moins vous faire comprendre que les propositions que l'on me fait sont au contraire fort modiques. Quant aux égards, ils me sont assurés par ma position même, j'aurai fort peu de contact avec les élèves et jamais la moindre surveillance à exercer. Et puis, bonne mère, comprenez-vous combien ces répétitions me seront profitables à moi-même pour me préparer à ma licence ? Je ne les ferai qu'aux élèves des quatre classes supérieures ; tout le monde convient que c'est le plus utile des exercices.

Quant à l'isolement, ne le craignez pas trop, bonne mère. Comme je vous l'ai dit, je serai très près de Saint-Sulpice, et je pourrai aller aussi souvent que je le voudrai voir ces Messieurs et passer ma récréation avec eux. Vous me demandez, bonne mère, si j'ai quelque ami. Eh ! bonne mère, n'ai-je pas trouvé autant d'amis fidèles dans toutes les personnes

avec lesquelles je me suis trouvé lié jusqu'ici ! Monsieur Dupanloup a été pour moi dune bonté charmante dans toutes les visites que je lui ai faites; la distance m'empêche de voir Monsieur Baudier aussi souvent que je voudrais ; mais à sa place, Monsieur Le Hir est devenu mon directeur habituel, et je ne puis vous dire quel trésor d^amitié et de bonté j'ai trouvé dans cet excellent cœur. Enfin tous ces Messieurs de Saint-Sulpice et d'Issy sont pour moi autant de pères et d'amis. Enfin, mes anciens condisciples, aveclesquels jevais d'ordinaire passer une partie de la soirée du mercredi soir, me témoignent plus d'affection que jamais. Quant aux conseils qui pourraient m'être nécessaires dans une autre sphère, je les trouverai abondamment dans Monsieur Garnier, Monsieur Julien, Monsieur Quatremère, et enfin, bonne mère, dans l'excellente amie de notre Henriette, mademoiselle Ulliac- Trémadeure, avec qui j'ai enfin fait connaissance. Quel cœur d'or, chère maman, et quelle affection pour notre pauvre exilée ! Oh ! quel bonheur j'ai eu à causer avec elle ! Elle me parle sans cesse de vous, ainsi que sa bonne

vieille mère, qui me demande toujours de vos nouvelles, et qui est fort empressée de vous connaître. Quand donc, me demande-t-elle chaque fois, est-ce que madame Renan viendra à Paris ? Ah ! pauvre mère , pauvre mère , adieu. Il faut nous séparer. Que ne puis-je vous envoyer mon cœur au lieu de ma lettre, et vous y faire lire comme dans un cristal bien transparent : vous y verriez au moins la plus tendre, la plus sincère, la plus vive et la plus pure des affections.

Maman chérie, répondez-moi bientôt, s'il vous plaît. Je ne serai heureux que quand vous m'aurez dit que vous êtes contente de moi. Adressez sans aucune crainte vos lettres au collège Stanislas. Mère chérie, mère chérie, si vous saviez combien je vous aime !

Tréguier, 3 février i846.

Gomme je suis contente, mon cher Ernest, que tu m'aies écrit plus tôt que de coutume! Je ne sais pourquoi, j'éprouvais une grande impatience de recevoir ta lettre ; un instant avant de la recevoir, je comptais avec tristesse les longs jours qu'il fallait encore attendre avant d'arriver à nos époques accoutumées. Je t'en remercie mille fois ; en récompense de ton exactitude, tu n'attendras pas bien longtemps la réponse.

Voilà donc un pas de fait, mon cher enfant, dans la carrière littéraire ; je ne m'attendais pas que cela fût arrivé si tôt. Tu auras tra-

vaille comme un pauvre misérable ; Ernest, mon bon enfant, ménage ta sanlé ; elle m'est mille fois plus précieuse que la mienne. Tu travailles, je suis sûre, nuit et jour. C'est pour cela que j'ai regretté pour toi Stanislas, où je pense que toutes les heures sont marquées. Je sais que tu l'as quitté il y a longtemps ainsi n'en parlons plus. Je t'en supplie, dis-moi si tu t'es bien trouvé , je suis persuadée que oui, puisque les Messieurs de Saint-Sulpice t'ont adressé à cette maison. Donne-moi quelques détails sur ta nouvelle position ainsi que sur les cours que tu suis. Vas-tu quelquefois au cours d'un jeune professeur de littérature française duquel on fait un éloge charmant ! voici ce qu'en dit la presse : ce M. de Loménie a ouvert aujourd'hui son cours au Collège de France en présence d'un nombreux auditoire. Le jeune professeur a exposé dans un discours remarquable par l'élévation des idées et la générosité des sentiments l'objet de son enseignement de cette année. Les tendances progressives et en même temps modernes de M. de Loménie ont entraîné d'une manière complète les sympathies du public. Il exposera cette

année l'histoire de la littérature française depuis Beaumarchais jusqu'à nos jours. » La feuille précédente, en l'annonçant comme suppléant à Monsieur Ampère, faisait l'éloge d'un ouvrage, plein de charme et de profondeur, sous le titre modeste d' « un homme de rien 1 ». J'ai beaucoup de plaisir avec le journal que je vois maintenant. Avec les villes et les campagnes, il s'occupe beaucoup d'instruction et la Chambre aussi. Monsieur de Carné disait, il y a quelques séances, que le tiers au moins des jeunes gens qui se présentaient aux examens du baccalauréat n'était pas reçu, faute d'instruction aux collèges universitaires ; on lui a répondu : preuve que l'on est difficile, et que les examinateurs font leur devoir.

Courage, mon pauvre Ernest, je ne suis point d'avis que tu prennes beaucoup de répétitions cette année, surtout puisque tu t'occupes de l'hébreu. Je suis bien aise que tu t'occupes de cette étude, je suis fâchée maintenant de t'avoir privé du livre que tu m'as laissé ; peut-être qu'il t'est utile. S'il t'est utile,

1. M. de Loménie (1815-1875), publiait alors la Galerie des contemporains illustres, par un homme de rien (18/10-18/47).

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je pourrai te le faire passer sous bande par la poste. Cela ne coûtera presque rien; j'avais été bien tentée l'autre jour de profiter de l'offre obligeante des demoiselles Kerguezec pour te l'envoyer ; je craignais que leur frère n'ait pu te trouver.

