RUE MIREPOIX
LETTRES
ÉCRITES
D’ORIENT
Lorsque ies mouvements qui aujourd’hui préoccupent le monde entier commencèrent à se manifester en Orient, les Eglises réformées et évangéliques de France s’émurent à la pensée que leurs fils, livrés aux périls d’une guerre meurtrière, pourraient bien être exposés à un danger spirituel plus grand encore, s’ils étaient déshérités de toute protection pastorale et privés de toute consolation religieuse. Les soldats et les marins catholiques avaient déjà leurs aumôniers et leurs sœurs de charité; les soldats et les marins protestants, français aussi, et prêts, comme français, à donner valeureusement leur sang pour la cause de la justice et la défense du bon droit, avaient été oubliés.
Pleines de sollicitude et soutenues par ie sentiment d’un saint devoir, les Eglises adressèrent leurs requêtes aux ministres d’Etat compétents ; leurs démarches
n’obtinrent d’abord d’autres résultats que des paroles gracieuses mais évasives. Les mois s’écoulaient , temps bien précieux, puisqu’il s’agissait d’organiser une institution qu’on peut considérer comme toute nouvelle; car les aumôniers protestants d’aujourd’hui, exerçant leur ministère auprès d’une minorité éparpillée dans nos divisions françaises, devaient n’offrir qu’une bien faible analogie avec les chapelains des armées protestantes d’autrefois. Du temps des Condé, chaque régiment avait sa prière quotidienne, et au besoin les colonels eux-mêmes faisaient fonctions de ministres. Dans cette situation perplexe, nos Eglises, pénétrées du sentiment de leur responsabilité vis-àvis de leurs valeureux enfants , sachant bien d’ailleurs que le moyen seul efficace de prouver leurs droits et de manifester la légitimité do leurs réclamations, se trouve dans les efforts qu’ellcs-inêmes sauront faire , réunirent, comme par un élan commun, les fruits d’une libéralité large et spontanée. On vit les plus petites paroisses s’imposer généreusement pour les besoins spirituels de nos frères d’Orient; une seule famille, coutumière d’ailleurs de tels actes, souscrivit pour 20,000 francs; celte noble impulsion, qui se fit ressentir jusqu’aux extrémités de la France protestante, était donnée par un pasteur de Paris, l’excellent M. Valette, qui, mieux que tout autre, pouvait apprécier la nécessité d’une telle institution, ayant consacré une partie considérable de son actif ministère aux soins spirituels des soldats protestants.
Fort de l’approbation et de l’appui des Eglises, notre frère, aidé d’amis puissants, s’adressa de nouveau à S. E. le ministre de la guerre, qui, vaincu par l’évidence, reconnaissant nos droits, sinon encore
toute l’étendue de nos besoins, offrit: 4° d’appliquer aux hôpitaux français en Orient les prescriptions delà circulaire ministérielle de 1846 qui concerne l’action des pasteurs protestants dans les hôpitaux militaires en France; 2° d’accréditer les aumôniers délégués par les consistoires auprès des autorités militaires supérieures afin que toutes facilités fussent offertes à l’exercice de leur ministère ; 3° d’accorder aux aumôniers le passage gratuit sur les vaisseaux de l’Etat, et, dans le cas d’un séjour en Crimée, les rations et les abris nécessaires.
Deux commissions ecclésiastiques, bientôt après fondues en une seule, avaient été chargées de*veiller à ces grands intérêts et de diriger ceux de nos frères qui seraient envoyés en Orient ; la commission mixte représentait les Eglises réformées et celles de la confession d’Augsbourg, toutes les deux également intéressées dans cette entreprise chrétienne, preuve nouvelle de l’unité profonde et réelle qui règne au fond de nos diversités protestantes.
L’institution était désormais fondée; si elle laissait encore beaucoup à désirer , elle était cependant dans des conditions telles qu’elle pouvait entrer dans la voie d’une action immédiate. C’est dans cette action même qu’elle devait désormais trouver à la fois et sa justification et ses éléments de durée : désormais, il ne lui restait plus qu’à appeler des aumôniers.
Cet appel sérieux et solennel fut suivi d’un moment de silence ; le dévouement ne manque pas chez les protestants, mais il est dans nos principes de nous méfier d’un frivole enthousiasme, d’un élan fébrile ou théâtral ; un peu de recueillement ne sied pas mal quand il s’agit de se donner.
Pendant que la direction de Strasbourg appelait à c-es graves fonctions M. A. Rœbrich, candidat au saint ministère et professeur au g\ mnase protestant , je recevais de Paris un semblable appel. Que j’étais loin de penser qu’on viendrait me chercher dans ma lointaine retraite, à l’automne de mes jours, lié par d’indissolubles liens à une petite Eglise chérie, ayant encore tant d’intérêt à donner à mes enfants et à leurs enfants, éloigné par goût du bruit et des agitations d'une vie tumultueuse, ou alors que je commençais à arranger ma vie pour ce calme précieux dont toute âme qui se conuaît a besoin pour se préparer à la
dernière étape . Je fus donc un instant étourdi.
Voici,. en substance, ce que le Seigneur me mit au cœur de répondre. « Je ne puis tout vous donner, ni vous tout refuser. S’il vous faut un temps indéfini, je ne puis accepter, car je ne suis pas libre d’abandonner le champ de travail où Dieu m’a placé; si mon concours pendant cinq mois,# pour organiser et commencer celle œuvre, peut vous être utile, je ne me sens pas libre de décliner ce redoutable honneur... »
Le 22 décembre, une dépêche télégraphique me transmettait celle parole solennelle: préparez-vous! Le lendemain j’adressais à mes fils et à mes filles la lettre suivante:
« Bagnères-dc-Bigorre , ce 23 décembre 1855. » Mes chers enfants,
» Ce que je viens vous annoncer va vous surprendre, vous affliger meme, mais je pense qu’apres
— ir¬
réflexion vous m’approuverez et que vous fortifierez mes mains au lieu d’attendrir mon cœur. La confiance de nos coreligionnaires de Paris et la protection du gouvernement m’appellent à un redoutable honneur.il s’agit d’aller organiser et commencer le service des aumôniers parmi les soldats et les marins protestants de l’armée d’Orient. Lorsqu’une première ouverture m’a été faite, il y a huit jours, j’ai répondu que, désireux avant tout d’accomplir la volonté du Seigneur et ayant sous son regard entrepris l’œuvre de l’évangélisation des Pyrénées , je ne me sentais pas libre de l’abandonner, ni même d’en ralentir la marche, car je voulais consacrer ma vie à consolider cette entreprise.
» En conséquence, j’invitais mes amis de Paris à choisir un homme plus jeune, plus indépendant, mieux doué, et que, si, toutefois, cet homme ne s’offrait pas, je ne permettrais pas que l’œuvre excellente des aumôniers protestants demeurât en souffrance, et qu’alors j’offrirais tout ce que je pourrais donner, à savoir cinq mois de morte-saison, pendant lesquels la présence de mon frère ici me permettrait de m’absenter.
» Une dépêche télégraphique reçue hier de Paris me dit: Préparez-vous! Uue lettre reçue ce matin me donne de plus amples détails sur cette noble mission.
» Vous me connaissez assez , chers enfants , et je vous connais assez pour penser qu’après mûre réflexion, quelque dure que puisse vous paraître mon acceptation , aucun de vous ne m’aurait conseillé d’hésiter devant un appel fait à mon dévouement chrétien. Hésiter, c’eût été une lâcheté; tous ceux
de ma famille qui m’entourent se sont rencontrés dans cette pensée avec moi, et je pars pour Constantinople le Ier janvier 1855. 11 aurait peut-être fallu partir plus tôt, mais ces quelques jours me sont absolument nécessaires pour mettre ordre à mes affaires, à celles de l’Eglise et de ma famille. Jamais, à aucune époque de ma vie, ma santé n’a été meilleure quelle ne l’est depuis plusieurs mois. Ce beau travail appellera une nouvelle activité, dont les germes demeuraient latents dans le milieu plus étroit où je suis placé; et si le Seigneur daigne me protéger et me ramener au 1er juin, j'aurai la douce et noble satisfaction d’avoir accompli mon devoir. S’il plaisait au Seigneur de me retirer à lui, mes affaires temporelles sont en règle, vous êtes tous placés, à l’exception de votre plus jeune sœur qui , sûrement, ne manquerait pas de protecteurs avec trois frères et deux sœurs. C’est avec une grande émotion que j’ai envisagé d’abord cette redoutable mission ; je la contemple aujourd’hui avec joie. Prions tous ensemble pour que le Seigneur la rende utile à nos frères dans l’épreuve et à la grande cause de l’Evangile en général. J’écrirai aussi fréquemment que possible; mes lettres seront adressées à Bagnères ; là elles seront copiées et elles vous seront envoyées immédiatement, suivant l’ordre hiérarchique. Il y a deux courriers réguliers par semaine de Constantinople a Marseille.
» Remettez toutes choses entre les mains de Dieu. Je vous embrasse, mes enfants, et je vous donne ma bénédiction.
» J’apprends qu’on envoie aussi un aumônier de la confession d’Augsbourg parlant bien l’allemand; c’esl
une grande joie pour moi. Le Seigneur envoya ses disciples deux à deux. »
Quelques jours après, je recevais une délégation en règle du consistoire d’Orthez auquel j’appartiens , du consistoire de Paris au sein duquel j’ai été baptisé, et plus tard du consistoire de Nîmes auprès duquel j’ai exercé le saint ministère pendant vingt-deux ans, et auquel tant de liens d’affection et de précieux souvenirs me rattachent.
En réponse à ma lettre , tous mes enfants s’étaient, par un même mouvement spontané, mis en route de leurs lointaines résidences pour m’entourer de leur affection et de leurs encouragements. Jamais je n’ai mieux senti le prix de leur affection qu’à ce moment suprême où j’allais me séparer de cette famille que Dieu m’a donnée dans son amour, pour m’élancer vers... l’inconnu, vague et ténébreux.
Le 1er janvier, je quittais ma famille et mon Eglise ; ce jour, d’ordinaire paisible et joyeux , devait être cette année triste et sombre ; du moins, des larmes que nous versâmes , je puis bien dire que pas une ne fut mêlée de plainte , ni de murmure , ni même de regret. Il n’y a pas de regret à faire ce qu’on doit. L’approbation de tous mes enfants et de tous mes amis a été pour moi d’un grand secours; je tiens à le dire ici, et à leur exprimer ma reconnaissance.
A Pau, où je passai quelques heures après , j’eus la joie de voir un grand nombre d’amis qui s’étaient réunis pour me témoigner leur intérêt chrétien. L’excellent M. Medlicot, pasteur anglican, E. Déveria, dont la France admire le riche talent comme peintre, et que le protestantisme évangélique
compte parmi ses lumières, adressèrent successivement au ciel en ma faveur des prières ardentes et onctueuses, que la charité et la loi peuvent seules inspirer. C’est de l’abondance de cœurs débordant d’amour que leur bouche parlait. Je sais que , depuis, ces précieux amis, ainsi que le pasteur Buscarlet, ne m’ont oublié dans aucune de leurs réunions. Bien des gens qui ouvriront ce petit volume pour n’y voir que des choses curieuses sur l’Orient, souriront peut-être en nous voyant attacher tant d’importance à ces témoignages de l’affection chrétienne ; peut-être iront -ils jusqu’à nous soupçonner de superstition ou tout au moins de mysticisme. Oui, nous serions des superstitieux, si nous accordions quelque valeur à des oraisons récitées de mémoire, et défilées comme un chapelet, avec l’idée que ce culte de forme puisse gagner la faveur céleste ; oui , nous serions des mystiques, si nous nous jetions dans les rêves d’un religiosité panthéistique ; mais notre Dieu est le Dieu vivant et vrai , nous croyons à sa providence paternelle , nous comptons sur la promesse qu’il nous a faite, nous croyons à l’efficacité de la prière sincère, fervente, émanant du cœur, et nous comptons, pour le succès de nos entreprises, sur la protection de celui qui nous entoure de scs bras paternels bien plus que sur la faveur des puissants de la terre. Nous pouvons donc dédaigner et renvoyer à qui la mérite, la double accusation de mysticisme et de superstition.
A Orlhez, j’eus la joie, après minuit, de voir, pendant quelques instants , mes chers collègues qui m’attendaient au passage avec quelques membres du consistoire.
En traversant les sables des Landes , tristes et effrayantes solitudes, j’ouvrais un petit papier qu’un ami m’avait glissé dans la main à mon départ de Bagnères au moment où je montais en diligence, et je lisais les paroles suivantes:
« Bagnères, ce 31 décembre 1854 au soir.
» Cher frère en Jésus-Christ notre espérance ,
» Au moment de votre départ , la pensée m’est venue de transcrire ici, sur cette feuille, quelques-uns de ces beaux passages de la Parole de Dieu qui sont si propres à fortifier notre foi , et à relever notre courage dans les circonstances où l’on se trouve comme abandonné à soi-même. Veuille le Seigneur les bénir pour le bien spirituel de votre âme.
« L’Eternel est celui qui te garde ; l’Eternel est ton » ombre , il est à ta main droite.
» L’Eternel te gardera de tout mal ; il gardera ton » âme.
» L’Eternel gardera ton issue et ton entrée dès » maintenant et à toujours (Ps. CXXI, 5, 7, 8).
» Ne te l’ai-je pas commandé ? Fortifie-toi et prends » courage. Ne t’épouvante point et ne t’effraie de » rien; car l’Eternel ton Dieu est avec toi, partout » où tu iras ( Jos., 1 , 9).
» Aucun mal ne t’arrivera , et aucune plaie n’ap- » prochera de ta tente ; car il donnera charge de toi » à ses anges, afin qu’ils te gardent dans toutes tes » voies (Ps. ICI , 11, 12).
» Quoi qu’il en soit, mon âme se repose sur Dieu ; » ma délivrance vient de lui (Ps. LXII , 2).
» Puis(|u'il m’aime avec affection, dit le Seigneur,
» je le délivrerai; je le mettrai en une haute retraite, » parce qu’il connaît mon nom (Ps. XC1 , 14).
» L’Eternel est mon rocher , ma forteresse et mon » libérateur; mon Dieu fort est mon rocher, je me » retirerai vers Lui; il est mon bouclier, la force qui » me délivre et ma haute retraite (Ps. XV1I1, 3).
» Même quand je marcherais par la vallée de l’om- » bre de la mort, je ne craindrais aucun mal, car tu » es avec moi ; c’est ton béton et ta houlette qui me » consolent (Ps. XXIII , 4).
» Toutes les voies de l’Eternel ne sont que bonté et .» que vérité pour ceux qui gardent son alliance et » ses témoignages (Ps. XXV, 10).
» Qui est l'homme qui craint l’Eternel? 11 lui cn- » seignera le chemin qu’il doit choisir (Ps. XXV, » 12).
» L’Eternel est ina lumière et ma délivrance : de » qui aurai-je peur? L’Eternel est la force de ma » vie : de qui aurai-je de la crainte (Ps. XX VII, 1)?
» Quand les justes crient, l’Eternelles exauce; et » il les délivre de toutes leurs détresses.
» L’Eternel est près de ceux qui ont le cœur » rompu, et il délivre ceux qui ont l’esprit brisé » (Ps. XXXIV, 18, 19).
» Remets ta voie sur l'Eternel et t’assure en Lui , et » il travaillera pour toi (Ps. XXXVII, 5).
» Ne crains point, car je suis avec toi; ne sois » point éperdu, car je suis ton Dieu. Je t’ai fortifié, » je t’ai même aidé, et je t’ai maintenu par la droite » de ma justice (Esaïe, XLI, 10).
» Mais ceux qui s’attendent à. l’Eternel reprennent » de nouvelles forces ; les ailes leur reviennent
» comme aux aigles ; ils courront et ne se fatigue- » ronl point; ils marcheront et ne se lasseront point » (Esaïe, XL , 31). »
» Soyez assuré, cher frère, que nos prières vous accompagneront partout , et que vos nombreux amis assiégeront pour vous le trône de la grâce.
» Votre tout dévoué en notre Seigneur,
» Meynier. »
Arrivé à Paris, toute ma sollicitude se porta sur les préparatifs de mon voyage et la détermination de ma position officielle vis-à-vis de l’autorité. Impossible de dire les marches et contre-marches nécessitées pour atteindre ce double but. Quant à mon équipement, j’eus l’avantage d’être dirigé par les conseils du docteur Chenu, homme distingué, auquel la littérature française doit de magnifiques ouvrages d’histoire naturelle illustrée , et qui, arrivant de Turquie, où il était attaché à l’un des premiers hôpitaux militaires , était parfaitement placé pour me renseigner utilement. L’équipement spécial d’un aumônier devait consister en vêtements chauds, chemises de flanelle, manteau imperméable, sac portatif dit aumonière , bottes molles à l'empire , c’est-à-dire bottes semblables à celles des égoutiers montant jusqu’au haut des cuisses ; grand parapluie du genre de ceux que Mlle Brenner appelle le toit de famille, petite pharmacie, approvisionnement d’eau de Cologne , de chocolat et de légumes comprimés ; beaucoup de petite monnaie; cartes, guides, ouvrages de lecture pour nos soldats; enfin, force lettres de recommandation et surtout bonne lettre de crédit pour une maison so-
lide de CoDStanlinople. Je dois aussi au docteur Chenu d’excellents avis sur les précautions hygiéniques , auxquelles, sous la bénédiction de Dieu, je dois la bonne santé dont je n’ai jamais cessé de jouir pendant mon absence. Ces précautions consistent principalement à se garantir des changements brusques de température, à faire usage de copieuses ablutions immédiatement après la visite des hôpitaux , à respirer le grand air à pleins poumons dans les intervalles du travail , et j’ajouterai à se laisser absorber par le sentiment du devoir et dominer par la confiance en Dieu.
J’eus l’avantage de rencontrer à Paris mon collègue M. A. ltœhrich. Sous l’inlluence d'une môme foi à l’Evangile, nous nous entendîmes bientôt ; désormais nous devions marcher dans la môme voie, animés du même esprit , tendant au môme but, unis par un môme amour; désormais, ami lecteur, vous m’entendrez souvent dire nous, et ce changement de personne sera, croyez-le, un grand soulagement pour celui qui écrit ces pages.
Notre présence à Paris avait surtout pour but de décider et de définir notre position officielle. Vis-à-vis dos Eglises, elle était toute faite : chacun devait être délégué par un corps ecclésiastique reconnu , soit consistoire, soit directoire. La commission mixte, acceptant le délégué, lui offrait les émoluments convenables et dirigeait ses mouvements.
Dans une de ses séances, où nous fûmes admis, je reçus le titre de Président de la conférence des aumôniers , honneur que j’attribuai à mon âge, et auquel je n’attachai d’autre droit que celui de marcher le premier à la brèche, scion l’occasion. La commission
nous témoigna une touchante affection et nous donna de grands encouragements.
J’ai déjà dit ce que le gouvernement accordait. Cette promesse nous fut confirmée au ministère de la guerre , où un haut fonctionnaire , en nous remettant des titres authentiques, nous donna avec une bienveillance marquée des conseils affectueux et de précieux encouragements. Nous lui donnâmes, à notre tour, l’assurance que nous nous renfermerions scrupuleusement dans les limites de notre ministère spécial, évitant tout conflit et toute cause d’alarmes de la part de personnes plus promptes à nous accuser de prosélytisme que scrupuleuses elles-mêmes de respecter nos droits. Je déclare ici solennellement , pour moi-même et pour mes collègues, que nous avons été irréprochablement fidèles à cette promesse.
Mon voyage de Paris à Marseille laisse une page blanche dans mon journal. Dans celte course rapide, en partie sur fer, en partie par eau, il me fut impossible de rien voir. Je traversais des pays dont le souvenir m’apparaît aujourd’hui comme un rêve fugitif; ces merveilles des bords du Rhône , ces paysages poussinesques de la Provence, ces plaines de laCrau, d’ordinaire inondées de soleil, cette incomparable viste de Marseille , tout ce paysage féerique , que j’avais tant admiré dans ma jeunesse, passait devant moi comme une ombre fantastique, ici couverte d’un linceul de neige , là agitée convulsivement par le mistral, ailleurs décolorée par la poussière. Tout ce que je me rappelle d’un peu précis, c’est l’émotion indéfinissable que j’éprouvais en voyant descendre sur le Rhône des bateaux remplis de soldats destinés à l’armée d’Orient, et en pensant au sort qu’attendaient ces
braves sur la plage lointaine. Et puis, je passais tout près de tant d’amis précieux; que dis-je, de populations entières sur lesquelles j’avais tant de fois appelé la bénédiction de Dieu, et au sein desquelles j’avais fait tant de fois retentir les échos de l’Evangile de grâces! Mais la locomotive est sans pitié : elle ne vous laisse pas serrer la main d’un ami, elle ne vous permet pas de jeter môme un regard sur sa demeure chérie; que dis-je, à peine vous laisse-t-elle les jouissances de la réflexion et du souvenir; car cette occillation incessante, ce froissement des roues, cette compression de l’air, vous jettent , au bout de quelques heures, dans un état d’abrutissement et de torpeur qui gagne l’intelligence. On arrive vite par celle voie, mais on arrive énervé et stupide.
À Marseille , où je fus bientôt rejoint par mon compagnon d’œuvre, j’achevai mes préparatifs pour le voyage. J’eus la joie de voir beaucoup d’amis réunis; les fidèles pasteurs de cette Eglise nous enveloppèrent de leur affection et nous fortifièrent par leurs encouragements et leurs prières, et le 15 janvier nous montions à bord du Gange, vapeur des Messageries impériales en partance pour Constantinople.
Avant de m’embarquer, je jetais à la poste la lettre suivante qui ouvre ma longue correspondance :
« Marseille, lundi 15 janvier 1855.
» Mes chers enfants,
» Le moment solennel approche; dans deux heures, je serai à bord du Gange, magnifique vapeur
qui fait le service des Messageries impériales. Je pars sain de corps et joyeux en esprit. Je sais que Dieu vous protégera ; je sais qu’il me protégera moi-même. Nous ne méritons, ni les uns ni les autres, un tel amour de sa part: tout est grâce; oui, tout est grâce dans ses dispensations paternelles. Au moment de vous quitter, je me sens pressé de vous dire :
« Soyez fidèles au Seigneur Jésus-Christ; marchez dans la simplicité, l’humilité et la foi active; demeurez indissolublement unis les uns aux autres; marchez la main dans la main. » S’il plaît à Dieu , dans moins de six mois, je vous reverrai tous. Si Dieu en ordonne autrement , que sa volonté soit faite; elle est toujours miséricordieuse.
» Je vous bénis, mes enfants; je bénis mes petits enfants!
» J’ai eu de l’inquiétude pour la santé de...., et je rends grâces à Dieu qui me permet de partir rassuré à cet égard. Je remercie du fond du cœur le cher
docteur C . de ses bons soins. Que le Seigneur le
lui rende en lui donnant ce qui vaut mieux que l’or et l’argent Je confie ma chère Eglise à mon bien-aimé frère Emmanuel. Faites de tendres amitiés à chacun des membres du troupeau, sans en oublier un seul. Je les porte tous dans mon cœur, et je leur répète ma dernière parole :
» C’est une chose certaine et digne d’être entièrement acceptée, que Jésus-Christ est venu pour sauver les pécheurs , dont je suis le premier!
» Que la consolation .et la force du Saint-Esprit soient avec vous tous. Amen !
» Emilien Frossard, pasteur. »
« A bord du Ganye, en vue de Messine, entre Canbde et Scylla , ce jeudi 18 janvier 1855.
