A M. LE COMTE D'ARANDA
A Ferney, 20 décembre 1771.
Monsieur le comte, vos manufactures sont fort au-dessus des miennes ; mais aussi Votre Excellence m'avouera qu'elle est un peu plus puissante que moi.
Je commence par la manufacture de vos vins, que je regarde comme la première de l'Europe. Nous ne savons à qui donner la préférence du Canarie, ou du Garnacha, ou du Malvasia2, ou du muscatel da Malaga. Si ce vin est de vos terres, il s'en faut bien que la terre promise en approche. Nous avons pris la liberté d'en boire à votre santé, dès qu'il fut arrivé.
Jugez quel elï'et il a dû faire sur des gens accoutumés aux vins de Suisse.
Votre manufacture de demi-porcelaine est très supérieure à celle de Strasbourg. Ma poterie est, en comparaison de votre porcelaine, ce qu'est la Corse en comparaison de l'Espagne.
Je fais aussi des bas de soie, mais ils sont grossiers, et les vôtres sont d'une finesse admirable.
Pour du drap, je ne vas pas jusque-là. Vos beaux moutons3 sont inconnus chez nous. Votre drap est moelleux, aussi ferme que fin, et très bien travaillé, sans avoir cet apprêt qui gâte, à mon gré, les draps d'Angleterre et de France, et qui n'est fait que pour tromper les yeux.
Agréez avec bonté mes remerciements, mes observations,
1. D'Aranda (1718-1799), ministre espagnol. Charles III le nomma président du conseil de Castille en 1766. Il prémira et dirigea l'expulsion des jésuites hors d'- Etats espagnols (1776). Forcé plus tard (1773) d'abandonner ses fonctions.il reçut l'ambassade de France qu'il occupa pendant neuf ans.