‹ Lettres écrites a un provincial (volume 3)Chapitre 55 sur 89 · SE RAILLER DES ERREURS · texte numérisé non relu

SE RAILLER DES ERREURS

S ; et qu'il y a aussi deux choses dans les erreurs : iété qui les rend horribles, et l'impertinence qui end ridicules. C'est pourquoi, comme les saints toujours pour la vérité ces deux sentiments d'a- ? et de crainte, et que leur sagesse est toute com- ! entre la crainte qui en est le principe, et 3ur qui en est la fin, les saints ont aussi pour îur ces deux sentiments de haine et de mépris, et zèle s'emploie également à repousser avec force la ce des impies, et à confondre avec risée leur égaret et leur folie.

î prétendez donc pas, mes pères, de faire accroire londe que ce soit une chose indigne d'un chrétien 'aller les erreurs avec moquerie, puisqu'il est aisé lire connoître à ceux qui ne le sauroient pas que 5 pratique est juste, qu'elle est commune aux pères 'Église, et qu'elle est autorisée par l'Écriture, par impie des plus grands saints, et par celui de Dieu le.

àr ne voyons-nous pas que Di^eu hait et méprise les leurs tout ensemble, jusque-là même qu'à l'heure eur mort, qui est le temps où leur état est le plus lorable et le plus triste, la sagesse divine joindra la [uerie et la risée à la vengeance et à la fureur qui condamnera à des supplices éternels : In interitu '0 ridebo et subsannabo? Et les saints, agissant par le Qe esprit, en useront de même, puisque, selon d, quand ils verront la punition des méchants, en trembleront et en riront en même temps :

debunt justi et timebûnt : et super eum ridehunt, » Et en parle de même : Innocens subsannabit eos.

ais c'est une chose bien remarquable sut ee^ ^v\\^V^

que, dans les premières paroles que Dieuaditeii l'homme depuis sa chute, on trouve un discours de moquerie, et une ironie piquante^ selon les père9* Car, après qu'Adam eut désobéi, dans l'espérance' qu le démon lui avoit donnée d'ôtre fait semJblable à Dieu, 3 parott par l'Écriture que Dieu,- en punition^ le raidit sujet à la mort, et qu'après l'avoir réduit à cette misérable condition qui étoit due à son péché, il se mo^ de lui en cet état par ces paroles de risée : c YuA « l'homme qui est devenu comme l'un de nous : Eca € Adam quasi unu» ex nobis / » Ce qui est une irme sanglante et sensibk dont Dieu le fiquoit tmemeni^ selon saint Ghrysostôme et les interprètes. Adam, dit Rt^ert, <K méritoit d'être raillé par cette ironie, et on lui ftisoit a sentir sa folie bien plus vivement par cette ezprei- « sion ironique que par une expression sérieuse. » B ! Hugues de Saint-Victor, ayant dit la même chose, ajoute « que cette ironie éloit due à sa sotte crédo- « lité; et que cette espèce de raillerie est une action « de justice, lorsque celui envers qui on en use l*a « méritée. »

Vous voyez donc , mes pères , que la moquerie est quelquefois plus propre à faire revenir les hommes de leurs égarements, et qu'elle est alors une action de justice ; parceque, comme dit Jérémie, a les actions a de ceux qui errent sont dignes de risée, à Cause de « leur vanité : vana sunt et risu digna. » Et c'est si ^\ une impiété de s'en rire, que c*est l'efTet d'une sagesse i divine, selon cette parole de saint Augustin: «I^ « sages rient des insensés, parcequlls sont sages> non a pas de leur propre sagesse, mais de cette sagesse « divine qui rira de la tuotl àe^ mfeOùaa\&»\»

Aussi les prophètes remplis de Dieu ont usé de ces

moqueries, comme nous voyons par les exemples de

Daniel- et d*Élie. Enfin il s*en trouve des exemples dans

les discours de Jésus-Christ même; et saint Augustin

remarque que, quand il voulut humilier Nicodème, qui

se croyoit habile dans Tintelligence de la loi : a Comme

et il le voyoit enflé d'orgueil par sa qualité de docteur

« des Juifs, il exerce et étonne sa présomption par la

a hauteur de ses demandes, et l'ayant réduit à Tim-

« puissance de répondre : Quoi ! lui dit-il, vous êtes

« maître en Israël, et vous ignorez ces choses ? Ce qui

« est le môme que s'il eût dit : Prince superbe, recon-

« noissez que vous ne savez rien. » Et saint Chryso-

stôme et saint Cyrille disent sur cela qu'il fnéritoit

d'être joué de cette sorte.