» Mes CI1ERS ENFANTS ,
» J’ai la joie d’apprendre qu’on jetant une lettre a la poste vous pourrez la recevoir quelques jours plus tôt que de Constantinople, et je m’empresse de me donner cette satisfaction, quoique dans des conditions peu favorables même pour la littérature familière. Le commencement de mon voyage a peu d’attrait. Vous avez entendu parler d’un voyage en Italie par une ignorante; ceci sera un voyage de Marseille à Messine par un aveugle. Vous avez aussi lu cette magnifique description d’une bataille qu’Ivanhoé contemplait par les yeux de Rébecca, la juive : ce sera ma description de la mer, vue principalement par mon cher compagnon, M. Rœhrich, auquel je disais, de temps en temps, en style plus gaulois: « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir. » 11 faut donc vous dire que nous avons levé l’ancre lundi à quatre heures, après avoir reçu les salutations des chers pasteurs de Marseille, de M. et Mme R..., de Ganges ; M. et Mme R..., et M. F..., de Mmes, et autres amis que nous avons vus de loin agiter leurs mouchoirs et aussi quelquefois s’en essuyer les yeux. Bien chers amis, que Dieu vous bénisse T — Aussitôt partis, on s’est mis à visiter le vaisseau et à étudier son personnel. Nous portons, avec 600 hommes de troupe, quelques passagers, parmi lesquels le général Niel, qui a bombardé Bomarsund , et trois dames. Rien de plus comique que les propos des troupiers; imaginez-vous
— al¬
lés naïfs habitants de la Lozère ou autres lieux primitifs transportés subitement sur un steamer à hélice fendant l’onde amère. Cette bouffonnerie fit bientôt place à une scène de confusion et de brutalité, dont je vous épargne la description. Qu’il suffise de dire cpie les inconvénients de l’ivresse se compliquaient de tous ceux d'un affreux roulis. La cloche du dîner nous arracha à cette scène dégoûtante. Nous nous assîmes devant un magnifique festin que nos meilleurs restaurateurs ne désavoueraient pas» Je commençai mon repas avec tout l’entrain que donne l’air de la mer; mais, vers le second service, nos trois dames se retirèrent dans leurs cabines. Bientôt après , j’en fis autant, et je n’ai pas bougé de mon lit pendant deux jours et deux nuits. Quelle affreuse chose donc que cet effet de la mer. Imaginez-vous que vous êtes engagés entre les martinets d’un moulin à papier et que l’instrument qui vous fatigue par son bruit assourdissant communique avec les fibres les plus sensibles de votre estomac. Je suis resté la première nuit à peu près immobile. Le tangage était affreux : on entendait tout craquer ; ma cuvette est tombée sur mon lit d’un côté; de l’autre, la vague est entrée par mon hublot mal fermé. Quant aux soldats, il paraît que la scène était affreuse. Il est des choses auxquelles il faut que je ne pense pas trop, si je veux achever ma lettre. Deux petits incidents sont venus rompre la monotonie de mon misérable état de langueur. Il m’a pris fantaisie, le second jour, de mettre le nez à la petite fenêtre de ma cabine; à mon grand étonnement, j’ai aperçu une ligne de montagnes; on m’avait tellement dit qu’on ne verrait rien jusqu’à Messine que je n’avais même fait
aucune question sur la route. Je monte sur le tillac. Quel est mon étonnement ! je me trouve en présence et tout près d’une côte hérissée de rochers de granité, dominée par de fières montagnes recouvertes de la végétation rase, mais brillante, du Midi. Cette côte, c’est la Corse, dominée par le Monte-Rot ondo; ces montagnes, plus vaporeuses, mais plus grandes, à droite, c’est la Sardaigne. Nous traversons le détroit de Bonifacio; nous y courons quelques dangers inaperçus; on aperçoit de loin un navire en détresse (pii fait côte; puis, le mal de mer revient à grands pas; il faut reprendre sa couche de 'douleur; adieu l’évangélisation qu’on se promettait bien de faire à bord au milieu des soldats; adieu les longues lettres qu’on se proposait d’écrire; adieu les belles vues qu’on devait admirer à la course : la diète, les nausées et l’angoisse, voilà mon pain quotidien. Bref, j’ai fait une diète absolue pendant deux fois vingt-quatre heures.
» Hier au soir, Anne, ma sœur Anne, m’a répondu : « Je vois le Stromboli qui flamboie 1... » J'étais mieux , ce mot magique m’a guéri ; je me suis habillé, il m’a bien fallu une heure pour faire cette opération; je suis monté sur le tillac, en foulant aux pieds les pauvres soldats qui avaient tout envahi et qui dormaient du sommeil de ceux qui sont dégrisés. Puis, j’ai vu assez près de nous une lumière rougeâtre qui , de temps en temps, jetait un éclat plus vif; c’est le feu souterrain qui, dans ce soupirail, s’épanouit depuis des siècles sans s’ôtre jamais ralenti. Celle vue du. premier volcan en activité que je pouvais contempler m’a profondément ému. Elle m’a fait passer une si bonne nuit, que ce matin, flairant l’approche de la Sicile, je me suis bravement levé avec l’aube. Nous
voici dans le détroit : on voit encore, de loin, le Stromboli qui apparaît comme un cône majestueux, lançant une petite spirale de fumée; à gauche, Scylla avec des rochers plus effrayants de loin que de près, dominé par des montagnes, dont une couverte de neige; à droite, la Sicile; l’Etna est, sans hyperbole, perdu dans les mers; on n’en voit que la large base. Au moment où j’achève cette phrase, notre bateau s’arrête : nous sommes à Messine. Quelles délices que de se sentir un moment en repos ; nous respirons l’air tiède de l’Italie.... Plus de nausées, il ne reste plus qu’un appétit attisé par trois jours de diète. Je puis aussi sentir quelque bonne chose dans mon cœur; je puis pensera vous, mes enfants; à vous, mes sœurs et mes frères; à vous, mes amis chrétiens. Je sens que je vous aime plus que jamais , et je vous envoie ma bénédiction. Il pensait juste celui qui disait que souvent le bonheur n’est qu’un malheur consolé. «
« En vue de Marathoni , ce samedi , 2 heures, 20 janvier 1855, » Mes chers enfants,
» Après avoir doublé le cap Matapan , la mer nous donna un peu de calme; mais aussi nous étions dans la mer Egée , parsemée , comme vous le savez, d’îles innombrables qui modèrent la fureur des vents. Il s’en est fallu de beaucoup que la mer Ionienne , que nous venons de traverser dans sa plus grande largeur, nous ait été aussi favorable.... Mais reprenons notre narration où nous l’avons laissée. Jeudi , après déjeûner, on nous a permis de descen-
lire à terre, en nous fixant l’heure militaire pour le retour. Messine est une grande ville de (10,000 Ames, (jui en comptait 10,000 de plus l’année dernière, avant le choléra. Elle est située en amphithéâtre, sur le bord du détroit auquel elle donne son nom. Un immense palais, de belle et noble architecture, longe le rivage. 11 renferme les douanes , l’administration, etc. Des portiques communiquent avec les rues principales de la \ille. Le quai était bordé de nombreux vaisseaux et parcouru par des milliers d’habitants du pays ; d’innombrables petites barques entouraient le Gange et offraient aux soldats des cargaisons d’oranges à 1 fr. le cent ; des langues baroques se mêlaient et s’entremêlaient : par-dessus on entendait dominer de mauvaises phrases françaises, apprises par les débitants pour la circonstance. Un canot nous a transportés à terre. Rien ne peut donner une idée de la couleur glauque delà mer. Ce qui m’a frappé le plus quand je me suis trouvé mêlé à la population messinoise, c’a été de n’en être point frappé. Les costumes, comme presque partout, ont disparu. Tous les hommes portaient des cache-nez , comme dans les rues de Tarbes; et les femmes, des châles, comme à Pau. Ce n’est qu’un peu plus tard, dans les rues étroites et au milieu des ruines amoncelées par les tremblements de terre, que j’ai trouvé des costumes italiens; mais alors ils étaient hideux et en guenilles. Le port et les rues sont encombrés de prêtres; leur habillement est moins disgracieux que celui de nos abbés français; du reste, au moral , on les donne pour peu intéressants ; l’un d’entre eux nous a tendu la main à la porte d’une église, pour nous avoir fait remarquer quelques curiosités. Les
maisons ont décidément un air grandiose, mais triste et pauvre; toutes les fenêtres inférieures sont grillées, et les supérieures ornées de balcons ; partout des madones, quelques statues assez belles, une de bronze d’un Philippe. Nous avons visité deux églises : extérieur très-orné, belles de détails, très-médiocres d’ensemble; intérieur étincelant de pierres et d’émaux incrustés, de mosaïques style bysantin , origine de l’art, mais d’un effet très-agréable. Dans la cathédrale, nous avons été suivis par une armée de prêtres et de prêtrillons qui semblaient n’avoir rien à faire qu’à baguenauder. Les mendiants pullulent. Les rues sont pavées de larges dalles; elles seraient magnifiques si elles étaient propres. On voit des hommes et des femmes portant des amphores sur l’épaule, comme dans les temps antiques ; des chars traînés par des bœufs à longues cornes, comme à Rome; des muletiers chaussés de spartilles, comme à Baréges. C’est un peuple criard , mais le pays est délicieux : partout des orangers grands comme nos plus grands poiriers chargés de leurs beaux fruits; des palmiers, de. vrais palmiers qui étendent au loin leurs larges feuilles; des oliviers s’élançant comme des chênes; et puis des cyprès qui ont de magnifiques formes monumentales. Nous sommes revenus à bord du Gange tout juste au moment où on allait partir; quelques minutes de retard, et nous manquions notre bateau, et je ne sais ce que nous serions devenus sans argent et sans papiers.... Nous voici donc de nouveau dans notre cabine, et nos douleurs vont recommencer.
» Dès que nous avons quitté Messine , la mer est devenue houleuse , en furie; la pluie et les vagues ont inondé le tillac; les pauvres soldats se sont réfugiés
jo ne suis où, el nous, les gentlemen du numéro un, nous avons gagné nos lits; j’ai gardé le mien pendant deux jours et deux nuits sans manger, ni boire, ni voir. Pendant toute la nuit, il fallait se tenir pour ne pas rouler à terre. Mon aimable compagnon , qui m’avait cédé l’entière jouissance de la cabine , moins favorablement couché que moi , s’était attaché pour éviter une chute. Le vent était contraire. I)u reste, pas l’ombre d’un danger, si ce n'est celui de rencontrer quelques-uns de ces pauvres navires de commerce qui s’obstinent , malgré les collisions qu’on a constamment à déplorer, à ne point allumer leurs fanaux. Ce matin, en retard de douze heures, nous avons atteint la pointe méridionale de la Morée, le cap Matapan , côte aride comme nos Cévennes, d'assez belles formes et teintée par le fer d’une couleur rose admirable. Nous comptions sept ou huit petits villages grecs qui portent peut-être des noms célèbres, mais qui ne sont aujourd’hui que de pauvres bicoques. Je les parcours avec ma lunette, mais nous sommes trop loin pour rien distinguer. Puis, voici, à droite, Vile deCérigo, Cythère, qui est couronnée de nues et fouettée par le vent. Cythère,
cela! . Dans un beau moment de calme, j’ai eu
un long entretien avec le général Niel, entremêlé de choses sérieuses ; nous nous sommes trouvés des amis communs. Ce général, qui a combattu si vaillamment à Bomarsund , s’exprime avec élégance ; il prend volontiers la défense des idées morales et religieuses. Quoique nous ne nous soyons pas toujours rencontrés sur ce dernier point, je suis heureux d’avoir fait la connaissance de cet homme distingué. — Nous continuons à naviguer dans des eaux calmes; je viens
de dîner, [a première fois depuis mon départ de Marseille. Je vais dormir un peu pour me réveiller demain devant Athènes. Figurez-vous que demain matin le soleil se lèvera pour moi sur Athènes 11! Oh ! mes fiis et mes filles, que n’êtes-vous avec moi pour saluer cette aurore! Je vous associe à toutes mes sensations les plus vives. Mais cette vision n’aura que la durée d’un moment, et je voudrais vous retenir pour toujours, mes enfants. L’enthousiasme s’émousse, l’imagination se calme, mais le cœur ne vieillit jamais; c’est l’aigle qui, dans sa vieillesse, reprend de nouvelles ailes. Demain, je passerai mon dimanche tout près des lieux où l’Apôtre prêcha le Dieu inconnu , et, en me rapprochant de ceux où le Seigneur ouvrit le cœur de Lydie, je traverserai les mers qui baignent les provinces où Paul visitait les Eglises pour les consoler, et où l’Esprit, lui défendant de prêcher en Asie et en Bilhynie, lui ordonna de passer en Macédoine pour y annoncer l’Evangile. Oh! Seigneur, donne-moi la sainte ardeur d’un Paul; donne-moi de ne connaître, comme lui, que Christ crucifié. Chers enfants, je vous parle trop de moi-même; mais , hélas ! c’est que je n’ai guère pensé qu’à moi dans ces mauvais jours, quand j’ai pu, du moins, penser à quelque chose ; c’est le mauvais côté des voyages. Toutefois , je ne vous ai point oubliés complètement, et, dans ma plus triste nuit, il m’a été donné d’adresser au Ciel , pour vous et pour vos enfants , une longue et ardente prière. Que Dieu veuille l’exaucer ! »
« A bord do Gange , sur la nier de Marmara, Lundi soir, 22 janvier 18'4.
» Chkrs enfants ,
» Je continue ma narration en la reprenant où je l’ai laissée, c’est-à-dire samedi soir. Celte nuit on a mal dormi. On avait ralenti la marche du navire pour éviter les collisions dont le Gange avait déjà lait la triste expérience. Ces parages sont fréquentés comme un grand carrefour; ce qui nous a empêchés de dormir, c’est l’absence du bruit et du roulis. Quelle singulière machine que l’homme! Pour moi, je me suis réveillé plusieurs fois en me cramponnant à mon petit matelas pour éviter de tomber, bien que le navire ne déviât pas un instant de l’horizontale. Une autre cause m’empêchait aussi de me livrer au repos , dont j’avais cependant grand besoin après trois semaines d’insomnies; je craignais de m’oublier et d’être oublié, lors de la visite qu’on devait faire jusqu’à Athènes, dès six heures du matin. Du reste, il n’y avait pas de danger, car l’aube du jour nous surprit longtemps avant que nous fussions en vue de la ville de Minerve. Mais voici l’île de Poros, puis les hauteurs du Pentélique; voilà la croupe de l’Hymelte, et au pied je reconnais l’Acropole surmontée du Parthénon aux blanches colonnes; chacun se hâte de faire toilette ; il m’aurait semblé que je commettais une sorte de profanation , si je m’étais rendu à Athènes avec une barbe négligée: me voilà prêt, et notre navire a mouillé dans la rade en face du Pirée (prononcez en grec moderne Païréa). Une foule de canots entourent notre Gange, et ces hommes qui
les montent sont des Grecs, parlant une langue si peu différente de l’antique que je puis de temps en temps en saisir quelques mots. Mais ces Grecs parlent aussi les uns français, les autres anglais, italien, etc., et alors commence la cacophonie. Le Pirée est un lieu composé de maisons très-basses, bâties à l’italienne. On dépasse, pour y entrer, des monceaux de pierres qui formaient les constructions du port antique. En mettant pied à terre, nous descendons dans la boue. 11 paraît que, désormais, nous vivrons dans ce milieu jusqu’à ce qu’il se change en flots de poussière ; alors nous pourrons décider lequel de ces deux éléments vaut le mieux. Nous voici donc dans la boue , au milieu de milliers de Grecs au costume éblouissant de blancheur , tous coiffés de bonnets rouges, tous affublés de chlamydes de laine, artistement drapés, culottés de jupons plissés, chaussés de bottines jaunes , hommes vraiment admirables de formes, de traits et d’attitudes, au doux parler, à l’oeil vif. Tout m’a paru beau, jeunes hommes , femmes, vieillards, enfants, mendiants, pâtres albanais, coiffés d’une calotte ronde, vêtus de peaux, conduisant à cheval de longues files de bœufs grisâtres comme ceux de la campagne de Rome, des porcs hérissés comme des sangliers, des chèvres à demisauvages, et des ânes qui m’ont paru parfaitement semblables à ceux de Campan. Nous serions restés pour jamais dans la boue , sans l’arrivée de nombreux corricolos que les Grecs appellent armaxé, misérables voitures aussi désossées que les deux chevaux qui les traînent. On fait prix pour le voyage d’Athènes, qui est à 7 kilomètres du Pirée. On ne tarde pas à reconnaître qu’on est au milieu des Grecs. Enfin ,
M. Raîhrig et moi nous nous jetons dans un véhicule déjà envahi par quatre descendants de Périclès, dont le plus âgé, en me voyant et en m’entendant lui «.lire x-Alz nue fa, ce qui signifie bon jour , s’empresse d’ôter de sa bouche un cigare qu’il avait à demi-oonsumé pour m’inviter à l’achever, honneur que je m’obstine à décliner. Afin que la conversation ne languisse pas, nous faisons nommer en grec tous les objets qui se présentent. Notez, Messieurs les hellénistes, que les Grecs modernes prononcent l’i, aï; l’vo, ils le prononcent i; le 0, comme le tli anglais; le comme le guttural allemand, etc. Nous traversons le Céphise presque sans nous en apercevoir. Nous roulons avec une vitesse très-raisonnable sur la route la plus abominablement accidentée. La plaine qu’on parcourt ressemble , à s’y méprendre, aux petits vallons qui se trouvent dans la zône qui enceint Nîmes au nord. A gauche, on observe des croupes qui rappellent nos garrigues languedociennes; le milieu est occupé par une longue bande d’oliviers qui paraissent très-anciens; les troncs en sont énormes, mais le feuillage élancé est très-maigre, c’est, la seule verdure que j’ai pu remarquer dans tout ce que j’ai vu de la Grèce. A moitié chemin, nous trouvons ce qu’on appellerait une bcgude dans notre Midi. Nous y achetons des oranges à 1 sol; on y donne à boire à nos chevaux ; puis, on reprend le grand trot. Nous atteignons un ressaut du terrain. Athènes se déroule dans toute sa gloire antique, et la nature semble avoir ménagé un rocher tout exprès pour nous cacher la bicoque moderne dont Othon de Bavière a fait sa capitale. Nous quittons notre véhicule derrière ce rocher, et là nous avons le bonheur de rejoindre le
général N. et sa compagnie; je tenais beaucoup à visiter Athènes avec lui, parce que je désirais à la fois profiter et de ses spirituelles observations et de tous les courts instants qui nous étaient comptés en les prolongeant jusqu’aux limites extrêmes , sans cependant nous exposer à manquer le départ du Gange. Or , j’étais bien sûr qu’on ne partirait pas sans le Général. Cette combinaison a parfaitement réussi, et j’ai pu voir Athènes aussi bien qu’il était possible de le faire dans une course qui devait se terminer à onze heures et demie du matin ! Je ne décrirai pas , et meme je puis à peine nommer les magnifiques ruines que j’ai vues de mes propres deux yeux, que j’ai touchées de ma main , dont je rapporte un fragment pour ma collection de géologie, qui doit bien posséder un échantillon de marbre pentélique. Voici donc le temple de Thésée , belle conservation, couleur admirable ; c’est comme tout ce que nous avons vu du marbre blanc le plus beau , coloré par le soleil de l’Attique. Voici le Pnvx, la tribune de Démosthènes, la prison de Socrate, l’Aréopage, le temple des Vents. Nous gravissons l’Acropole; elle est entourée de murailles comparativement modernes, construites dans le moyen-âge. C’est l’intérieur qui est encombré des chefs-d’œuvre de la plus belle antiquité. Nous franchissons le portique des Propylées; voici le temple de la Victoire, ceux d’Erechtée, de Minerve Poliade, de Pandrose, le reste du théâtre de Bacchus qui paraît jeune à côté des monuments grecs. Voici le Parthénon! J’éprouve une émotion, un attendrissement indéfinissables, dont je ne puis jamais me défendre en présence de ces grandes scènes longtemps entrevues par l’imagination, et contemplées enfin
face à face. Le soleil brille de tous ses feux ; ses raj ons tièdes jouent autour de ces fûts élancés, de ces corniches élégantes , de ces gigantesques constructions, et à travers les colonnades on peut contempler tout ce que la nature peut offrir de plus intéressant , le ciel , les montagnes et la mer! — Et ces temples, que les révolutions ont ruinés, que les boulets des Vénitiens ont marqués au front, apparaissent encore jeunes et immortels comme le génie qui les éleva. Oh! la grandeur et la faiblesse de notre humanité! Cet art, qui n’eut pas de précédent, n’a jamais pu franchir la limite qu’il avait atteinte du premier bond . Ces temples, admirables dans leurs inti¬
mes détails comme dans leur majestueux ensemble, ne sont ni une laborieuse reproduction ni le travail d’un habile artisan, mais une œuvre sublime d’artiste; car, ne l’oubliez pas, ici rien n’est imité, tout est inventé, créé; et celle architecture est, comme celle à laquelle elle fut tout d’abord dédiée, sortie tout armée du cerveau de Jupiter.... Mais il faut s’arracher de ces merveilles. Nous traversons la ville moderne. Le palais qu’Othon s’est construit et qui termine la longue rue d’Hermès, est une ignoble caserne; devant se trouve un jardin où on s’efforce de cultiver le palmier et autres arbres des tropiques; il est entouré - de magnifiques aloès et de hauts cactus. Les ambassades ont des maisons bâties moitié à l’italienne, moitié à l’anglaise ; les églises grecques , toutes construites sur le style byzantin , sont d’une petitesse extrême; la plupart sont moins vastes que ne le sera notre petit temple de Bagnères, dont, du reste, j’ai retrouvé le modèle roman presque complet dans une rue d’Athènes. Les rues sont
encombrées d’hommes dans leurs plus beaux habits ; ils passent leurs journées dans la rue, ou, comme du temps de saint Paul, sur la place publique, ayoç Map.su (place Saint-Marc) , ou toute autre part, soucieux d’apprendre les nouvelles du jour. Mais le temps s’écoule avec une rapidité effrayante; nous voici de nouveau sur la route du Pirée ; il faut se hâter , nous
arrivons à bord à temps . pour attendre encore
deux heures , deux heures que nous eussions si bien employées à Athènes . Un navire chargé de sol¬
dats et d’approvisionnements a fait côte dans les parages de Mételin ; toutes les vies sont sauves, mais les provisions sont en danger ; le capitaine du Gange a été invité par l’amiral du Tinan, qui est à bord du Gomer , à se rendre à Mételin pour opérer le sauvetage. Notre capitaine qui porte les dépêches s’y est refusé, mais cette affaire l’a retenu deux heures de plus. Nous voici de nouveau en route sur une mer unie comme un lac parsemé d’îles, aux formes les plus pittoresques; l’air est tiède comme au mois de mai ; le ciel s’étend immense , étincelant de lumière et d’azur et reflétant tous ses feux dans la mer de l’Archipel; les dauphins jouent à la surface des eaux, les cormorans s’étalent sur les écueils ; les mouettes suivent notre vaisseau en poussant leur cri plaintif. Tout semble s’épanouir sous la douce mais décevante influence de cet été anticipé ; demain nous allons rentrer dans la région du vent et des frimas. Ce dimanche aurait été un des plus beaux jours de ma vie, (s’il était possible de passer un véritable beau jour si loin de vous, mes enfants) ; mais il lui manquait un élément, le seul qui fasse d’un jour quelconque un dimanche, la communion des frères devant le Sei-
gneur, ou tout au moins l'oeuvre dominicale du culte et delà prédication. J’aurais été heureux de faire, ce dimanche-là à Athènes, fùt-ce même sur les ruines de l’Aréopage, ce que j’avais fait précédemment le dimanche 31 décembre à Bagnères, le dimanche 6 janvier à Lille, et le dimanche 13 à Marseille. J’ai cependant cru un moment que je pourrais prêcher l’Evangile à bord du Gange; j’avais trouvé des militaires anglais qui auraient désiré, au moins qui auraient consenti à un petit culte dans un coin du vaisseau ; mais ce coin où le trouver, en compagnie de près de six cents hommes, le salon étant occupé par des compagnons de voyage fort peu disposés à le céder pour une affaire sérieuse; il ne restait donc plus que nos cabines, qui, malheureusement, ne pouvant contenir que deux personnes debout, ne nous permettaient pas un seul instant de songer à une réunion. J’y ai renoncé avec un sincère et douloureux regret; mais, si je n’ai pu former une église, j’ai trouvé une àme avec laquelle j’ai pu m’unir dans le Seigneur, dans deux longs entretiens. C’est un soldat du nom de D... ; il est de la Meurlhe; la grâce toutepuissante de Dieu a employé pour sa conversion le ministère de M. Cook fils, à Paris. Les frères de la chapelle Taïlbout ont entouré ce jeune homme de leur affection, qui rend un bon témoignage de sa foi au milieu de l’abomination des régiments. Nous avons su par son chef que la conduite de ce soldat est exemplaire. Je l’ai trouvé, autant qu’on peut en juger, simple, confiant et sérieusement pieux. 11 a commencé par souffrir pour l’Evangile, puis sa persévérance a conquis le respect. Il m’a parlé d’un soldat qui est à M..., et qui, comme lui, a été l’objet de grâces si-
gnalées; celui-ci s’appelle P..., il est de Nîmes; ayant horreur du sang, il a refusé de porter les armes ; on l’a mis en prison où il est resté trois mois, ayant pu faire comprendre à ses chefs que son refus était fondé sur un principe et non sur un caprice; il a lassé leur sévérité et, par un effet de leur bienveillance, tout en continuant à figurer sur les*cadres, il a été dispensé du service militaire, ayant été nommé ordonnance d’un colonel.
