DE LA GRACE ACTUELLE
pouvoir éviter : et il n'y a que les jansénistes qui disent le contraire.
Eh quoi? mon père, lui repartis-je, >est-ee làThérésie des jansénistes, de nier qu'à chaque fois qu'on fait un péché, Soient un remords troublerla conscience, malgré lequel on ne laisse pas de franchir k saut et de passer outre? comme dit le père Bauny. C'est une asse? plaisante chose d'être hérétique pour cela. Je croyois bien tju'on fût damné pour n'avoir pas de bonnes pensées; mais qu'on le soit pour ne pas croire que tout le monde en a, vraiment je ne le pensois pas. Mais, mon père, je nae tiens obligé en conscience de vous désabuser, et de vous dire qu'il y a mille gens qui n'ont point ces désirs, qui pèchent sans regret, qui pèchent avec joie, <ïui en font vanité. Et qui peut en savoir plus de nouvelles que vous ? Il n'est pas que vous ne confessiez quelqu'un de ceux dont je parle; car c'est parmi les personnes de grande qualité qu'il s'en rencontre d'ordinaire. Mais prenez garde, mon père, aux dangereuses suites de Votre maxime. Ne remarquez-vous pas quel effet elle Peut faire dans ces libertins qui ne cherchent qu'à douter de la religion? Quel prétexte leur en offrez-vous, quand vous leur dites, comme une vérité de foi, qu'ils sentent, à chaque péché qu'ils commettent, un avertis- ;
sèment et un désir intérieur de s'en abstenir? Car n'est- •
Il pas visible qu'étant convaincus, par leur propre expé-;
îience, de la fausseté de votre doctrine en ce point, devons dites être de foi, ils en étendront la conséquence à tous les autres ? Ils diront que si vous n'êtes pas véritables en un article, vous êtes suspects en tous : et ^insi vous les obligerez à conclure ou que la religion t est fausse, ou du moins que Vous en feles ma\ vnXxvàX.^.
Mais mon second, soutenant mon discoucsy lui dit : Vous feriez bien, mon père, pour conserver votre doctrine, de n'expliquer pas aussi nettement que vous nous avez fait ce que vous entendez par grâce actueUe, Car comment pourriez-vous déclarer ouvertement, sans perdre toute créance dans les esprits , a que personne (( ne pèche qu'il n'ait auparavant la connoissance de « son infirmité, celle du médecin, le désir de la guéri- « son, et celui de la demander à Dieu? » Croira-t-on, sur votre parole, que ceux qui sont plongés dans Tavarice, dans l'impudicité, dans les blasphèmes, dans le duel, dans la vengeance, dans les vols, dans les sacrilèges, aient véritablement le désir d'embrasser la chasteté, l'humilité, et les autres vertus chrétiennes ?
Pensera-t-on que ces philosophes, qui vantoient si hautement la puissance de la nature, en connussent l'infirmité el le médecin? Direz-vous que ceux qui soutenoient, comme une maxime assurée, « que ce n'est « pas Dieu qui donne la vertu, et qu'il ne s'est jamais « trouvé personne qui la lui ait demandée, » pensassent à la lui demander eux-mêmes ?
Qui pourra croire que les épicuriens, qui nioient la Providence divine, eussent des mouvements de prier Dieu? eux qui disoient, « que c'étoit lui faire injure de « l'implorer dans nos besoins, comme s'il eût été (( capable de s'amuser à penser à nous ? »
Et enfin comment s'imaginer que les idolâtres et les 1 athées aient dans toutes les tentations qui les portent au péché, c'est-à-dire une infinité de fois en leur vie, le désir de prier le vrai Dieu, qu'ils ignorent, de leur donner les vraies vertus qu'ils ne connoissent pas ?
Oui, dit le bon père d'un ton résolu, nous le dirons;
et plutôt que de dire qu'on pèche sans a^oir la vue que Ton fait mal, et le desir de la vertu contraire, nous soutiendrons que tout le monde, et les impies et les infidèles, ont ces inspirations et ces désirs à chaque tentation ; car vous ne sauriez me montrer, au moins par nîcriture, que cela ne soit pas.