Vous voyez donc, mes pères, que, s'il arrivoit aujourd'hui que des personnes qui feroient les maîtres envers les chrétiens, comme Nicodème et les pharisiens envers les Juifs, ignorassent les principes de la religion, et soutinssent, par exemple, « qu'on peut être « sauvé sans avoir jamais aimé Dieu en toute sa vie, » on suivroit en cela l'exemple de Jésus-Christ, en se

jouant de leur vanité et de leur ignorance.

Je m'assure, mes pères, que ces exemples sacrés suffisent pour vous faire entendre que ce n'est pas une conduite contraire à celle des saints de rire des erreurs et des égarements des hommes : autrement il faudroit Wâœer celle des plus grands docteurs de l'Église qui l'ont pratiquée, comme saint Jérôme dans ses lettres et dans ses écrits contre Jovinien, Vigilance, et les Pélagiens ; Tertullien, dans son apologétique contre les Wies des idolâtres; saint Augustin conUe \^?» tçX\^\^>ml

d'Afrique, qu'il appelle les Chevelus; saint Irénée contre les gnostiques ; saint Bernard et lesu autres pères de rÉglise, qui, ayant été les imitateurs des apôtres, doivent être imités par les lidèles dans toute la suite des temps, puisqu'ils sont proposés, quoi qu'on en dise, comme le véritable modèle des chrétiens, naême d'aujourd'hui.

Je n'ai donc pas cru faillir en les suivant. Et, comme je pense l'avoir assez montré, je ne dirai plus sur ce sujet que ces excellentes paroles de Tertullien, qui rendent raison de tout mon procédé. « Ce que j'ai fait « n'est qu'un jeu avant un véritable combat. J'ai plutôt <c montré les blessures qu'on vous peut faire que je ne <( vous en ai fait. Que s'il se trouve des endroits où l'on « soit excité à rire, c'est parceque les sujets mômes y « portoient. Il y a beaucoup de choses qui méritent « d'être moquées et jouées de la sorte, do peur de leur « donner du poids en les combattant sérieusement. « Rien n'est plus dû à la vanité que la risée ; et c'est « proprementàla vérité qu'il appartient de rire, parce- « qu'elle est gaie, et de se jouer de ses ennemis, parce- « qu'elle est assurée de la victoire. Il est vrai qu'il faut c( prendre garde que les railleries ne soient piis basses (( et indignes de la vérité. Mais, à cela près, quand on « pourra s'en servir avec adresse, c'est un devoir que (( d'en user. » Ne trouvez-vous pas, mes pères, que ce passage est bien juste à notre sujet? « Les lettres que «j'ai faites jusqu'ici ne sont qu'un jeu avant un véri- « table combat. » Je n'ai fait encore que me jouer, a et « vous montrer plutôt les blessures qu'on vous peut (( faire que je ne vous en ai fait. » J'ai exposé simplement vos passages sans y îaVre pTe^c\y\^ de, \;4CLexion.

lue si on y a été excité à rire, c'est parceque les ujets y porloient d'eux-mêmes. » Car, qu'il y a-l-il plus propre à exciter à rire quje de voir une chose ;si grave que la morale chrétienne remplie d'imagiions aussi grotesques que les vôtres? On conçoit une laute attente de ces maximes, qu'on dit a que Jésus- Ihrista lui-même révélées à des pères de la société, » e quand on y trouve <c qu'un prêtre qui a reçu de 'argent pour dire une messe peut, outre cela, en ►rendre d'autres personnes, en leur cédant toute la >art qu'il a au sacrifice : qu'un religieux n'est pas ixcommunié pour quitter son habit lorsque c'est lour danser, pour filouter, ou pour aller incognito en (es lieux de débauche; et qu'on satisfait au précepte l'ouïr la messe en entendant quatre quarts de messe L-la-fois de différents prêtres : » lors, dis-je, qu'on tend ces décisions et autres semblables, il est imposle que cette surprise ne fasse rire, parceque rien n'y rte davantage qu'une disproportion surprenante entre qu'on attend et ce qu'on voit. Et comment auroit-on traiter autrement la plupart de ces matières, puise ce seroit a les autoriser que de les traiter sérieusenent, » selon TertuUien?