» Lundi , 22. — Le jour se lève gris, froid ; la neige couvre les cimes d’Europe et d’Asie ; on en voit des plaques jusque sur le bord de la mer. Voici donc l’Asie ; ses côtes sont très-fertiles et font contraste avec la désolante aridité de la côte d’Europe. Voilà le mont Ida, voici le tumulus qui fut, dit-on , élevé sur le tombeau d'Achille , voilà d’autres monceaux de terres qui portent les noms d’Ajax et de Patrocle. Ces tertres s’élèvent près du lieu où fut
Troie . A gauche Ténédos, petite île d’où partirent
les deux boas qui vinrent étouffer Laocoon et ses deux fils. A l’extrémité de cette île, on voit un charmant petit village surmonté de minarets, flanqué de murailles , adossé à un cimetière : c’est le premier village turc que nous voyons d’un peu près. Je le saisis dans le champ de ma lunette, et je ne le quitte que lorsque la distance me dérobe les mystères de cette terre nouvelle. Plus loin, nous entrons dans les Dardanelles; à gauche, le château d’Asie, formidable et brutal; à droite, le château d’Europe, non moins sourcilleux; entre eux deux, le détroit, traversé à la nage par Léandre visitant Héro, haut fait depuis parodié par lord Byron. Enfin, nous voici devant Gallipoli. Nous sommes entourés de caïques Turcs; tous ces hommes
qui environnent noire navire sont îles Turcs, devrais Turcs de Turquie, vêtus des manières les plus diverses, articulant un langage dont pas un seul mot ne parvient à mon intelligence. Le capitaine descend à terre, il fait lever l’interdit et nous pouvons descendre aussi. On nous débarque dans la boue, où nous naviguons pendant une heure, ltien n’égale l’ignoble saleté de Gallipolli, si ce n’est, dit-on, celle de Constantinople; dès aujourd’hui je comprends l’utilité débottés qui vous remontent jusqu’au haut de la cuisse. Nous traversons une rue turque. 11 me faudrait dix pages pour vous dire ce que c’est qu’une rue turque; j’aime mieux réserver ma littérature pour Constantinople, où, s’il plaît à Dieu, nous serons demain matin. Nous voici donc de nouveau à bord du Gange , avec l’intention de passer la meilleure nuit possible. 11 faut vous dire qu’il n’est plus question de mal au cœur depuis que nous sommes dans les eaux de Grèce et de Turquie; toutefois, on éprouve encore un malaise général dont on serait heureux de se défaire, mais pour la disparition complète duquel il faudra encore quelques jours.
POST-SOU I PTUM .
» Mardi, 23. — Ce malin , le jour est encore triste, froid et humide; nous sommes tous sur le pont attentifs à observer les approches delà grande capitale ottomane; nos regards se portent à gauche sur une longue file de hautes cheminées de machines à vapeur. Je me crois transporté dans les environs de Liverpool ou deGlascow. Il valait bien la peine de venir si loin pour voir des brouillards, do la fumée et de hautes cheminées!
s’écrierait un touriste . Patience, encore quelques
révolutions d’hélices, et voici Stamboul dans toute sa gloire, la Corne-d’Or, la Pointe-du-Sérail, le château des Sept-Tours , Péra, Scutari , puis Top-Hané , où nous débarquons dans les sombres allées d’une forêt de bâtiments de toutes nations. Six harnais (portefaix), aux larges épaules, s’emparent de nos effets après avoir disputé et criaillé pendant une demi-heure, comme l’auraient fait les portefaix d’Avignon. On nous arrête sur la route : c’est un autre individu qui crie plus fort que les autres; il s’agite, il menace, il se jette sur les harnais ; c’est tout simplement un Arménien, un préposé des douanes, qui ne veut pas laisser passer nos effets sans les visiter; nous nous débarrassons de lui moyennant 1 franc. Enfin, nous voici installés à l’hôtel de l’Europe, quartier de Péra. »
Les premiers jours que nous avons passés à Constantinople ont été absorbés à la fois par les soins de notre établissement et la première organisation de notre service hospitalier. Ce n’est pas sans difficulté que nous avons pu nous établir. Il fallait le faire de manière à n’avoir à nous occuper des soins matériels de la vie que le moins possible, pour épargner un temps et une force morale que nous devions réserver exclusivement à notre difficile ministère. Il fallait aussi demeurer, au moins pendant quelque temps encore, réunis en une mission centrale, dans un lieu connu et fréquenté de cette immense capitale, où l’on ne trouve ni nom aux rues, ni numéros aux maisons, et où il est si difficile de donner des indications locales précises ,
et par conséquent de se rencontrer quand on se cherche. Il fallait aussi économiser autant que possible des fonds grossis par la pile des veuves, aussi bien que par l'or des riches. Or, à Constantinople tout est hors de prix, surtout depuis la guerre; ouest heureux de ne payer certains objets que tout juste le double des prix de France; d’un autre côté, les maisons des Turcs sont hermétiquement fermées, il n’y a guère que les Grecs qui consentent à louer des appartements, encore ne fournissent-ils pas de meubles et rarement le service. En présence de ces difficultés, nous avons dû nous résigner, au moins pour les premiers mois, à subir la vie d’hûtel, et nous avons profité des premiers beaux jours d’une entreprise nouvelle pour faire un marché pas trop désavantageux à l’hôtcl des Ambassadeurs, au centre même de la seule rue qui porte un nom, quoique ce nom ne soit inscrit nulle part. Cette rue longue, étroite, irrégulière, au sol inégal , creusée çà et là de fondrières, interceptée par des laes de fange, fréquentée par les Francs, encombrée par les convois militaires aussi bien (pie par les arabas des kadines des pachas, bordée de maisons construites à l’italienne, de palais diplomatiques, de magasins à la parisienne, de cafés et de cabarets, d’échoppes et d’écuries, s’appelle, en langue française, la grande rue de Péra ; c’est désormais là qu’il faudra, jusqu’à nouvel ordre, chercher la mission protestante française.
Avant même que nous ayons pu nous donner la douce satisfaction de penser que nous avions désormais un chez nous, nous avons dû assurer nos premiers pas dans l’important ministère qui nous était confié. Il fallait donc faire reconnaître nos titres au-
près de qui de droit; il fallait aussi étudier le terrain et nous faire à nous-mêmes des idées exactes de la nature du pastorat qu’il serait possible et utile d’exercer au milieu de tant d’éléments nouveaux ou inconnus.
Le terrain sur lequel nous devions opérer est trèsvaste et difficile à connaître.
Constantinople, baignée par trois grandes eaux, la mer de Marmara , le Bosphore et la Corne-d’Or , s’étend en amphithéâtre sur sept collines, de véritables collines onduleuses et élevées; la superficie que cette célèbre capitale occupe est immense : pour s’en faire une idée, il faut se dire que la plupart des maisons ne logent qu’une seule famille, que les maisons sont souvent attenantes à de vastes jardins, comme les rues sont souvent espacées par de vastes cimetières, et que l’on évalue la population de Constantinople , y compris celle de Scutari et des villages du Bosphore, à i, 000, 000 d’habitants! Pour compléter ce tableau, il faut se rappeler qu’il y a bien 50,000 Turcs ou Francs vivant sur l’eau; or, les hôpitaux français sont espacés sur celte immense surface ; il en est qui se trouvent à douze kilomètres les uns des autres. Ces hôpitaux sont eux-mêmes très-vastes, et nous étions appelés souvent à chercher laborieusement, comme on le verra plus tard, nos coreligionnaires au milieu de plus de douze mille malades. Voici le nom de ces hôpitaux :
Péra ,
Dolma-Batché ,
Ecole Polytechnique , Ecole préparatoire,
Palais de Russie, Gulhané, Université, Ramistchiflik ,
Maltépé, Thérapia ,
Daoud l’acha , lie des Princes.
Kanlidjé,
11 faut dire tout d’un coup, qu’ayant appris que les malades et les blessés, ne restant en Crimée qu’autant qu’ils étaient ou seulement légèrement indiposés ou trop mal pour être transportés, étaient pour la plupart évacués sur Constantinople, nous jugeâmes qu’il était nécessaire de commencer notre œuvre par Constantinople même, et de renvoyer à une époque ultérieure notre visite à l’armée active, nous abandonnant pour la question d’opportunité aux lumières des hommes compétents qui étaient sur les lieux, combinés avec les ordres et les directions de la commission de Paris.
Dès le lendemain de notre arrivée , nous nous présentions aux autorités militaires supérieures, munis de nos pièces officielles. Nous étions déjà annoncés par les dépêches du ministère de la guerre; M. l’intendant militaire Angot nous reçut avec une bienveillance qui fut tout d’un coup pour nous un grand encouragement; cette bienveillance qui, du reste, n’est point une exception dans les habitudes de cet administrateur distingué, ne nous a jamais fait défaut. Après l'examen de nos titres, nos droits furent reconnus et établis, et M. le sous-intendant de Missy nous délivra des autorisations écrites pour la visite des hôpitaux conformément aux prescriptions ministérielles de 1846.
Dès-lors, nous étions en mesure d’entrer vigoureusement dans le vaste champ d’activité que le Seigneur plaçait devant nos pas....
Cette explication générale donnée, je reprends ma correspondance de famille.
« Constantinople , 29 janvier 1855
» . Ma correspondance va devenir difficile,
parce que ma vie se complique et les objets d’observations se multiplient. Le temps, d’ailleurs, devient précieux; puis, le soir on est fatigué, le matin réveillé à demi , la journée est prise en entier pour le ministère sacré qui nous est confié; mais ne craignez rien , mes enfants, après les soins donnés au ministère, ma première pensée sera pour vous.
» Ouvrez un livre de géographie ou un guide quelconque, celui de Murray surtout, vous saurez assez bien ce que c’est que Constantinople. Les descriptions de celte célèbre capitale sont assez exactes. On vous y parlera d’Istamboul (1) ou de Stamboul, ancienne Constantinople, encore entourée des murailles que les Turcs conquérants ont ébréchées, mais qu’ils n’ont depuis ni abattues, ni réparées, la vieille ville habitée par les vieux Turcs pur sang. On vous y parlera de Galala , quartier construit par les Génois ; de Péra , habité par les Francs ; d’Askieu , peuplé de Juifs ; de Kassim-Pacha, quartier des constructions navales; du Phanar et de Psammatia , refuge des Grecs conquis , et souvent le foyer de leurs révoltes ; d’Evub , fréquenté par les musulmans dévots ; de la Pointe-du- Sérail, habitation mystérieuse des sultans, aujourd’hui ouverte presque en entier aux investigations des curieux ; de Scutari , faubourg asiatique , séparé de Constantinople par les eaux bleues du Bosphore, comme Péra et Galala le sont de Stamboul par les
0) eïç t«v 7rôÀtv, selon les uns; Islam pol , selon les autres.
eaux du port, ornédu nom vrai, aussi bien que poétique, de Corne-d'Or. Toutes ces villes forment un admirable ensemble d’habitations qui s’élèvent de toutes parts en majestueux amphithéâtres, dominés par d’innombrables minarets aux formes sveltes et élégantes, de brillantes coupoles, de palais, de kiosques, d’arbres séculaires, d’étendards aux brillantes couleurs ; et ces eaux calmes et azurées sont sillonnées par de majestueux vaisseaux de guerre; des embarcations de toutes formes, depuis les pyroscaphes français, les yachts anglais, jusqu’aux cétiers turcs, dont les formes n’ont pas reçu le moindre changement depuis le temps d’Ulysse d’homérique mémoire, sans compter les milliers de caïques qui glissent comme des flèches acérées sur la surface irisée de la Corne-d’Or et autour des caps et des mêles. Et sur ces eaux, fouettées sans cesse par les rames et les hélices, et dans ces rues étroites et ténébreuses, et sur ces places et ces hauts lieux, s’agite et grouille, tumultueux et actif, un million d’hommes de toutes langues, de de toutes couleurs , de toutes nations et de tout culte, immense ramassis de Turcs, de Persans , d’Arméniens, d’Egyptiens, de Tunisiens, de Kurdes, de Circassiens, de Tatares, de Bulgares, de Grecs, de Candiotes, de Maltais, d’Arabes, sans compter les Occidentaux qui portent des noms moins étrangers à notre langage de chaque jour. Jugez de l’aspect de ces rues et de ces ports, rendus plus animés encore par la présence de trois armées dont le défilé a commencé il y a six mois et n’est pas encore à la veille de finir. Quand on fend cette foule , c’est un feu croisé de langues diverses qui étonnent les sens et, au bout de quelques heures, poussent au cauchemar. Jus-
qu’ici l’anglais ne m’a guère servi qu’à donner des indications aux touristes égarés; j’ai fait grand usage de quelques mots d’espagnol et d’italien que je regrette de n’avoir pas étudiés avec soin ; je regrette surtout de ne point parler l’allemand. Je fais cette dernière remarque pour mes successeurs. Le français devient décidément la langue pérote; il détrône l’italien qui était autrefois le médium des transactions journalières, surtout dans le petit commerce. L’occupation française a déjà changé ici bien des choses. J’aimerai qu’on laissât Constantinople pendant deux ans entre les mains du génie français avec plenty of money.
» Pour en revenir aux rues de Constantinople et à ceux qui les parcourent, on n’y voit guère que des hommes; les regards ne se reposent que sur des traits anguleux, sur des teints basanés, sur des regards souvent farouches; on éprouve, au bout de quelques jours, un sentiment pénible, au milieu de ces foules, de ne pouvoir reposer son regard sur la physionomie plus douce des enfants et des femmes. Celles-ci, à l’exception des Grecques et des Occidentales , sortent toujours voilées. Le yakmak des Turques et des Arméniennes ne laisse à découvert que les yeux et les sourcils; ceux-ci sont souvent, par un singulier artifice, réunis à l’aide d’un trait de pinceau noirci d’antimoine; un fèrèdjè , ou manteau d’une couleur unie, et en général de bon goût, enveloppe tout le corps, et achève, avec des bottines jaunes, le modeste et pudique habillement des musulmanes. Quant aux hommes, ils appartiennent à une race magnifique; on voit parmi eux beaucoup de grandes et belles figures qui me rappelaient notre ami D..., mais pas animées et spirituelles comme celles de notre ami; cal-
mes au contraire, quelquefois éteintes et affaissées. Tout le inonde connaît le Turc fumant sa pipe, le mammamouchi de Molière : c’est bien cela ; seulement , figurez-vous tout un peuple ainsi affublé, sauf les Turcs de la réforme, qui portent le fez rouge, sans turban, une lévite bleu-foncé, à collet droit, pantalon idem, et bottes à la française.... Mais c’est pour aujourd’hui vous trop parler des choses extérieures : j’v reviendrai; parlons d’affaires plus sérieuses.
«Celles-ci nous ont absorbé complètement, et nous sommes encore loin d’avoir achevé notre première exploration du champ de travail qui s’ouvre devant nous. Arrivés mardi matin, nous avons donné tout notre temps au repos, dont nous avions grand besoin , après huit jours et demi de traversée. Le lendemain matin, nous avons fait nos visites officielles, à la suite desquelles nous nous sommes trouvés munis des autorisations nécessaires pour l’exercice de notre ministère. Puis nous avons été voir, vis-à-vis même de notre hôtel, M. le comte de Zuylen de Nivevelt, chargé d’affaires du royaume des Pays-Bas, pour lequel j’avais une lettre de recommandation. Cet homme excellent, auquel nous nous sommes trouvés unis par une même foi et une même espérance, nous a reçus en frères. Nous comptons bien le voir souvent. 11 a bien voulu nous conduire lui-même, à travers les boues de Péra, chez M. le pasteur Turin. On ne peut guère trouver une maison, dans celte vaste capitale, sans être conduit, et il faut une mémoire locale assez forte pour retrouver deux fois le même chemin. Cela dit , pour faire comprendre combien nos mouvements sont difficiles. M. Turin est un Vaudois du Pié-
mont; il a fait ses études à Lausanne. 11 a été envoyé par une Société d’évangélisation qui s’intéresse au bien spirituel des Italiens et des Français. Belle figure , pleine d’expression; cœur chaud comme le donne la foi chrétienne, quand elle dirige une imagination méridionale. M. Turin surveille une école où il reçoit une quarantaine d’enfants italiens ; cette institution lui offre l’occasion d’évangéliser enfants et parents. Ceux-ci appartiennent en partie à des familles proscrites. Le pape les exile; les mahométans protègent leur vie et leur liberté ; les protestants instruisent leurs enfants sous l’influence pacifique et bénie de l’Evangile de Jésus-Christ. M. Turin a montré à notre avis un grand zèle , en ajoutant à ses occupations habituelles la visite de nos malheureux compatriotes et coreligionnaires dans les hôpitaux. Oui, il lui a fallu du courage et une grande charité chrétienne, à lui, seul, sans mission officielle, étranger, lorsqu’il a été solliciter les permissions auprès de l’autorité militaire, et puis affronter le regard peu bienveillant des aumôniers romains et des sœurs, se présentant dans chaque salle des hôpitaux pour y réclamer ceux de nos soldats qui avaient le courage d’avouer leur foi protestante. Du reste, notre frère a eu sa récompense dans le succès même de son travail; qu’il sache que l’initiative courageuse qu’il a prise a ouvert la voie à l’œuvre que nous avons poursuivie après lui. Plus d’une fois , dans les quelques visites que nous avons faites , et dont je vous parlerai dans ma prochaine lettre, nous avons retrouvé les traces de ses pieux efforts. M. Turin relevait d’une fièvre qu’il avait prise dans ses visites aux hôpitaux, où il avait dû se faire remplacer par M. Lévi , autre mission-
nuire, Juif converti , qui travaille au milieu de ceux de sa nation et dont j’aurai à vous reparler; car nous lui demanderons de nous aider aussi tant que nous serons si peu nombreux. A l’aide d’un cavush ou planton, que nous a donné M. de Zuylen, nous nous sommes rendus chez M. Kœnig, autre missionnaire parmi les Juifs et homme d’un rare mérite. 11 nous a reçus avec beaucoup d’effusion de cœur et nous a invités à rencontrer quelques amis autour de la théière de famille. Rentrés à la nuit, nous avons employé le reste du temps à écrire, opération qui n’est ni sans intérêt ni sans importance. J’y trouve une grande douceur; car je me transporte alors au milieu de tous ceux qui me sont chers.
» Le lendemain, jeudi, nous avons commencé notre visite aux hôpitaux. Jeudi, je pourrai vous parler de ces courses pastorales qui ne sont pas encore terminées, tant les distances sont grandes, tant l’état des rues nous offre de difficultés. Chers enfants, chers amis, priez pour moi , afin que mon séjour dans ce pays lointain soit utile à la cause de l’Evangile et au bien de nos pauvres frères. Je sens plus que jamais mon insuffisance, et je suis encore tout étourdi de me trouver ainsi jeté, à cinquante-deux ans, au milieu de celte vie étrange et de cet immense brouhaha . .
« Constantinople, le 1er février 185B.
» C’est le jeudi , 25, que nous avons commencé la visite des hôpitaux par celui de Péra. Figurez-vous un immense édifice, une espèce de palais, llanqué de quatre pavillons, situé sur un monticule élevé qui
domine le Bosphore, la Pointe-du-Sérail et Seulari. Là sont distribués, dans de vastes salles et dans de longs corridors, douze cents lits pour autant de malades. C’est au milieu de cette foule de nos pauvres compatriotes souffrants ou expirants qu’il faut démêler ceux qui appartiennent à notre culte protestant (1). Vous pensez bien que la chose n’est pas aisée. Pour y parvenir, nous nous sommes d’abord adressés à Y officier comptable. C’est l’administrateur chargé de la direction générale de l’établissement et, par conséquent, un homme important. 11 nous a reçus avec politesse, et, après avoir pris connaissance de nos titres , il nous a offert toutes facilités pour l’accomplissement de notre ministère; nous avons accepté un planton qui nous a accompagnés dans toutes les salles. A mesure que nous y avons pénétré , l’un de nous a dit à haute voix : « Mes amis, y a-t-il parmi vous des protestants ? » Cette question , répétée jusqu’à l’extrémité de chaque salle, a amené, au bout de deux longues heures, une première découverte de vingt-quatre de nos frères, dont la plus grande moitié parlant plus volontiers l’allemand que le français et appartenant à la confession d’Augsbourg. C’est mon collègue qui sera plus particulièrement chargé de ceux-ci. Ceux de nos coreligionnaires qui n’ont pas craint de s’avouer pour tels nous ont reçus avec des témoignages de joie et même d’affection. J’ai pu
(1) D’après les circulaires ministérielles, ce triage devait se faire à la porte de l’hôpital au moment où les malades le franchissent ; mais les soldats , entrant par fournées de cinq à six cents et dans un état de fatigue et de souffrance indicible , cette inscription a été jugée jusqu’ici impraticable
rappeler à la plupart des protestants de langue française les souvenirs de leur commune par la connaissance personnelle de leurs pasteurs. Celte circonstance m’a paru tout d’un coup leur inspirer de la confiance. 11 était évident pour nous que nos pauvres frères avaient longtemps été comprimés par un sentiment de crainte que notre présence semblait dissiper tout d’un coup. La plupart étaient munis de brochures catholiques et portaient au cou des médailles de la Vierge. Mais, comme je suis bien décidé à reconnaître le bien partout où je le rencontre , je dois dire que nous avons rencontré une sœur trèsgracieuse qui s’est empressée de nous indiquer un de nos coreligionnaires. Les malades nous ont paru généralement bien tenus, quoique le local ne soit pas encore complètement en état. Le service des infirmiers est bon, quoique souvent accompli sous des formes qui choquent ceux qui ne sont pas encore habitués aux allures militaires; mais cette première impression passe bientôt, et l’on reconnaît bientôt, sous celle rude enveloppe, des cœurs d’or. J’ai été beaucoup moins impressionné par celte première vue de tant de souffrances que je ne l’aurais imaginé. Toutefois, j’ai retrouvé le grand air avec plaisir, et je l’ai respiré à pleins poumons, ltien ne peut donner une idée de la vue ravissante dont on jouit du seuil de l’hôpital de Péra. Au moment où nous le franchissions, le soleil , caché depuis plusieurs jours , lançait ses plus beaux feux, et tout ce qui nous entourait était admirable. Le sentiment d’un premier devoir pénible accompli ajoutait un charme nouveau aux sensations produites par la vue du monde extérieur.
» Un jeune Turc, qui apprend la médecine auprès
(le nos docteurs français de Péra, nous a conduits jusqu’à l’hôpital de Dolma-Batchè , qui est situé audessous du précédent. Pour y pénétrer, nous avons dû traverser un cimetière ottoman. Figurez-vous un bois très-vaste composé de noirs cyprès , mais des cyprès séculaires, aux formes monumentales, aux allures gigantesques; des cyprès, enfin, comme on n’en voit nulle part dans notre Occident. Dans les espaces vides , que laissent çà et là leurs phalanges serrées, s’élèvent, à quelques pieds de terre, des milliers de tombes droites de marbre blanc, peintes en rouge, en bleu d’azur, en or; couvertes d’inscriptions en beaux caractères turcs et arabes; ornées de dessins symboliques; de rosiers, d’où l’on voit se détacher une fleur; de palmiers, d’où pendent de beaux fruits ; de lotus courbés par le vent. Les tombes des hommes portent à la cime une figure de turban ou de fez souvent enluminée avec soin ; les tombes des femmes se terminent en pointe ogivale; les tombelles des enfants rappellent leur taille juvénile; des dalles ou des encaissements de marbre séparent souvent les pierres verticales du monument. Ces encaissements sont remplis d’une belle végétation , et ces dalles présentent çà et là de petites excavations où les petits oiseaux peuvent s’abreuver de la pluie des cieux. Un trou central , qui perfore les dalles dans toute leur épaisseur, permet , selon les musulmans, une communication entre la poudre des morts et les intelligences célestes. Du reste, un grand nombre de ces monuments élevés avec tant de soin tombent en ruine sans que personne songe à les réparer. Les cimetières servent ici de routes, de rues, de passages, de promenades. Us occupent des espa-
ces assez vastes pour qu’on se demande sérieusement s’ils n’obligeront pas bientôt les vivants à aller habiter plus loin.
» A l’hôpital de Dolma-Batché, nous avons opéré comme dans le précédent; nous avons découvert dix protestants, dont un du pays basque; sa figure s’est illuminée de joie en nous voyant. Nous avons été profondément émus à la vue d’un pauvre Arabe auquel on venait de couper les deux cuisses. Ce pauvre homme souffrait d’autant plus qu’il était complètement incapable de se faire comprendre.
» Oh! les misères de la guerre!....
