‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 361 sur 381 · GABRIEL-HONORÉ DE RIQUETTI, COMTE DE · texte numérisé non relu

GABRIEL-HONORÉ DE RIQUETTI, COMTE DE

MIRABEAU

NOTICE

La destinée de Mirabeau n'est pas moins extraordinaire que son génie, qu'elle explique d'ailleurs en partie. Quand il parut en effet aux états généraux de 1789, il n'apportait pas seulement au service de la cause révolutionnaire la puissante éloquence dont la nature l'avait doué , ni les connaissances acquises au cours de ses voyages à force de travail et d'étude, sur toutes les parties de la politique, mais cette conviction entraînante qui naît de l'expérience, des souffrances endurées, du désir ardent de faire sentir à tous que leurs libertés, leurs droits sont engagés dans les aventures d'un seul homme et compromis par les violences dont un seul s'est trouvé la victime.

Il était né le 9 mars 1749. Son père, gentilhomme provençal, d'origine italienne, était lui-même un homme de génie, mais d un génie qui fut toujours excessif et qui, en unissant tous

Mirabeou

MIRABEAU. 501

les contrastes, provoqua l'étonnement plus que l'admiration. Le marquis de Mirabeau 171a-1789), dont pas un livre n'est resté comme un modèle achevé, a prodigieusement écrit pour soutenir les réformes économiques qui lui paraissaient profitables au plus grand nombre, revendiquant pour lui-même le titre d'un de ses ouvrages, VAnti des hommes. Nul, d'autre part, ne fut plus jaloux d'affirmer, de faire respecter ses droits féodaux ; nul ne fut davantage possédé de l'esprit de caste et de race, nul ne fut plus avide de voir son nom, le nom de sa famille, glorieux et célébré. Et nul père en même temps ne se montra plus dur. Dès l'enfance, son fds Gabriel l'inquiéta, non qu'il ne fût pas frappé de la précocité de son intelligence; mais la laideur du visage de l'enfant rappelle au marquis les traits détestés de son beau-père, et sa crainte est que le caractère de son premier-né ne tienne moins du sien que de celui de la marquise, son épouse aussi maltraitée que peu recommandable. L'éducation du jeune homme fait son souci, et plus d'une fois il confie ses appréhensions à son frère cadet, le bailli de Mirabeau (1717-1794), homme d'un caractère modeste, mais d'un esprit très ferme et d'un cœur généreux. Le jeune comte, de son côté, semble prendre à tâche de justifier les craintes du marquis, son père. Sous-lieutenant à Saintes, il se fait punir sans cesse et s'enfuit un beau joui\ laissant une dette de jeu derrière lui (1770). En vertu d'une lettre de cachet, on le poursuit, on l'arrête, on l'enferme à l'île de Ré. Son père ne veut plus le revoir, dépendant le comte, sorti de prison, va reprendre du service en Corse ; il s'y conduit vaillamment : le marquis se laisse alors fléchir et l'emmène avec lui en Limousin, où il l'associe à ses travaux. A ce moment une vie nouvelle semble commencer pour le jeune homme ; il est présenté à Versailles, il épouse une des plus riches héritières de la Provence (1772 . Hélas ! ce mariage même et les avantages qu'il lui assure lui sont une occasion de retomber dans les pires aventures. De 1774 à 1780, perdu de dettes, compromis par les intrigues les plus inconséquentes et les plus criminelles, Mirabeau ne sort de prison que pour y rentrer aussitôt, du château de Mirabeau à Manosque, de Manosque au château d'If, du château d'If au fort de Joux, d'où il s'enfuit en Hollande avec la femme de M. de Monnier, premier président de la cour des comptes de Dôle, qu'il a séduite. Les deux fugitifs sont arrêtés et Mirabeau est enfermé au château de Vincennes, d'où son père ne le fait sortir qu'après trois ans et demi de