Quoi ! faut-il employer la force de l'Écriture et de la dilion pour montrer que c'est tuer son ennemi en hison que de lui donner des coups d'épée par derre, et dans une embûche ; et que c'est acheter un néfîce que de donner de l'argent comme un motif ur se le faire résigner? il y a donc des matières qu'il U mépriser, et « qui méritent d'être jouées'et mo- Juées. » Enfin ce que dit cet ancien auteur, ce que rien n'est plus dû à Ja vanité que \a Y\?>fe^\ "î^ ^X. ^^

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reste de ces paroles s'ap][>lique ici avec tant de jasteœ, et avec uae force si convaincante, qu'on, ne noicat plus douter qu'on peut bien rire des errwn «n blesser la bienséance.

Et je vous dirai aussi, mes pères, qu'cm en pflot rire sans blesser la charité,- quoique ce soit umB-dei choses que vous me reprochez encore dan& vos iûrik a Car la charité oblige quelquefois à rire deserrop (c des hommes , pour les porter eux-mêmes i en rin <x et à les fuir, selon cette parole de saint AvgDir « tin : Hœc tu misericorditer irride ^ tU m ridenéê le afugienda eommendei.. r^ Et la môme charité obli|6 ^ussi quelquefois à les repousser iCv.ec colère», sata cette autre parole de saint Grégoire de Naziaai^: tt L'esprit de cbjsurité et de douceur a ses émotioDSiCt « ses colères. » En effet, comme dit saint Augoitio, c( qui oseroit dire que la vérité doit demeurer dés- « armée contre le mensonge, et qu'il sera permis Wdx « ennemis de la foi d'effrayer les fidèles par des p^ « rôles fortes, et de les réjouir par des renconM « d'esprit agréables; mais que les catholiques ne doi- « vent écrire qu'avec une froideur de style qui ea* « dorme les lecteurs? »

Ne voit-on pas que, selon cette conduite, on laisseroit introduire dans l'Église les erreurs les plus extrtvagantes et les plus pernicieuses, sans qu'il fûtpennis de s'en moquer avec mépris, de peur d'être -s^"^ de blesser la bienséance, ni de les confondre avec ^ hémence, de peur d'être accusé de manquer de d** rite?

Quoi ! mes pères, il vous sera permis de dire «qu*^ <x peut tuer pour éviter uu ^oxjkîi^çX ^l \ine injure, » «^ il

le sera pas permir de réfuter publiquement une erreur publique d'une telle conséquence? Vous aurez la liberté le dire a qu'un juge peut en conscience retenir ce i qu'il a reçu pour faire une injustice, » sans qu'on ait la liberté de vous contredire ? Vous imprimerez, avec privilège et approbation de vos docteurs, a qu'on peut K être sauvé sans jamais avoir aimé Dieu, » et vous fermerez la bouche à ceux qui défendront la vérité de la foi, en leur disant qu'ils blesseroienl la charité de frères en vous attaquant, et la modestie de chrétiens en riant de vos maximes ? Je doute, mes pères, qu'il y ût des personnes à qui vous ayez pu le faire accroire ; mais néanmoins, s'ils s'en trouvoit qui en fussent persuadés, et qui crussent que j'aurois blessé la charité îue je vous dois, en décriant votre morale, je voudrois bien qu'ils examinassent avec attention d'où natt en eux ce sentiment. Car encore qu'ils s'imaginassent qu'il part de leur zèle, qui n'a pu souffrir sans scandale de voir accuser leur prochain; je les prierois de considérer qu'il n'est pas impossible qu'il vienne d'ailleurs, et qu'il est même assez vraisemblable qu'il vient du déplaisir secret et souvent caché à nous-mêmes, que le malheureux fonds qui est en nous ne manque jamais d'exciter contre ceux qui s'opposent au relâchement des mœurs. Et pour leur donner une règle qui leur en fasse reconnoître le véritable principe, je leur demanderai si, en même temps qu'ils se plaignent de ce îu'on a traité de la sorte des religieux, ils se plaignent encore davantage de ce que des religieux ont traité la vérité de la sorte. Que s'ils sont irrités non seulement contre les lettres, mais encore plus contre les maximes ^ui y sont rapportées j'avouerai qu'il se çeuV ^ivc^ o^ç;

