‹ Lettres écrites à un provincial. Précédées de l'histoire des Lettres provinciales d'après l'édition de 1754 et d'observations littérairesChapitre 75 sur 109 · HOMICIDE PEBMIS DANS LA SPÉCULATION · texte numérisé non relu

HOMICIDE PEBMIS DANS LA SPÉCULATION

rintelligence en est nécessaire pour les quinze, seize, dix-sept et dix-huitième impostures, il est toujours à propos de découvrir peu à peu les principes de cette politique mystérieuse.

Quand vous avez entrepris de décider les cas de conscience d'une manière favorable et accommodante, vous en avez trouvé où la religion seule étoit intéressée, comme les questions de la contrition, de la pénitence, de l'amour de Dieu, et de toutes celles qui ne touchent que lintérieur des consciences. Mais vous en avez trouvé d'autres où l'état a intérêt aussi bien que la religion, comme sont celles de l'usure, des banqueroutes, de l'homicide, et autres semblables; et c'est une chose bien sensible à ceux qui ont un véritable amour pour l'Église, de voir qu'en une infinité d'occasions où vous n'avez eu que la religion à combattre, vous en avez renversé les lois sans réserve, sans distinction et sans crainte, comme il se voit dans vos opinions si hardies contre la pénitence et l'amour de Dieu; parceque vous saviez que ce n'est pas ici le lieu où Dieu exerce visiblement sa justice. Mais dans celles où l'état est intéressé aussi bien que la religion, l'appréhension que vous avez eue de la justice des hommes vous a fait partager vos décisions, et former deux questions sur ces matières : l'une que vous appelez de spéculation^ dans laquelle, en considérant ces crimes en eux-mômes, sans regarder à l'intérêt de l'état, mais seulement à la loi de Dieu qui les défend, vous les avez permis, sans hési 1er, en renversant ainsi la loi de Dieu qui les condamne; Tautre, que vous appelez de pratique, dans laquelle, en considérant le dommage que l'état en recevroil, et la pr.jsence desmagistrats qui maintiennent la sûreté pu-

blique, vous n'approuvez pas toujours dans la pratique ces meurtres et ces crimes que vous trouvez permis dans la spéculation, afin de vous mettre par-là à couvert du côté des juges. C'est ainsi, par exemple, que, sur cette question, « s'il est permis de tuer pour des médisances,» vos auteurs, Filiutius, tr. 29, cap. m, n. 52; Reginaldus, 1. XXI, cap. V, n. 63, et les autres répondent : « Gela est permis dans la spéculation, ex probabili opia nione licet ; mais je n'en approuve pas la pratique, à « cause du grand nombre de meurtres qui en arrive- « roient et feroient tort à l'état, si on tuoit tous les médi- « sants; et qu'ainsi on en seroit puni en justice en tuant « pour ce sujet. » Voilà de quelle sorte vos opinions commencent à paroître sous cette distinction, par le moyen de laquelle vous ne ruinez que la religion, sans blesser encore sensiblement l'état. Par-là vous croyez être en assurance. Car vous vous imaginez que le crédit que vous avez dans l'Église empêchera qu'on ne punisse vos attentats contre la vérité; et que les précautions que vous apportez pour ne mettre pas facilement ces permissions en pratique, vous mettront à couvert de la part des magistrats, qui, n'étant pas juges des cas de conscience, n'ont proprement intérêt qu'à la pratique extérieure. Ainsi une opinion qui seroit condamnée sous le nom de pratique se produit en sûreté sous le nom de spéculation. Mais cette base étant affermie, il n'est pas difficile d'y élever le reste de vos maximes. Il y avoit une distance infinie entre la défense que Dieu a faite de tuer, et la permission spéculative que vos auteurs en ont donnée. Mais la distance est bien petite de cette permission à la pratique. Il ne reste seulement qu'à montrer que ce qui est permis dans la spéculative

rcbt bien aussi dans la pratique. On ne manquera pas de raisons pour cela. Vous en avez bien trouvé en des cas plus difficiles. Voulez-vous voir, mes pères, par où l'on y arrive? suivez ce raisonnement d'Escobar, qui l'a décidé nettement dans le premier des six tomes de sa grande théologie morale, dont je vous ai parlé, où il est tout autrement éclairé que dans ce Recueil qu'il avoit fait de vos vingt-quatre vieillards; car, au lieu qu'il avoit pensé en ce temps-là qu'il pouvoit y avoir des opinions probables dans la spéculation qui ne fussent pas sûres dans la pratique, il a connu le contraire depuis, et l'a fort bien établi dans ce dernier ouvrage : tant la doctrine de la probabilité en général reçoit d'accroissement par le temps, aussi bien que chaque opinion probable en particulier. Écoulez-le donc in prœloq. c. m, n. 45. «Je ne vois pas, dit-il, comment il se pourroit « faire que ce qui paroît permis dans la spéculation ne « le fût pas dans la pratique, puisque ce qu'on peut faire « dans la pratique dépend de ce qu'on trouve permis « dans la spéculation, et que ces choses ne dilfèrent (( l'une de l'autre que comme l'effet de la cause. Car la « spéculation est ce qui détermine à l'action. D'où il « s'ensuit qu'on peut en suketé de conscience suivre « dans la pratique les opinions probables dans la spé- « cuLATiON, et môme avec i)lus de sûreté que celles qu'on « n'a pas si bien examinées spéculativement. »

En vérité, mes pères , votre Escobar raisonne assez bien quelquefois. Et en effet, il y a tant de liaison entrr la spéculation et la pratique, que, quand l'une a pris racine , vous ne faites plus difficulté de permettre Taulre sans déguisement. G*e:>t ce qu'on a vu dans la permission de tuer pour un soufflet , qui de la siaiple

spéculation, a été portée hardiment par Lessius à une pratique quon ne doit pas facilement accorder, et de là par Escobar à une pratique facile; d'où vos pèies de Caen l'ont conduite à une permission pleine , sans disdistinction de théorie et de pratique, comme vous l'avez déjà vu.

C'est ainsi que vous faites croître peu à peu vos opinions. Si elles paroissoient tout-à-coup dans leur dernier excès, elles causeroient de l'horreur; mais ce progrès lent et insensible y accoutume doucement les hommes , et en ôte le scandale. Et par ce moyen la permission de tuer, si odieuse à l'état et à l'Église, s'introduit premièrement dans FÉglise , et ensuite de l'Église dans l'état.

On a vu un semblable succès de l'opinion de tuer pour des médisances. Car elle est aujourd'hui arrivée à une permission pareille sans aucune distinction. Je ne m'arrôterois pas à vous en rapporter les passages de vos pères, si cela n'étoit nécessaire pour confondre l'assurance que vous avez eue de dire deux fois dans votre quinzième imposture, p. 26 et 30, «qu'il n'y a pas « un jésuite qui permette de tuer pour des médite sances. » Quand vous dites cela, mes pères, vous devriez empêcher que je ne le visse, puisqu'il m'est si facile d'y répondre , Car, outre que vos pères Reginaldus, Filiutins, etc., l'ont permis dans la spéculation, comme je l'ai déjà dit, et que de là le principe d'Escobar nous mène sûrement à la pratique, j'ai à vous dire de plus que vous avez plusieurs auteurs qui l'ont permis en mots propres, et entre autres le père Héreau dans ses leçons publiques, ensuite desquelles le roi fit mettre en arrêt en votre maison pour avoir en-

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