Je pris la parole à ce discours pour lui dire : Eh quoi ! mon père, faut-il recourir à TÉcriture pour montrer une chose si claire ? Ce n'esl pas ici un point de foi, ni même de raisonnement ; c'est une chose de fait : nous le .voyons, nous le savons, nous le sentons.
Mais mon janséniste, se tenant dans les termes que le père avoit prescrits, lui dit ainsi : Si vous voulez, mon père, ne vous rendre qu'à l'Écriture, j'y consens; mais au moins ne lui résistez pas : et puisqu'il est écrit, « que Dieu n'a pas révélé ses jugements aux gentils, «et qu'il les a laissés errer dans leurs voies, » ne dites pas que Dieu a éclairé ceux' que les livres sacrés nous assurent « avoir été abandonnés dans les ténèbres et « dans l'ombre de la mort. »
Ne vous suffit-il pas, pour entendre l'erreur de votre principe, de voir que saint l^aul se dit le premier des pécheurs, pour un péché qu'il déclare avoir commis par ignorance, et avec zèle?
Ne suffit-il pas de voir par l'Évangile que ceux qui crucifioient Jésus-Christ avoient besoin du pardon qu'il demandoit pour eux, quoiqu'ils ne connussent point la malice de leur action, et qu'ils ne l'eussent jamais faite, selon saint Paul, s'ils en eussent eu la connoissance ?
Ne suffit-il pas qiie Jésus-Christ nous avertisse qu'il y aura des persécuteurs de J 'Église qui CYOUOwl ievv^\^
service à liieu en s*efforçant de la ruiner; pour nous faire entendre que ce péché, qui est le plus grand de tous, selon TApôlre, peut être commis par ceux qui sont si éloignés de savoir qu'ils pèchent, qu'ils croiroient pécher en ne le faisant pas? Et enfin ne suffit-il pas que Jésus-Christ lui-même nous ait apprisqu'il y a deux sortes de pécheurs, dont les uns pèchent avec conncissance, et les autres sans connoissance ; et qu'ils seront tous châtiés, quoiqu'à la vérité différemment?
Le bon père, pressé par tant de témoignages de l'Écriture, à laquelle il avoit eu recours, commença à lâcher pied ; et laissant pécher les impies sans inspiration, il nous dit : Au moins vous ne nierez pas que les justes ne pèchent jamais sans que Dieu leur donne... Vous reculez, lui dis-je en l'interrompant, vous reculez, mon père : vous abandonnez le principe général, et, voyant qu'il ne vaut plus rien à l'égard des pécheurs, vous voudriez entrer en composition, et le faire au moins subsister pour les justes. Mais cela étant, j'en vois l'usage bien raccourci ; car il ne servira plus à guère de gens, et ce n'est quasi pas la peine de vous le disputer.
Mais mon second, qui avoit, à ce que je crois, étudié toute cette question le matin même, tant il étoit prêt sur tout, lui répondit : Voilà, mon père, le dernier retranchement où se retirent ceux de votre parti qui ont voulu entrer en dispute. Mais vous y êtes aussi peu en assurance. L'exemple des justes ne vous est pas plus favorable. Qui doute qu'ils ne tombent souvent dans des péchés de surprise sans qu'ils s'en aper- 1 çoivent? N'apprenons-nous pas des saints mêmes comb'ien )a concupiscence leur tend de pièges secrets^ et
combien il arrive ordinairement que, quelque sobres qu'ils soient, ils donnent à la volupté ce qu'ils pensent donner à la seule nécessité, comme saint Augustin le dit de soi-même dans ses Confessions ?
Combien est-il ordinaire de voir les plus zélés s'emporter dans la dispute à des mouvements d'aigreur pour leur propre intérêt, sans que leur conscience leur rende sur l'heure d'autre témoignage, sinon qu'ils agissent de la sorte pour le seul intérêt de la vérité, et sans qu'ils s'en aperçoivent quelquefois que longtemps après î
Mais que dira-t-on de ceux qui se portent avec. ardeur à des choses effectivement mauvaises, parcequ'ils les croient effectivement bonnes, comme l'histoire ecclésiastique en donne des exemples ; ce qui n'empêche pas, selon les Pères, qu'ils n'aient péché dans ces occasions?