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leur ressentiment parte de quelque sfele, mais pen éclairé; et alors les passages qui sont ici sufOront poor les éclaircir. Mais s'ils s'emportent seuleoÎBnt Miitt les rëpréhenûons, et non pas contre les choÂes qiita a reprises, en vérité, mes pères, je ne m'empAdôn jamais de leur dire qu'ils sont grossièrement tbOÊkt et que leur zèle est bien aveugle:

Étrange zèle qui s'irrite contre ceux qmjaâçasèntdes fautes publiques, et non pas contre ceux qui les corn» mettent I Quelle nouvelle charité qui s'oSènae dé voir confondre des erreurs manifestes, et qui ne s'oieiM point de voir renverser la morale par ces erreurs 1 fi ces personnes étoient en danger d'être assassinéesy s'offéni^eroient-elles de ce qu'on les avertiroit de IV^ bûche qu'on leur dresse; et au lieu de se détoanff de leur chemin pour l'éviter, s'amuseroient-elleià M plaindre du peu de charité qu'on auroit eu de découvrir le dessein criminel de ces assassins? S'irriteBlils lorsqu'on leur dit de ne manger pas d'une viande, parcequ'elle est empoisonnée; ou de n'aller pas dau une ville, parcequ'il y a de la peste?

D'où vient donc qu'ils trouvent qu'on manque de charité quand on découvre des maximes nuisibles k il religion, et qu'ils croient au contraire qu'on maoqaeroit de charité, si on ne leur découvroit pas les choseï nuisibles à leur santé et à leur vie, sinon parjçgiue l-amour qu'ils ont pour la vie leur fait recevoir fafdwi blement tout ce qui contribue à la conserver, et qne l'indifférence qu'ils ont pour la vérité fait que non seulement ils ne prennent aucune part à ea défense, mais qu'ils voient même avec peine qu'on s'efforce de détruire le mensonge?

Qu'ils considèrent donc devant Dieu combien la mo- "ale que vos casuistes répandent de toutes parts est lonteuse et pernicieuse à TÉglise : combien la licence qu'ils introduisent dans les mœurs est scandaleuse et iémesurée : combien la hardiesse avec laquelle vous es soutenez est opiniâtre et violente. Et s'ils ne jugent lu'il est temps de s'élever contre de tels désordres, eur aveuglement sera aussi à plaindre que le vôtre, nés pères, puisque et vous et eux avez un pareil sujet le craindre cette parole de saint Augustin sur celle de fésus-Christ dans l'Évangile : • Malheur aux aveugles u qui conduisent ! malheur aux aveugles qui sont con- « duils ! vœ cœcis ducentibus ! vœ cœcis sequentibm I »

Mais, afin que vous n'ayez plus lieu de donner ces mpressions aux autres, ni de les prendre vous-mêmes, evôus dirai, mes pères, (et je suis honteux de ce que ^ous m'engagez à vous dire ce que je devrois apprendre le vous), je vous dirai donc quelles marques les pères le l'Église nous ont données pour juger si les réprélensions partent d'un esprit de piété et de charité, ou l'un esprit d'impiété et de haine.