« Le soir, j’avais été invité à rencontrer quelques missionnaires chez M. Koenig. J’étais fatigué de corps et d’esprit; mon collègue était occupé : je partis donc seul, armé d'une petite lanterne. Me voilà donc errant dans les solitudes ténébreuses de celte ville, où tout se ferme au coucher du soleil. Je m’égare dans ces labyrinthes inextricables de petites ruelles boueuses; je traverse un champ des morts, dont chaque tombe prend l’aspect fantastique des vivants; je m’engage dans des mares infectes; je me trouve entouré de chiens hurleurs, car ces milliers de chiens errants, grands égoutiers de Constantinople, si pacifiques pendant le jour, deviennent féroces dès que la nuit arrive. Après bien des tâtonnements, je m’aperçois que les portes de Galata sont fermées; je reviens sur mes pas, las et découragé, et je regagne mon logis au moment où ma lanterne s’éteint. Il était temps; car ceux qui s’aventurent la nuit sans lumière sont invités à passer la nuit au corps-de-garde, sans compter le poignard des Grecs suspendu souvent depuis quelques jours sur l’étranger fourvoyé. Ton-
dant que je changeais de chaussure, soin qu’il faut prendre ici trois ou quatre fois par jour, M. Kœnig m’envoyait un Arménien pour me conduire. Il a donc fallu repartir, mais cette fois-ci sans crainte. Devant la porte de Galala, nous avons dit : « Sésame, ouvre-toi! » et aussitôt elle s’est ouverte. Ce grain de sésame, c’est tout simplement 10 paras ou un pauvre kreulzer autrichien équivalant à 5 centimes de notre monnaie. Le monde est bien partout le même ! Seulement il faut ici une grande provision de sésame, car les dépenses sont fabuleuses.
» J’ai trouvé chez M. Kœnig deux missionnaires allemands qui exercent leur ministère au milieu des Juifs et des Arméniens, et M. Blackistone, ministre épiscopal , chrétien aussi aimable que fidèle. Mme Kœnig , comme son mari , a quitté la synagogue pour embrasser l’Evangile de Jésus-Christ, dont ils sont aujourd’hui d’actifs propagateurs. »
« Constantinople, 8 février 1855.
» Je reprends mon journal un peu en retard.
» Vendredi, 26. — M. Lévi vient nous chercher pour nous conduire à l’hôpital de Ramistchiflik , situé sur une hauteur de l’autre côté de la Corne-d’Or et à environ 8 kilomètres de notre hôtel. M. Lévi a été envoyé à titre de lecteur biblique par la Société anglaise des amis des soldats et des marins. M. Lévi , anglais de naissance, parle bien le français et l’allemand. Il nous a offert son aide jusqu a l’arrivée du collègue qui nous est annoncé. Pendant ses jours d’incrédulité et d’ignorance judaïque, M. Lévi rencontra dans une rue de Londres un vieillard d’un aspect respectable, qui vint à lui directement et lui remit entre les
mains un Nouveau-Testament sans proférer une parole. C’est la lecture de ce livre qui , bénie de Dieu, ouvrit le cœur de notre frère et le lit chrétien.
» Nous traversons le petit champ des morts; nous descendons directement à kassim-Pacha , quartier très-vivant , où se trouvent les arsenaux maritimes du sultan. Le Capoudan-pacha ou ministre de la marine s’y rend presque chaque jour. Ici, nous prenons un caïque. Le caïque est un canot très-étroit et trèslong, d’une légèreté extrême, d’une forme exquise, orné de sculptures souvent dorées. Ces frêles embarcations glissent sur l’eau : un seul rameur suffit pour lancer ainsi au loin trois ou quatre voyageurs. Les grands ont d’ordinaire plusieurs couples de rameurs ; mais beaucoup de personnes se contentent d’un seul caïdji. Ce n’est pas une petite affaire que d’entrer dans un caïque. On met d’abord le pied droit tout juste au milieu du bateau, puis on s’élance et on s’assied sur un lapis disposé au fond de l’embarcation; si l’on est deux, il faut s’arranger pour être en parfait équilibre; à trois, c’est plus difficile. Une fois assis, on se garde bien de remuer; le plus petit balancement latéral fait chavirer la barque et jette le voyageur aux marsouins du Bosphore. Or, il y a des milliers de ces jolis caïques sur les eaux de Constantinople, qui naviguent et s’entrecroisent d’une manière charmante, nageant, volant plutôt avec la vitesse des alcyons.
» Nous voilà donc sur un caïque, glissant entre des vaisseaux de haut bord français, anglais, turcs; car la profondeur du port est telle que les trois-ponts peuvent s’amarrer tout près des maisons. Nous observons de grands navires vermoulus : ce sont les épaves
du désastre de Navarin. Des nuées de goélands se balançaient mollement sur les eaux ; d’autres obscurcissaient le ciel et nous assourdissaient de leurs cris; d’autres se perchaient sur les pontons turcs. Nous remarquâmes une de ces ruines qui était littéralement couverte de ces volatiles voraces. Aux goélands se mêlaient des cormorans noirs, dont l’un, le plus gros de la troupe , était majestueusement perché sur le lion qui orne d’ordinaire les poupes turques. Les vastes flancs de ce ponton renfermaient des prisonniers russes gardés par des soldats anglais.
« Après avoir passé sous le dernier des ponts de bois qui traversent la Corne-d’Or, nous abordâmes à Eyub (Job) , ainsi appelé d’un porte-étendard de ce nom qui accompagna Mahomet au premier siège de Constantinople , en 668. Il yqjérit et y fut enterré. Le lieu de sa sépulture ayant été plus tard révélé par une vision à Mahomet II, celui-ci érigea un tombeau et une mosquée. C’est en ce lieu , réputé sacré , que Sélim a été aussi enseveli ; c’est aussi dans cette mosquée que les sultans , lors de leur accession , ceignent solennellement le cimeterre d’Othman , fondateur de la monarchie. Ces diverses circonstances rendent ce lieu célèbre. Aussi le cimetière d’Eyub est-il orné des sépultures des plus riches, disposées avec élégance au milieu d’un luxe de végétation qui enchante le regard. Non loin de là se trouve la manufacture impériale des fez ou calottes rouges dont tous les Turcs sont coiffés , et dont la Turquie a cessé désormais d’être tributaire à la régence de Tunis.
» Le vendredi est le jour saint des musulmans; aussi nous observions partout un air de dimanche :
toute la population était en mouvement et proprement parée. Nous sommes entrés dans une petite mosquée où quatre ou cinq adorateurs étaient prosternés suides nattes de paille. Plus loin, nous passons devant une file de boutiques de joujoux d’enfant de fabrication turque, de magasins de confiserie et autres comestibles dont l’aspect nous paraissait étrange. Ce sont d’énormes pains d’une espèce de nogat qui se débite par tranches, des fritures de tout genre, des brochettes de viandes fumantes, du lait caillé, des bouillies d’amidon édulcorées de mélasse, etc. Nous rencontrons des foules de femmes qui se rendent à la mosquée accompagnées de leurs beaux enfants; ceux-ci, en nous voyant, s’écrient : Bono franccsc! expression bienveillante et gracieuse qui a remplacé, depuis l’occupation, l’injure des anciens temps, kopaï! (chien de chrétien). Devant la mosquée se trouve une longue file de voitures. Je vous parlerai un autre jour de ces curieux véhicules. Les hommes portent des costumes chamarrés de toutes couleurs; quelques-uns, étincelants d’armures. Nous faisons signe d’entrer dans le vestibule de la sainte mosquée; les soldats, les vieillards nous barrent le passage, en s’écriant: lassai; ! lassai; ! (interdit). Les musulmans seuls peuvent pénétrer en ce lieu ; aucun Giaour, pas même le Français revêtu d’un uniforme partout respecté, même l’Anglais muni du bakchiche (étrenne) de rigueur, n’y peuvent être admis. Force donc est de passer notre chemin. Nous suivons un long et poudreux faubourg, çà et lii raviné par un torrent qui se hasarde souvent à courir au milieu de la rue. Nous voici en rase campagne : la campagne de Constantinople, élevée, légèrement ondulée, unie
comme la main; offrant ici un ou deux arbres de belle venue ; là , une fontaine ou une conduite d’eau; ailleurs, des murailles en ruines ou de pauvres fermes délabrées ; puis, nous remarquons, sur le point culminant du plateau , un vaste édifice flanqué de pavillons, dominé par un minaret; c’était autrefois une caserne , qui offre, comme toutes les constructions de ce genre en Turquie , sur le porche, un kiosque pour la réception du sultan , et sur le derrière, une mosquée pour le culte. Aujourd’hui, c’est l’hôpital français, dit de Ramistchiflik. Avant de l’atteindre, nous rencontrons un magnifique serpent orné de grandes taches circulaires rousses. Je le saisis par la queue, au grand étonnement des maçons turcs qui l’ont fait sortir des décombres qu’ils étaient occupés à réparer; je le remets aux mains de M. Lévi, qui l’enverra en vie à un de ses amis d’Angleterre , naturaliste distingué. Nous trouvons à l’hôpital un médecin protestant, M. le docteur Garreau, de La Rochelle. M. l’officier comptable, qui est du département des Hautes-Pyrénées , nous reçoit avec beaucoup de politesse , et nous donne , comme son collègue de Péra, tous les moyens propres à faciliter l’exercice de notre ministère. Nous ne trouvons que vingt-deux protestants au milieu de douze cents malades; il est évident que plusieurs de nos coreligionnaires se cachent ou qu’on les cache : l’un ne vaut pas mieux que l'autre. Nous avons remis des Nouveaux-Testaments à tous nos frères, et à plusieurs, des livres publiés par la Société de Toulouse, et que nous avons pris un soin tout particulier de choisir parfaitement exempts de toute controverse. Nous suivions rigoureusement cette jurisprudence jusqu’à la
fin. Nous sommes venus ici avant tout pour élever dans les cœurs les fondements de l’Evangile de salut et non pour créer de stériles eonfiils ; étant bien résolus, d’ailleurs, à respecter les droits d’autrui et à faire respecter les nôtres.
» En rentrant en ville, nous avons pris des rues qui traversent Stamboul; nous avons traversé des quartiers très-intéressants : le premier, acculé aux remparts de l’antique cité, est habité par des Juifs (pii vivent dans d’horribles bouges obscurs et fangeux. En passant ,- M. Lévi adressait un mot aux descendants d’Abraham qu’il rencontrait, et ce mot était toujours le môme. Il signifie, en français, gentil, voulant dire par là que ces Juifs, déchus de leur première spiritualité, n’étaient pas devrais israélites, mais plutôt des gentils ou païens quant à la foi. Par ce moyen, M. Lévi attirait sur sa personne l’attention de ces Juifs, afin de pouvoir ôlrc reconnu dans d’autres occasions. Nous avons passé ensuite dans un quartier peuplé d’Arméniens. Ceux-ci paraissent beaucoup plus civilisés que les Juifs; ils s’adonnent , comme eux, au commerce, mais dans un esprit plus élevé; ils possèdent dans ce quartier une grande école. Vient ensuite le Phanar, où habitent de riches familles grecques. Les Phanariotes appartiennent aux descendants de ces familles qui durent plier devant des envahisseurs plus énergiques, et qui, incapables de défendre Constantinople par les armes, s’efforcèrent souvent de le ressaisir par la ruse ou par la révolte. Nous avons visité la famille d’un missionnaire qui exerce son pieux ministère au milieu des Arméniens. Ce frère était absent, mais sa femme nous a reçus avec une fraternelle affection. Dans l’entretien que
j’ai pu avoir avec cette excellente sœur, je me suis convaincu, une fois de plus, de la valeur de nos pratiques évangéliques , qui , selon la Parole de Dieu , donnent aux ministres de l’Evangile , dans une épouse fidèle, une aide précieuse pour un ministère qui, sans elle, demeurerait fort incomplet. Avant de rentrer, nous avons longé d’antiques murailles dans lesquelles sont enchâssées pêle-mêle des fûts de colonnes et des inscriptions grecques ; nous avons passé sous l’un des arceaux de l’aquéduc de Valens, aujourd’hui en ruines ; nous avons traversé un pont de bateaux très-long qui sépare le Bosphore de la Corne-d’Or ; nous sommes rentrés chez nous au moment même où les muezzins appelaient les fidèles à la prière du soir. Ces employés des mosquées montent cinq fois par jour au haut des minarets: au lever du soleil, deux heures après, à midi, deux heures avant le coucher du soleil et à la chute du jour. Ils récitent d’une voix claire et sonore les formules d’usage. Cet appel remplace celui des cloches chez les nations chrétiennes. Il y a quelque chose de touchant dans cette coutume; je n’ai pu me défendre de quelque émotion en entendant le nom d’Allah répété par mille voix aériennes. Mais, hélas! le formalisme est là pour flétrir tout ce qu’il y a de touchant dans la religion; et, à tout prendre, il vaut peut-être mieux qu’un instrument inerte se charge de régler les mouvements de la dévotion officielle.
» Samedi, 27. — Visite à l’hôpital de Mallépé, situé sur le plateau où s’élève celui de Ramistehiflik , que nous avons visité hier. Nous reprenons donc la même route par Kassim -Pacha et la Corne-d’Or. A Kassim-
Pacha, nous crions : Caïdji! — et une foule de conducteurs de caïques accourt ; nous choisissons le bateau le plus propre et la figure d’homme la plus honnête; nous sautons dans la nacelle avec des précautions qui nous deviendront bientôt familières, puis nous disons au caïdji : — Yeubl tchabouk! A ycub, va vite; le caïdji s’incline, en disant : Pékai , trèsbien! puis la conversation s’engage. On comprend qu’elle ne peut être ni bien étendue ni bien variée. Le caïdji , après avoir tourné son bateau , graisse ses rames, puis il se lance; après un quart d’heure do silence, il nous dit : Johnny? ce qui veut dire : Etesvous Anglais? Les rapports qui peuvent exister entre ces deux mots demeureraient éternellement indéchiffrables aux Saumaises futurs, s’ils perdaient l’histoire de la guerre d’Orient; pour leur éviter du travail, nous leur dirons qu’un grand nombre de soldats anglais s’appellent John ou Johnny, et s’interpellent souvent dans les rues sous ce nom. Les Turcs se sont imaginés que Johnny était le mot employé pour désigner les enfants d’Albion. Quant aux Français , c’est quelque chose d’analogue. Nos soldats crient sans cesse les uns aux autres : Eh! dis donc! Aux yeux d’un Turc, un Français est un didon, et quelquefois même, par politesse, monsieur Didon. Par contre, nos hommes entendent les Turcs se dire sans cesse les uns aux autres : Banaha, ce qui signifie littéralement : Regarde-moi , ou écoule ce que j’ai à te dire. Dèslors, tout Turc devient un Banaha. Voici donc notre conversation :
» Johnny? — Yoc Johnny, didon. — Bono didon. — Bono Banaha. — Buss yoc bono. — Banaha bono . bono didon , bono Johnny , etc, — Êtes-vous Anglais?
— Non , nous sommes Français. — Braves Français. Les Russes pas braves. — Braves Turcs , braves Français, braves Anglais.
» C’est ainsi qu’en Turquie, comme partout, chacun sait se faire la portion large et bonne. Au débarcadère d’Eyub , nous sautons à terre en jetant une pièce de 1 fr. au caïdji, qui s’incline en disant : Ev allah! merci , ou Dieu soit loué. Nous nous approchons d’un groupe de Turcs, pour leur demander le chemin de Maltépé. Sans changer de position , conservant son impassible dignité, sous laquelle on voit poindre une lueur de bienveillance humaine, l’un d’entre eux dirige ses yeux vers une ruelle à gauche, en disant : Bourda, bourda, par là, tout droit; et nous suivons une interminable rue qui traverse des cimetières, séjour du silence et de l’immobilité , image de cette Asie qui s’envieillit, tombe en poussière sans secousse et sans bruit. Nous remarquons, dans les ombres les plus profondes de ce lieu des morts , une pauvre négresse accroupie, qui entonne d’une voix sauvage un chant funèbre. C’est le seul être vivant que nous ayons rencontré jusqu’à un petit pont de construction antique. Ici nous nous engageons dans une fange où nous nous embottons de la manière la plus désagréable ; et le temps, un temps précieux s’enfuit. Enfin, nous atteignons Maltépé. Quadrilatère analogue aux constructions de même genre que nous avons déjà visitées, mais beaucoup moins étendu ; même cérémonie de visite aux administrateurs, même procédé pour découvrir nos frères. Nous enregistrons sept protestants, dont un de Montpellier , qui a reçu de bonnes impressions du ministère de notre regretté frère le pasteur Lissigtrol. Cette visite, comme les précédentes,
nous laisse dans le coeur un double sentiment de tristesse et de eourage.
» En entrant à Stamboul , nous nous sentons fatigués; nous entrons dans un café. Imaginez-vous une salle carrée , autour de laquelle règne un divan couvert de tapis plus ou moins déguenillés; sur ces divans, des Turcs de divers acabits, depuis le riche marchand de Bagdad jusqu’au hnmal qui vient de porter des fardeaux. Il n’est aucun lieu de la terre où règne une aussi grande égalité sociale qu’en Turquie; le despotisme passe le niveau sur toutes les têtes. Dans un coin, le cafetier, qui n’est souvent qu’un petit garçon de douze ans, dont le père dort dans un coin ou fume avec ses hôtes, le cafetier, dis-je, prépare l’unique objet de consommation qu’il puisse offrir, le café, sur un petit fourneau de cuivre portatif et reluisant de propreté; autour de lui des rangées de chibouks, des narguilés; puis des rasoirs, des plats à barbe , des rouleaux de serviettes d’une propreté douteuse; car n’oubliez pas que le café est aussi la boutique du barbier, quelquefois même ccllo du chirurgien saigneur et de l’arracheur de dents; on reconnaît celte dernière spécialité aux longs chapelets odonlifères nppendus sur la devanture de la boutique. Vussi n’cst-il pas rare, pendant qu’on savoure le moka , d’être témoin de quelques-unes des opérations familières aux Figaros ottomans. Quant aux fumeurs, rien ne les dérange, et on en voit de tout rang qui passent des journées entières immobiles, à demi-endormis, ne disant rien et probablement n’en pensant guère plus. Le café se sert dans une très-petite tasse de porcelaine allemande qui en contient deux gorgées; la petite lasse a pour support un ustensile
en métal qui rappelle la forme d’un coquetier orné. Ce breuvage se sert brûlant et avec le marc; on y mêle du sucre seulement pour les Occidentaux. On ajoute à ce léger breuvage un grand verre d’eau pure. Prix, 10 centimes pour l’étranger , le naturel du pays n’en payant que 5.
» Nous sommes revenus au pas de course, pour ne pas être surpris par la nuit. Un soldat espagnol de la légion étrangère, marchant dans la même direction , nous a servi de guide et nous a épargné bien des détours inutiles. Notre guide a voulu faire une niche, d’ailleurs assez innocente , à une femme turque. Celle-ci s’est retournée avec une terreur indicible. Notre soldat commettait une grave imprudence, pour
ne pas dire plus; il risquait sa vie . et la nôtre
aussi. Du reste, soit dit en passant, nos soldats, et surtout nos marins, donnent un déplorable exemple, et les militaires anglais ne valent pas mieux. On trouve les uns et les autres ivres , jurant , se querellant , se battant dans les rues , insultant les femmes, injuriant les soldats turcs, roulant à terre les pierres lumulaires , bétonnant les marchands et les caïdjis. Quelques-uns ont été victimes de leur témérité ; le sang a coulé dans ces derniers temps ; en général , le Turc s’est montré débonnaire et patient /'mais, au-dedans , il ronge son frein , et commence à trouver ses amis un peu incommodes. Dans tous les cas , ils se font de la religion chrétienne une opinion défavorable , en attribuant à tous les chrétiens les excès commis par quelques soldats avinés. Du reste , ce que je dis de nos compatriotes ne s’applique qu’à un petit nombre. En général, nos soldats s’observent et se contiennent d’une manière louable ; mais il suffit
d’un polit nombre de tapageurs pour entretenir le désordre et pour nourrir des préjugés défavorables. L’autorité militaire l’a sagement reconnu, et nous avons appris qu’une forte police française s’organise.
» Dimanche, 28. — Nous ne pouvons encore organiser un culte français; il faut songer d’abord à organiser notre établissement , et cette grande affaire ne se fera que demain. Ce matin, avant déjeûner, je suis entré dans une église arménienne; le culte de ces chrétiens orientaux semble tenir le milieu entre l’islamisme et le romanisme. Je parle de la première impression qu’on reçoit à la vue des cérémonies extérieures. Les églises ont des ornements et des images, mais en général assez simples; les Arméniens se prosternent, pendant leurs prières, à la manière des musulmans. Un concierge, à la porte, allume un petit cierge dès qu’un fidèle entre dans l’église ; ce cierge flambloie à la porte, en compagnie de plusieurs autres, sur un petit brûle-lout, où ils sont tous réunis ; le fidèle , en sortant , remet un pécule au concierge. Partout la religion de forme et.... d’argent. Du reste, dans cette église , je n’ai remarqué que des femmes, qui , en entrant , avaient pris soin de se déchausser, à la manière musulmane. En les voyant faire , celte parole m’est revenue à l’esprit : « Déchausse tes pieds, car le lieu où tu es est saint. » Mais depuis, j’ai appris que cette habitude de se déchausser n'avait rien de religieux , que c’était par simple mesure de propreté, nécessitée par l’extrême saleté des rues dans tout l’Orient, par l’usage de couvrir le sol des mosquées et des églises de riches tapis, et par la pratique des Orientaux , qui se prosternent la face contre terre pendant leurs prières. A onze heures, je
me suis rendu à l’église anglaise, située dans le vestibule de l’hôtel de l’ambassadeur anglais, ou, selon le style franc, dans le palais d’Angleterre. Cet édifice, bâti depuis peu, est très-vaste; mais la grandeur qui le caractérise est froide et sévère. Le lieu affecté au culte m’a paru peu digne d’un tel usage. Le culte anglican est mieux logé en France ; mais plût à Dieu que , dans toutes les Eglises épiscopales du continent, il se trouvât des ministres aussi fidèles et aussi bien doués que l'aimable et excellent M. Blaekistone, chapelain de l’ambassade anglaise à Constantinople ! J’ai compté environ cent cinquante auditeurs très-serrés, et j’ai appris que souvent on manquait de place ; mais qu’est-ce que cent cinquante auditeurs, pour une population anglaise qui s’élève aujourd’hui à plusieurs milliers'? M. Blaekistone nous a adressé un excellent sermon sur cette parole de saint Paul : Travaillez à voire salut avec crainte et tremblement , car Dieu produit en vous la volonté et l’exécution selon son bon plaisir (Philip. , II , 12, 13).
» Après le service , nous avons couru au grand hôpital de Péra, pour y faire une seconde visite à nos malades. Celle-ci a été plus longue et plus soignée : il s’agissait de semer dans le terrain que nous avions découvert. Mon collègue M. Rœhrich m’a profondément édifié par la manière sensée , fidèle et sérieuse, sévère même, mais toujours charitable et douce, avec laquelle il a parlé à nos pauvres frères. Un de nos coreligionnaires des Cévennes me dit avec sentiment : « Mon père est converti , mais moi, hélas! je ne le suis pas ! » Dans les grands corridors de Péra, dont quelques-uns sont exposés à tous les vents , mon compagnon de travail a été pris d’un mal de gorge qui l’a
retenu trois jours dans la chambre. Je constate les petits faits de ce genre pour [ instruction de ceux qui , restant courageusement au coin de leur feu, seraient disposés à croire que, quand on va en Orient, on devient invulnérables, et, par conséquent , capables d’accomplir des prodiges et des impossibilités. Nous uous attendons bien à être jugés ainsi par quelquesuns; mais, en attendant qu’ils s’éclairent, nous allons droit notre chemin , marchant dans les voies peu fantastiques, mais plus sûres, des choses faisables et réelles de ce monde. Le soir, j’ai eu un long entretien religieux avec un capitaine espagnol. Cet homme distingué accepte les principes de la réforme et n’est pas loin du royaume de Dieu !
» Le lendemain, 29, nous nous sommes installés dans notre nouveau logement , hûlel des Ambassadeurs, dont la terrasse, la plus élevée de Péra, domine la contrée. Le docteur Ganderax est venu voir mon collègue. Cet habile médecin est de IJagnèrcs, et je tiens ici , en inscrivant son nom dans mon journal , à laisser un souvenir de ma reconnaissance à cet homme aussi aimable que distingué.