Et sans cela, comment les justes auroient-ils des péchés cachés? Comment seroit-il véritable que Dieu seul en connoît et la grandeur et le nombre; que personne ne sait s'il est digne d'amour ou de haine, et que les plus saints doivent toujours demeurer dans la crainte et dans le tremblement, quoiqu'ils ne se sentent coupables en aucune chose, comme saint Paul le dit de lui-même?
Concevez donc, mon père, que les exemples et des
jnstes et des pécheurs renversent également cette nécessité que vous supposez pour pécher, de connoître- 'e mal et d'aimer la vertu contraire, puisque la passion que les impies ont pour les vices témoigne assez qu'ils n'ont aucun désir pour la vertu; et que l'amowt cpi^ Va^ Mes ont pour la. veHn témoigne hauletaeïvl cpiî'^'s»
n'ont pas toujours la connoissance des péchés qu'ils commettent chaque jour, selon TÉcriture.
Et ilest si vrai que les justes pèchent en cette sorte, qu'il est rare que les grands saints pèchent autrement. Car comment pourroit-on concevoir que ces âmes si pures, qui fuient avec tant de soin et d'ardeur les moindres choses qui peuvent déplaire à Dieu aussitôt qu'elles s'en aperçoivent, et qui pèchent néanmoins plusieurs fois chaque jour, eussent à chaque fois, avâot que de tomber, « la connoissance de leur infirmité en a cette occasion, celle du médecin, le désir de leur « santé, et celui de prier Dieu de les secourir, » et que, malgré toutes ces inspirations, ces âmes si zélées ne laissassent pas de passer outre et de commettre le péché ?
Concluez donc, mon père, que ni les pécheurs, dî même les plus justes, n'ont pas toujours ces connois^ sances, ces désirs, et toutes ces inspirations, toutes les fois qu'ils pèchent; c'est-à-dire, pour user de vos termes, qu'il n'ont pas toujours la grâce actuelle daas toutes les occasions où ils pèchent. Et ne dites plus^ avec vos nouveaux auteurs, qu'il est impossible qu'oti pèche quand on ne connoît pas la justice ; mais dita^ plutôt, avec saint Augustin et les anciens Pères, qu'il est impossible qu'on ne pèche pas quand on ne connoît pa^ la justice : Necesse est ut peccet^ a quo ignoratur jmtitic^*
Le bon père, se trouvant aussi empêché de soutemï* son opinion au regard des justes qu'au regard des pé-^ cheurs, ne perdit pas pourtant courage ; et après avoi^ un peu rêvé : Je m'en vas bien vous convaincre, nous dit-il. Et reprenant son père Bauny à l'endroit mêm^ qu'il nous avoit montré : Voyez, voyez la raison sur la^
quelle il établit sa pensée. Je savois bien qu'il ne manquoit pas de bÉnnes preuves. Lisez ce quil cite d'Aristote, et vous verrez qu'après une autorité si expresse, il faut brûler les livres de ce prince des philosophes, ou être de notre opinion. Écoutez donc les principes qu'établit le père Bauny : il dit premièrement « qu'une ac- « tion ne peut être imputée à blâme lorsqu'elle est invo- «lontaire. » Je l'avoue, lui dit mon ami. Voilà la première fois, leur dis-je, que je vous ai vus d'accord. Tenez-vous-en là, mon père, si vous m'en croyez. Ce ne serôit rien faire, me dit-il : car il faut savoir quelles sont les conditions nécessaires pour faire qu'une action soit volontaire. J'ai bien peur, répondis-je, que vous ne vous brouilliez là-dessus. Ne craignez point, dit-il, ceci est sûr; Aristote est pour moi. Écoutez bien ce que dit le père Bauny : a Afin qu'une action 4ÇHt volon- «laire, il faut qu'elle procède d'homme qui voie, qui. « sache, qui pénètre ce qu'il y a de bien et de mal en « elle. VoLUNTARiTJM EST, dit-on communément avec le « philosophe (vous savez bien que c'est Aristote, me dit- «il en me serrant les doigts), quod fit a principio co- « gnoscente singula, in quitus estactio : si bien que, quand « la volonté, à la volée et sans discussion, se porte à « vouloir ou abhorrer, faire ou laisser quelque chose « avant que l'entendement ait pu voir s'il y a du mal à « la vouloir ou à la fuir, la faire ou la laisser, telle ac- « tion n'est ni bonne ni mauvaise , d'autant qu'avant «cette perquisition, cette vue et réflexion de l'esprit « dessus les qualités bonnes ou mauvaises de la chose « à laquelle on s'occupe, l'action avec laquelle on la fait f< n'est volontaire. »
