A MADAME NECKER
21 mai 1770.
Ma juste modestie, madame, et ma raison me faisaient croire d'abord que l'idée d'une statue2 était une bonne plaisanterie ; mais puisque la chose est sérieuse, souffrez que je vous parle sérieusement.
J'ai soixante-seize ans, et je sors à peine d'une grande maladie qui a traité fort mal mon corps et mon âme pendant six semaines. M. Pigalle, doit, dit-on, venir modeler mon visage; mais, madame, il faudrait que j'eusse un visage; on en devinerait à peine la place. Mes yeux sont enfoncés de trois pouces, mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent à rien. Le peu de dents que j'avais est parti. Ce que je vous dis là n'est point coquetterie : c'est la pure vérité. On n'a jamais sculpté un pauvre homme dans cet état: M. Pigalle croirait qu'on s'est moqué de lui; et, pour moi, j'ai tant d'amour-propre, que je n'oserais jamais paraître en sa présence. Je lui conseillerais, s'il veut mettre fin à cette étrange aventure, de prendre à peu près son modèle sur la petite figure en porcelaine de Sèvres. Qu'importe, après tout, à la postérité, qu'un bloc de marbre ressemble à un tel homme ou à un autre? Je me tiens très philosophe sur cette affaire. Mais, comme je suis encore plus reconnaissant que philosophe, je vous donne, sur ce qui me reste de corps, le même pouvoir que vous avez sur ce qui me reste d'âme. L'un et l'autre sont fort en désordre ;
1. Mme Necker (Suzanne Curchod de Nasse), morte en 179.^. Son père était ministre protestant en Suisse et sa mère appartenait à une ancienne famille de Provence. Elle reçut une éducation très soignée.
Elle épousa Necker en 1764, vint se fixer à Paris et sut réunir dans son salon une société d'élite où brillaient Buffon, Marmontel, Saint-Lambert, Thomas. Elle s'occupa de l'organisation des prisons et des hôpitaux et fonda a Paris l'hôpital qui porte son nom.