Je suis toujours sans lettre de notre chère voyageuse depuis la lettre de Vienne du 26 décembre. C'est bien ennuyeux. Dieu sait quand ils seront à Rome. Pauvre bonne fille, comme je suis pressée de lui écrire I Depuis la lettre que nous lui avions envoyée d'ici pendant le congé, je ne lui ai pas écrit; il y aura bientôt six mois. Je lui dirai de ne plus me condamner à un si pénible silence. Il paraît que tu lui avais écrit à Vienne ; tu as été plus fin que moi. J'en avais eu aussi grandement l'idée, mais je croyais que leur séjour devait être de peu de durée. De Saint-Malo je n'ai pas non plus de nouvelles, je vais leur écrire pour savoir ce que signifie ce silence. Je leur ai envoyé un gâteau et divers objets en tricot pour les enfants, je ne sais pas seulement s'ils les ont reçus. Il n'y a que toi qui m'écris, mon pauvre Ernest.

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Mon Dieu î que j'étais contente de recevoir ta lettre ! Il faudra, mon fils, que tu te procures du papier plus léger que le dernier ; on m'a fait compter le double port, c'est-à-dire la moitié déplus : un franc vingt au lieu de quatre- vingt centimes ; dis-moi si les miennes te coûtent plus que quatre-vingt centimes, nous y mettrons ordre. Parle-moi aussi, mon pauvre enfant, de tes petites finances. Comment faistu pour avoir de l'argent quand tu en as besoin? Tu t'adresses à Alain, je pense bien, peut-être que je ferai bien d'affranchir mes lettres, tu me le diras. Tu auras eu besoin de bardes parce que je crois bien que tu ne vas pas en soutane aux cours publics et tu as raison. Tu sais quel train il y a eu au cours de Monsieur Lenormant qui l'a forcé à donner sa démission. Toutes les nuances le regrettent, on peut regarder sa défaite comme un triomphe. Elle est motivée sur ce que Monsieur Le Clerc, doyen de la Faculté des lettres, lui a refusé son appui moral et lui a même déclaré qu'il désapprouvait son enseignement ou sa doctrine. Monsieur Lenormant a encore eu la générosité de lui adresser dans sa lettre au ministre

des remerciements pour ses loyales explications.

Pauvre Ernest, peut-être que je t'ennuie avec tout cela. Que te dirai-je encore, mon enfant bien aimé? Te rassurer sur tout ce qui peut avoir rapport à ta position future ? Non, mon enfant, tu ne seras pas mis dans la cruelle alternative de prononcer entre ta conscience et les vœux que j'avais formés. Je remets le sceptre entre tes mains, persuadée que tu ne le laisseras pas tomber dans la fange. Je t'ai manifesté quelques craintes ; je n'ai pu, mon pauvre petit agneau chéri, m'empêcher de regretter pour toi les gras pâturages de Saint-Sulpice. Maintenant, gare à ta pauvre petite toison, si belle, si douce, si charmante ! puis, encore quelque chose que j'ai regretté, la jolie chambre que je m'étais formée dans mon esprit : la cheminée à la prussienne, un joli feu sans besoin, mais pour le plaisir de tisonner comme ta pauvre mère, les jolis petits rideaux de fenêtre, idem sur le lit, place à tout, à la nombreuse bibliothèque I Maintenant je te vois dans un long dortoir plein d'élèves qui ronflent aux deux extré-

mités, toi qu'une pauvre petite souris empêchait de dormir. Je ris comme une pauvre vieille sotte, eh bien! tant mieux, alors on n'a de chagrin avec rien. Malgré la longueur de ma lettre, il faut que je manifeste ma joie de ce que Monsieur Le Hir et toi soyez en communauté de science, et que tu l'aies choisi pour ton ami. Consulte-le quand tu te trouveras embarrassé ; comme je crois te l'avoir déjà dit, cela ne t'engage à rien, mais il faut un ami à un cœur aimant comme le tien. Présente-lui mes respects et témoignelui ma reconnaissance.

Me voici embarrassée ; je ne sais pas si je vais mettre ma lettre dans une enveloppe, dans la crainte qu'elle ne te coûte vingt-quatre sous, je vais essayer. Alors je vais te parler de nos affaires ici. Les cerbères ont délogé, si bien que tout est fermé à l'exception de la petite cuisine où ils ont logé une pauvre malheureuse famille avec cinq enfants qui ne jouit pas d'une trop bonne réputation. Et qu'importe? je m'arrangerai bien avec eux ; si leur voisinage me fatigue, j'irai passer trois mois au couvent, en attendant votre arrivée, mes

enfants. Mon Dieu! le joli revel nous serat-il donné, mon enfant chéri, de le voir se réaliser? pauvre fille, depuis près de huit ans que je ne l'ai vue! Si tu as des nouvelles avant moi, tu m'en feras part. Je suis enchanté de la visite que tu as faite aux dames Ulliac et du souvenir qu'elles ont conservé pour Henriette. Cela fera hien plaisir à ta pauvre sœur et à moi aussi, mon fds. Comme tu dis, ce doit être un grand caractère, d'après ses ouvrages; présente-leur aussi mes respects quand tu auras occasion de les voir.

Tu me donneras dans ta prochaine ta nouvelle adresse, il ne faut pas abuser de l'autre adresse. Ne tarde pas trop à m'écrire, puisque je ne reçois de lettre que de toi, et que je n'ai pas d'autre consolation au monde que de recevoir des nouvelles de mes enfants. Ma lettre est commencée depuis hier et ne partira que demain matin, enfin tu l'auras dimanche. Adieu, mon enfant chéri, puisses-tu ne jamais oublier la vive et sainte tendresse que te porte ta bien tendre mère.

Ve RENAN

Paris, 8 février i846.

Mère chérie,

II faut que tout de suite je vous écrive encore pour décharger mon cœur et vous dire toutes les impressions que votre dernière lettre que j'ai reçue aujourd'hui même a excitées dans mon cœur. Et puis, chère mère, j'ai une bonne nouvelle que je ne puis vous cacher plus longtemps, c'est que j'ai reçu des nouvelles de notre amie, datées de Florence. Jugez de mon bonheur, je vous envoie sa lettre même, où vous trouverez les détails ravissants de son voyage. Elle est à Rome depuis longtemps, et nous ne tarderons pas à recevoir d'elle une lettre datée de la ville éternelle. Mon Dieu ! chère mère, c'est maintenant

que j'aime à penser à elle, à ses agréments et surtout aux joies qui suivront. Dans trois ou quatre mois, chère mère, y songez-vous?