ffé bien I me dit le père, êtes-vovxs eow\cvN\,'\ >^
semble, repartis-je, qu'Aristote est de l'avis du père Bâuny ; mais cela ne laisse pas de me 8ili|îrendre. Quoi, mon père ! il ne suffit pas, pour agir volontairement, qu*on sache ce que Ton fait, et qu'on ne le fasse que parcequ'on le veut faire; mais il faut de plus «que « Ton voie, que Ton sache et que Ton pénètre ce qu'il « y a de bien et de mal dans cette action? » Si cela est, il n'y a guère d'actions volontaires dans la vie; car on ne pense guère à tout cela. Que de jurements dans le jeu, que d'excès dans les débauches, que d'empoi'temenls dans le carnaval qui ne sont point volontaires, et par conséquent ni bons, ni mauvais, pour n'être point accompagnés de ces réflexions d'esprit sur ks qualités bonnes ou mauvaises de ce que l'on fait ! Mais est-il possible, mon père, qu'Arîstote ait eu cette pensée? car j'avois ou! dire que c'étoit un habile homme? Je m'en vas vous en éclaircir, me dit mon janséniste. Et ayant demandé au père la Morale d'Aristote, il l'ouvrit au commencement du troisième livre, d'où le père Bauny a pris les paroles qu'il en rapporte, et dit à ce bon père : Je vous pardonne d'avoir cru, sur la foi du père Bauny, qu'Aristote ait été de ce sentiment. Vous auriez changé d'avis, si vous l'aviez lu vous-même. Il est bien vrai qu'il enseigne «qu'afin qu'une action soit volontaire « il faut connaître les particularités de cette action, (( siNGULA in quibus est actio, » Mais qu'entend-il par-là, sinon les circonstances particulières de l'action, ainsi que les exemples qu'il en donne le justifient clairement, n'en rapportant point d'autre que de ceux oi!i l'on igncre quelqu'une de ces circonstances, comme « d'une c( personne qui, voulant monter une machine, en défi' edcjbe uû dâtd qui blesse quelqu'un; el d^ ^feto^^,
» qai lua son fi^ea pensant tuer son ennemi, » et autres semblab}|||p -*
Vous voyez donc par-là quelle est l'ignorance qui rend les actions involontaires; et que ce n*est que celle des circonstances particulières qui est appelée par les théologiens, comme vous le savez fort bien, mon père, ^ignorance du fait. Mais, quant à celle du droit, c'est-àdire quant à l'ignorance du bien et du mal qui est en l'action, de laquelle seule il s'agit ici, voyons si Aristote est de l'avis du père Bauny. Voici les paroles de ce philosophe : « Tous les méchants ignorent ce qu'ils «doivent faire et ce qu'ils doivent fuir; et c'est cela « même qui les rend méchants et vicieux. C'est pour- «quoi on ne peut pas dire que, parcequ'un homme «ignore ce qu'il est à propos'qu'il fasse pour satisfaire « à son devoir, son action soit involontaire. Qifikette ^ ignorance dans le choix du bien et du mal né fait « pas qu'une action soit involontaire, mais seulement « qu'elle est vicieuse. L'on doit dire la môme chose de «celui qui ignore en général les règles de son devoir, « puisque cette ignorance rend les hommes dignes de « blâme, et non d'excuse. Et ainsi l'ignorance qui rend ^' les actions involontaires et excusables est seulement ^' celle qui regarde le fait en particulier, et ses circon- « stances singulières : car alors on pardonne à un ' homme, et on l'excuse, et on le considère comme ^' ayant agi contre son gré. >
Après cela, mon père, direz- vous encore qu'Aristote soit de votre opinion ? Et qui ne s'étonnera de voir qu'un philosophe païen ait été plus éclairé que vos docteurs en une matière aussi importante à loule\a mo\îJ^^> ^^à/â conduite même des âmes, qu'est la coxiwo\^^^\^Ç'^