détention (1780). Car c'est son père, qui, au moyen de lettres de cachet obtenues contre ce fils qui déshonore la famille, le poursuit ainsi d'étape en étape, aggravant chaque fois les rigueurs de sa captivité ; et, quelque justifiée que paraisse la punition des erreurs ou des crimes de Mirabeau, l'on est, il faut l'avouer, confondu de penser que cet homme de plus de trente ans, époux et père lui-même, sent peser sur lui sans pouvoir se débattre contre cet intolérable despotisme, non le joug de la loi, mais celui de la discipline paternelle, à qui le temps écoulé n'a rien fait perdre de ses droits ou de ses prétentions. C'est ainsi que s'exalte dans cette âme indomptable le sentiment passionné de la liberté individuelle, tandis que ses épreuves semblent stimuler son ardeur studieuse, bien loin de la ralentir. L'Essai sur le despotisme est de 1775, l'Avis aux Hessois et autres peuples de V Allemagne vendus par leurs princes a V Angleterre est de 1777, le Traité des lettres de cachet et des prisons d'Etat, de 1778. Mais la liberté qui lui est enfin rendue ne diminue en rien sa prodigieuse activité. Sans parler des Mémoires qu'il compose pour défendre sa cause contre M. de Monnier et soutenir ses droits contre la comtesse de Mirabeau, sa femme, ou des plaidoyers qu'il prononce pour lui-même, au milieu de l'enthousiasme populaire, sans parler de pamphlets, d'études nombreuses sur les affaires et les finances, Mirabeau, qui a essayé entre temps de s'établir en Angleterre, va chercher en Allemagne (1786) les éléments d'un grand travail sur la Monarchie prussienne, qui paraît en 1788 et que, par un revirement fort habile, encore qu'inespéré, il dédie, dans les termes les plus flatteurs et les plus respectueux, à son père, au terrible marquis.

Les ambitions politiques de Mirabeau lui avaient fait sentir en effet la nécessité de cette réconciliation, qui, d'ailleurs, fut sans doute sincère de part et d'autre : le roi avait convoqué les états généraux et l'impétueux et savant écrivain, l'orateur déjà populaire, allait solliciter le mandat de député des électeurs de la sénéchaussée d'Aix. Son attitude nouvelle ne suffit pas cependant à lui gagner la confiance de la noblesse provençale, aux suffrages de laquelle il voulut d'abord se présenter. Mais, repoussé par elle et rendu par ce bienheureux échec à sa véritable destinée, Mirabeau se tourne du côté du tiers état, qui l'élit à la fois à Aix et à Marseille. Peu de temps après (2 juillet 1789), le marquis de Mirabeau mourait. Quant à son illustre fils, son histoire se con-

MIRABEAU

fond dès lors avec celle de cette Assemblée constituante, dont il n'est pas seulement la voix la plus éloquente, mais, en dépit de toutes les attaques, de tous les dédains, de toutes les malveillances, l'intelligence la plus nette, la plus lucide, la plus souple, le guide le plus clairvoyant et le plus assuré. C'est vraiment merveille de voir avec quelle précision, au milieu de tous ces législateurs inexpérimentés, résolus dans leur volonté, mais incertains de leurs droits, Mirabeau fait comprendre à tous, par certains mots décisifs, quelle ligne de démarcation, désormais infranchissable, sépare la monarchie d'hier, l'ancien régime, du gouvernement d'aujourd'hui. Il fut le génie même de ce gouvernement nouveau, constitutionnel, représentatif, de libre discussion, quoique, par une fatalité unique, il ne l'ait jamais dirigé, sa renommée le rendant suspect à la cour, qu'il renseignait par d'admirables Mémoires, sa vénalité, à l'Assemblée.

Car ce fut là la tare de cette grande figure, tare d'ailleurs insolemment étalée. Mais encore faut-il, ainsi que le réclame l'un de ses biographes1, fixer la limite certaine de cette corruption. «Mirabeau, » dit dans ses Mémoires La Fayette qui ne l'aimait pas, «Mirabeau n'était pas inaccessible à l'argent ; mais pour aucune somme il n'aurait soutenu une opinion qui eût détruit la liberté et déshonoré son esprit. » C'est la vérité même : partisan sincère de la monarchie constitutionnelle, il n'est point de marché avec la cour, point de promesse, point de menace, qui puisse jamais retenir l'indignation que lui cause l'aveuglement des contre-révolutionnaires. Avant d'être le modérateur de la Révolution, il en reste invinciblement le plus ferme champion.

On sait qu'il mourut à quarante-deux ans, le 2 avril 1791 : six jours auparavant il prononçait à l'Assemblée son second discours sur les mines ; le jour de sa mort, Talleyrand dut lire celui qu'il avait composé sur Yégalité des successions en ligne directe.

La correspondance deMirabeau attend encore, on peut le dire , un éditeur qui la recueille dans son intégrité. Les publications partielles auxquelles sont empruntées les lettres qui vont suivre2 ne satisfont point entièrement notre curiositt.

Page 1