La première de ces règles est que l'esprit de piété porte «ujours à parler avec vérité et sincérité ; .au lieu que 'envie et la haine emploient le mensonge et la calomnie : ^kndentiaet vehementitty sed rébus teris, dit saint Augus- ^^ydeDoct. chr,, liv. IV, c. xxviii. Quiconque se sert du ficnsonge agit par l'esprit du diable. Il n'y a point de lirection d'intention qui puisse rectifier la calomnie; et |uand il s'agiroit de convertir toute la terre, il ne seroit ^^s permis de noircir des personnes innocentes; parcef^'on ne doit pas faire le moindre m'ai cour My^ ^^ssk le plus grand bien, et « que la \ènV,fe Ôl^X^v^m

a n'a pas besoin de notre mensonge, » selon i'Écritore, Job, xin, 7. « Il est du devoir des défenseurs de la c( vérité, dit saint Hilaire, cont. Const.y de n'avancer c( que des choses vraies. » Aussi, mes pères, je puis dire devant Dieu qu'il n'y a rien que je déteste davantage que de blesser tant soit peu la vérité; et que j'ai toujours pris un soin très particulier non seulement de ne pas falsifier, ce qui seroit horrible, mais de ne pas altérer ou détourner le moins du monde le sens d'un passage. De sorte que, si j'osois me servir, en cette rencontre, 'des paroles du môme saint Hilaire, je pourrois bien vous dire avec lui : « Si nous disons des ' (( choses fausses, que nos discours soient tenus pour (( infâmes; mais si nous montrons que celles que nous c( produisons sont publiques et manifestes, ce n'est « point sortir de la modestie et de la liberté aposto- <( lique de les reprocher. »

Mais ce n'est pas assez, mes pères, de ne dire que des choses vraies, il faut encore ne pas dire toutes celles qui sont vraies, parcequ'on ne doit rapporter que les choses qu'il est utile de découvrir, et non pas celles qui ne pourroi^t que blesser sans apporter aucun, fruit. Et ainsi, comme la première règle est de parler avec vérité, la seconde est de parler avec discrétion. (( Les méchants, dit saint Augustin, ép. viu, persécu- (( tent les bons en suivant l'aveuglement de la passion (( qui les anime; au lieu que les bons persécutent les i « méchants avec une sage discrétion : de môme que <( les chirurgi'.'ns considèrent ce qu'ils coupent, au lieu (( que les nieujtriers ne regardent point où ils frapc( penL » Vous savez bien, mes pères, que je n'ai pas rapporté des maximeîi. de \o?> ^\\\vi\yc^ ç,^V^ q^\ \^^>

luroient été les plus sensibles, quoique j'eusse pu le aire, et même sans pécher contre la discrétion, non )lus que de savants hommes et très catholiques, mes pères, qui l'ont fait autrefois; et tous ceux qui ont lu vos auteurs, savent aussi bien que vous combien en cela je vous ai épargnés : outre que je n'ai parlé en aucune sorte contre ce qui vous regarde chacun en particulier; et je serois fâché d'avoir rien dit des fautes secrètes et personnelles, quelque preuve que j'en eusse. Car je sais que c'est le propre de la haine et de l'animosité, et qu'on ne doit jamais le faire, à moins qu'il n'y en ait une nécessité bien pressante pour le bien de l'Église, n est donc visible que je n'ai manqué en aucune sorte à la discrétion, dans ce que j'ai été obligé de dire touchant les maximes de votre morale, et que vous avez plus de sujet de vous louer de ma retenue que de vous plaindre de mon indiscrétion.

La troisième règle, mes pères, est que quand on est obligé d'user de quelques railleries, l'esprit de piété porte à ne les employer que contre les erreurs, et non pas contre les choses saintes; au lieu que l'esprit de bouffonnerie, d'impiété et d'hérésie, se rit de ce ^'il y a de plus sacré. Je me suis déjà justifié sur ce point; et on est bien éloigné d'être exposé à ce vice quand on û'a qu'à parler des opinions que j'ai rapportées de vos auteurs.