des conditions qui rendent les act iigytP volontaires ou involontaires, et qui ensuite les excapt ou ne les excuoent pas de péché? N'espérez donc plus rien, mon père, de ce prince des philosophes, et ne résistez plus au prince des théologiens, qui décide ainsi ce point, au livre I de ses Rétr., chap. xv : « Ceux qui pèchent « par ignorance, ne font leur action que parcequ'ils la « veulent faire, quoiqu'ils pèchent sans qu'ils veuilleni « pécher. Et ainsi ce péché même d'ignorance ne peu « être commis que par la volonté de celui qui le commet « mais par une volonté qui se porte à l'action, et noi « au péché, ce qui n'empêche pas néanmoins que Tac « tion ne soit péché, parcequ'il suffit pour cela qu'o « ait fait ce qu'on étoit obligé de ne point faire. »
Le-jère me parut surpris, et plus encore du passag d'AHli^e, que de celui* de saint Augustin. Mais cowfàÊ^ il pensoit à ce qu'il devoit dire, on vint l'ave x tir que madame la maréchale de... et madame la ma.i quise de.... le demandoienl. Et ainsi, en nous quittais à la hâte : J'en parlei^ai, dit-il, à nos pères; ils y troU veront bien quelque réponse. Nous en avons ici ^ bien subtils. Nous l'entendîmes bien; et quand je f^ seul avec mon ami, je lui témoignai d'être étonné d renversement que cette doctrine apportoit dans la îti^ raie. A quoi il me répondit qu'il étoit bien étonné ^ mon étonnement. Ne savez-vous donc pas encore q*^ leurs excès sont beaucoup plus grands dans la mor^' que dans les autres matières? Il m'en donna d'étrange exemples, et remit le reste à une autre fois. J'espèï" que ce que'j'en apprendrai sera le sujet de notre pr^ mier entretien.
Je suis, etc.
POIirtlQUE DM JÉSUITES BS
Dessein des jésuites en établissant une nouvelle morale. Deux sortes de casuistes parmi eux : beaucoup de relâchés, et quelques uns de sévères : raison de cette différence. Explication de la doctrine de la Probabilité. Foule d'auteurs modernes et inconnus mis à la place des saints Pères.
De Paris, ce 20 mars 1656.
Monsieur,
Voici ce que je vous ai promis: voici les fHibiers.traits de la morale de ces bons pères jésuites, a de ces «hommes éminents en doctrine et en sagesse qui sont ^( tous conduits par la sagesse divine, qui est plus ast( surée que toute la philosophie. » Yous pensez peut- €tre que je raille : je le dis sérieusement, ou plutôt ce sont eux-mêmes qui le disent dans leur livre intitulé : Imago primi sœculi. Je ne fais que copier leurs paroles, aussi bien que dans la suite de cet éloge : « C'est une soft ciété d'hommes, ou plutôt d'anges, qui a été prédite « par Isaïe en ces paroles : Allez, anges prompts et lé- «gers. )) La prophétie n'en est-elle pas claire? «Ce « sopt des esprits d'aigles; c'est une troupe de phénix, «un auteur ayant montré depuis peu qu'il y en a plu- « sieurs. Tls ont changé la, face de la cT[irè\\e,w\,fe, ^^ \V /efaut croire puisqu'ils Je disent. El vous» Y^\\e-x\i\^\\
voir dans la suite de ce discours, qui^ous apprendra leurs maximes. s|r
J'ai voulu m'en instruire de bonne sorte. Je ne mé suis pas fié à ce que notre ami m'en avoit appris. ïà voulu les voir eux-mêmes; mais j'ai trouvé qu'il ne m'avoit rien dît que de vrai. Je pense qu'il ne ment jamais. Vous le verrez par le récit de ces conférences.
Dans celle que j'eus avec lui, il me dit de si étranges choses, que j'avois peine à le croire; mais il me les montra dans les livres de ces pères : de sorte qu'il ne me resta à dire pour leur défense, sinon que c'étoient les sentiments de quelques particuliers qu'il n'étoit pas îuste d'imputer au corps. Et en effet, je l'assurai que j'en connoissois qui sont aussi sévères que ceux qu'il me citoii sont relâchés. Ce fut sur cela qu'il mé découvrit lleqirit de la Société, qui n'est pas connu de tout le monde, et vous serez peut-être bien aise de l'apprendre. Voici ce qu'il me dit.