Pauvre bonne mère, qui a pu déjouer l'innocent artifice par lequel je croyais vous éviter quelques moments de peines ! Ah ! mère chérie, que je me reproche maintenant d'avoir usé une fois envers vous de ce petit détour ! Maman, bonne maman, mêle pardonnerez-vous ? Dieu m'est témoin que je n'avais d'autre intention que de vous épargner quelque peine. Mon Dieu ! mon Dieu ! ma bonne mère aura peut-être pleuré, et son Ernest en aura été la cause, oh ! j'en serai toujours inconsolable ! Mais, maman chérie, voyez la position où je me trouvais. Quand on me proposa la place que j'ai acceptée, on ne me laissa pas de délai. Il fallait tout de suite un oui ou un non. Et je ne pensais pas alors que cela fit du côté de ma bonne maman aucune difficulté. Mon Dieu ! je fis peut-être mal, puisque maman n'a pas été contente. Mais au moins je croyais bien faire, mon intention était pure. Ah ! si je pouvais voler là- bas dans cette mansarde chérie, m'asseoir au coin du feu, à côté de la petite

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table, auprès de ma mère chérie, et là lui ouvrir mon cœur ! Maman chérie, êtes- vous contente ? Mon Dieu ! que cette alternative me désole! Ah! quelle épreuve, chère mère! Et pourtant ma conscience est tranquille et pure. Je n'ai fait qu'obéir à ce que je croyais mon devoir, je n'ai fait que suivre la ligne que des mains qui m'ont toujours si bien guidé traçaient devant moi. Monsieur Le Hiret Monsieur Dupanloup surtout ont été mes grands instigateurs, et je pourrais vous envoyer telle lettre de Monsieur Dupanloup, où il m'en donnait l'ordre formel. Et puis, chère mère, quelle idée vous vous êtes faite de la place que j'occupe ! Figurez-vous bien qu'elle est cent fois plus agréable et plus douce que celle que j'occupais au collège Stanislas. Nulle surveillance à exercer, rien que des répétitions, ce qu'il y a de plus utile et de plus agréable, et j'ajouterai de plus lucratif. Je ne suis nullement obligé, bonne mère, de coucher au dortoir; j'ai une petite chambre charmante, avec lit, cheminée, etc. Elle me rappelle nos mansardes par sa forme, sa tapisserie et aussi par son rappro-

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chement du ciel ; elle est au troisième étage, mais je ne le regrette pas ; on a la vue et l'air pur, on est élevé au-dessus des cris et du caquetage de la rue, quoiqu'il n'y en ait guère dans la rue que j'habite. Si vous voulez trouver cette rue. prenez votre plan de Paris, chère mère, dirigez vos regards vers cet ancien quartier qui vous était connu du temps où notre Henriette habitait encore ces lieux. Vous êtes dans la rue Saint-Jacques, n'est-ce pas ? mais vous n'êtes pas encore dans ma rue. Vis-à-vis la rue Saint-Jacques, a^ous voyez une autre longue rue, qui se dirige parallèlement à la première, et qui longe le jardin du Luxembourg ; c'est la célèbre rue d'Enfer, dont le nom ne doit pas vous effrayer, et d'ailleurs rassurez-vous, ce n'est pas encore ma rue. Entre ces deux longues rues, n'en voyez-vous pas une petite qui traverse de l'une à l'autre , à la hauteur de l'église St-Jacques-du-Haut-Pas, et de l'institution des Sourds-Muets ? Cette rue, si vous lisez bien, s'appelle la rue des Deux-Eglises l. Eh bien !

i. Aujourd'hui rue de rAbbé-de-1'Épéc.

chère mère, prenez le n°8 de cette rue, et vous aurez le domicile de votre pauvre Ernest.

Cette rue, chère mère, a des propriétés et des qualités toutes particulières et bien rares à Paris. C'est, je crois, la plus tranquille et la moins populeuse de cette vaste cité. Vous saurez, d'abord, qu'il n'y a de maisons que d'un côté, parce que l'autre côté est occupé par le mur des Sourds-Muets ; ce qui est un immense avantage pour l'agrément de la vue qui s'étend au loin. Et puis, bonne mère, croiriez-vous que toutes ses maisons du côté habité se réduisent à deux, une institution de demoiselles, et celle que j'habite. H y a pourtant huit numéros, parce que l'église Saint- Jacques et la sacristie, qui sont aussi de notre côté, en forment deux. Voilà donc, chère mère, une véritable rue de petite ville ; on dirait la rue Stanco ou la rue des Frères. Après cette description topographique, si vous voulez, chère mère, vous faire une idée de ma jolie vue, approchez-vous avec moi de ma fenêtre, levons les persiennes, dont on se passe encore au soleil de février, et regardons ensemble. Quel est cet immense édifice, qui est là à notre

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droite? C'est, chère mère, cette institution célèbre où par des procédés habiles on parvient à donner aux malheureux sourds-muets les bienfaits de l'éducation. Je vois, bonne mère, ces pauvres enfants, tous les soins que l'on prend d'eux pour développer leur intelligence, et je suis quelquefois touché jusqu'aux larmes de leur air simple et ingénu. J'ai sous mes fenêtres leur vaste parc, orné de pièces d'eau et de bosquets touffus, ma récréation est de les regarder se livrant à leurs jeux muets et silencieux, mais gais et paisibles, et animés par les signes qu'ils s'adressent et la cordialité qu'ils se témoignent.

Mais continuons, chère mère, notre petite revue. Toujours à notre droite, nous entrevoyons tout près de nous le clocher et l'église de Saint- Jacques, la paroisse de notre Henriette autrefois, et, là-bas, derrière l'institution des Sourds-Muets, le vaste dôme du Val de Grâce. Enfin, bonne mère, j'entrevois là une maison qui m'est bien chère et sur laquelle j'arrête bien souvent mes regards. C'est celle que notre Henriette a habitée durant les dernières années de son séjour à Paris, celle où

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je l'ai vue malade, triste et souffrante. Ah ! maman, que de souvenirs et de réflexions ! Avançons; devant nous, là-bas, dans le lointain, au delà de ce petit bois, où s'amusent nos petits sourds-muets, quelles sont ces masses graves et imposantes? C'est l'Observatoire, chère mère, et au-dessus d'énormes échafaudages. C'est que l'on construit là, bonne mère, sur la plate-forme, une chambre à M. Arago, dont les toits et les murs seront tout en cristal. Il passera les nuits là avec sa lunette à regarder la lune et les étoiles. Avançons, chère mère; voyez-vous, là-bas, au coin du boulevard du Mont-Parnasse, une petite maison carrée, à un étage, comme les maisons de Tréguier, située au milieu des arbres et des jardins ; c'est, chère mère, la maison des dames Ulliac, si bonnes, si simples, si pleines d'affection pour nous. — Et, à notre gauche, bonne mère, que verrons-nous ? De beaux arbres qui bientôt seront verts, des promeneurs, des dames qui lisent le journal au soleil de février, des pelits enfants dans des voitures traînées par des chèvres, etc. C'est le Luxembourg , chère mère , charmante