» Mardi , 30. — M. Coslabelle est venu me chercher pour aller visiter l’hûpital de Gulhané. M. Costabelle est un Vaudois de la vallée d’Angrogne, ancien instituteur, aujourd’hui colporteur de la Société biblique; anglaise. Ce jeune homme m’a paru zélé et simple de coeur. Nous avons pris un caïque à Top-llané ; moyennant 50 centimes, nous avons été rapidement transportés à la Pointe-du -Sérail. Pendant le trajet, j’ai reçu un coup de rame sur l’épaule, et j’ai été aspergé de l’eau du Bosphore. Le long des murs du Vieux -Sérail , j’ai remarqué une porte au-dessus de
laquelle pendaient toutes sortes d’ossements de cétacés, et une grande mâchoire armée de belles dents. Plus loin , nous avons pénétré dans l’enceinte du Vieux-Sérail. Là , sur une grande place entourée de bois et de jardins, où bondissent en liberté des daims et des gazelles , le génie français a établi un immense hôpital. Il se compose de vingt-quatre longues baraques en bois, habilement construites, mais à frais énormes. Nous nous sommes présentés , comme de coutume, devant le comptable. Celui-ci était à table avec des officiers, auxquels il faisait uue petite fête. J’augurai mal de cette situation. « Nul ne doit déranger l’honnête homme qui dîne. » Néanmoins, notre comptable se lève de table , nous reçoit de la manière la plus gracieuse dès que je lui montre mes lettres de crédit. Il demeure même une longue demi -heure avec nous , malgré nos instances pour qu’il rentre auprès de sa compagnie. Il nous dit qu’il y a plus de onze cents malades dans l’hôpital , qu’il en est mort vingt la nuit dernière. En effet, nous avons remarqué vingt cercueils accumulés sur la plage , au moment où notre caïque heurtait contre une petite embarcation du même genre portant deux cercueils musulmans, et lorsque, par une horrible coïncidence, nous voyions dans les jardins du Yieux-Sérail deux autres bières portées par quatre musulmans. Depuis l’arrivée du dernier vaisseau , il meurt en moyenne dix-huit hommes par jour ; ces malheureux arrivent de Crimée , les uns avec des membres gelés ou dans un état épouvantable de marasme. Le comptable met à notre disposition un planton pour nous présenter dans les vingt-quatre baraques ; il nous congédie en nous priant de lui faire part de toutes les observa-
lions que nous pourrons faire pendant notre visite, ajoutant que, chargé de cette immense organisation, il sent combien il a besoin des conseils de tous pour s’acquitter de sa lâche. Notre planton se trouvait luimême être protestant. Notre visite a amené la découverte de trente protestants, dont plusieurs Allemands, ne comprenant pas un mot de français. Dans une salle, j'ai rencontré l’aumônier catholique, qui remplissait ses fonctions auprès des siens; j’ai pu exercer mon ministère à côté de lui sans le gêner et sans être gêné moi-même. Ailleurs , en entrant dans une salle, j’ai trouvé une sœur agenouillée auprès du lit d’un moribond; elle lisait à très-haute voix une prière que j’ai entendue presque jusqu’au bout avec édification. Pourquoi donc cette belle oraison était-elle défigurée à la fin par des appels à des intercesseurs que Dieu n’a point placés entre lui et nous! Pourquoi la déclaration si claire de l’insuffisance de l’homme et de la suffisance du sacrifice du Christ qui commençait cette prière était-elle donc manifestement contredite par l’espoir que les mérites de la créature pourraient ajouter quelque chose aux mérites du Crucifié! J’avais pu me joindre de cœur aux premiers accents de cette supplication. Je ne pouvais, sans injure pour mon Sauveur, Sauveur suffisant et parfait , m’unir aux paroles qui la terminaient. J’ai trouvé parmi mes malades un de mes anciens paroissiens de Nîmes. Un Allemand a répondu à mon interpellation qu’il n’était ni catholique, ni protestant, ni luthérien. — Etes-vous évangélique ( evangeli sche)J A ce mol, il a souri avec bonheur et a répondu oui. Cette forme de question a amené la découverte de beaucoup de protestants badois, bava-
rois, prussiens. On sait qu’en Allemagne les Eglises luthérienne et réformée se sont fondues en une seule qui s’appelle l’Eglise évangélique. Titre glorieux que nous ferions bien d’adopter tous.
» Nous sommes entrés dans une autre salle où quelques jours auparavant mon conducteur, M. Costabelle, avait été insulté, pendant l’exercice de son ministère, par un infirmier; on nous a dit que cet homme avait subi six jours d’arrêt. Nous avons regretté cette sévérité. Toutefois , elle tendra à constater nos droits légitimes , que quelques-uns paraissent disposés à oublier ou à méconnaître.
» Nous sommes revenus, chez nous par terre, je veux dire en traversant la partie la plus intéressante de Stamboul; je ne trouve rien de ravissant comme de tomber à l’improviste au milieu des merveilles d’une grande cité. Notre roule nous a conduits successivement devant Sainte-Sophie (Aya Sophia) , la mosquée d’Achmet, le tombeau du sultan Mahmoud , l’Hippodrome où on remarque deux obélisques, dont un de la belle antiquité égyptienne, etc., etc. Je ne fais que nommer ces merveilles, parce que je me suis réservé de les revoir en détail. Nous avons traversé une place immense, tout entourée de monuments turcs, tous plus beaux les uns que les autres. Rien n’égale leur élégance, si ce n’est la richesse des matériaux employés à leur construction : tout est porphyre, granité, marbre statuaire, dalles de 5 à 6 mètres de long formées de ces riches matériaux , colonnes d’une seule pièce, etc. Nous ne quittons pas cette région féerique en pénétrant dans le grand bazar : c’est un marché couvert, une espèce de tunnel obscur, mais immense; ce sont des passages
semblables à des labyrinthes; de chaque côté sont des boutiques turques ; tous les genres de marchandises y sont classés selon leurs spécialités : sorte de foire de Beaucaire en permanence, avec celte différence qu’à Beaucaire on voit deux ou trois Turcs douteux, tandis que tout ici est turc de bon aloi. J’ai vu quelque part des confitures que j’étais bien aise de porter à mes malades. J’ai déposé une piastre sur le bord de la boutique , puis j’ai montré du doigt le bocal. Mon Turc a pesé la marchandise, et me l’a remise en disant : Bono. Ce n’est pas plus difficile que cela. Ce bonbon s’appelle Rahatlokoum; que ne fait-on en France cette bonne pâte pectorale à la portée de toutes les bourses? En rentrant, j’ai remarqué des derviches qui ne se distinguent guère des laïques que par un bonnet dont vous vous ferez une idée assez complète en renversant sur votre tète un des pots de fleurs de notre jardin; c’est la même couleur, la même forme, seulement le vase est épais de (i centimètres. Mes derviches portaient sur leurs épaules des cabas pleins de légumes, comine de vrais mendiants qu’ils ont l’air et que probablement ils sont.
» Mercredi, 31. — Journée fatigante, ennuyeuse, je dirais perdue entièrement, si je ne savais que le Seigneur peut utiliser, même nos ennuis, dans l’intérêt de son règne. Nous sommes partis tard pour une longue course : il s’agissait de sc rendre à Daoud- Pacha. Nous sommes descendus à Top-Hané, où nous étions débarqués lors de notre arrivée. Ici , les kaïdjis ont été si insolents que nous les avons lâchés et nous nous sommes résolus, dans notre mécontentement, de faire toute la route à pied. Nous avons
traversé Stamboul dans presque toute sa longueur, et, à l’aide de certaines croix rouges que les ingénieurs français se sont permis de placer aux coins des mille petites rues de la ville, nous avons pu gagner la porte d’ Andrinople. Cette ligne est traversée journellement par nos militaires. En rase campagne, nous nous sommes trouvés engagés dans des boues et des mares qui surpassaient tout ce que nous avions vu dans ce genre. Nous avons été récréés par la vue de douze chameaux qui portaient du foin pour l’armée, magnifiques bêtes au long poil d’hiver, peu semblables aux chameaux râpés du Jardin des Plantes. Ces nobles animaux marchaient d’un pas lent et régulier, conduits par un seul homme et deux ânes. Ils auraient pu à la rigueur se passer de l’homme, mais sûrement pas des ânes. Les chameaux étaient divisés en deux files de six, chaque chameau attaché au suivant par une chaîne ; mais le premier de chaque file de .six était enchaîné à un pauvre petit baudet qu’il aurait pu soulever en l’air comme une paille, s’il en avait eu fantaisie; mais le chameau aime et respecte l’âne , et au moins ne marche-t-il jamais sans lui. Nous atteignons enfin Daoud-Pacha. Ce lieu nous offre une scène toute nouvelle: c’est un camp, c’est-à-dire des tentes, des chevaux, des chameaux, des chars, du bruit , des chants , des jurements , du désordre en apparence ; en réalité , toute la rigueur de la discipline militaire. Nous atteignons un vaste bâtiment dont le premier étage est destiné aux malades en voie de convalescence; mais l’heure est avancée, le soleil descend vers l’horizon; nous n’avons que le temps de faire notre visite au comptable et de voir
un officier qui nous avait été recommandé, et il nous a fallu repartir sans voir aucun malade. Nous sommes revenus presque au pas de course; il en était temps. Le cavash avait déjà fermé l’un des battants de la porte de Galala et poussait déjà l’autre pour achever l’exclusion des passants. Nous arrivâmes à notre hôtel rendus de fatigue, nous avions marché 20 kilomètres dans la boue. Nous nous y prendrons mieux une autre fois. Ce soir, notre nouveau collègue, M. Chardon, est arrivé; la soirée s’est passée en entendant ses récits et en lui faisant entendre les nôtres. Nous avons éprouvé une grande douceur en voyant la figure de ce nouveau collaborateur et en entendant retentir les accents de la patrie.
» Ier Février. Nous allons visiter un hôpital récemment établi dans les locaux de l'Ecole Polytechnique. Trois cenls malades y ont été portés hier ; nous y découvrons six protestants. Nous les munissons de livres saints, et ils paraissent joyeux d’apprendre que nous les visiterons fréquemment. Nous achevons la journée en faisant une nouvelle visite à l’hôpital de Dolma-Batché. J’y retrouve un militaire dont je vous ai déjà parlé ; il nous paraît fortement travaillé parle sentiment de ses péchés. Dieu veuille le conduire au Sauveur et à la paix qu’il offre à ceux qui viennent à Lui ! »
Les lettres qu’on vient de lire comprennent les huit premiers jours que nous avons passés à Constantinople. Ces jours, comme on le voit, ont été employés à une première reconnaissance du terrain où devait tout d’abord s’exercer notre ministère. L’auto-
rité militaire avait reconnu nos litres et constaté nos droits. Nous avions visité une ou deux fois les hôpitaux situés à Constantinople et dans la banlieue; nous y avions trouvé un certain nombre de nos coreligionnaires , nombre encore bien petit , mais qui devait s’accroître par de nouvelles explorations (1), alors que nos frères prendraient courage en nous voyant revenir régulièrement revêtus d’un caractère officiel. Nous avions distribué à nos coreligionnaires la sainte Parole de Dieu avec quelques ouvrages instructifs et édifiants. Nous avions ouvert un registre où nous inscrivions les noms , lieux de naissance, adresses, etc. de nos frères, et ailleurs nous prenions note exacte des jours où nous avions visité tel ou tel établissement. Dès-lors notre ministère hospitalier pouvait s’exercer régulièrement. Que le lecteur n’exige pas un compte-rendu complet de ces visites, elles lui offriraient moins d’intérêt qu’il ne le pense ; il y a une monotonie fatigante dans ce spectacle de douleurs qui revenait chaque jour à heure fixe , et , quant aux incidents de la vie morale, il n’est pas toujours prudent de tout dire : il faut souvent taire le bien comme le mal. Parler trop haut des joies que l’état spirituel de nos chers malades nous a données parfois serait exposer ceux-ci au péché d’orgueil ; dire leur indifférence ou leurs faiblesses serait les exposer au péché de découragement. Nous nous tairons aussi sur les petites difficultés que nous avons rencontrées parfois de
(1 ) Ce nombre, en effet, a été croissant sans cesse. Lors de mon retour en France , en mai, nous avions visité huit cent dix de nos frères à Constantinople ; aujourd’hui , en juillet , il s’élève à plus de onze cents II est essentiel de noter ces chiffres officiels.
la pari des aumôniers d'un autre culte et des sueurs hospitalières. Ces difficultés se sont abaissées devant la constatation et l’exercice de nos droits. Nous avons su apprécier chez quelques ecclésiastiques cl chez quelques sœurs de nobles et beaux sentiments qui nous inspirent pour eux de l’estime et de l’affection. Nous avons trouvé chez d’autres une tendance à de mauvais soupçons et à ce qu’on peut appeler de la taquinerie. Nous les renvoyons au jugement de leur propre conscience que nous prions Dieu d’éclairer au jour brillant de l’Evangile. L’arrivée de notre nouveau collègue, M. Chardon, nous permet aussitôt de donner à nos visites une nouvelle activité. MM. Rœhrich et Lévi devaient s’adresser particulièrement aux protestants de langue allemande. M. Chardon et moi exhortions les protestants de langue française. Gulhané, Maltépé et Daoud-Pacha devaient être visités par mon collaborateur; Péra, Dolma- Batché, l’Ecole Polytechnique et Ramistchillik m’étaient dévolus. Nous devions visiter à tour de rôle les hospices du Bosphore; nous nous réunissions chaque jour pour prier ensemble et nous faire part des incidents de nos visites. La plus franche cordialité-, la plus étroite union n’ont jamais cessé de régner entre nous : trois frères n’auraient pas travaillé ensemble avec plus d’harmonie et d’égards mutuels. Comment en aurait-il été autrement, nous étions absorbés par la poursuite d'un même but : la gloire de notre Maître dans le soulagement moral de nos malheureux frères. Nous travaillons à ce but par nos visites, nos exhortations, nos enseignements. Nous devions aussi y travailler par la prédication publique de l’Evangile de vérité. Cette prédication ne nous
était pas permise dans les hôpitaux, où il eût été impossible de réunir nos frères dans une salle à part, mais elle pouvait être tentée dans le quartier franc de Constantinople. J’avais appris qu’il y avait un temple jadis consacré au culte protestant sur le domaine de la légation néerlandaise. 11 me vint à la pensée de demander l’autorisation d’y exercer mon ministère pour les protestants qui parlent la langue française, tant de ceux qui appartiennent à la vie ci vile que de ceux qui appartiennent à l’ordre militaire. On verra les diverses phases de cette affaire importante dans ma correspondance dont je reprends maintenant la suite.
« Constantinople , 12 février 1855.
» . J’ai oublié de vous dire que, mercredi ,
après notre malencontreuse course à Daoud-Pacha , au moment où, harassé de fatigue, j’allais me livrer au repos, j’ai aperçu une grande lueur rougeâtre dans le ciel. Je suis monté sur la terrasse de l’hôtel , et , de cet observatoire élevé, j’ai pu contempler de grandes gerbes de feu qui éclataient dans la direction de Kassim-Pacha. Les incendies sont des évènements tellement ordinaires à Constantinople qu’à peine y prend-on garde ; autrefois , ils étaient encore plus fréquents, car le peuple avait recours à ce terrible expédient pour obliger les sultans à sortir de leur impénétrable retraite et à écouter ses doléances; aujourd’hui, que le sultan n’envoie qu’un de ses ministres pour connaître de ces désastres, et que, d’ailleurs, il se montre fréquemment au milieu de la population, pour laquelle il est très-accessible, les
sinistres ont diminué. Ils n’ont cependant pas cessé d’être très-redoutables, la capitale étant presque en entier construite en bois. Des officiers , postés dans la lanterne de deux tours élevées, celle de Galata dans le quartier franc et celle du Séraskier dans le centre de Stamboul, veillent jour et nuit pour donner l’alarme lorsque le moindre feu éclate. Alors des cavash parcourent les rues en poussant des cris. Le peuple accourt. On ne laisse guère approcher des maisons incendiées (pie les musulmans, ceux-ci craignant que les chrétiens ne voient leurs femmes sans voile ou qu’ils ne dérobent leurs meubles. Pendant l’incendie de Kassim-Pacha, la pluie tombait par torrents; c’est le ciel qui se chargea de l’éteindre. Le lendemain , nous avons appris (pie ce sont des magasins français qui ont été détruits, les uns disent par l’effet de la malveillance, les autres, par quelque imprudence.
» Vendredi, 2. — Désormais, j’irai donc seul aux hôpitaux qui me sont dévolus. Je me rends à Ramistchillik, par la voie déjà indiquée. Je visite mes malades; leur nombre augmente de jour en jour. J’épuise la provision de Nouveaux-Testaments (pie j’avais emportée ; j’éprouve un serrement de cœur en entendant nos braves militaires demander la Parole de vie sans pouvoir les satisfaire. Je rencontre dans un corridor un aumônier catholique, Arménien de nation; il m’attendait pour se plaindre de ce que je remettais aux soldats protestants plus de livres qu’il n’était nécessaire. Je lui réponds avec calme que j’ai étudié avec soin mes droits et mes devoirs, que je ne veux ni oublier les uns ni dépasser les autres; qu’il peut être bien sûr que je ne m’occuperai nullement
de ses ouailles, mais que j’étais bien décidé à nourrir et à garder les miennes; qu’en ce qui concerne le prosélytisme, j’avais promis de m’en abstenir dans les hôpitaux , et qu’une fois ma parole donnée , mon honneur chrétien y était engagé. On a prétendu depuis que j’avais juré, sur la croix d’honneur que je porte, que je n’avais point donné de livres religieux aux soldats catholiques. Le fait n’est point exact. Quand je veux affirmer une chose , j’ai appris de mon Maître à dire: Oui, oui. Je croirais faire injure à mon caractère de chrétien en ajoutant autre chose. Du reste, notre entretien s’est terminé d’une manière parfaitement pacifique. Je suis rentré par le Pont-Neuf, celui qui est le plus rapproché du fond de la Corned’Or, à l’extrémité septentrionale. J’ai rencontré un groupe de dromadaires en repos : les uns debout, enchaînés à leur petit âne ; les autres accroupis. Rien ne donne un aspect oriental à une ville comme ces grands quadrupèdes. Ici , je me suis engagé dans la partie juive du quartier d’Askieu ; tout le temps que j’ai erré dans ces rues tortueuses, j’ai éprouvé un dégoût qui n’était égalé que par la compassion. Partout des enfants au teint hâve, de jeunes filles déguenillées, de vieilles femmes pouilleuses, accroupies sur des décombres, tendant leur main osseuse à l’étranger égaré. Je n’ai pu me défendre d’un sentiment d’effroi au milieu de ces immondices et de ces ruines vivantes d’un peuple que Dieu a marqué de son doigt et de sa réprobation jusqu’au jour où, selon sa promesse, tout Israël sera rétabli. Alors les ossements épars sur la campagne seront vivifiés; alors l’ignominie sera effacée , et l’Eternel sera glorifié en Jacob son serviteur. En attendant, ouvrons nos cœurs
à ce malheureux peuple , et gagnons-le à la vérité à force de compassion et d’amour !
» Au-delà et au-dessus d’Askieu s’élève un plateau nommé l’Ok-Meidan , ombragé çà et là de e\ près groupés. Rien n’égale la beauté de ces arbres séculaires; partout s’étend une belle pelouse, dont la brillante verdure est tachetée en divers lieux de petits monuments de marbre blanc, revêtus d’inscriptions en turc. Ces élégantes colonnes marquent les lieux illustrés par l’adresse d’un sultan , alors que ce prince, s’exerçant au tir de l’arc, les flatteurs avaient soin de perpétuer la mémoire de ces hauts faits en indiquant, par une pierre monumentale, les lieux où tombaient les flèches. Par-dessus ces croupes s’étend un immense et lugubre cimetière israélite. Rien n’égale l’aspect désolé de cette immense hypogée; et en contemplant ces ruines funèbres, la pensée se reporte involontairement sur les chants prophétiques d’un Ezéchiel, d'un Jérémie. Je me retrouve, après bien des détours, à kassim-Pacha , devant les restes fumants de l’incendie d’hier au soir, et je respire enfin aux abords de Péra.
» Samedi , 3. — Je me lève avec l’intention d’aller à Kanlidgé, hôpital sur le Bosphore, à 15 kilomètres de Péra. L’intendance a nolisé un petit bateau à vapeur anglais, la Surprise , qui fait le trajet tous les jours; nous sommes autorisés à en profiter. Je trouve le bateau chargé de foin , de viandes et d’autres comestibles; il partira très-lard et il n’est pas sûr qu’il rentre aujourd’hui : à un autre jour donc. Le temps devient affreux : pluie, vent et neige. Nous employons une partie de notre journée à faire des visites. Nous sommes porteurs de nombreuses lettres
de recommandation, mais il nous sera impossible de les remettre toutes. Il faut nous restreindre aux limites les plus étroites , en ce qui concerne les douceurs de la société et les devoirs de la civilité. Nous nous bornerons aux personnes dont le concours peut être sérieusement profitable au mandat qui nous a été confié par les Eglises. Celte mesure de prudence nous a imposé de douloureux sacrifices ; elle nous servira d’excuse auprès de beaucoup de personnes trèshonorables dont il nous a été impossible de rechercher la connaissance.
» Nous allons voir M. le comte de Zuylen, à qui j’avais déjà manifesté le désir de prêcher l’Evangile en français , dans le temple attenant à la légation. Cet homme excellent m’a fait entrevoir que la chose n’est pas impossible ; que , quant à lui , un tel projet était dans ses vœux les plus chers, et qu’avant mon arrivée il avait, souvent demandé à Dieu d’envoyer un homme au cœur duquel il mettrait le désir d’employer à sa gloire ce local depuis si longtemps fermé et silencieux. Notre honorable ami nous conduit dans le temple, qui me rappelle, par ses formes, les édifices du même genre dans nos Cévennes. Il a été élevé en 1672, il y a près de deux siècles. Nous avons vu les coupes de communion donnée l’année suivante par un Pierre Yunker, protestant de la vieille roche. N’oublions pas qu’à cette époque régnaient à Constantinople des sultans capricieux , fanatiques et sanguinaires, et rappelons-nous aussi que le temple de la légation hollandaise est encore aujourd’hui le seul qui ait été construit spécialement pour le culte réformé. Nous le trouvâmes encombré de meubles et de caisses , que la bienveillante activité
do M. de Zuylen fera, j’espère, bientôt disparaître, loi on pourra placer la chaire; là, les sièges; dans ce coin, l’harmonium, si jamais nous en avons un. .le ne conçois rien de plus agréable que de disposer l’intérieur d’un temple, quelles que soient sa simplicité et sa pauvreté. Avec un peu d’art, on peut toujours l’arranger d’une manière convenable et digne, et remplacer, par un chaste décorum, des ornements qui sûrement n’ajouteraient rien au respect que les fidèles y apporteront.
» -Nous visitons aussi le docteur Schlotman, chapelain protestant de l’ambassade de Prusse. Nous savons que cet homme excellent nous offrirait l’usage de sa chapelle pour la prédication en français, à défaut du temple dont nous demandons la clef ; nous savons (pic le chargé d’affaires du roi de Prusse est animé des meilleures dispositions pour nous; et bien que nous n’en ayons point profilé, nous désirons exprimer ici publiquement notre sincère reconnaissance pour ces témoignages de fraternité. M. Schlotman réunit à une profonde piété une érudition tout allemande, il est destiné à une chaire dans une université de son pays , et sa congrégation aura bientôt à déplorer son départ. Ce frère nous entretient longuement et d’une manière très-intéressante des progrès spirituels qui se manifestent chez les Arméniens. 11 paraît que, dans des temps assez reculés , des chrétiens allemands avaient travaillé à leur instruction et à leur conversion au pur Evangile; mais leurs travaux n’avaient amené aucun résultat apparent. Cependant leurs pieux efforts n’ont pas été perdus , et aujourd’hui les missionnaires américains, qui paraissent appelés à récolter avec joie, trouvent çà et là les traces d’un minis-
tère fidèle. Il y a quelques années , après une longue attente de la part de nos frères d’Amérique, un mouvement spontané s’est manifesté chez les chrétiens d’Arménie. Plusieurs, surtout en Asie-Mineure, ont embrassé de cœur la réforme religieuse. Plusieurs ont passé par le creuset de la persécution , et quelques-uns ont souffert jusqu’au sang. D’autres n’ont pas eu le courage de se déclarer; mais leurs convictions sont formées, et ils attendent des temps meilleurs pour les manifester.
» Quant aux Turcs, ils n’ont pas avancé d’un seul pas vers le christianisme ; toutefois , ils paraissent s’intéresser à la lecture de la Bible. Plusieurs , qui Vont étudiée avec soin, viennent discuter avec les missionnaires, et cette discussion accuse un esprit de recherche qui , sous la bénédiction de Dieu , pourrait les mener plus loin. Il y a en général, chez les musulmans, une tendance sérieuse vers les idées d’un ordre élevé.