Enfin, mes pères, pour abréger ces règles, je ne vous , dirai plus que celle-ci, qui est le principe et la fin de toutes les autres : c'est que l'esprit de charité porte à avoir dans le cœur le désir du salut de ceux contre qui on parle, et à adresser ses prières à Dieu en môme temps qu'on adresse ses reproches aux hommes. <iOw ^ovV

ONZlftMB LETTRE

€ toiqours» dit saint Augustin, ép. ▼» eonsmerltthh « rite dans le cœur, lors môme qu'on est obligé dette € au-dehors des choses qui paroissent radeff ans biMi? mes, et de les frapper avec une àpreté dun, aiii a bienCedsante ; leur utilité devant être préférée! Jwr « satisfaction. » Je crois, mes pèr^, qall n'y a liao dans mes lettres qui témoigne que je n'aie-pas ea ce désir pour vous; et ainsi* la charité vous (oblige à cniis que je l'ai eu en effet, lorsque vous n'y voyei-rien^ contraire. U parolt donc par-là que vous ne pouvei mostrer que j'aie péché contre cette règle, tii contre aocvae de celles que la charité oblige de suivre; et c'est poll^ quoi vous n'avez aucun droit de dire que je l'aie hkHée en ce que j'ai fEdt.

Biais si vous voulez, mes pères, avoir maintenant k plaisir de voir en peu de mots une conduite qui pècte contre chacune de ces règles, et qui porte véritablement le caractère de l'esprit de bouffonnerie, d'envie et de haine, je vous en donnerai des exemples; et, afin qu'ils vous soient plus connus et plus familiers, je les prendrai de vos écrits mêmes.

Car, pour commencer par la manière indigne dont vos auteurs parlent des choses saintes, soit dans leur» railleries, soit dans leurs galanteries , soit dans leun discours sérieux, trouvez-voiis que tant de contes ridi* cules de votre père Binet, dans sa CoMolatUm desnor lades, soient fort propres au dessein qu'il avoit pfis de consoler chrétiennement ceux que Dieu afQige? vous que la manière si profane et si coquette dont père Le Moine a parlé de la piété dans sa Dévotùm atMj soit plus propre à donner du. respect que du idépoi] pour Vidée qu'il forme de Va vertu chrétienne? Tout i

ERREURS DES CASUISTËS DIGNES D'ÊTRE JOUÉES i83

î des Peintures morales respire-t-il autre chose, et s sa prose et dans ses vers, qu'un esprit plein de la té et des folies du monde ? Est-ce une pièce digne I prêtre que cette ode du septième livre intitulée : ;Oge de la pudeur, où il est montré que toutes les îlles choses sont rouges, ou sujettes à rougir? » C'est [u'il fit pour consoler une dame, qu'il appelle Délie, de ce qu'elle rougissoit souvent. Il dit donc à |ue stance, que quelques unes des choses les plus nées sont rouges, comme les roses, les grenades, touche, la langue; et c'est parmi ces galanteries, teuses à un religieux, qu'il ose mêler insolemment esprits bienheureux qui assistent devant Dieu, et t les chrétiens ne doivent parler qu'avec vénéra-

Les chérubins, c«s glorieux Composés de tète et de plume, Que Dieu de son esprit allume, Et qu'il éclaire de ses yeux ; Ces illustres faces volantes Sont toujours rouges et brûlantes, Soit du feu de Dieu, soit du leur, Et dans leurs flammes mutuelles Font du mouvement de leurs ailes Un éventail à leur chaleur.

Mais la rougeur éclate en toi, Delphine, avec plus d'avantage.

Quand l'honnear est sur ton visage Yêtu de pourpre comme un roi, etc.

l'en dites-vous, mes pères. Cette préférence de la ;eur de Delphine à l'ardeur de ces espiits qui n'en )oint d'autre que la charité; et la comparaison d'un tail avec ces ailes myslérieuses vous paroît-elle fort