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promenade bien tranquille et fréquentée par toutes les personnes du meilleur ton. C'est que ce quartier, bonne mère, est le plus sain de tout Paris, à cause du voisinage des arbres et des promenades. Enfin, bonne mère, n'entrevoyez- vous pas là-bas, bien loin, du côté de la Bretagne, ces hautes collines couvertes de bois ? C'est hors de Paris, bonne mère, ce sont les collines de Meudon et de Saint-Cloud, où j'allais me promener autrefois, quand j'étais à Issy. Et ces grosses cloches que nous entendons ? Ce sont, bonne mère, les cloches de Saint-Sulpice, dontlebeau son me fait palpiter le cœur. Pauvre mère, voilà que j'ai perdu mon temps à me promener ainsi avec vous sur tout mon horizon et je n'ai pas songé à vous parler de choses plus importantes.

Le premier besoin, bonne mère, d'un cœur élevé et honnête, ce sont les égards et les bons procédés ; je n'ai qu'à me louer sous ce rapport de tout ce qui m'environne. J'ai peu de rapports avec les maîtres de la maison ; je ne les vois guère qu'aux repas ; mais ils sont pleins d'attentions et de soins pour moi. Ce sont surtout des gens très religieux, et

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leur institution est connue partout sous ce rapport. Quant aux élèves, ils m'aiment beaucoup ; je les caresse et les encourage, et cela leur plaît beaucoup. Au premier jour de l'an, j'ai été accablé de dragées et de bonbons. Pauvre mère, il faut finir, je réserve pour ma prochaine lettre une foule de choses intéressantes. Mon adresse : rue des Deux-Eglises, 8, institution Crouzet ; mais il n'est pas nécessaire d'ajouter ceci. Maman chérie, une lettre le plus tôt possible, n'est-ce pas? Mon cœur ne pense qu'à vous. Courage, mère chérie, bientôt... bientôt... Et puis, mère, au nom du ciel, n'allez pas au couvent, non, j'aime mieux encore vous savoir dans vos mansardes. Voyez-vous quelqu'un pour vous distraire? Bientôt... bientôt... bonne mère 1 Adieu, maman chérie, adieu, la meilleure des mères, puissiez-vous être aussi heureuse que le voudraient mes souhaits. Puissent vos jours être désormais filés de soie ! J'attends tout, bonne mère, de l'avenir, et d'un avenir fort rapproché. Adieu, une dernière fois, votre fils tendre et respectueux, E. Renan.

Paris, 24 février i846.

Chère bonne mère,

Presque aussitôt que j'ai reçu votre lettre, il faut que je vous écrive ; chacune d'elles produit sur moi de si vives impressions que c'est une nécessité pour moi de les verser dans le cœur de ma mère. Je laisse donc les badauds courir après le bœuf gras et son cortège, et je viens passer délicieusement mon après-midi avec vous, ô la plus chère et la meilleure des mères. O maman chérie, que j'avais besoin de recevoir votre dernière lettre, et pourtant elle m'a fait bien de la peine en m'apprenant que vous aviez souffert, et que votre Ernest

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en avait été la cause bien involontaire. Vous me pardonnez, dites-vous, pauvre chère maman ; hélas ! j'ai donc commis une faute ; une faute envers ma mère, oh! j'en serai toute ma vie inconsolable. Mon Dieu ! que ne puis-je vous faire comprendre la circonstance difficile où je me suis trouvé, Monsieur Dupanloup, Monsieur Le Hir m'entraînant d'un côté, la crainte de déplaire à ma pauvre mère me retenant de l'autre. Ah ! si j'avais su que cela dût lui coûter des larmes, mon Dieu ! je leur aurais dit non de bon cœur. J'en étais tout en colère contre ceux qui m'y avaient entraîné, Monsieur Dupanloup surtout qui me poussait l'épée dans les reins. Je ne puis vous dire tous les moyens qu'il a employés pour me retirer de Stanislas, jusqu'à me proposer d'aller passer huit jours à la campagne avec Monsieur de Ravignan, pour colorer ma sortie aux yeux de ces Messieurs. Mais cela n'a pas été nécessaire. Et puis, chère mère, savez-vous que le projet était tentant? Plus j'avance, plus je vois que l'affaire de notre grammaire hébraïque est inappréciable. Elle sera finie bien plus tôt que je ne le pensais et je suis parfaitement satisfait de

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ce que j'en ai déjà fait. Je l'ai communiqué à Monsieur Le Ilir qui en a été enchanté. J'y reviendrai, bonne mère, mais auparavant, il faut que je vous rassure encore sur ma position actuelle.

En vérité, chère mère, vous vous la dépeignez sous de bien noires couleurs. Eh bien ! je puis vous assurer dans toute la franchise de mon âme, que, quoique je fusse fort bien à Stanislas, néanmoins je suis incomparablement mieux ici. Presque tout mon temps esta moi, etle temps qui m'est pris est employé utilement : ces répétitions, bonne mère, données aux classes avancées sont le meilleur exercice pour les grades littéraires. Et puis, bonne mère, savez-vous que le titre de répétiteur des classes d'un collège n'est nullement à dédaigner ; on n'y admet d'ordinaire que des licenciés, et ce n'est qu'après avoir reçu de Saint-Nicolas les renseignements les plus satisfaisants sur mes études qu'on s'est décidé à me confier cette charge, plus difficile en un sens que celle du professeur, qui peut préparer sa classe autant que bon lui semble, au lieu que le répétiteur est obligé de prendre les devoirs tels qu'on