» Dimanche , 4, — Impossible de pénétrer dans l’église anglaise ; tous les abords étaient encombrés. Comment donc l’ambassadeur lord Slradford, si influent et depuis si longtemps en résidence à Constantinople, laisse-t-il son culte national dans un tel état de pénurie? Nous nous sommes dirigés vers la chapelle américaine ; les fidèles en sortaient, le service du matin étant terminé. On a parlé d’aller à Scutari faire une première visite à l’hôpital anglais et saluer M,le Nightingale et les sœurs de charité protestantes. Nous sommes descendus vers l’échelle de Top-Hané. Au moment de monter en caïque, je me suis senti pris d’un étourdissement tel que j’ai dû prier mes collègues de partir sans moi. Je sentais le besoin de la solitude et du
silence, après tant de nuits d’insomnies et de journées d’agitation. Après une heure de promenade au grand air, je me suis senti remis. Je suis alors retourné à l'église américaine, pensant qu’il y aurait un service de l’après-midi. 11 y en avait un en effet, mais en langue arménienne. En me retirant , j’ai compris combien doit être douloureux l’état spirituel des protestants , trop peu nombreux et trop disséminés pour jouir du bienfait d’un culte public, et je me suis senti à la fois de plus en plus confirmé dans ma résolution de consacrer le reste de ma vie aux protestants qui visitent nos Pyrénées; et en attendant qu’il me soit donné de me retrouver au milieu d’eux , j’ai compris combien il était important d’établir une Eglise protestante française à Constantinople. J’ai passé le reste de mon dimanche dans les solitudes du grand cimetière de Fera. La vue des splendeurs du Hosphore m’a récréé; le grand air a calmé mes nerfs tendus. Mon âme bénis l’Eternel, et n’oublie aucun de ses bienfaits!
» Le soir, assis au coin du feu dans la salle à manger de notre hôtel des Ambassadeurs , entre un capitaine d’artillerie israélite qui rend ici des services signalés à notre armée, et un colonel de dragons dont le père s’est illustré pendant les guerres de l’Empire, sentant derrière moi un courant d’air , je inc suis levé pour aller fermer une porte entrebâillante; une voix grave et impérieuse est sortie de la chambre latérale : « Attendez, pas si vite. » Et, comme je m’excusais de mon incivilité involontaire, je vois paraître un Turc à la démarche lente, au costume de la réforme, simple, mais propre et décent. Cet étranger vint prendre place au milieu de nous ,
cl , à noire grande surprise , nous remorquâmes qu’il s’exprimait en français très-pur, puis, un moment après, en anglais parfaitement accentué, tandis qu’il commandait sans hésitation aux domestiques en langue turque. Ce personnage était le générai Guyon , Français d’origine, Anglais de naissance, Turc d’adoption; officier de fortune habile et entreprenant, qui, après avoir commandé les Croates contre les Autrichiens , commande aujourd’hui les Turcs contre les Russes. 11 a été fait pacha ; il porte un nom turc que j’ai oublié. Du reste, il a pris les allures du pays, parlant à voix basse, d’une manière lente, mystérieuse et mesurée. M’ai pu avoir avec lui une conversation sérieuse et élevée; puis, je l’ai laissé causer guerre avec nos compagnons de table, et, en me rapprochant d’une seconde cheminée située à l’autre extrémité de la salle, je me suis trouvé au milieu d’un groupe de fils de la grande famille italienne. C’étaient quatre Romains auxquels s’étaient joints deux Grecs , tous parlant français d’une manière distinguée. Quand ils apprirent le but qui m’amenait en Orient, ils me félicitèrent d’appartenir à la réforme religieuse qu’ils me parurent comprendre clairement en la définissant comme un retour au christianisme apostolique. Je leur trouvai un esprit sérieux et élevé; ils me fournirent une occasion précieuse de développer devant eux le côté positif du protestantisme évangélique. Puis , passant aux idées du moment, les Grecs me parurent rêver encore l’établissement d’un empire de Bysance.
» Lundi , 5. — Après les soins du ministère hospitalier, je reprends, avec M. de Zuylen, la question de l'établissement du culte français, Cette question a
fait des progrès; elle excite fortement l’intérêt, nonseulement des Français et des Suisses, mais encore celui des Hollandais, des Anglais, des Allemands, des hommes pieux appartenant à ees diverses nationalités, cjui parlent de se réunir pour prendre l’initiative dans cette importante affaire. Notre frère, M. Turin, me prêtera son précieux concours pour la prédication. M. de Zuylen accordera une autorisation provisoire qui devra être plus tard confirmée par son souverain. Dans le courant de la soirée, nous avons été voir un chrétien distingué, qui semble, par sa piété profonde et sa rare intelligence , être tout préparé pour devenir un membre actif de notre nouvelle Eglise. Cet homme de bien est le docteur Millingen : c’est un Ecossais établi depuis nombre d’années à Constantinople. Dans sa jeunesse, il était ami et médecin de lord Byron. Il a passé depuis par de grandes épreuves; aujourd’hui, il est médecin du padischa, et il visite son harem. Le docteur Millingen a traversé un temps d’incrédulité qui régnait dans le milieu où il passa sa jeunesse; mais depuis il a reconnu la divine autorité de la Parole de Dieu , et il s’est placé courageusement au rang des disciples humbles et fidèles de Jésus-Christ. Si l’on pouvait interroger les âmes qui, par la grâce de Dieu, se sont élevées des ténèbres du doute aux clartés de la foi, elles auraient chacune leur histoire a raconter, et l’on reconnaîtrait que chacune a trouvé une démonstration ou un aspect de la vérité (pii l’a frappée d’une manière spéciale. Avant d’admettre la vérité et l’autorité de l’Evangile, le docteur Millingen a reconnu l’inspiration divine des Epîtres de saint. Paul, et ce sonl les passages prophétiques de ces écrits applica-
. blés à l’Eglise de Rome qui lui ont donné la mesure du degré d’inspiration dont le grand Apôtre des Gentils était revêtu. 11 est impossible, se disait-il, qu’un homme qui a pu prédire à l’avance l’apostasie de Rome, d’une manière aussi détaillée et aussi caractéristique qu’il le fait dans ses écrits (1), des siècles avant que cette décadence commençât à se manifester, n’ait pas reçu d’en haut des dons extraordinaires. Ainsi , le sceptique fut ébranlé et , par une conséquence logique et irrésistible, il fut amené à soumettre sa foi au livre tout entier et à accepter l’ensemble des vérités évangéliques qu’il enseigne. Le docteur Millingen porte le costume oriental; il a une physionomie très-spirituelle; il a des idées très-élevées sur le sort des nations et l’avenir de l’Eglise ; il juge des choses à la clarté de l’Evangile de vérité, et sa grande habitude des hommes, sous l’influence de la charité chrétienne, lui inspire une bienveillante indulgence pour tous, sans qu’il se relâche pour cela de la rigueur de l’orthodoxie évangélique. Notre nouvel ami , qui connaît bien les Turcs , nous expliqua leur répugnance pour le christianisme, qui ne leur est apparu jusqu’ici que comme la boîte de Pandore, d’où sont sortis, à leurs yeux , l’ivrognerie, le mensonge, l’idolâtrie, l’adultère, l’impureté, le blasphème. A ccl aspect , les musulmans ont été épouvantés, et le scan-
(1) tl>e épître à Tim., IV. L’Esprit dit expressément que, dans les derniers temps, quelques-uns se révolteront delà foi s'attachant, à des esprits séducteurs...., défendant de se marier et commandant de s’abstenir des viandes que Dieu a créées , afin que les fidèles et ceux qui ont conuu la vérité en usent avec actions de grâces. Voyez encore 2 Thés-, 11.
claie durera pour eux jusqu'à ce que des chrétiens plus purs, plus simples, plus évangéliques se soient montrés. Alors ceux-ci auront le droit d’appeler les musulmans à eux ; Dieu donnera à ces chrétiens l’honneur insigne de les retirer du sein de leurs ténèbres. Jusque-là il n’y a rien à espérer : ce n’est point, du reste, avec des spectacles religieux qu’on peut se tlatter de les convertir; et les mahométans, qu’on sait être si opposés à tout ce qui ressemble a l'idolâtrie, ont reculé stupéfaits lorsqu’ils ont vu, il y a quelques semaines, transporter solennellement à bord du vaisseau amiral une grande image de la Vierge. Oh ! quand donc les chrétiens seront-ils chrétiens !
Mardi, 6. — Les malades arrivent en masse à l’hôpital de l'Ecole Polytechnique. On jette tous leurs effets dans de grandes chaudières où on les fait bouillir à grande eau; quand on les retire, il n’est pas facile de leur rendre leur forme primitive. Au sortir de l’hôpital , les soldats vont chercher dans un vaste magasin les objets qui leur sont indispensables.
» A deux heures, nous nous rendons a la chapelle américaine, où la Société biblique tient sa réunion trimestrielle. Nous y entendons des rapports intéressants. La Société a établi ici deux magasins où la Bible se vend publiquement : l’un est situé à Galata et lautre à Stamboul , tout près du Grand-Bazar. Pendant l’année qui vient de s’écouler, les Turcs ont acheté plus de Bibles qu’il ne s’en était vendu depuis la traduction du Livre saint en leur langue. On m’invite à prendre la parole. Je profite de cette occasion pour faire connaître la valeur de notre mission et
donner quelques détails sur ses commencements. L’assemblée décide de mettre à notre disposition tous les Nouveaux-Testaments français et allemands qui seraient nécessités par nos distributions aux soldats. 11 s’agit d’un charmant petit volume qui prend le moins de place possible dans le sac du soldat; il est trèsproprement relié et même doré sur tranche. L’assemblée décide aussi l’ouverture à Péra d’une salle convenablement appropriée, éclairée et chauffée, où l’on recevra des journaux en diverses langues, et un dépôt de livres publiés par diverses sociétés religieuses , en Angleterre, en France, en Amérique, propres à offrir aux nombreux étrangers, appelés à Constantinople par les mouvements du temps présent, une lecture agréable et sérieuse, ainsi qu’un point de réunion. Cette proposition est accueillie par un assentiment unanime. Dans cette réunion , qui fut pour nous comme une oasis de repos dans notre désert d’Orient, nous rencontrâmes plusieurs hommes de bien, parmi lesquels deux missionnaires , ouvriers des premières heures dans l’évangélisation de cette partie de 1 Orient, où ils ont blanchi au service du Seigneur. Les noms de MM. Goodell et Schauffler sont chers aux Eglises et vénérés par tous ceux qui suivent avec intérêt les mouvements religieux qui se manifestent parmi les Arméniens.
» Mercredi , 7. — Je me lève de bon matin pour me rendre à Kanlidjé, hôpital français, situé entre Constantinople et la mer Noire , sur la côte d’Asie. J’emporte des vivres , comme s’il s’agissait d’une de nos petites excursions des Pyrénées. Je me munis, comme d’ordinaire, d’une bonne provision de livres choisis. Je monte sur un des bateaux de l’intendance,
commandé par un Italien qui parle diverses langues. Je tiou\e a bord trois Ecossais, avec lesquels je puis échanger quelques paroles sérieuses; nous parlons aussi de la guerre. A propos de zouaves, mes compagnons rendent un éclatant témoignage à leur bravoure. « Les zouaves, disent-ils, sont d’excellents soldats ; ils se battent bien comme.... des Ecossais. » Kanlidjé est une ancienne habitation de pacha, admi- 1 cible ment situé au bord même du Bosphore et adossé a une colline, couronné d’une belle végétation. On y ici oit cent soixante malades. Ici, j’ai été accueilli avec une politesse qui tenait de l’empressement. Le planton que M. le comptable veut bien mettre à ma disposition, met avec moi le plus grand soin à découvrir mes coreligionnaires. Ceux-ci , comme dans les autres hôpitaux , manifestent une grande joie quand ils me voient et quand ils apprennent qu’on les visitera régulièrement. Pendant ma visite, le médecin en chef vient de la manière la plus gracieuse m’inviter à déjeûner avec lui. 11 insiste ; j’accepte. Ma visite amène la découverte de plusieurs de nos frères, parmi lesquels des parents de deux de nos pasteurs. Au déjeûner, je lais connaissance avec quelques-uns des administraleurs de l’hôpital. La conversation prend naturellement un caractère sérieux. Plus j’avance et plus je remarque qu’aujourd’hui la société française est susceptible de suivre une bonne et sérieuse direction. Oh! quelle grande responsabilité pèse sur ceux qui se chargent de la diriger et de l’instruire! M. Barlhe, aide-médecin , frère du pasteur de Cozes , veut bien m accompagner dans une petite promenade avant I arrivée du vapeur qui doit me ramener à Constantinople. Nous visitons ensemble la partie de la maison
qui était autrefois habitée par les femmes du propriétaire de Kanlidjé. Ce harem était construit avec goût. Partout de belles vues sur le Bosphore , des jardins soignés, des bassins, des kiosques, etc. Ivanlidjé est dominé par des collines couvertes de vignes, que l’on tient très-basses, comme dans le Languedoc. Sur le bord de la mer, j’observe des soulèvements porphyritiques qui ont bouleversé les couches calcaires, phénomène qui reparaît, dit-on, fréquemment sur le littoral de la mer Noire, jusqu’en Crimée. Je contemple avec ravissement la baie deBeïcos, Thérapià, Buyuk- Déré, un palais récemment construit par le sultan, et de menaçantes fortifications élevées jadis par les Génois. Après une dernière parole donnée à quelquesuns de nos malades, je quitte mes hôtes comme j’aurais quitté d’anciennes connaissances, et le bateau m’emporte sur les flots azurés du Bosphore. Nous essuyons un grain, à travers lequel Stamboul et Péra nous apparaissent tout brillants de soleil et encadrés dans un immense arc-en-ciel, aspect féerique devant lequel la peinture serait aussi impuissante que les descriptions. Des nuées de goélands obscurcissent l’air ; des troupes de plusieurs centaines de marsouins agitent violemment la surface de la mer, sur laquelle on les voit bondir et s’étaler, agiles et joyeux. Toute la nature revêt un air de splendeur; on dirait quelle va dire adieu aux frimas et à l’hiver. Mais rien n’est plus trompeur que ce climat , qui , dit-on , nous réserve encore ses vicissitudes et ses rigueurs.
» Jeudi, 8. — A Ramistchiflik, commedans les autres hôpitaux , nous découvrons chaque jour de nouveaux coreligionnaires, et nous voyons grandir nos listes. La lecture de la parole de Dieu parait être,
pour plusieurs, une source de joie. Quelques soldais de la Lozère et du Tarn sont profondément ignorants, et il est bien difficile de faire arriver quelques idées élevées à ces intelligences obscurcies. D’autres semblent n’attendre nos visites que pour obtenir quelque secours. Nous sommes obligés d’ôlre très-prudents à cet égard; nous nous abstenons de donner de l’argent; et quant aux petites douceurs que nous pouvons apporter à nos frères souffrants, nous ne faisons rien sans être assurés que nous ne contrarierons en aucune manière les médecins qui les soignent.
» Vendredi , 9. — A [très de longs et ennuyeux débats avec les loueurs turcs qui commencent à se méfier de leurs bons alliés , j’enfourche un cheval de louage, misérable rosse, comme on en voit, hélas 1 partout. Me voilà donc , mes enfants, chevauchant dans les affreuses rues de Constantinople, rues qui qui inc rappellent certains sentiers do nos Pyrénées, avec cette différence, toutefois, qu’iei le sol est couvert d'une boue noire, grasse, fétide, composée de pots cassés, de haillons, de ruines d’incendie, de charognes de chiens en état de décomposition, abominable magma (pii révélerait des mondes nouveaux aux observateurs des infiniments petits armés de leurs puissants microscopes, .le voyage en compagnie de notre ami M. Chardon, intrépide cavalier (pii me donne une leçon d’équitation. Que nos successeurs fassent quelques semaines de manège avant de venir ici, l’étude du cheval ne leur sera pas inutile. Nous voici à Daoud-Pacha. Cet immense hêpital contient près de dix-huit cents soldats, répartis dans plus de cent salles, il est bien moins favorablement situé (pic l 's autres établissements de ce genre que nous pns-
sédons ici, et il faudra du temps et beaucoup de travail avant qu’il soit propre et salubre ; aussi est-il convenu qu’on n’y reçoit que les convalescents; mais hélas 1 aujourd’hui on est forcé d’y recevoir des hommes bien malades. Ceux-ci arrivent en masse: un très-grand nombre ont les pieds gelés; d’autres sont attaqués du scorbut, du typhus; d’autres, enfin, sont dans un état de marasme indéfinissable, perdant l’ouïe, la vue, l’usage de leur raison. On a rencontré l’autre jour, dans un quartier écarté de Constantinople, un pauvre soldat égaré ; il n’a pu dire s'il venait de France ou de Crimée. Dans cette longue visite, nous avons eu plusieurs fois sujet de nous réjouir. Il y a décidément un grand avantage à travailler à deux ; aussi, mon collègue et moi , nous nous sommes bien promis de nous procurer cet avantage aussi fréquemment que possible, malgré nos arrangements précédents.
» Samedi, 10. — Hôpital de Péra. — Un malade du département du Gard m’inspire un grand intérêt. « Voudriez-vous posséder un Nouveau-Testament? lui dis-je. — Oui , sans doute , mais je n’ai rien pour le payer. — Le voici, mon ami, acceptez-le; nops sommes venus pour donner, non pour vendre. » — Le soldat saisit le livre divin, et fond en larmes d’attendrissement. Un autre soldat, très-malade, refuse de m’entendre; et comme je lui offre défaire une prière auprès de lui , il me répond d’un ton sec « Ce n’est pas nécessaire! » et peut-être dans une heure cette àme devra se présenter devant son Créateur et son Juge. Mais ne soyons pas trop sévère ; peut-être ai-je trouvé ce soldat dans un de ces moments où l’àme, sous l’influence du marasme , perd et sa force et sa liberté. Oh ! misère , misère !
Trois jours après ce même soldat réclamait le secours de mon ministère:
Eu sortant de l’hôpital, je vois passer un enterrement arménien, et comme je veux m’instruire de tout, je le suis jusqu’à la partie du Grand-Champ des morts qui est consacrée aux personnes de ce culte. Ce mort est porté à découvert sur une civière, habillé comme pendant sa vie ; sur le devant et l’arrière de la civière s’élèvent deux cerceaux entourés de branches de citronniers avec leurs fruits ; le cortège est précédé de quatre ou six prêtres , vêtus de loques rondes et de longues robes noires; les prêtres ont une grande barbe ; ils entonnent, en marchant un chant monotone sans harmonie. Un prêtre porte un crucifix ; un autre, un encensoir. Le mort est déposé sur le bord de la tombe ; et pendant que des hommes le cousent dans un linceul , les prêtres lisent à tour de rôle, et quelquefois en même temps les pages d’un livre arménien. Ils baragouinent sans avoir l’air de penser à ce qu’ils lisent. Les assistants sont silencieux mais distraits. La toilette du mort est achevée; un vivant descend dans la fosse, et reçoit dans ses bras le cadavre, dont le corps se plie entre ses bras; il l’étend dans la terre; le prêtre jette une poignée de terre , chacun des assistants aussi ; les lectures et prières continuent pendant que les fossoyeurs achèvent l’enterrement et forment sur la fosse un petit monticule qu’ils arrosent d’eau afin de le consolider; puis chacun des assistants s’approche du prêtre principal et baise le petit crucifix que cchii-ci tient, à la main. — Je suis surpris par la pluie; je me réfugie sous le porche latéral d’une caserne. J’y trouve un soldat dans sa guérite , c’est un Turc. J’entame
avec lui une conversation par gestes ; je lui explique comment je viens de l'hôpital pour consoler les malades en leur lisant la Bible et en leur parlant de Dieu. Nous causons sur divers autres sujets. Comme la pluie continue, mon bon Turc se dépouille de sa casaque, la plie en quatre et la pose sur le bord de sa guérite en m’invitant à m’asseoir. Je me défends, il insiste ; j’accepte pour ne pas lui faire de la peine. Je lui offre une tablette de chocolat, objet qui paraît parfaitement nouveau pour lui. Selon la coutume turque, j’en mange le premier, il en mange à son ..tour, et pour compléter mon bakschiche, je lui donne un morceau de papier pour serrer le reste ; la pluie cesse, et nous nous séparons amis pour la vie. — Je reçois la visite de M. le docteur Millingen; j’ai avec lui une intéressante conversation. 11 me parle des désastres de l’armée anglaise; il croit que le Seigneur châtie et humilie cette nation à cause de ses péchés, et entre autres à cause de l’orgueil, de l’ivrognerie, du puséisme , de sa tendance au romanisme. Et nous, Français, n’aurions-nous pas aussi à nous humilier pour bien des raisons et à recourir enfin à Celui qui , seul , fait triompher les bonnes causes ?
« Constantinople, 19 février 1855.
» Je reprends mon journal.
» Dimanche , 11. — J’assiste au culte anglican. M. Blackistone nous donne un bon sermon sur Osée, II. 11 annonce pour mercredi une réunion de prières à l’occasion de la guerre. 11 y invite les chrétiens de toutes dénominations. C’est l’anglicanisme tel que je le
voudrais partout ; il ressaisirait alors la haute position que lui fait perdre chaque jour l'étroitesse cléricale. J’espère que mon bien -aimé E... s’en tiendra toujours à ce bon esprit de largesse chrétienne. Je sais, du reste, que ce sont là ses sentiments. — Le soir, j’ai une longue et sérieuse conférence avec mes chers collègues ; nous avisons aux moyens d’imprimer à l’œuvre qui nous est confiée une activité régulière et complète.
» Lundi, 12. — Après les travaux nécessités par la rédaction d’un long rapport adressé à la commission de Paris ( I) et la visite de nos malades, je me pro-» mène, pour respirer le grand air, vers la mosquée de Top-Hané. De là, je veux me rendre à Galata, et perdant ma route je m’engage dans des rues si affreuses, que le souvenir m’en revient comme un cauchemar effrayant. Ce sont les mystères de Galata !... Dire ce qu’on y voit en plein jour, serait une souillure pour la langue. Et ce sont des Grecs, des Français, des Anglais, des chrétiens, en un mot, qui donnent un tel spectacle aux musulmans scandalisés de tant de corruption !
r> Mardi, 13. — A Ramislchidik, je ferme les yeux à un pauvre Allemand. Malgré la confusion de Babel, nous avons pu nous comprendre sur la « seule chose nécessaire.... » Le soir, j’ai un long et sérieux entretien avec un officier français distingué. J’expose devant lui le dessein d’amour et de miséricorde que Dieu a manifesté au monde par l’envoi et la mort expiatoire de son Fils, et lui montre comment la morale
(1) Nous annoncions à celle date la présence de deux cent quarante-huit soldats protestants dans les hôpitaux.
ne peul avoir de fondement solide que dans le salut gratuit.
» Mercredi , 14. — A Dolma-Batché, un infirmier m’exprime les regrets qu’un protestant des Pyrénées, que j’avais visité plusieurs fois, a manifestés en partant sans me revoir une dernière fois. A l’Ecole Polytechnique, je dis à un pauvre jeune homme : « S’il plaisait au Seigneur de vous retirer à Lui'? — Oh! répond-il avec un éclair dans les yeux , je mourrais avec joie ! » Ce jeune homme , doué d’une piété intelligente, m’a profondément édifié. Je reviens à l’hôtel par les hauteurs d’où l’on contemple de beaux aspects. Je traverse un grand enclos dont la terre n’a pas encore été remuée, et je remarque un poteau surmonté d’un grand écriteau , portant ces mots en français : Cimetière protestant. C’est une nouvelle concession du sultan, destinée à remplacer le cimetière protestant du Grand-Champ, où les tombes sont profanées par les passants, lorsqu’elles ne disparaissent pas complètement dans la fange.