chrétienne dans une boacbe qoi consaimle isoips ade^ rable de Jéçus-Christ? Je sais qu'il ne Ta-fit-^pie pm faire le galant et pour rire ; mais-c'estcela qa'mappcb rire des choses saintes. Et n'est-il pas firai qtlÊf é^ lui faisoit justice, il ne se garantirait pas d*ane cavisn} qudqae, pour s'en défendre, il se senit de cette nir son, qui n'est pas elle-même moins censuFshle, fril rapporte au livre premier i c Que la Borboone n'apoist « de juridiction sur le Parnasse, et que les erreurs dsca « pays* là ne sont sujettes ni aux censures, ni à l'inqv* « sition, comme, s'il n'étoit défendu d'être- bhi^himateur et impie qu'en prose. Mais au moins on n'ea jikrantiroit pas par-là cet autre endroit de l'ayanb-propo^ du même livre : « Que l'eau de la rivière au bord de li- « quelle il a composé ses vers est si propre à fairste a poëtes, que, quand on en feroit de l'eau bénite, dto a ne cbasseroit pas le démon de la poésie : s non plos que celui-ci de votre père Garasse dans sa Somme des vérités capitales de la religion, page 649, où il joint I^ blasphème à Thérésie, en parlant du mystère sacré de rincarnation en cette sorte : «c La personnalité humaine «( a été comme entée ou mise à cheval sur la personna* a lité du Verbe» » Et cet autre endroit du même auteur, page 510j sans en rapporter beaucoup d'autres, où- il dit sur le sujet du nom de Jésus, figuré ordinairemoit ainsi I H S : a Que quelques uns en ont ôté.la croix pour « prendre les seuls caractères en cette sorte, WS^ (f^ (( est un Jésus dévalisé* »

C'est ainsi que vous traitez indignement les vérités de

la religion, contre la règle inviolable qui oblige à n'en

parler qu'avec révérence, mais vous ne pèches p«*

moins contre celle qu\ o\A\%e kw^ V^^ler qu'avec fé-

rite et discrétion. Qu'y a-t-il déplus ordinaire dans vos écrits que la calomnie? Ceux du père Brisacier sont-ils . sincères? Et parle-t-il avec vérité quand il dit, 4« part., pag. 24 et 25, que les religieuses de Port-Royal ne prient pas les saints, et qu'elles n'ont point d'images dans leur église? Ne sont-ce pas des faussetés bien hardies, puisque le contraire parott à la vue de tout Paris ? Et parle- - t-il avec discrétion, quand il déchire l'innocence de ces filles, dont la vie est si pure et si austère, quand il les appelle des a filles impénitentes, asacramentaircs, in- « communiantes, des vierges folles, fantastiques, cala- « ganes, désespérées, et tout ce qu'il vous plaira, » et qu'il les noircit par tant d'autres médisances, qui ont mérité la censure de feu M. l'archevêque de Paris? Quand il calomnie des prêtres dont les mœurs sont irréprochables, jusqu'à dire, 4'* part., p. 22: «Qu'ils ff pratiquent des nouveautés dans les confessions, pour «attraper les belles et les innocentes ; et qu'il auroit « horreur de rapporter les crimes abominables qu'ils «commettent? » N'est-ce pas une témérité insupportable d'avancer des impostures si noires, non seulement sans preuve, mais sans la moindre ombre et sans la moindre apparence? Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet, et je remets à vous en parler plus au long une autre fois : car j'ai à vous entretenir sur cette matière, et ce que j'ai dit suffit pour vous faire voir combien vous péchez contre la vérité et la discrétion tout ensemble.

Mais on dira peut-être que vous ne péchez pas au moins contre la dernière règle, qui oblige d'avoir le de- ' sir du salut de ceux qi^'on décrie, et qvi'o^ wç; ^^m^ç^X vous en accuser sans violer le secret de voIt^ eçKvx^^ Q^"^

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n'est connu que de Dieu seul. C'est une chose étrange, mes pères, qu'on ait néanmoins de quoi vous en convaincre; que, votre haine contre vos adversaires ayant été jusqu'à souhaiter leur perte éternelle, votre avenglement ait été jusqu'à découvrir un souhait si abominable : que, bien loin de former en secret des désirs de leur salut, vous ayez fait en public des vœux pour leur damnation; et qu'après avoir produit ce malheureux souhait dans la ville de Caen avec le scandale de toute l'Église, vous ayez osé depuis soutenir encore à Paris, dans vos livres imprimés, une action si diabolique. H ne se peut rien ajouter à ces excès contre la piété: railler et parler indignement des choses les plus sacrées : calomnier les vierges et les prêtres fausseinent et scandaleusement; et enfin former des desîrs et des vœux pour leur damnation. Je ne sais, mes pères, si vous n'êtes point confus; et comment vous avez pu avoir la pensée de m'accuser d'avoir manqué de charité, moi qui n'ai parlé qu'avec tant de vérité et de retenue, sans faire de réflexion sur les horribles violements de la charité, que vous faites vous-mêmes par de si déplorables emportements.