Vous pensez beaucoup faire en leur faveur de montrer qu'ils ont de leurs pères aussi conformes aux maximes évangéliques que les autres y sont contraires; et vous concluez de là que ces opinions larges n'appartiennent pas à toute la Société. Je le sais bien ; car si cela étoit, ils n'en souffriroient pas qui y fussent si contraires. Mais puisqu'ils en ont aussi qui sont dans une doctrine si licencieuse, concluez-en de même, que l'esprit de la Société n'est pas celui de la sévérité chrétienne; car, si cela étoit, ils n'en souffriroient pas qui y fiissant si opposés. Eh quoi 1 lui répondis-je, quel peut donc être le dessein du corps entier? C'est sans doute qu'ils n'en ont aucun d'arrêté, et que chacun a la liberté de dire à l'aventure ce qu'\\ petv%e. Ca^X^tiç
peut pas être, me répondit-il ; un si grand corps ne subsisteroit pasMans une conduite téméraire, et sans une^ame qui le gouverne et qui règle tous ses mouvements : outre qu'ils ont un ordre particulier de ne rien imprimer sans l'aveu de leur supérieurs. Mais quoi ! lui dis-je, comment les mêmes supérieurs peuvent-ils consentir à des maximes si différentes? C'est ce qu'il faut vous apprendre, me répliqua-t-il.
Sachez donc que leur objet n'est pas de corrompre les mœurs : ce n'est pas leur dessein. Mais ils n'ont pas aussi pour unique but celui de les réformer : ce seroit une mauvaise politique. Voici quelle est leur pensée. Us ont assez bonne opinion d'eux-mêmes pour croire qu'il est utile et comme nécessaire au bien de la religion que leur crédit s'étende par-tout, et qu^ls gouvernent toutes les consciences. Et parceque leirOdtfximes évangéliques et sévères sont propres pour gouver- -f ïïer quelques sortes de personnes, ils s'en servent daûs I ces occasions où elles leur sont favorables. Mais comme 1 ces mêmes maximes ne s'accordent 'pas au dessein de I la plupart des gens^ ils les laissent à l'égard de ceux- { là, afin d'avoir de quoi satisfaire tout le monde. C'est i pour cette raison qu'ayant affaire à des personnes de ' toute sortes de conditions et de nations si différentes, '■ il est nécessaire qu'ils aient des casuistes assortis à toute ; celte diversité. *
De ce principe vous jugez aisément que s'ils n'a voient îue des casuistes relâchés, ils ruineroient leur principal dessein, qui est d'embrasser tout le monde, puis- 1 î^e ceux qui sont véritablement pieux cherchent uncv' conduite p]us sévère. Mais comme il n'y en 3LÇîîi^\i^^>^coap de cette sorte, ils n'ont pas besoin de \ie^\3AiO\i>^
de directeurs sévères pour les conduire. Ils en ont peu pour peu ; au lieu que la foule des fllusuistes relâchés s'offre à la foule de ceux qui cherchent le relâchement .
C'est par cette conduite obligeante et accommodante^ teomme l'appelle le père Petau, qu'ils tendent les bras /à tout le monde : car, s'il se présente à eux quelqu'un
^/ qui soit tout résolu de rendre des biens mal acquis, ne craignez pas qu'ils l'en détournent; ils loueront, au contraire, et confirmeront une si sainte résolution: \mais qu'il en vienne un autre qui veuille avoir l'absolution sans restituer, la chose^ sera bien difficile, s'ils n'en
y fournissent des moyens dont ils se rendront les gâtants.
* Par-là ils conservent tous leurs amis, et se défendent
contre tous leurs ennemis; car, si on leur reproche
leur extrême relâchement, ils produisent incontinent
\ au public leurs directeurs austères, avec quelques H-
,..\ vres qu'ils ont faits de la rigueur de la loi chrétienne; \ et les simples, et ceux qui n'approfondissent pas plus avant les choses, se contentent de ces preuves.