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les lui envoie, sans savoir quels ils seront. Du reste tous les élèves sont enchantés de la manière dontje m'en tire, et je leur fais beaucoup de bien par la manière douce et morale dont j'agis avec eux. Mon Dieu ! chère mère, quelle idée atous vous êtes faite des pensions ; en vérité, peu m'importe ce que sont les autres; mais celle-ci est, je peux vous l'assurer, la maison la plus honnête, la plus rangée, la plus religieuse qu'on puisse voir. Monsieur Crouzet a fait lui-même des études théologiques dans un séminaire. Elle est du reste si peu nombreuse, qu'on croirait la maison déserte ; il y a à peine dix-huit à vingt élèves, ce qui, comme vous le comprenez, est ce qui me convenait le mieux. Ce sont tous des enfants de bonne famille, et parfaitement élevés. Je n'ai jamais vu une réunion d'enfants d'un caractère plus souple et plus facile à manier ; mais aussi ils ont généralement le défaut du caractère parisien : d'une amabilité charmante, mais mous et faibles comme de la paille mouillée. Impossible de les appliquer aux choses sérieuses ;heureusement que ce n'est pas mon affaire. Quand je compare cela à nos petits paysans,

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si intelligents sous leurécorce grossière, je regrette que tant de natures riches et énergiques ne viennent pas supplanter ces petits enfants de salon. Ils contrastent singulièrement avec mes lurons de Stanislas, qui étaient bien la troupe la plus éveillée et la plus spirituelle, mais aussi la plus espiègle du monde. Cette pension dépend du collège Henri IV, et c'est là que les élèves vont en classe; ce sont donc les devoirs de ce célèbre collège que je corrige tous les jours; je me suis trouvé par là en rapport avec les professeurs les plus fameux de Paris.

Vous avez l'air de croire, bonne mère, que ma chambre est une mansarde suspendue entre ciel et terre, sans cheminée, etc. Non, non, bonne mère, c'est une fort jolie chambre, avec cheminée en marbre, etc. Il y a plus> c'est que j'ai autour de moi deux ou trois chambres vides, dont je puis user à mon gré. La pension, comme je vous l'ai dit, est fort peu nombreuse, et pourtant notre immense maison pourrait contenir une soixantaine d'élèves. A peine le premier étage est-il occupé par les besoins de la pension, tout le reste est vide,

en sorte que c'est un repos que je n'avais pas encore trouvé depuis que j'ai quitté Issy. Si on n'entendait au loin le roulement des voitures, et les chanteurs en plein vent, qui inondent par essaim ces quartiers de gens retirés, on se croirait à cent lieues de Paris. J'ai pourtant porte à porte de ma chambre un voisin des plus aimables. C'est un jeune homme, qui se prépare a prendre ses grades dans la science, après avoir remporté au lycée Henri IV et au grand concours les plus brillants succès. C'est le fils d'un des plus célèbres médecins de Paris, Monsieur Berthelot. J'ai connu peu de jeunes gens aussi distingués, aussi religieux, aussi graves ; il semble que nous fussions taillés l'un pour l'autre. Aussi après nous être longtemps étudiés l'un l'autre, en nous tenant dans les limites de la politesse, nous avons reconnu que nous étions dignes d'être amis. Au milieu de nos longues études, nous allons nous délasser en passant un quart d'heure au coin du feu l'un de l'autre. Souvent même nous travaillons ensemble, le soir surtout. Il a voulu à toute force que je lui apprenne

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l'hébreu, et il m'aide beaucoup dans le travail de ma grammaire.

Pauvre chère mère, j'ai tant de choses à vous dire que je ne sais par où commencer pour débrouiller ce chaos. Je vous ai parlé de ma grammaire hébraïque ; c'est qu'elle avance étonnamment, bonne mère, j'ai été surpris en relisant mes notes de voir que je n'avais presque rien à y changer. Mais je veux les enrichir de recherches nouvelles. Pour cela, je fais de longues séances dans les bibliothèques ; demain j'irai passer ma journée à la Bibliothèque royale ; car celle-là est si loin, qu'il faut partir dès le matin, et ne revenir que le soir; j'entends à trois heures, parce que toutes les bibliothèques ferment à cette heure. Ainsi ne soyez pas inquiète sur mes courses de nuit ; je n'en fais absolument aucune. Si je n'avais pas autre chose à faire, ma grammaire serait, je crois, achevée vers le mois d'août ; mais, comme je travaille aussi à ma licence, que je passerai probablement au mois d'octobre, je serai obligé d'en retarder un peu l'achèvement ; du reste, le travail ne pourra qu'y gagner, et il serait difficile d'ail-

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leurs que l'impression fût terminée pour le commencement de la prochaine année scolaire. Car les épreuves de ces ouvrages sont énormément longues à corriger. C'est là qu'il faudra de la patience, bonne mère !

Je suis très assidûment les cours de la Sorbonne et du Collège de France, qui me sont utiles pour ma licence. Je vous en parlerai avec détail la prochaine fois. C'est vraiment ravissant; figurez-vous deux ou trois heures passées tous les jours avec ce que le monde littéraire possède de plus distingué. Tous ces brouillons, qui au commencement de l'année venaient empester notre paisible salle, ont été heureusement mis à la porte,, et maintenant nous sommes tranquilles. Il n'y a que le digne Monsieur Lenormant qui en ait pâti ; mais les gens sensés sont pour lui, et j'ai pu voir de mes propres yeux tout le dégoût que témoignaient les personnes graves contre les menées de sept à huit mauvais sujets ; car je peux certifier qu'ils n'étaient pas davantage ; mais vous comprenez que sept à huit brouillons peuvent faire du bruit comme cent, au lieu que les gens sages se taisent. Mais ce silence

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à lui seul est bien éloquent. Le cours de Monsieur Ozanam surtout est ravissant ; aussi est-il interrompu par des applaudissements continuels, et pourtant ce n'est qu'une apologie constante de tout ce qu'il y a de plus saint et de plus respectable. Je vous envoie sous bande, bonne mère, le programme de tous les cours qui se font dans Paris ; j'ai marqué d'un petit trait ceux où je suis le plus assidu. Vous pourrez me suivre ainsi suivant tous les jours de la semaine. Je vous donnerai la prochaine fois plus de détails.

