‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 135 sur 381 · A M. LE COMTE D'ARGENTAL · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

19 juillet 1776.

Mon cher ange, j'apprends que Mme de Saint-Julien 2 arrive dans mon désert avec Lekain 3. Si la chose est vraie, j'en suis tout étonné et tout joyeux ; mais il faut que je vous dise combien je suis fâché, pour l'honneur du tripot, contre un nommé Tourneur4, qu'on dit secrétaire de la librairie, et qui ne me paraît pas le secrétaire du bon goût. Auriez-vous lu deux volumes de ce misérable, dans lesquels il veut nous faire regarder Shakespeare comme le seul modèle de la véritable tragédie ? Il l'appelle le dieu du théâtre. Il sacrifie tous les Français, sans exception, à son idole, comme on sacrifiait autrefois des cochons à Cérès. Il ne daigne pas même nommer Corneille et Racine ; ces deux grands hommes sont seulement enveloppés dans la proscription générale, sans que leurs noms soient pro-

1. Ferney comptait des fabriques Pin : amie et admiratrice de Vol

de montres, de tulle de soie, de blonde, de poteries. Aujourd'bui c'est un riant village aux rues droites et larges. Sa population esl d'environ i3oo habitants. Ferney sera bientôt traverse par une voie ferrée reliant Gex à Genève.

:>. Née comtesse de La Tour du

taire, elle est une des personnes pour qui il éprouva le plus d'affection dans la dernière partie de sa vie. Elle mourut en 1820.

'A. Voir page 7(3, note 2.

.',. Le Tourneur (1786-1788), venait de commencer à publier sa traduction de Sbakespeare.

nonces. Il y a déjà deux tomes imprimés de ce Shakespeare qu'on prendrait pour des pièces de la Foire, faites il y a deux cents ans.

Ce barbouilleur a trouvé le secret de faire engager le roi, la reine et toute la famille royale, à souscrire à son ouvrage.

Avez- vous lu son abominable grimoire, dont il y aura cinq volumes ? avez-vous une haine assez vigoureuse contre cet impudent imbécile ? souffrirez-vous l'affront qu'il fait à la France ? Vous et M. de Thibouville, vous êtes trop doux. Il n'y a point en France assez de camouflets, assez de bonnets d'âne, assez de piloris pour un pareil faquin. Le sang pétille dans mes vieilles veines, en vous parlant de lui. S'il ne vous a pas mis en colère, je vous tiens pour un homme impassible. Ce qu'il y a d'affreux, c'est que le monstre a un parti en France ; et, pour comble de calamité et d'horreur, c'est moi qui autrefois parlai le premier de ce Shakespeare; c'est moi qui le premier montrai aux Français quelques perles que j'avais trouvées dans son énorme fumier. Je ne m'attendais pas que je servirais un jour à fouler aux pieds les couronnes de Racine et de Corneille, pour en orner le front d'un histrion barbare.

Tâchez, je vous prie, d'être aussi en colère que moi ; sans quoi, je me sens capable de faire un mauvais coup. Je reviens à Lekain. On dit qu'il jouera six pièces pour les Genevois ou pour moi. J'aimerais mieux qu'il eût joué Olympie à Paris; mais il n'aime point à figurer dans un rôle, lorsqu'il n'écrase pas tous les autres1...

Si vous voulez, mon cher ange, me guérir de ma mauvaise humeur, daignez m'écrire un petit mot.

Mardi malin, 3 février 1778.

Mon cher ange, c'est moi qui vous écris aujourd'hui, ce n'est pas Mmc Denis 2 ; c'est moi qui suis désespéré de

Page 1