Enfin, mes pères, pour conclure, par un autre reproche que vous me faites, de ce qu'entre un si grand nombre de vos maximes que je rapporte,, il y en a quelques unes qu'on vous avoit déjà objectées, sur quoi vous vous plaignez de ce que « je redis contre vous ce « qui avoit été dit, » je réponds que c'est au contraire parceque vous n'avez pas profité de ce qu'on vous J'a déjà dit, que je vous le redis encore : car quel fruit al-il paru de ce que de s<v\at\\s docle-wYs et PUniversité entière vouf> en ont repris pavVatvVdç^WNt^O.^xsîwvN.'Vi^

CALOMNIES CONTRE PORT-ROYAL iSl

VOS pères Annat, Caussin, Pintereau et Le Moine., dans les réponses qu'ils y ont faites, sinon de couvrir d'injures ceux qui leur avoient donné ces avis salutaires ? Avez-vous supprimé les livres où ces méchantes maximes sont enseignées? En avez-vous réprimé les auteurs? En ôtes-vous devenus plus circonspects? Et n'est-ce pas depuis ce temps-là qu'Bscobar a tant été imprimé de fois en France et aux Pays-Bas ; et que vos pères Gellot, Bagot, Bauoy, Lamy, Le Moine et les autres, ne cessent de publier tous les jours les mêmes choses, et de nouvelles aussi licencieuses que jamais? Ne vous plaignez donc plus, mes pères, ni de ce que je vous ai reproché des maximes que vous n'avez point quittées; ni de ce que je vous en ai objecté de nouvelles, ni de ce que j'ai ri de toutes. Vous n'avez qu'à les considérer pour y trouver votre confusion et ma défense. Dui pourra voir, sans en rire, la décision du père Bauny pour celui qui fait brûler une grange : celle lu père Cellot, pour la restitution : le règlement de >anchez en faveur des sorciers : la manière dont Hurado fait éviter le péché du duel en se promenant lans un champ, et y attendant un homme : les comiliments du père Bauny pour éviter l'usure : la matière d'éviter la simonie par un détour d'intention, ( celle d'éviter le mensonge, en parlant tantôt haut, îintôt bas, et le reste des opinions de vos docteurs les ilus graves? En faut-il davantage, mes pères, pour me ûstifier? Et y a-t-il rien de mieux « dû à la vanité et : à la foiblesse de ces opinions que la risée, » selon 'ertullien? Mais, mes pères, la corruption des mœurs [ue vos maximes apportent est digne d'uwe awV.^^ ç,^\!v- 'dération, et nous pouvons bien ta\re c.eW^ ^^xwîcçv^^

i88 ONZIÈME LETTRE

avec le même Toitullien, ad Nat 1. XI, c. xu : a Faut- « il rire de leur folie, ou déplorer leur aveuglement? (I Rideam vanitatem^ an exprobrem cœcitatem ? » Je crois, mes pères, qu^on peut en rire et en pleurer à son choix: (( Hœc tolerabilius vel ridentuvy vel flentur^ » dit saint Augustin, cont, Faust, 1. XX, c. vi. Reconnoissez donc « qu'il y a un temps de rire et un temps de pleurer, » selon rÉcriture. Et je souhaite, mes pères, que je n'éprouve pas en vous la vérité de ces paroles des Proverbes : « Qu'il y a des personnes si peu raisonnables, qu'on (( n'en peut avoir de satisfaction, de quelque manière « qu'on agisse avec eux, soit qu'on rie, soit qu'on s^ « mette en colère. »

P, S, En achevant cette lettre, j'ai vu un écrit qu^ vous avez publié, où vous m'accusez d'imposture suï" le sujet de six de vos maximes que j'ai rapportées, et d'intelligence avec les hérétiques; j'espère que vous y verrez une réponse exacte, et dans peu de temps, mes pères, ensuite de laquelle je crois que vous n'aurez pas envie de continuer cette sorte d'accusation.

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