Ainsi, ils en ont pour toute sortes de personnes, et répondent si bien selon ce qu'on leur demande, que» quand ils se trouvent en des pays où un Dieu crucifia passe pour folie, ils suppriment le scandale de la croix» et ne prêchent que Jésus-Christ glorieux, et non p** Jésus-Christ souffrant : comme ils ont fait dans les l^" des et dans la Chine, où ils ont permis aux chrétien* l'idolâtrie môme, par cette subtile invention, de let^^ faire cacher sous leurs habits une image de Jésus-Christ, à laquelle ils leur enseignent de rapporter mentalement /es adorations publiques qu'ils retvdewV k Vv^ç^WO^"
chincoam et à leur Eeum-fucum, comme Gravina, dominicain, le leurl*èproche; et comme le témoigne le Mémoire, en espagnol, présenté au roi d'Espagne Phi- , lippe IV, par les cordeliers des îles Philippines, rapporté par Thomas Hurtado dans son livre du Martyre de la foi, page 427. De telle sorte que la congrégation des cardinaux de Propagandâ fide fut obligée de défendre particulièrement aux jésuites, sur peine d'excommunication, de permettre des adorations d'idoles sous aucun prétexte, et de cacher le mystère de la croix à ceux qu'ils instruisent de la religion, leur commandant expressément de n'en recevoir aucun au baptême qu'après cette connoissance, et leur ordonnant d'exposer dans leurs églises l'image du Crucifix, comme il est porté amplement dans le décret de cette congrégation, donné le 9® juillet 1646, signé par le cardinal Capponi. /^''
Voilà de quelle manière ils se sont répandus par toute la terre à la faveur de la doctrine des opinions prohhh, qui est la source et la base de tout ce dérègleïHent. C'est ce qu'il faut que vous appreniez d'eux- [ v naêmes; car ils ne le cachent à personne, non plus que tout ce que vous, venez d'entendre, avec cette seule différence, qu'ils couvrent leur prudence humaine et politique du prétexte d'une prudence divine et chrétienne; comme si la foi, et la tradition qui la maintient, ^'étqit pas toujours une et invariable dans tous les temps et dans tous les lieux; comme si c'étoit à la vqgleàse fléchir pour convenir au sujet qui doit lui ôtre conforme; et comme si lésâmes n'avoient, pour se purifîer de leurs taches, gu'à corrompre la \o\ ^w "^^\i^ear; au lieu a que la loi du Seigneur, qui e^\. ^^^^
« tache et toute sainte, est celle qui doit convertir les « âmes, » et les conformer à ses salutaires instructions !
Allez donc, je vous prie, voir ces bons pères, et je m'assure que vous remarquerez aisément, dans le relâchement de leur morale, la cause de leur doctrine touchant la grâce. Vous y verrez les vertus chrétiennes si inconnues et si dépourvues de la charité, qui en est l'ame et la vie ; vous y verrez tant de crimes palliés, et tant de désordres soufferts, que vous ne trouverez plus étrange qu'ils soutiennent que tous les hommes ont toujours assez de grâce pour vivre dans la piété de la manière qu'ils l'entendent. Comme leur morale est toute païenne, la nature suffit pour l'observer. Quand nous soutenons la nécessité de la grâce efficace, nous lui donnons d'autres vertus pour objet. Ce n'est pas simplement pour guérir les vices par d'autres vices; ce n'est pas seulement pour faire pratiquer aux homnaes les devoirs extérieurs de la religion ; c'est pour une vertu plus haute que celle des pharisiens et des plus sages du paganisme. La loi et la raison sont des grâces suffisantes pour ces effets. Mais, pour dégager l'âme de l'amour du monde, pour la retirer de ce qu'elle» de plus cher, pour la faire mourir à soi-mé^ne, pour . la porter et l'attacher uniquement et invariablement à Dieu, ce n'est l'ouvrage que d'une main toute-puissante. Et il est aussi peu raisonnable de prétendre que l'on a toujours un plein pouvoir, qu'il le seroit de nier que ces vertus, destituées d'amour de Dieu, lesquelles ces bons pères confondent avec les vertus chrétiennes^ ne sont pas en noire puissance* Voilà comme il me parla, el avec beaweow^ ^^ ^q»>\-