» Jeudi , 15. — Pendant que, dans une course à Stamboul , j’examinais l’obélisque égyptien de l’hippodrome , un jeune homme , vêtu à la turque , vint me donner des renseignements en mauvais français. « Êtes- vous Turc? lui dis-je. — Non. — Où êtes-vous né? — A Constantinople. — Alors vous êtes Turc? — Non, je ne suis pas musulman. — Alors vous êtes Grec? — Non. — Arménien? — Non. — Catholiqueromain ? — Non. — Protestant? — Non ; je n’ai pas de religion ; ni patrie , ni religion ! mais je suis étudiant. — Qu’apprenez- vous? — Les langues; quand j’en saurai trois, je m’attacherai comme drogman à quelque ambassade ; alors j’aurai une religion et une patrie. »
» Vendredi, IG. — En sortant de l'hôpital de Péra, je rencontre le général Niel, de retour depuis peu de Crimée et à la veille d’y retourner; il m’invite à aller avec lui voir passer le sultan, qui sort d’une mosquée. Le padischa est dans une voiture traînée par quatre petits chevaux blancs, pleins de douceur et de feu. Comme la route est exécrable, et que quatre hommes sont obligés de soutenir la voiture pour qu’elle ne tombe pas, la marche du cortège est très-lente; aussi pouvons-nous tout à loisir étudier la physionomie d’Abdul-Medjid. 11 est vêtu de la manière la plus simple : calotte rouge, lévite droite bleu-foncé, pantalon blanc, ltien ne le distingue des militaires turcs du dernier rang qu’un ceinturon doré et un beau damas. 11 est très-pâle; son regard est éteint, ses traits affaissés. A son aspect, nous nous découvrons avec respect; en retour, il fixe sur nous un regard fixe et doux : c’est sa manière de saluer. Les militaires turcs qui l’accompagnent étaient dans une tenue peu soignée. Un moment après , nous voyons passer le séraskier, ou ministre de la guerre, qui partage, avec la plupart de ses collègues du divan, une corpulence qui paraît officielle dans le pays. Du reste , il a , comme la plupart des Turcs, une tête magnifique. Le soir, j’ai un long entretien avec un Israélite français très-distingué; je lui parle de l’affection que les vrais chrétiens doivent avoir et ont, en réalité, pour les restes de l’ancien peuple de Dieu , et je lui offre la lecture du discours de Gaussen sur les Juifs enfin évangélisés et bientôt rétablis. Cet homme intéressant avait agité, dans le temps, la question s’il embrasserait le christianisme ; il l’a résolue négativement, en remarquant que la morale de sa religion valait bien
autant que celle des chrétiens de sa connaissance. Que les chrétiens qui liront cet écrit sachent profiter de cette sérieuse leçon. Cela dit, j’ajouterai cependant qu’il ne faut pas juger d’une manière trop absolue de l’excellence d’un principe par la manière dont les hommes le mettent en pratique.
Samedi , 17. — En allant à l’hôpital de l’Ecole Polytechnique, je me repose un moment dans le cimetière arménien. Je remarque des soldats turcs jouant aux osselets sur une tombe ! On transporte à bras de pauvres Français blessés qui débarquent sur la rive du Bosphore. On dépose l’un d’entre eux sur un sépulcre : quelle triste couche! Je m’approche de lui et lui adresse quelques paroles d’encouragement, paroles chrétiennes qu’un prêtre pieux approuverait sûrement. Ce pauvre militaire est probablement catholique ; dans quelques minutes il sera dans l’hôpital , et il me sera alors interdit de lui parler. A l’hôpital, je vois des cholériques qui venaient d’arriver ; l’un d’entre eux était déjà tout noir. En revenant, je rencontre un soldat turc ivre. Yoilà les fruits du mauvais exemple donné par nos marins. Un autre soldat turc le conduit et paraît passablement embarrassé; enfin, pour aller plus vite , il charge son camarade sur ses épaules et l’emporte comme un paquet.
» Dimanche, 18. — Je vais à Scutari en société de M. Chardon. Je passe devant la tour deLéandre, tour qui n’a rien à faire avec l’amant de Héro qui périt dans les Dardanelles et non dans le Bosphore. Je mets pour la première fois le pied sur la terre d’Asie. De Scutari , la vue qui plane sur tout Constantinople est indescriptible. L’hôpital anglais est immense; nous le traversons pour nous rendre sur un terrain aban-
donné, d'où la vue est tout particulièrement belle; de là nous contemplons la mer de Marmara, dont les petites vagues viennent clapoter à nos pieds et achever la ruine de la coque d’un navire naufragé; à droite, la Pointe-du-Sérail, en face l’Archipel des îles des Princes ; à gauche, la Pointe-de-Calcédoiue, où llelisaire avait un palais ; plus à gauche, le cimetière de Scutari; ce cimetière turc est célèbre par son immensité et par la richesse des tombes qui le composent. On dit qu’il y a dans ce champ des morts assez de pierres pour rebâtir Scutari si ses maisons de bois étaient incendiées, et assez de terrain pour nourrir tous ses habitants si ce terrain était cultivé. Tous les alentours de l’hôpital ont un aspect anglais; partout des habits rouges , des femmes coiffées du petit chapeau de paille irlandais et portant de beaux nourrissons entre leurs bras; nos frères des îles britanniques se résignent difficilement à se séparer de leurs familles, ce qui annonce un sentiment moral louable, mais ce qui doit être un furieux embarras pour une armée. Nous remarquons partout une violation 11agrante du saint jour du dimanche; les boutiques turques regorgent d’Anglais acheteurs et d’Anglais marchandeurs. Près d’une petite mosquée, nous entendons un bourdonnement de ruche; c’est une école, une école turque. Nous y entrons sans autre cérémonie. Nous trouvons une cinquantaine de beaux petits moutards accroupis ou couchés par terre; trois maîtres à longues barbes, pédagogues de l’ancienne roche, affublés du vrai turban patriarchal , aussi accroupis, sont entourés de quelques élèves, tandis que les autres" travaillent en jouant. Notre arrivée fait sensation. J’inspecte l’école comme je le faisais jadis,
rue Pavée, à Nîmes. Je fais lire les marmots; je les encourage en leur parlant français; ils s’imaginent me comprendre , la flatterie est toujours agréable ; puis, je tire de ma poche mon carnet, et je fais signe à un enfant d’y écrire quelque chose avec sa plume de roseau; modestement il me montre de la main un autre élève de bonne mine et plus proprement habillé, c’est peut-être le plus habile de la classe. Je lui livre mon carnet ; il y trace avec dextérité une phrase avec ces beaux caractères turcs qui exigent d’un écrivain qu’il soit calligraphe. Me voilà triomphant. Pour témoigner ma reconnaissance, je donne à mon jeune scribe un bakschiche, dont un bout de crayon fait tous les frais. En redescendant de l’école, je vois des Turcs faisant leurs prières; d’autres se lavant les bras jusqu’au coude. Je remarque aussi un enfant de l’école lavant une feuille de papier, car on écrit avec de l’encre de chine, et une feuille de papier sert plusieurs fois. L’heure du culte anglais de l’après-midi arrive; nous nous rendons à la chapelle, où nous nous
trouvons en tout . dix personnes!! en comptant le
ministre, nous deux et un enfant à la mamelle; et des milliers d’Anglais et d’Anglaises circulent oisifs autour des boutiques ou au soleil dans les cimetières... Le docteur Black wood nous adresse un sermon remarquable. Je n’ai jamais entendu le conseil de Dieu exposé avec plus de lucidité et de force. Il improvise avec un rare talent ; vous savez qu’il n’y a pas beaucoup de ministres anglicans qui aient le courage de s’affranchir de leur cahier; il faut savoir gré à ceux qui y parviennent. Après le service, nous trouvons auprès de notre excellent frère, auquel nous allons vous présenter sans autre cérémonie, une des deux
jeunes orphelines que cet homme de bien a adoptées et qui s’emploient parmi les gardes-malades. Nous nous sommes présentés chez M,|e Nightingale, munis de la lettre que M,ue M..., de Pau, avait bien voulu me remettre pour renouveller une connaissance qu’elle m’avait procurée lorsque M»« Nightingale passa à Nîmes avec son père, il y a plus de quinze ans. Mlle Nightingale n’est pas visible ; j’entends sa voix dans la salle attenante; elle est en affaire. Tous les soins de la direction hospitalière reposent sfir elle , et ces soins sont d’autant plus compliqués, qu’avant son arrivée, tout était en souffrance. Douée d’une rare intelligence et d’une grande énergie pour le bien, elle a déjà obtenu d’importantes réformes: une armée de sœurs hospitalières protestantes la secondent dans son œuvre de dévouement : on les voit çh et là traverser les salles et les corridors , vêtues d’une manière simple, et distinguées seulement par une écharpe placée en sautoir. Elles ne se contentent pas de donner les remèdes, le bouillon ou les douceurs aux malades et d’ajouter à ces soins quelques paroles banales d’encouragement, mais plusieurs exercent un sérieux ministère de consolation évangélique, et prodiguent aux malades quelques-uns des soins matériels dévolus d’ordinaire à nos infatigables infirmiers; aussi, plusieurs de nos sœurs anglaises, ont-elles dû suspendre pour un temps leurs pieux travaux; quelquesunes sont mortes à la peine. Une foule d’oisifs , qui veulent, au retour d’Orient, avoir la satisfaction de pouvoir dire qu’ils ont vu Mllc Nightingale, viennent lui dérober un temps précieux. Pour ne point grossir leur nombre, je n’ai point insisté pour être admis auprès de cette dame, dont le nom se rattachera dé-
sormais d’une manière si honorable aux souvenirs de la guerre d’Orient. Ne pouvant me recevoir, elle eut l’attention de me procurer la connaissance de Mlle B...., qui la seconde dans la direction, et de la bouche de laquelle je recueillis plusieurs renseignements intéressants. Les sœurs anglaises appartiennent à diverses tendances religieuses protestantes. Les catholiques ont une large part dans les faveurs du gouvernement ; il serait bon que ceux qui se plaignent de l’intolérance anglaise contre, les prêtres de Rome , vinssent ici s’édifier sur ce grave sujet. On attend prochainement l’arrivée de nouvelles gardes-malades, dont la présence est ici nécessaire; car l’état des malades est encore très-affligeant, et la mortalité considérable. Les soldats anglais sont transportés très- rapidement de Balaclava à Scutari , et le gouvernement a obtenu des contractants que le passage se fît en trente -six heures ; mais il faut bien dire que les malades restent à bord plusieurs jours en vue de l’hôpital avant d’y être transportés.
» Lundi , 19. — Nous allons, M. Chardon et moi, à bord du Friedland, magnifique trois-ponts qui porte le capitaine Baudin, commandant les forces maritimes françaises du Bosphore en l’absence de l’amiral. Nous lui demandons l’autorisation de visiter les hôpitaux maritimes, comme nous avons celle de pénétrer dans les hôpitaux des armées de terre. ïl nous répond qu’il n’y voit aucune difficulté; que les cultes sont libres, et que nous ne sommes pas à une époque où il faille foire usage de l’éteignoir. Là-dessus, il nous signe notre firman, et nous congédie poliment. En passant, nous jetons un coup-d’œil sur les splendeurs d’un grand vaisseau de guerre, résumé le plus complet
et le plus imposant du génie et de la hardiesse de l’homme. Mais le temps passe, et il est trop précieux pour le donner à une investigation plus longue.
» Notre visite à l’hôpital de Péra amène la découverte de nouveaux frères. Nous visitons une salle réservée exclusivement aux cholériques.
» Mardi , 20. — Visite à Dolma-Hatcbé et à l’Ecole Polytechnique, que nous explorons en entier pour prendre les noms des nouveaux venus. C’est une opération longue et pénible, que nous serons obligés de renouveler au moins tous les quinze jours, à cause des arrivages qui se succèdent avec beaucoup de rapidité et du mouvement des hôpitaux qui en renouvelle fréquemment le personnel. Nous passons la soirée chez M. Lebet-Pellzer , négociant distingué qui, originaire de Neuchâtel, habite Péra depuis nombre d'années. Cette famille hospitalière est une Providence pour les pasteurs, qui y sont toujours accueillis avec la plus touchante affection. Déjà plusieurs fois nous sommes venus auprès d’elle nous reposer de notre douloureux ministère.
» Mercredi, 21. — Nous nous rendons à pied à Daoud-Pacha; nous y trouvons des Suisses et des Hollandais pieux. Des chambrées entières nous demandent de nos livres , que nous sommes contraints de refuser à cause de nos instructions. En revenant, nous longeons les murailles de l’ancienne ville de Constantin. Les Turcs, qui ne réparent ni ne détruisent rien, les ont laissées dans l’état où ils les avaient mises lors de la prise de celle capitale. Aussi çà et là remarque-l-on des brèches énormes, des tours penchées et en apparence prêtes à s’écrouler tout d’une pièce; d’autres fendues de haut en bas; des portes à
plein cintre, la plupart murées ou condamnées; puis des lierres immenses, des ormeaux et des aliziers qui enlacent les corniches, relient les ruines comme un ciment vivant, et ailleurs broient entre leurs racines les pilastres et les entablements. Partout, sur cette route, qui serpente entre ces masures et un immense cimetière, on éprouve une impression grande et solennelle de solitude et de désolation.
» Jeudi , 22. — Je reçois enfin le courrier de France. Grâces à Dieu , je suis aujourd’hui sans inquiétude sur mes bien-aimés.... Aujourd’hui , temps de neige. Vous figurez-vous Constantinople enseveli sous la neige, et se détachant en teinte blanche glaciale sur un ciel noir du nord? Dimanche dernier, nous respirions le doux parfum des amandiers en fleurs; aujourd’hui, tout est blanc de frimas. Impossible de se rendre aux hôpitaux éloignés; nous visitons ceux qui sont plus rapprochés. L’après-midi, ayant quelques emplettes à faire, je me suis rendu au Grand-Bazar. Je l’avais vu trop à la hâte pour m’en faire une idée juste. Cet édifice, ou plutôt cette accumulation d’édifices, est l’ouvrage de plusieurs souverains qui se sont succédé. Aussi l’architecture qui en distingue les diverses parties offre-t-elle une grande variété. A côté d’une arcade italienne de mauvais goût se trouvent des corridors d’un mauresque de bon aloi. On se perd dans ce labyrinthe d’allées tapissées d’étoffes de toutes couleurs, de brocards brodés d’or et d’argent , de selles étincelantes de pierreries, d’armures où la cotte de maille des croisés se drape élégamment sur des cimeterres de Damas, de babouches jaunes, rouges, noires, toutes parsemées de paillettes, d’ornements en filigrane, de bouquins
d'ambre, de tuyaux de pipe en jasmin el en rosier, de chapelets de bois de sandal, etc., etc. Là, on étudie les mouvements du changeur , qui essaie une pièce douteuse sur un trébuchet; là, un joaillier qui renferme avec soin les trésors de Visapour et de Golconde dans une petite vitrine obscure et sans éclat, qui contient peut-être des millions ; ailleurs, les Arméniens étalent les produits du Lancashire; les Juifs, la friperie des magasins de confection ; les Qrecs , des soiries du Levant ; les Persans , des cachemires de grand prix ou de charmantes petites fantaisies richement enluminées. Mais ici , comme ailleurs, la boue et l’humidité vous poursuivent. On les retrouve même plus intenses, car l’air ne peut guère circuler dans ces corridors inextricables. Mais on oublie ces inconvénients en présence de ces scènes empreintes d’un vrai cachet oriental, et on passerait des semaines à étudier ces échoppes cl les peuples divers qui les fréquentent. Le soir, nous trouvons chez le missionnaire Kænig, un agent de la Société biblique américaine qui nous ra conte que, malgré ses instances, il n’a pu obtenir la permission de faire une distribution de Nouveaux-Testaments dans le camp français en Crimée. Hier au soir, le propriétaire du Café-Français a été assassiné. Tout le monde s’accorde à dire qu’il ne faut pas sortir le soir seul, sans canne et sans lumière.
» Vendredi , 23. — Je longe les murailles du Vieux- Sérail , sur les bords de la mer. Je remarque un plan incliné qui conduit d’une ouverture élevée jusque sur la mer. C’est tout simplement un déversoir pour les immondices, que quelques touristes n’ont pas manqué de désigner comme le passage fatal par lequel on jetait les femmes infidèles au Bosphore. Soit dit en
passant, la loi qui prononce peine de mort pour les cas d’adultère subsiste toujours ; mais elle est rarement exécutée, soit parce que ce crime est fort rare, soit parce qu’il est très-difficile de le constater. L’autre joui1 , un de nos commensaux a rencontré une femme qui avait été surprise en compagnie avec un giaour (infidèle) ; on la conduisait pour être jugée. Si elle est condamnée, on la jettera dans la mer, renfermée dans un sac, en compagnie d’un chat et d’un serpent. A l’hôpital de Guihané , j’exhorte un protestant malade, à côté d’un malheureux cholérique qui se tord de douleur et que quatre hommes ont peine à retenir. Le choléra n’est encore ici qu’à l’état sporadique ; mais on craint les premières chaleurs du printemps. Au retour de l’hôpital, M. de Zuylen me met en relation avec des protestants qui désirent ardemment l’établissement d’un culte français : M. Arlaud, protestant du bon vieux temps, établi depuis nombre d’années en Turquie; M. Kühn, secrétaire de la légation; M. Yan Lennep , frère d’un missionnaire très-distingué qui exerce son pieux ministère en Asie-Mineure. Le docteur Millingen s’est aussi joint à ces frères pour demander officiellement à M. de Zuylen l’usage du temple français. Dans cette demande , ils expriment le vœu que le ministère s’exerce sous la protection du roi de Hollande, dans l’esprit de l’orthodoxie évangélique , en conformité avec les confessions de foi caractéristiques des Eglises réformées de France et vallonnés des Pays-Bas. M. de Zuylen veut bien consentir à l’usage du temple provisoirement et dans l’esprit spécifié dans la lettre ; il se charge de faire approprier le local aux pratiques de notre culte, et on convient que l’inauguration solennelle pourra se faire le dimanche
i mars. Le soir, j’ai un entretien très-sérieux avec mes collègues, sur la nécessité de porter nos pas vers la Crimée. Le service hospitalier est établi à Constantinople; désormais il peut fonctionner régulièrement. Un mois d’expérience nous a instruits sur ses difficultés et sur ses ressources. Il faut désormais qu’un de nous se détache pour aller au camp français reconnaître le terrain, apprécier les besoins spirituels, et voir si réellement une porte est ouverte à notre activité chrétienne....
» Je passe une nuit d’agitation. C’est à moi que revient le devoir de frayer la route. G r Aces à Dieu , j’impose silence à la chair et au sang. Je me reprocherais toute ma vie d’avoir reculé devant cet appel. Le Seigneur n’est-il pas en Crimée comme à Constantinople ? Ne me protégera-t-il pas sous la tente' de Kamiech, comme il le fait dans les rues de Péra 1 .
» Samedi, 24. — Je me lève, ayant « dressé ma face, » et tout résolu à aller en Crimée. J’annonce ma résolution à M. Chardon, qui paraît regretter de ne pas me suivre, et à M. Rœhrig, qui est tout joyeux de cette nouvelle phase de notre vie missionnaire. Moi-même je suis aussi joyeux, parce que je sens que je suis dans la ligne du devoir. Dieu veuille m’y maintenir I M. l’intendant Angot, à qui je fais part de mon dessein, m’accordera le passage gratuit pour moi , pour mon ordonnance et pour mon cheval. 11 me fera accorder en Crimée les vivres nécessaires. En me rendant à l’hépital de Dolma-Batohé , je rencontre un enterrement grec. Le convoi est précédé de quatre croix en or , dont deux de forme grecque et deux de forme latine. Le mort est un petit enfant , beau comme un ange ; il semble endormi et prêt à chaque instant à se
réveiller. Les prêtres officiants, assez salement vêtus, chantent d’nn ton nasillard, qui est le mode emphatique des Grecs. Certainement, le plain-chant romain est bien plus digne et plus impressif. Je remarque sur les tombes grecques, pierres rectangulaires posées à plat, des dessins indiquant les insignes de diverses professions manuelles, scies, marteaux, fer à cheval, armures, etc. A l’hôpital , j’ai rencontré des soldats qui ont manifesté hautement leur reconnaissance des soins que nous leur donnons ; nous avons trouvé dans ce témoignage de précieux encouragements. Un brave militaire m’a demandé des livres pour les lire à un camarade complètement illettré.
» Dimanche , 25. — Je suis curieux de visiter une église grecque. 11 s’en trouve une à Péra même. Elle est pleine. Les hommes occupent la nef ; les femmes sont admises dans des tribunes grillées. La nef est surchargée d’ornements dorés. On n’y remarque aucune statue , mais une grande quantité d'images de saints , rangées l’une contre l’autre sur une même ligne , et peintes dans le style byzantin. Plusieurs sont exécutées sur un fond d’or ; d’autres sont affublées d’ornements métalliques en relief. Ces peintures pourraient être l’objet d’études archéologiques intéressantes. Je remarque plusieurs assistants qui vont baiser dévotement les pieds de leurs patrons. Plusieurs cierges de très-gros calibre jettent un jour douteux sur la nef naturellement assez obscure. Une chaire élégante et de bon goût pend aux nervures d’un grand pilastre. Un garçon, coryphée des écoles, récite des litanies d’un ton nasillard ; le peuple prononce les répons. Un jeune prêtre à barbe noire, à cheveux bouclés et flottants, à figure ascétique et tendre,
monte en chaire; il lit en grec ancien la première moitié du premier chapitre île l'Evangile selon saint Jean; il semble lire avec assez de sentiment, mais toujours sur le ton nasal dont j’ai déjà parlé, et qui est particulier à toutes les solennités grecques et même à leurs chants populaires. A la fin de la lecture, l’assemblée dit une doxologie en faisant rapidement et plusieurs fois le signe de la croix et en s'inclinant. On en était à cette partie du service, lorsque je m’aperçois que je suis, à cause de mon costume sans doute, l’objet de l’allention de quelques personnes. Un Grec de bonne mine sort de son banc , s’approche de moi, et me dit en français parfaitement accentué : « Monsieur, ne restez pas ainsi debout à la porte; venez vous asseoir avec nous. » Je me rends à son invitation. La conversation s’engage à demivoix. 11 m’explique les diverses parties du culte. « La messe a déjà été dite ce matin devant l’autel, qui est là derrière ce rideau brodé d’or. Elle ne peut pas être dite deux fois sur le même autel le même jour; mais vous voyez le prêtre dans un coin devant un autel provisoire. Attendez, le service est. fini , et le Saint-Sacrement va passer. » En effet, je remarquai une procession devant laquelle les Grecs s’inclinaient en se signant, sans toutefois se prosterner comme les Romains. Pendant le service, on (il aussi passer à plusieurs reprises un plateau pour recevoir les offrandes des fidèles. Mon interlocuteur me dit qu’à l’église du Phanar, le culte se célébrait avec beaucoup plus d’éclat, et que j’y verrais fonctionner le patriarche. « Ne soyez pas étonné de mes questions au sujet de votre culte, qui m’est lout-à-fail inconnu, lui-dis-je î car |e suis protestant. — Protestant! J’aime les pro-
testants, ma femme appartient à votre culte; elle est souvent privée de secours spirituels. » Et lorsque je lui annonçai que dimanche prochain nous allions inaugurer un service en langue française, il me dit qu’il en était ravi, et qu’il ne manquerait pas d’y mener son épouse; et « nous irons souvent. »
» Cette après-midi , en traversant le Bosphore à l’aide de quatre rames vigoureuses, nous nous sommes trouvés engagés dans un troupeau immense de marsouins : un seul de ces cétacés pouvait faire chavirer notre barque légère, et on en comptait des centaines qui s’ébattaient autour de nous. La vue de cette masse grouillante avait quelque chose d’effrayant. Du reste, j’étais ravi de cette curieuse rencontre, que plus d’un touriste aurait enviée. Le marsouin s’élève, presque perpendiculairement, sur la surface de l’eau ; après avoir ainsi émergé la moitié de son corps bicolore, il se recourbe et pique une tête de manière à faire apparaître à son tour son abdomen et sa queue ; il recommence ainsi cet exercice en se croisant avec ses compagnons ; ils marchent ainsi en bandes serrées, laissant entre eux un intervalle à peine suffisant pour le passage d’un bateau. Quelques instants après cette scène vivante disparaît, pour se reproduire sans doute furtivement dans les profondeurs de l’abîme. Le marsouin est, d’ailleurs, parfaitement innocent comme tous les cétacés : on le pêche rarement , et on ne l’estime guère que pour sa graisse. Si on le voit si fréquemment à la surface de l’eau, c’est qu’il est obligé d’y venir pour respirer l’air, étant comme les mammifères muni de poumons, et se séparant, par la présence de ces organes et par sa manière de se reproduire, de la classe des poissons.
