Le poème de Henri IV. Voir cidessus la note
toutes allégoriques ; nos passions, nos vertus et nos vices y sont personnitiés ; le héros n'a de faiblesses que pour faire valoir davantage ses vertus. Si tout cela est soutenu de cette force et de cette beauté continue de la diction dont l'usage était perdu en France sans vous1 je me flatte que vous ne me désavouerez point pour votre disciple. Je ne vous ai fait qu'un plan fort abrégé de mon poème, mais vous devrez m'entendre à demi-mot ; votre imagination suppléera aux choses que j'ai omises. Les lettres que vous écrivez à M. le baron de Breteuil me font espérer que vous ne me refuserez pas les conseils que j'ose dire que vous me devez. Je ne me suis point caché de l'envie que j'ai d'aller moimême consulter mon oracle. On allait autrefois de plus loin au temple d'Apollon, et sûrement on n'en revenait point si content que je le serai de votre commerce. Je vous donne ma parole que, si vous allez jamais aux Pays- Bas, j'y viendrai passer quelque temps avec vous. Si même l'état de ma fortune présente me permettait de faire un aussi long voyage que celui de Vienne, je vous assure que je partirais de bon cœur pour voir deux hommes aussi extraordinaires dans leurs genres que M . le prince Eugène 2 et vous. Je me ferais un véritable plaisir de quitter Paris, pour vous réciter mon poème devant lui à ses heures de loisir. Tout ce que j'entends dire ici de ce prince à tous ceux qui ont l'honneur de le voir me le fait comparer aux grands hommes de l'antiquité. Je lui ai rendu, dans mon sixième chant3, un hommage qui, je crois, doit d'autant moins lui déplaire, qu'il est moins suspect de flatterie, et
i Sans vous. Disciple de Boileau, Jean-Baptiste Rousseau pouvait légitimement passer, maigre toutes les lacunes de son talent, pour le dernier représentant du goût et des traditions duxvu» siècle : Voltaire ne risquait donc pas trop de se faire accuser d'adulation en lui adressant le compliment qu'on vient de lire. Toutefois, il faut noter qu'il parla plus tard de Rousseau dans de tout autres termes; on a même de lui une lettre adressée en 1716 à M. de La Faye. dans laquelle Rousseau est très sévèrement jugé.
•-'.. François-Eugène de Savoie (1663-1786), était le fils d'Olympe
Mancini, mariée au duc de Savoie- Carignan, comte de Soissons.
Louis XIV ayant refusé ses services, il entra dans l'armée autrichienne, parvint rapidement au grade de lèld-maréchal, se distingua dans les guerres contre les Turcs et dans celle de la succession d'Espagne. Il fut, on le sait, avec Marlborough et le Hollandais Heinsius, l'âme de la coalition contre la France. Vainqueur à Hochstaedt, Oudenarde et Malplaquet, il fut vaincu à son tour par le maréchal de Villars à Denain (1712).
3. Mon sixième chant, devenu le septième dans l'édition définitive.
VOLTAIRE
que c'est à la seule vertu que je le rends. Vous verrez, par l'argument de chaque livre démon ouvrage, que le sixième est une imitation du sixième de Virgile. Saint Louis y fait voir à Henri IV les héros français qui doivent naître après lui ; je n'ai point oublié parmi eux M. le maréchal de Villars; voici ce qu'en dit saint Louis :
Regardez dans Denain l'audacieux Villars Disputant le tonnerre à l'aigle des Césars, Arbitre de la paix que la victoire amène, Digne appui de son roi, digne rival d'Eugène.
C'était là effectivement la louange la plus grande qu'on pouvait donner à M. le maréchal de Villars, et il a été lui-même flatté de la comparaison. Vous voyez que je n'ai point suivi les leçons de La Motte1, qui, dans une assez mauvaise ode à M. le duc de Vendôme, crut ne pouvoir le louer qu'aux dépens de M. le prince Eugène et de la vérité.
Comme je vous écris tout ceci, Mme la duchesse de Sully m'apprend que vous avez mandé à M. le commandeur2 de Comminges que vous irez cet été aux Bas-Pays. Si le voisinage de la France pouvait vous rendre un peu de goût pour elle, et que vous pussiez ne vous souvenir que de l'estime qu'on y a pour vous, vous guéririez nos Français de la contagion du faux bel esprit, qui fait plus de progrès que jamais. Du moins, si on ne peut espérer de vous revoir à Paris, vous êtes bien sûr que j'irai chercher à Bruxelles le véritable antidote contre le poison des La Motte. Je vous supplie, monsieur, de compter toute votre vie sur moi, comme sur le plus zélé de vos admirateurs.
Je suis, etc.
i. La Molle (1672-1781). Antoine Houdart de La Motte, membre de l'Académie française. Il a laissé des tragédies (voir la note 1 des pages iîS et a3), des fables et une Iliade en douze cbants : il prétendait avoir ainsi allégé Homère d'un
fatras inutile. Mmc Dacier (i654- 17^01 soutint contre lui le parti d'Homère et de toute l'antiquité. 2. Commandeur, dignitaire de l'ordre de Malte, qui comprenait des prieurés, des commanderies et des bailliages.
ti