Cette fois, bonne mère, il faut que je vous donne encore l'ordre de ma journée. Cet ordre n'est pas le même pour tous les jours, bonne mère, parce que les cours et les bibliothèques ne sont pas aux mêmes heures; je vous donnerai la prochaine fois l'ordre pour chaque jour de la semaine. Voici généralement comme se passe chaque journée. Le premier déjeuner, bonne mère, a lieu à huit heures ; il suffit donc que je sois levé pour ce moment; mais je ne dépasse jamais six heures et demie ou sept heures ; cela dépend de l'heure où je me suis couché la veille. A huit heures, un premier

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déjeuner, qui se compose du lait chaud et du petit pain mollet. Puis je travaille jusque vers neuf heures et demie ou dix heures. Alors j'ai ordinairement quelque cours, où je me rends trois fois par semaine, mardi, jeudi, samedi, je donne aussi à onze heures une répétition de mathématiques à un élève qui se prépare à entrer à l'Ecole polytechnique. A midi, a lieu ce qu'on appelle ici le déjeuner ; c'est un vrai dîner, plat de viande, plat de légumes, dessert, etc. — Puis je vais à mes cours de l'après-midi, qui m'occupent ordinairement jusqu'à trois ou quatre heures. Alors je reviens, je travaille dans ma chambre, et à trois heures a lieu notre dîner (nous autres nous dirions souper) ; potage, plat de viande, plat de légumes, dessert. Après le dîner, quelques moments de causette avec Monsieur Berthelot dans le parc, ou au coin du feu, s'il fait mauvais temps. Puis je travaille jusqu'à septheures. A sept heures, je vais donner mes répétitions qui m'occupent ordinairement jusque vers neuf heures. Alors je remonte dans ma chambre et je pousse mon travail aussi loin que bon me semble. Néanmoins jedépasserarement minuit.

Quand il n'y a pas de cours le malin ou le soir, je vais à quelque bibliothèque, soit Sainte- Geneviève , Mazarine ou de l'Institut, pour laquelle Monsieur Stanislas Julien, à qui j'ai été porter félicitations de son nouvel honneur, m'a procuré entrée : car celle-ci n'est ouverte qu'aux membres de l'Institut, ou à ceux qui s'y présentent avec une lettre de l'un d'eux. Quoique cette vie soit fort occupée, chère mère, elle ne me fatigue pas du tout. C'est pour moi un exercice fort salutaire d'aller et de venir quatre ou cinq fois par jour de la Sorbonne, du Collège de France ou des bibliothèques. Pendant ce temps-là, je pense à ma mère, je me délecte de charmantes espérances, je nourris mes chères réflexions ; car dans ces rues de Paris, où l'on n'est connu de personne, on est libre comme dans sa chambre. Et puis, chère mère, j'ai à côté de moi l'église Saint- Jacques, où je vais prier Dieu et reprendre des forces. Souvent aussi je vais à Saint-Sulpice, surtout le dimanche, et puis régulièrement tous les huit jours, pour voir Monsieur Le Hir. Mon Dieu ! chère mère, quel ami j'ai trouvé en lui, je ne puis vous dire tout ce que je lui

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dois. Il parle de moi à tout le monde, à Monsieur Quatremère, etc. Il veut absolument me pousser dans les langues orientales, aujourd'hui si peu cultivées. Vous comprenez qu'un ouvrage sera le meilleur introducteur. — Mon Dieu! mon Dieu! l'espace me manque, je crains même d'avoir dépassé les limites du poids, et j'aurais encore tant de choses à dire à ma pauvre mère ! Je n'ai encore reçu aucune nouvelle de notre chère voyageuse de Rome. Que je vous remercie, chère mère, de m'avoir fait part des vôtres. J'en attends tous les jours. Que j'aime à me reporter vers elle dans cette capitale du monde et des arts ! Jugez de ce qu'elle aura à nous raconter, bonne mère, dans un jour qui n'est pas loin. Adieu, adieu, chère maman, je vous envoie mon cœur ; lisez-le et voyez s'il vous aime. Une lettre bientôt, mère, pour me dire que vous êtes contente. Adieu, adieu.

Votre fils tendre et respectueux,

E. RENAN

Henriette Renan à sa mère.

Rome, i5 mars i846.

J'ai bien des lettres en retard, bien des réponses arriérées, ma bonne mère, mais je les remets toutes pour vous écrire au plus tôt, vous voyant livrée à des inquiétudes que j'espère diminuer beaucoup par mes explications, et peut-être même dissiper entièrement. Ces seuls mots vous diront que je veux vous parler d'Ernest et de ce qui s'est passé relativement à lui depuis quelques mois. En efïet, chère maman, j'ai connu successivement et les motifs qui le faisaient agir et les différentes déterminations qu'il a prises. Dès les

premiers moments, j'aurais voulu qu'il vous les communiquât de même ; je le lui ai fortement conseillé, attendu que les détours, même les plus innocents, ne sont à mes yeux que des détours, c'est-à-dire des choses qu'il faut éviter avec soin. La crainte de vous faire de la peine, de vous affecter trop vivement par une nouvelle inattendue, l'espérance de vous amener sans secousse à envisager un changement possible dans son avenir, voilà ce qui l'a retenu, ce qui l'a porté à me supplier avec les plus vives instances de garder pour moi seule ce qu'il me confiait. Maintenant, chère maman, que je vois dans quelles incertitudes vous avez été plongée, je regrette, et de toute mon âme, de n'avoir pas suivi mon impulsion personnelle, car je vous assure, ma bonne mère, en toute sincérité, qu'il n'y a rien à cacher, qu'il n'y a rien d'affligeant dans ce que j'ai à vous apprendre. Vous le penserez comme moi, lorsque je vous aurai raconté les différentes phases de celte affaire.

Il y a environ dix-huit mois que j'ai vu poindre pour la première fois dans les lettres

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d'Ernest de l'hésitation à s'engager dans la carrière vers laquelle on avait, peut-être imprudemment, dirigé son enfance. Aucune répulsion ne fut d'abord exprimée, mais il se plaignait de l'opinion qui rend un jeune homme responsable des actions d' autrui, puisqu'il porte la peine de décisions qui ont été prises dans un âge où sa raison n'était pas encore développée. Je devais répondre, je répondis qu'en effet cette opinion serait une barbarie si elle existait, mais qu'une âme honnête ne pouvait la partager ; que nul d'entre nous n'avait eu l'intention, ne pouvait avoir le désir de décider de son sort ; qu'au nom de tout ce qu'il y a de plus respectable, je le suppliais de n'écouter, en matière si grave, que les inspirations qui lui seraient propres, que les enseignements de sa raison et de sa conscience.

Dans les premiers mois de l'année dernière, il m'écrivit de nouveau et me dit qu'il était résolu à s'arrêter un peu, à se donner le temps d'envisager ce qui l'attendait, ce qui avait été tracé pour lui dans un temps où il n'était certainement pas d'âge à choisir.

