Dacier (1651-1722), membre de
l'Académie française, publia des traductions d'auteurs anciens, Horace, Plutarque, Platon. Sa femme, Mme Dacier, se fit encore, comme traductrice et comme érudite, un plus grand renom que lui.
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(jue les comédiens de Paris voulussent exécuter les chœurs qui paraissent trois ou quatre fois dans la pièce; j'en eus bien davantage à faire recevoir une tragédie presque sans amour. Les comédiennes se moquèrent de moi quand elles virent qu'il n'y avait point de rôle pour l'amoureuse. On trouva la scène de la double confidence f entre Œdipe et Jocaste, tirée en partie de Sophocle, tout à fait insipide. En un mot, les acteurs, qui étaient dans ce temps-là petits-maîtres et grands seigneurs, refusèrent de représenter l'ouvrage.
J'étais extrêmement jeune; je crus qu'ils avaient raison : je gâtai ma pièce, pour leur plaire, en affadissant par des sentiments de tendresse2 un sujet qui le comporte si peu. Quand on vit un peu d'amour, on fut moins mécontent de moi ; mais on ne voulut point du tout de cette grande scène entre Jocaste et Œdipe : on se moqua de Sophocle et de son imitateur. Je tins bon ; je dis mes raisons, j'employai des amis; enfin ce ne fut qu'à force de protections que j'obtins qu'on jouerait Œdipe.
Il y avait un acteur nommé Quinault (Dufresne) 3, qui dit tout haut que, pour me punir de mon opiniâtreté, il fallait jouer la pièce telle qu'elle était, avec ce mauvais quatrième acte tiré du grec. On me regardait d'ailleurs comme un téméraire d'oser traiter un sujet où Pierre Corneille avait si bien réussi. On trouvait alors Y Œdipe de Corneille4 excellent: je le trouvais un fort mauvais ouvrage et je n'osais le dire; je ne le dis enfin qu'au bout de dix ans, quand tout le monde est de mon avis.
Il faut souvent bien du temps pour que justice soit rendue : on l'a faite un peu plus tôt aux deux OEdipes de
i. Double confidence. Dans la première scène de l'acte IV. Jocaste avoue à OEdipe qu'elle a fait assassiner son enfant pour éviter le parricide dont, suivant un oracle, il devait se rendre coupable. Lui.
de son côté, raconte qu'il a tué en Phocide un voyageur qui pourrait bien être l'ancfen roi de Thèbes. le premier mari de Jocaste. Laïu<.
2. Sentiments de tendresse : Voltaire, pour faire recevoir sa pièce, imagina un amour déplacé de
Pbiloctète, prince d'Eubée, pour Jocaste.
3. Quinault-Dufresne (1695-1767) : d'une famille d'acteurs, célèbre acteur lui-même; il créa le rôle d'OEdipe avec un grand succès.
Pans la suite il joua les principaux rôles des tragédies de Voltaire.
\. Œdipe de Corneille. Le sujet de celte tragédie était déparé par une intrigue fade et langoureuse.
ce qui ne l'empêcha pas d'être applaudie pendant un siècle.
M. de La Motte1. Le Révérend P. de Tournemine2 a dû vous communiquer la petite préface3 dans laquelle je lui livre bataille. M. de La Motte a bien de l'esprit : il est un peu comme cet athlète grec qui, quand il était terrassé, prouvait qu'il avait le dessus.
Je ne suis de son avis sur rien ; mais vous m'avez appris à faire une guerre d'honnête homme. J'écris avec tant de civilité contre lui, que je l'ai demandé lui-même pour examinateur de cette préface, où je tâche de lui prouver son tort à chaque ligne ; et il a lui-même approuvé ma pelite dissertation polémique. Voilà comme les gens de lettres devraient se combattre; voilà comme ils en useraient, s'ils avaient été à votre école; mais ils sont d'ordinaire plus mordants que des avocats, et plus emportés que des jansénistes. Les lettres humaines sont devenues très inhumaines; on injurie, on cabale, on calomnie, on fait des couplets. Il est plaisant qu'il soit permis de dire aux gens par écrit ce qu'on n'oserait pas leur dire en face ! Vous m'avez appris, mon cher père, à fuir ces bassesses, et à savoir vivre comme à savoir écrire.
Les Muses, filles du Ciel, Sont des sœurs sans jalousie :
Elles vivent d'ambrosie '«■, Et non d'absinthe et de fiel ; Et quand Jupiter appelle Leur assemblée immortelle Aux fêtes qu'il donne aux dieux, Il défend que le Satyre Trouble les sons de leur lyre Par ses sons audacieux.
Adieu, mon cher et Révérend Père : je suis pour jamais à vous et aux vôtres, avec la tendre reconnaissance que je vous dois, et que ceux qui ont été élevés par vous ne conservent pas toujours, etc.
i La Molle (voir la note 1 de la page i3) avait composé deux OEaipes, l'un en vers et l'autre en prose. Le premier seul fut représenté, et sans grand succès.
:>.. Tournemine (1661-1739), savant jésuite, qui dirigca.de 1702 a 1786, le célèbre Journal de 1 rêvons. Il .i\;iit salue ;ivec enthousiasme les brillants débuts de Voltaire.
3. La pelite préface. Voltaire fit imprimer en 1729 une préface d'Œdipe pour répondre aux critiques de La Motte. Il soutient contre son adversaire le parti des Irois unités et combat l'opinion de La Motte sur l'inutilité de la poésie dans l'art dramatique.
/|. Ambrosie ou ambroisie .-les deux orthographes sont admises.
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