‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 15 sur 381 · A M. THIERIOT · texte numérisé non relu

A M. THIERIOT

Le 12 août 1726.

J'ai reçu bien tard, mon cher Thieriot, une lettre de vous, du 11 du mois de mai dernier. Vous m'avez vu bien malheureux à Paris. La même destinée m'a poursuivi partout. Si le caractère des héros de mon poème1 est

1. Pour se venger de traits caustiques que lui avait décochés Voltaire, le chevalierde Rohan-Chabot Taxait l'ait hàtonner en pleine rue Saint-Antoine, devant l'hôtel de Sully. Voltaire voulut se venger, provoquer son insulteur; maiscelui- < i. -jviïce au puissant crédit des Rohan, obtint l'incarcération du poète à la liastille (17 avril). On ne l'y garda pas plus de quinze jours, à"la suite desquels il fut exilé en Angleterre. — Le billet qu'on va lie a été écrit à la Bastille même.

2. Cardinal de Rohan (167^-17^9), évoque de Strasbourg, grand aumônier rie France.

3. Thieriot, un des plus assidus correspondants de Voltaire, était clerc chez Me Alain, procureur, quand le père d'Arouet y plaça son lils. Les deux jeunes gens ne tardèrent pas à se lier; mais l'amitié fut bien plus sincère et plus active du côté de Voltaire. Thieriot était paresseux et ami du plaisir. Il ne put vivre qu'en parasite. Frédéric II le chargea pendant quelque temps de lui envoyer des chroniques et des nouvelles sur la vie littéraire à Paris. Il mourut en

V La Henriade, dont la première édition authentique parut en 1728.

VOLTAIRE

aussi bien soutenu que celui de ma mauvaise fortune, mon poème assurément réussira mieux que moi. Vous me donnez par votre lettre des assurances si touchantes de votre amitié, qu'il est juste que j'y réponde par de la confiance. Je vous avouerai donc, mon cher Thieriot, que j'ai fait un petit voyage à Paris, depuis peu. Puisque je ne vous y ai point vu, vous jugerez aisément que je n'ai vu personne. Je ne cherchais qu'un seul homme * que l'instinct de sa poltronnerie a caché de moi, comme s'il avait deviné que je fusse à sa piste. Enfin la crainte d'être découvert m'a fait partir plus précipitamment que je n'étais venu. Voilà qui est fait, mon cher Thieriot; il y a grande apparence que je ne vous reverrai plus de ma vie. Je suis encore très incertain si je me retirerai à Londres. Je sais que c'est un pays où les arts sont tous honorés et récompensés, où il y a de la différence entre les conditions, mais point d'autre entre les hommes que celle du mérite. C'est un pays où on pense librement et noblement, sans être retenu par aucune crainte servile. Si je suivais mon inclination, ce serait là que je me fixerais, dans l'idée seulement d'apprendre à penser. Mais je ne sais si ma petite fortune, très dérangée par tant de voyages, ma mauvaise santé, plus altérée que jamais, et mon goût pour la plus profonde retraite, me permettront d'aller me jeter au travers du tintamarre de Whitehall 2 et de Londres. Je suis très bien recommandé en ce payslà et on m'y attend avec assez de bonté; mais je ne puis pas vous répondre que je fasse le voyage. Je n'ai plus que deux choses à faire dans ma vie : l'une de la hasarder avec honneur dès que je le pourrai; et l'autre, de la finir dans l'obscurité d'une retraite qui convient à ma façon de penser, à mes malheurs et à la connaissance que j'ai des hommes.

J'abandonne de bon cœur mes pensions du roi et de la reine; le seul regret que j'aie est de n'avoir pu réussir à

i. Le chevalierde Rohan-Chabot.

Voir la lettre précédente.

?.. Whitehall, palais de Londres, devant lequel fut exécuté Char-

les Ier (1649). Le quartier de Whitehall, situé à l'entrée de la Cité, est le centre d'une circulation très active.

vous les faire partager. Ce serait une consolation pour moi dans ma solitude de penser que j'aurais pu, une fois en ma vie, vous être de quelque utilité ; mais je suis destiné à être malheureux de toutes façons. Le plus grand plaisir qu'un honnête homme puisse ressentir, celui de faire plaisir à ses amis, m'est refusé....

Si j'ai encore quelques amis qui prononcent mon nom devant vous, parlez de moi sobrement avec eux, et entretenez le souvenir qu'ils veulent bien me conserver.

Pour vous, écrivez-moi quelquefois, sans examiner si je fais exactement réponse. Comptez sur mon cœur plus que sur mes lettres.

Adieu, mon cher Thieriot; aimez-moi malgré l'absence •et la mauvaise fortune.

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