Comme je le devais, j'applaudis beaucoup à cette résolution, je l'engageai à tout juger par lui-même, en lui répétant, ce qui est parfaitement vrai, que toute influence devait cesser ici, que lai seul devait approfondir et décider. J'ajoutais que j'étais toute prête à le seconder matériellement, et que je laissais à sa disposition de passer deux ans à l'étranger ou de se livrer pendant le même temps à des études libres dans Paris. Et lui et moi nous penchâmes d'abord pour le premier des moyens ; puis , nous revînmes au second, comme plus propre à lui former une nouvelle carrière, s'il se décidait pour un changement, ce qui à chaque lettre me paraissait de plus en plus probable. Plusieurs mois s'étaient écoulés dans cette correspondance : les vacances approchaient ; je l'engageai à les passer près de vous, chère maman, et à profiter de ce temps pour vous parler franchement de sa situation. Je cherchai à l'encourager en lui disant, ce qui ne peut être que juste, ce me semble, qu'une mère aime son enfant pour lui et non pour elle, que dans sa tendresse il n'y a pas de person-

LETTRES DL SEMINAIRE ^23

nalité, et que par conséquent vous ne sauriez être affligée de le voir s'éloigner dune carrière qui ne pouvait pas le rendre heureux. J'ajoutai que si cet aveu lui était pénible, je me chargeais de vous l'écrire, persuadée que vous ne pouviez désirer que le voir agir avec sagesse et prudence. Ce fut alors qu'il me demanda en grâce de me conformer à ce qu'il désirait pour vous, chère maman, et ce fut alors aussi que je lui adressai à Tréguier cette lettre que vous avez vue et dans laquelle je lui conseillais, à son retour à Paris, de s'établir dans une chambre d'étudiant et de faire les démarches ainsi que les études nécessaires pour obtenir ses grades dans les Facultés des Lettres et des Sciences. Un peu plus tard, je lui adressai à Saint-Malo des détails et des renseignements relatifs à son logement, à sa pension, à tout ce qui pouvait lui causer quelque difficulté. D'abord, il modifia un peu les conseils que je lui avais donnés, mais bientôt il dut y revenir. Vous savez, chère maman, qu'à son arrivée k Paris il se rendit dans la maison où il avait passé les deux ou trois dernières années et

qu'il en ressortit presque aussitôt pour entrer au collège S... Le motif qui lui a fait quitter ce second établissement n'est pas celui qu'Alain exprimait dans sa lettre à mon oncle Forestier. Ernest connaissait cette maison, et s'il avait craint l'entourage dont il était question, il n'y serait pas entré. Sa rupture avec les directeurs de ce collège est tout à fait à son avantage, et je ne puis que l'en approuver hautement. Il mérite sur ce point d'autant plus d'éloges qu'il a agi de lui-même, sans avoir l'appui de mes conseils : les déplacements de mon voyage ont été cause que j'ai reçu presque en même temps la nouvelle de son entrée dans cet établissement et celle de sa sortie. En ceci, chère maman, je ne puis pas le justifier par des détails, car j'écris une lettre qui sera lue à la poste ; mais je vous dirai] seulement, et j'espère qu'en attendant mieux, vous me croirez sur parole, qu'on a manqué envers lui de bonne foi, et qu'il était de son devoir de quitter cette maison.

Il revint alors aux conseils que je lui avais donnés pendant les vacances; mais, délicatement, ne voulant pas puiser dans la bourse

que je lui ouvrais de grand cœur, il prit sa chambre d'étudiant dans une institution parfaitement honorable où il s'est fait une position temporaire telle qu'il pouvait la souhaiter. Il trouve dans cette maison égards et convenance dans la vie matérielle ; il y donne deux ou trois heures de leçons dans chaque journée, et reçoit en retour sa pension, sa chambre, son blanchissage, etc. En outre, il a dans le même établissement quelques répétitions particulières qui lui donnent chaque mois ce qui lui est nécessaire pour ses autres dépenses, et même au delà, d'après ce qu'il me dit. J'ai appelé sa situation présente position temporaire, parce qu'il est bien entendu qu'elle n'a été acceptée que pour le temps qu'il doit consacrer à obtenir ses grades. 11 vient de passer l'examen du baccalauréat; au mois d'octobre il peut subir celui de la licence, et une fois licencié il peut prétendre à un enseignement élevé, sa carrière se trace tout naturellement et sans difficulté. Vous le voyez donc, ma chère maman, il n'y a d'inquiétudes à se faire ni dans le présent, ni dans l'avenir. Dans le présent, il se

suffît, il a le temps de se livrer à des études, de suivre tous les cours d'enseignement supérieur, et il est dans un établissement que j'ai toutes les données nécessaires pour bien juger. Dans l'avenir, il a en perspective certaine, mais sans aucune obligation, une carrière qui lui attirera de l'estime, de la considération, et qui lui donnera une existence indépendante et assurée. Je ne l'ai poussé à rien, je ne l'ai engagé à rien, bien loin de là, je n'ai cessé de lui répéter que lui et lai seul devait décider de son avenir, que nul ne doit ni ne peut avoir d'influence en pareille matière, puisque ce qui semble du bonheur à l'un est souvent du malheur pour un autre ; mais j'ai dû lui prêter mon appui, l'aider de toutes mes facultés, du moment qu'il m'a dit que sa conscience pourrait lui faire un devoir de ne pas suivre l'impulsion qu'on lui avait donnée. Dieu m'a donné la possibilité d'accomplir cette grande tâche : matériellement, en lui envoyant des fonds auxquels il n'a pas voulu toucher, mais qui ne cesseront d'être à sa disposition tant que cela pourra être utile, en lui fournissant des renseignements sur tout

ce qui pouvait être pour lui une cause d'embarras; intellectuellement, en le recommandant à des hommes éminents et distingués dont la bonne volonté pour moi ne pouvait m'être suspecte. Un de nos savants orientalistes que j'ai beaucoup connu à Paris ainsi que toute sa famille, a, pour moi, parfaitement accueilli notre Ernest et l'aidera en toutes choses pour les langues anciennes de l'Orient qui peuvent lui être une si grande ressource ; un autre homme excellent, dans lequel, ainsi que dans sa femme, je trouvais une très agréable société, lui a déjà rendu un grand service et est tout disposé à lui en rendre encore au ministère de l'Instruction publique où il occupe une place élevée; un troisième se charge des détails relatifs aux choses positives de la vie; enfin jamais jeune homme de vingttrois ans ne fut plus entouré d'appuis et de bienveillance. Tout ceci, très chère maman, je ne vous le dis que pour vous prouver qu'il n'est raisonnable de concevoir pour lui aucune inquiétude ; j'ai été trop heureuse de lui épargner quelques épines, et d'ailleurs je n'ai fait que mon devoir qui était de lui dire :

« Toi seul dois décider et agir, mais moi je dois te rendre possible de le faire avec liberté et discernement. x>

J'ai la certitude, et nous devons l'avoir tous, qu'Ernest sera un honnête homme, un homme distingué et supérieur dans la voie qu'il suivra ; c'est tout ce que pour nous-mêmes nous pouvons lui demander : je n'ai jamais compris qu'il nous dût autre chose, quoique je sache combien son âme est généreuse et dévouée. C'est de lui qu'il s'agit en ceci, et nullement de nous ; vous le sentirez comme moi, ma bonne mère, et ce serait vous faire injure que d'insister. Une de vos lettres, chère maman, celle où vous lui avez annoncé que vous le saviez dans un établissement privé, lui a fait beaucoup de peine; de grâce, tranquillisez-le; l'idée de vous affliger le bouleverse, et pourtant il ne peut obéir en ceci à des suggestions qui viennent du dehors, quelque sacrée qu'en soit la source. Le malheureux garçon m'écrivait ici il y a environ six semaines : ce Une seule chose me désole, chère amie; c'est ma pauvre mère. J'avais voulu la préparer à ma sortie du collège S... et j'en reçois une lettre

désolante. C'est qu'elle m'aime, cette pauvre mère, Dieu sait combien! Mais moi, que pouvais-je contre ma conscience ? Ah I je le répète du fond de mon âme, s'il n'eût été question que du bonheur de ma vie, je l'eusse sacrifié de grand cœur... Mon Dieu ! devais— je penser que vous m'imposeriez pour devoir d'accabler de peine celle pour qui vous avez mis tant d'amour en mon cœur ! » Ma chère maman, nous nous aimons comme on s'aime rarement dans ce triste monde, ne nous faisons donc pas tant de mal ! Ecrivez-lui que vous serez heureuse pourvu qu'il soit toujours ce qu'il ne peut cesser d'être, un fils aimant et bon, un homme probe et consciencieux, et vous lui ferez un bien inexprimable, infini, et je vous en remercierai avec la plus tendre, la plus vive reconnaissance. Croyezmoi, ma bonne mère, les agitations de ma vie m'ont fait beaucoup voir, beaucoup connaître, beaucoup observer; j'ai acquis plus d'expérience que bien des personnes qui ont vécu quatre-vingts ans dans notre chère province ; eh bien ! c'est avec cette expérience, cette raison mûrie par les événements que je vous assure

qu'il n'y a rien à craindre pour notre Ernest, que dans toutes les voies il sera toujours digne d'être votre enfant bien-aimé, d'être le frère et presque le fils de mon adoption... Ecrivez-lui donc quelques bonnes paroles ; je vous en supplie encore en finissant. Il a lutté avec courage, il est dans un bon chemin; soutenons-le, nous qui devons l'aimer pour tout le monde ici-bas. Notre Alain a peut-être eu tort dans les formes de la lettre que vous avez vue par un si malheureux hasard, mais je vous assure qu'il a été bien bon pour Ernest, et s'il était possible de rien ajouter à la tendresse que je porte à mon excellent ami, je l'aimerais doublement pour le soutien qu'il a donné à notre bon enfant dans un moment où son âme était cruellement abattue. Ma mère, vous le voyez, vous méritez, vous mériterez toujours d'être appelée une mère heureuse ; ne désolez donc pas ce pauvre Ernest aux yeux duquel rien ne peut compenser une larme qu'il vous aurait fait verser. J'en laisse couler moi-même en vous écrivant ceci... Oh! dites-moi que ma demande est exaucée, que vous êtes tranquille et que vous tranquilliserez notre

LETTHES DU SEMINAIRE 33l

cher et laborieux ami ! Si vous saviez comme il travaille, comme il pense à nous !

J'apprends avec beaucoup de peine, chère maman, que vos maux de tête sont toujours aussi cruels et aussi fréquents. C'est une bien malheureuse disposition de santé dont j'ai complètement hérité, ma bonne mère, et que j'ai retrouvée sous tous les climats. Si j'étais au moins seule à les éprouver ! Mais penser que vous y êtes en proie m'est extrêmement pénible. Et à cet ennuyeux mal il n'y a aucun remède à indiquer ; je sais par expérience qu'il résiste à tous les traitements. Pendant longtemps, j'avais, chaque mois, deux ou trois violentes migraines avec de forts vomissements de bile, et le reste du temps j'étais à peu près tranquille. Maintenant je n'ai plus que très rarement ces grands accidents, mais je ressens dans la tête une douleur à peu près continue qui me semble parfois bien fatigante, et qui me laisse regretter les migraines d'autrefois. Pourquoi faut-il, chère maman, que dans ces mauvais instants je sois réduite à penser que vous souffrez peut-être encore davantage?

Rome a été oubliée dans cette longue causerie, ma bonne mère ; c'est que tant de choses passent avant elle dans mon esprit et dans mon cœur ! D'ailleurs, je n'avais aujourd'hui en vous écrivant qu'un but et qu'un désir: c'était de mettre fin à vos incertitudes par le récit de la vérité, et de calmer vos craintes en vous assurant que rien ne les justifie. Le ciel récompenserait tous les sacrifices de ma vie en m'accordant le bonheur de réussir. J'espère tout de votre droiture, de votre jugement, de votre raison, et surtout de votre tendresse pour nous. Oh ! dites-moi que je ne me suis pas trompée !

Ecrivez-moi toujours ici, chère maman, à la même adresse: nous ne sommes pas près de quitter Rome, c'est-à-dire que nous y resterons certainement jusqu'au mois de mai. Ce voyage nous a épargné bien des peines, ma bonne mère, de bien tristes événements se passent dans le malheureux pays que j'habitais, et notre correspondance eût été à peu près impossible *. La Pologne ne m'a pas

i. En i846 eut lieu en Pologne une révolte des pajsans contre la noblesse.

toujours offert ce que j'aurais pu en attendre, mais je n'en ai pas jugé moins impartialement son triste sort, son épouvantable destinée. Tous les jours de notre vie, ma chère maman, remercions Dieu de nous avoir fait naître sur le sol de la France. Mille baisers du cœur, ma bonne mère, en attendant mieux dans un prochain avenir... Ecrivez-moi; je vous en prie.

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