De retour à Top-Hané, je débarque à l’arsenal; le sultan s’y trouve, prenant une collation avec le Toppacha ou ministre de l’artillerie. Le malin môme, j’avais été présenté à S. Exc. , avec laquelle j’avais échangé quelques paroles de courtoisie. Ce ministre vient fréquemment «à Top-Hané, où se trouvent des fonderies importantes et de vastes ateliers d’artillerie. 11 est souvent honoré de la visite de son souverain. Les grilles de la vaste cour où nous avons pu pénétrer sont fermées au peuple ; on ne laisse plus passer que les Français et les Anglais. En face de l’embarcadère, se trouve le magnifique ca'ique impérial armé de seize caïdjis vêtus de*chemises de mousseline à larges manches-pagodes d’une blancheur éclatante. De chaque côté de l’embarcadère, sont rangés des matelots de la marine militaire française et anglaise, assis dans leurs yoles et appuyés sur leurs rames. Non loin, nous formons un groupe de curieux principalement composé d’officiers de haut rang. Le sultan va sortir; le silence se fait partout, et chacun reste immobile à sa place. Ainsi le veut l’étiquette ; tous les yeux sont dirigés vers la porte du kiosque, par laquelle le padischa va sortir. Pendant ce moment d’attente, des voix rauques et avinées se font entendre: c’est un soldat français et un matelot anglais qui rentrent au quartier après s’être attardés au cabaret de Galata. Ils traversent toute la cour de Top- Hané d’un pas incertain ; ils s’arrêtent ébahis au milieu de celle aire que le respect dû au souverain vient d’éclaircir; ils rompent le silence solennel de notre ottente, en continuant des chansons ordurières : on leur fait signe de se taire; on les invite à se retirer, à se ranger du moins; rien n’y fait, nos ivrognes
s’obstinent; pendant ce temps le sultan s’avance , mais seul et suivi de loin par le Top-pacha , et dans son costume de chaque jour si simple, si parfaitement semblable à celui de ses derniers sujets, que, soit à cause de cette simplicité même, soit à cause de la préoccupation produite par la scène scandaleuse qui vient troubler la solennité grave du moment, personne ne reconnaît le Grand Sultan ; nous le laissons passer tout près de nous : personne ne le salue ; les matelots qui s’apprêtaient à lui rendre les honneurs militaires, restent courbés sur leurs rames ; les militaires lui tournent le dos : ce n’est que lorsqu’il monte sur son caïque que nous reconnaissons et notre méprise et notre conduite incivile. Le caïque s’éloigne lentement et dans le plus profond silence; à peine entendait-on un léger claquement produit par la chute des rames que les caïdjis de Sa Hautesse manient avec un soin extrême. Une compagnie d’artilleurs turcs rangés sur le bord de l’eau , élèvent leurs sabres en signe de salut quand le sultan passe devant eux. On end alors sortir de leurs rangs un son plaintif d’un fifre, harmonie douce , triste et presque funèbre, qui laisse dans nos âmes un sentiment indéfinissable de mélancolie auquel le souvenir de notre incivilité vient ajouter une force nouvelle...... Le lendemain
j’ai trouvé le moyen, par l’ami qui m’avait présenté au Top-pacha, de faire accueillir nos excuses au souverain, notre auguste allié.
» Ne vous étonnez pas, mes enfants, si je vous donne de si minutieux détails sur ma vie en Orient. Ce sont souvent les petites choses qui font comprendre les grandes. »
Constantinople , 5 mars 1855.
» C’est bien décidément demain que je m'embarque pour Kamiech. Voici quelques lambeaux de mon journal destinés à vous faire connaître mes faits et gestes jusqu’à ce moment solennel.
» Lundi, 26. — Après avoir fait mon courrier, soin que je prends régulièrement deux fois par semaine, je cours à la poste; j’y retourne trois fois, et je manque l’heure. Mes lettres ne partiront que dans trois jours. Pour comprendre cela, il faut que vous sachiez que les lettres ne se jettent pas ici dans une boîte comme en France; il faut les remettre de la main à la main; Or, on ne les reçoit qu’à certaines heures, et ces heures sont distribuées irrégulièrement suivant les arrivages de France et les départs pour la Crimée. L’affaire des lettres qui ne parlent pas, et surtout de celles qui n’arrivent pas, est une de mes plus douloureuses épreuves. Ai-je besoin , mes enfants , de vous rappeler que nous sommes à six cents lieues les uns des autres! .Je vais à Stamboul, chez notre ami M. Lebet , qui veut bien mettre son interprète à ma disposition. Accompagné de ce truchement ; de M. A., de Bordeaux; de M. de Cayrol, capitaine d’artillerie , nous nous rendons au Grand-Bazar. 11 s’agit d’une grande affaire, l’achat d’une tente. M. de Cayrol me donne son avis, je l’exprime en français à M. A. ; celui-ci le traduit en italien à l’interprète qui l’explique en turc au marchand ; les réponses suivent la même cascade à quatre étages : on finit par s’entendre, et me voici propriétaire d'une magnifique tente turque, fortement doublée,
munie de ses cordages, du support, des piquets, le tout pour 700 piastres. Que ce gros chiffre ne vous effraie point; il se réduit à 123 francs, monnaie française. C’est une tente pour dix personnes, ce qui signifie que dix personnes pourraient s’y tenir couchées par terre , les pieds dirigés vers le centre , la tête vers la circonférence. Pour moi, je pourrai y installer commodément un lit et une table: tout juste pour manger et dormir. N’est-ce pas là une grande partie de notre vie matérielle? Le reste ne tient point de place. Les tentes turques sont plus solides et plus commodes que les tentes françaises; toutefois, elles n’ont qu’une seule ouverture, ce qui est un inconvénient pendant la saison chaude; elles demandent à cet égard quelques modifications.
» Avant de quitter le Bazar, nous examinons quelques industries locales, la confection des bouquins d’ambre jaune, dont quelques-uns se vendent jusqu’à 200 fr. ; la matière première vient de la côte de la Baltique en Poméranie ; elle se présente sous forme de rognons informes : on la dégrossit à l’aide d’une petite hache ; on voit le parti qu’on peut en tirer, en considérant la grosseur et la forme du bloc; puis, à l’aide du tour, on en fait un bouquin de chibouk, ou un brûle-cigarre; les petits fragments servent à confectionner des colliers, dont quelques-uns, d’un jaune citron, atteignent des prix très-élevés. Nous avons aussi vu, avec intérêt, des Turcs travaillant avec goût et habileté de belles plaques d’ivoire, dont ils fabriquent des peignes artistement ciselés; d’autres faisaient de charmantes petites cuillères en écaille de tortue, en ébène rehaussée de corail et d’argent. Ces cuillères forment tout le couvert des
Turcs, qui n’emploient ni couteau, ni fourchette, faisant usage de leurs cinq doigts, excepté quand il s’agit de manger les confitures. En rentrant, nous remarquons un vieillard vénérable, monté sur un beau cheval, et accompagné de domestiques qui veillent à sa sûreté, l’un tenant le cheval par la bride, l’autre appuyant sa main droite sur le pommeau de la selle. C’est un juge qui vient de prononcer une sentence : demain nous en saurons peut-être des nouvelles.
» Vous n’avez pas oublié, mes enfants, le bel autographe qu’un moutard de l’école de Scutari a déposé l’autre jour sur mon calepin. Je désirais beaucoup connaître le sens de la sentence qu’il a montrée avec tant de prestesse et d’élégance. Personne autour de moi ne peut l’expliquer. Un ami veut bien soumettre le cas à M. Scheffer, premier interprète de l’ambassade française, orientaliste des plus distingués. Ce lendemain , on me rend le précieux manuscrit audessous duquel je trouve la traduction :
» Ba, bé, bi , bo, bu.
» Une autre fois, je saurai me méfier des sentences d’un calligraphe de huit ans.
» Mon journal de cette semaine vous intéressera peu; toutefois, je ne veux point laisser de lacunes.
» Mardi , 27. — Visite chez M. l’intendant Angol; ministère à l’hôpital de Gulhané; préparatifs pour le grand voyage.
» Mercredi , 28. — Temps ravissant. Je pars pour l’hôpital de Ramistchiflik. Le caïque me berce mollement sur les belles eaux du port entre d’immenses vaisseaux de guerre. Je visite mes malades avec un redoublement d’intérêt. Plusieurs sont partis; d’au-
très sont debout et visiblement mieux. J’en vois un attendri à mes exhortations. Les parlants semblent reconnaissants. Je visite un pauvre militaire d’Orléans qui est bien mal; il s’en va sous l’influence de la fièvre typhoïde. Je m’éloigne un instant de son lit pour parler à un autre; mais je sens le plancher fuir sous mes pas; un bruit se fait entendre, les murailles s’agitent; elles frémissent; nous sommes en plein tremblement de terre; la secousse s’opère du nord au sud; j’estime qu’elle dure deux fois plus que notre grande secousse de Bagnères du mois de juillet dernier, huit secondes environ. On ne peut s’imaginer comme c’est long huit secondes; la dernière ondulation a été terrible, et j’ai élevé mon âme à Dieu comme si je touchais au terme de ma vie. Mais qui peindra la désolation de mes pauvres malades? En un clin d’œil, ils sont à bas de leurs lits , et tous les valides se précipitent aux portes et dans la cour. Le Seigneur me met au cœur de faire bonne contenance et de sortir le dernier. Je rejoins mes fuyards dans la cour, où tous ceux qui pouvaient bouger s’étaient rendus au nombre de plusieurs centaines, en chemise ou revêtus de leurs couvertures. Nous les exhortons à rentrer; ce qu’ils font sans grande confiance. Jugez de l’angoisse de ceux qui n’ont pu quitter leur lit. La secousse a eu lieu à peu près à trois heures de l’après-midi , ce qui doit répondre à peu près à une heure trois quarts pour Bagnères. Du reste, il y a eu très-peu de dégâts : à l’hôpital, un escalier de bois englouti et quelques plâtras tombés sur des lits heureusement vides; à Constantinople, des murs lézardés; dans un khan, une voûte écroulée, et, dit-on, quelques victimes. Depuis,
nous avons appris qu’il y a eu à Brousse, on Àsie- Mineure, de grands malheurs, beaucoup de victimes, dont je n’ose pas dire le chiffre, parce qu'il me paraît exagéré; beaucoup de minarets sont ruinés. Depuis nous avons eu quelques très-légères secousses, mais insignifiantes. 11 y a certains rapports entre la constitution géologique de Constantinople et celle de Bagnères. Toutefois, rassurez- vous, je n’ai pas entendu dire que les tremblements de terre aient jamais fait grand mal dans cette capitale ; c’est dans l’Asie-Mineure et surtout en Syrie qu’ils opèrent d’épouvantables bouleversements.
» C’est aujourd’hui la journée des évènements. On a capturé des corsaires grecs qui s’étaient permis d’assassiner un petit équipage anglais. De ces individus, au nombre de sept, quelques-uns sont morts en prison; les autres ont été pendus aujourd’hui dans divers quartiers de la ville. Il paraît que celte dernière opération se pratique d’une manière tout-à-fait primitive; on se contente de suspendre l’individu au coin de la première boutique venue, à quelques pieds de terre et avec une corde quelconque; un factionnaire empêche que le public du carrefour ne gène trop le patient. Un de mes compagnons de table sest trouvé, sans s’y attendre, nez à nez avec un de ces malheureux pendus à Galala. J’ai failli passer par le même lieu; mais cet horrible spectacle m’a été épargné. Du reste , il faut vous dire que la peine de mort était depuis longtemps presque supprimée de fait en Turquie; mais la piraterie grecque reparaît, et le sultan désire en finir. 11 est de fait que celte race est fort peu intéressante. Toutefois, il est fâcheux de revenir à la potence après l’avoir supprimée. 11
suffisait, ce semble, de la bastonnade qui l’avait remplacée depuis plusieurs années. Mon collègue , M. Chardon, est indisposé; le docteur Ganderax le visite, et je le soigne autant que les préparatifs de mon départ le permettent. Tout le fardeau du ministère va retomber sur notre frère Rœhrig.
» Jeudi, 1er mars. — Il me tarde maintenant de partir pour la Crimée. Pourquoi donc désirer voir le temps s’enfuir? Celui que je passe ici ne vaut-il pas autant que celui que je pourrais passer ailleurs? Visite chez M. Artaud. Il habite, comme tous les négociants de Gala ta , une maison en pierre solidement voûtée, armée de portes de fer, prémunie ainsi contre le glaive des janissaires d’autrefois et contre le glaive des incendies d’aujourd’hui. La maison de M. Arlaud est située à côté de l’ancien hôtelde-ville de la cité génoise, grand édifice construit, partie en pierre de taille, partie en assises de briques; les fenêtres sont en arceaux à plein cintre, quelques-unes géminées , dans le goût des constructions romanes de l’ordre civil. Cet édifice , sous lequel l’étranger passe souvent sans l’honorer d’un regard, me rappelle que les Génois ont failli, d’une manière peu honorable, à la cause chrétienne, alors que, pendant le siège de Constantinople, on les vit favoriser les musulmans, afin d’assurer leurs immunités après la conquête. Du reste, la Providence leur réservait la récompense due aux traîtres; car ils virent, sous leurs nouveaux maîtres, leurs liens se resserrer et devenir plus pesants qu’ils n’étaient auparavant. Avant notre départ de France, nous avions demandé qu’on dressât, dans chaque église, des listes nominatives des soldats protestants partis pour l’Orient.
C’est aujourd’hui, Ier mars, que le premier résultat de cet appel m’est arrivé. C’est un paquet renfermant quelques centaines de noms. Je vais les classer par ordre de régiment. Ce ne sera pas une petite affaire; mais une statistique bien complète serait un document très-précieux ; en ce qui concerne notre ministère, on reconnaîtra qu’il est indispensable. Mais il faut que les Eglises se hâtent ; car, sans les renseignements que nous sollicitons, notre ministère ne peut s'étendre d’une manière un peu fructueuse audelà des hôpitaux. Chercher un soldat sans posséder des renseignements précis sur son arme et sur son régiment, c’est chercher l’impossible.
» Vendredi , 2. — Dimanche prochain , nous devons inaugurer notre culte français et consacrer de nouveau au service du Seigneur le temple de la légation hollandaise. J’adresse des lettres de convocation à tous les ministres évangéliques en résidence à Constantinople et dans la banlieue. Voici le nom de ces frères : W.-G. Schaufüer, docteur E. Kiggs, C. llamlin, docteur W. Goodell , J.-S. Everetl, Thompson, Turner, Kœnig, docteur H. Dwight, Blackislone, Sturn, docteur Schlotman, C. Righter, Lévi, Turin, Chardon, Roehrig. Nous ne pouvons espérer que tous ces amis se rendront au service d’inauguration, plusieurs ayant à fonctionner à la môme heure dans leurs propres églises ; mais tous ceux qui pourront venir viendront, et ceux qui seront retenus loin de nous assisteront de cœur à notre assemblée. C’est de l’alliance évangélique en pratique : l’union dans la liberté, l’unité sans uniformité. Grâces aux libéralités de nos frères de Toulouse, je dépose dans notre temple toute une bibliothèque de livres excellents à l’usage des fidèles du
troupeau français. Le temple est fort proprement arrangé; il prouve une fois de plus que la dignité chrétienne peut se passer de décorations théâtrales. Le soir, je fais connaissance avec l’excellent M. Schauffler, l’un des ouvriers de la troisième heure dans l’œuvre de Dieu en Orient , chrétien profondément instruit et en même temps simple de cœur, à la manière des frères moraves et comme on en voit peu dans notre siècle d’épilogueurs.
» Samedi, 3. — J’éprouve par moments une grande appréhension au sujet de mon séjour en Crimée; ce n’est ni l’influence du climat, ni le contact des malades, ni les fatigues du ministère, ni le feu de l’ennemi qui m’inquiètent. C’est, ô faiblesse de ma foi, le manger et le dormir 1 La Crimée est nue comme la main; il faut y porter tout ce qu’on veut y trouver. Malheur à qui n’est pas suffisamment outillé ! Des hommes bien renseignés me disent qu’il me faut absolument, à part ma tente, mon lit et autres meubles indispensables, toute une batterie de cuisine, provisions fraîches et sèches, graisse, épices; puis un cuisinier; puis un mulet pour porter tous les attirails ; puis un cheval pour me porter; puis un homme pour soigner la tente et les bêtes. Et que deviendra mon ministère au milieu de tous ces soucis! Pour simplifier, je supprimerai le mulet et le cuisinier; je mécontenterai d’un cheval, et, quant au manger, je solliciterai , comme une faveur insigne, d’être admis à faire popote , ou table commune , avec quelques officiers compatissants ; mais il paraît que ce n’est pas chose facile. On a écrit à Daoud- Pacha pour me procurer un soldat, protestant s’il est possible, pour me servir d’ordonnance. Un of-
licier de la remonte veut bien s’employer pour m’acheter un cheval. Je suis possesseur de toute une literie confortable pour près de 600 piastres (la piastre vaut un peu moins de 20 centimes). J’ai de bonnes lettres de recommandation , et je sais que plusieurs bons amis m’attendent sur la terre étrangère.
» Dimanche , 4. — Rien n’égale la splendeur de cette journée, si ce n’est celle de la nuit que nous venons de passer. Aujourd’hui , je vais donc prêcher pour la première fois l’Evangile de paix dans celte grande ville de Constantin. Celte pensée me saisit, et j’éprouve un tressaillement involontaire. Plusieurs chrétiens anglais et américains pensent que la langue française est le véhicule prédestiné dans les desseins de Dieu pour communiquer ici l’Evangile à des milliers d’àmes qui sont dans l’attente. Puissions-nous, ouvrier de la onzième heure, ne point faillir dans celle grande lèche, dont nous allons voir aujourd’hui le premier commencement. Avant le service, je vais me promener sous les cyprès funèbres du Petit-Champ des morts. Mon esprit est dispos; mais je trouve beaucoup de sécheresse dans mon coeur. Un petit incident vient en ébranler les fibres raidies. Je rencontre un colonel d’état-major avec lequel je dînais depuis plusieurs jours: « Vous partez pour la Crimée? — Oui, mon colonel; mais une chose m’inquiète. — Laquelle? — Comment ferai-je pour parer aux soins de ma vie matérielle , et remplir en même temps les devoirs de mon ministère? — C’est cela qui vous inquiète ! Je me charge de vous, si vous ne trouvez pas ma lente trop éloignée entre les quartiers généraux français et an-
glais (1). » Ainsi le Seigneur levait la pierre, et me préparait à ma prédication par la reconnaissance.
» A onze heures et demie, MM. Turin , Roehrig , Chardon et moi, en robe pastorale ; MM. Schaufller , Schlotman, Lévi , Sturn et Dwight, missionnaires et ministres anglicans, congrégalionnalistes, réformés français, de la confession d’Augsbourg, etc., entraient processionnellement dans le petit temple de la légation hollandaise: soixante-dix frères accourus des quartiers éloignés y étaient réunis. Nous partageons le service religieux entre cinq frères, comme un témoignage de notre union fraternelle. Je suis chargé du discours; l’attention est soutenue, l’émotion est visible: Je vois des vieillards répandre des larmes; c’est comme la résurrection d’uue Eglise ensevelie depuis un demi-siècle. Nous avons eu une belle et bonne journée, dont le souvenir ne s’effacera pas de longtemps.
Après le service , je me suis dirigé vers le Friedland , pour y chercher des renseignements sur un jeune marin ; sa famille , privée depuis longtemps de ses nouvelles, est dans la désolation. Le jeune homme est en état de parfaite prospérité. Je cite ce fait entre cent du même genre, pour rappeler aux jeunes gens combien ils sont coupables quand ils négligent d’écrire à leurs familles. Pour moi, j’ai pris, dès ce jour, la résolution d’exhorter chacun des soldats valides ou malades que je rencontrerai, à donner fréquemment de leurs nouvelles à leurs parents ; et, au besoin, je leur offrirai du papier pour éloigner toute excuse.
(1) On verra, par la suite, que je n'ai pas profité de cette offre obligeante, ayant dit habiter un autre quartier du camp.
» l'ne douce causerie avec M. Turin, nous conduit, sans nous en apercevoir, devant la magnifique façade du nouveau palais d’Abdul-Medjid. Cet édifice est encore en construction; le plan en est dd à un Arménien du nom de Balyan. 11 tient à la fois du style oriental le plus riche, et du caractère de la renaissance florentine. Un marbre du blanc le plus pur, extrait des carrières de l’ile de Marmara, a été employé à sa construction. Four pénétrer dans l’enceinte, on passe par une porte admirablement sculptée et flanquée de deux pavillons élégants. La partie principale du monument consiste en une salle de réception qui n’a pas probablement d’égale en Uurope, soit à cause de sa vaste dimension, soit à cause de sa riche ornementation. Un magnifique escalier, éclairé par une lumière rouge, rappelle les rêves des contes arabes; deux petites salles de bains sont entièrement construites en stalagmite miellée, d’un effet plus curieux qu’élégant. On peut visiter ces merveilles, parce que l’édifice n’est pas encore achevé; dans quelques semaines, il ne sera plus permis au touriste d’y pénétrer. Les appartements des sultanes sont entourés de très-hautes murailles, au-delà desquelles nul regard indiscret ne peut pénétrer. Le terre-plein qui longe le palais du cèle de la mer, offre une vue admirable à laquelle le mouvement du port donne un air d’animation indicible. »
« Abord de Y Amsterdam , mercredi, 1 mars.
» Je profite d’un moment de répit que me laisse le mal de mer pour vous écrire, mes enfants; cette lettre, je le crains, vous arrivera un peu tard, raison de plus pour ne pas manquer le courrier.
» Malgré tous les soucis que je me suis donnés pour mon équipement, il laisse encore beaucoup à désirer. Je saurai me priver, et mes successeurs compléteront le matériel. Imaginez-vous que, hier matin, deux heures avant mon départ, ma tente était à Stamboul; mon lit, à Galala; mon cheval, au-delà de Péra; mon vin, dans la caisse d’un marchand dont j’avais oublié le nom ; ma selle , chez le sellier , et mon ordonnance... en Crimée ! M. l’intendant avait eu l’aimable attention d’écrire à Daoud-Pacha, pour qu’on me choisît un brave cavalier protestant ; quelque malentendu nous a empêchés de recevoir la réponse à temps. Il a fallu y suppléer au moment du départ : un brave artilleur, qui retourne en Crimée, se chargera de surveiller mon cheval pendant la traversée à Kamiech, et au camp on me donnera un planton définitif. Vous vous attendez, tout naturellement que je vous parle de mon cheval. Mon cheval, je devrais dire notre cheval ; car c’est celui de la mission puisqu’il sera légué à mes successeurs; en attendant, il commence par être mon cheval. Notre ami Chardon avait bien voulu se charger de l’acheter, mais une indisposition l’a retenu au logis pendant plusieurs jours ; alors j’ai prié un officier de cavalerie, attaché à la remonte, de me faire cette empiète. Un temps précieux s’est écoulé, je ne sais comment : bref, voici lundi, et je n’ai pas encore de monture. En désespoir de cause, je cours au quartier de la remonte, à deux kilomètres de notre hôtel ; je trouve un enclos tout rempli d’officiers et de maquignons, et des chevaux de toute allure conduits par des guides turcs , grecs et arabes. Je trouve mon officier qui m’annonce que le bel alezan qu’il me destinait est re-
tourné en Asie. Un autre officier sort des rangs , il s’approche de moi : « Monsieur est de Bagnères? et moi aussi, je m’appelle !)..., enchanté de vous être utile à quelque chose; il vous faut un cheval, en voici un. » Le Grec qui le conduit le fait marcher, trotter, galoper; c’est une charmante petite bête noire. « C’est 404 fr. ; — Lés voici. » Le cheval est à moi ; ce n’est pas plus malin que cela. Mon aimable concitoyen est le médecin vétérinaire attaché à la remonte. On trouve des amis partout ; ainsi le veut la bonne Providence-; toujours grande même dans les petites choses, parce que rien n’est petit pour celui qui est grand. On dépouille mon gentil coursier de la selle dorée cjui le couvrait; on lui Ole sa bride; on le met a nu comme lorsqu’il errait dans les forêts de la Bithynie; puis, le tenant d’une main par la crinière, de l’autre par les naseaux, on me dit : « Eh bien ! voilà votre cheval. — Grand merci, Messieurs, mais que voulez-vous que j’en fasse? » Mon lieutenant a pitié de ma misère ; il me prête un licou, il me donne un homme qui enfourche Tchabouk (je lui donnai à l’instant même ce nom turc qui signifie dépêche-toi), et le conduit au pas jusqu’à l'hôtel des Ambassadeurs. Je remets Tchabouk aux mains de l’ami Chardon, qui lui achète aussitôt une foule de choses énormément chères; et je dirais que j’apprends tout d’un coup ce que coôte un cheval à l’écurie, si je pouvais en trouver une à Péra. Force est donc de le renvoyer à la remonte, demander pour une nuit une hospitalité que le militaire ne refuse jamais. Enfin, le soleil de mardi se lève : tout est prêt. Des harnais sont chargés de tout mon équipement. Tchabouk hennit de plaisir ; la pauvre bête ne se doute guère de tout ce qui l’attend. Nous sommes à
onze heures à l’intendance, heure indiquée, heure militaire , ce qui ne nous a pas empêchés d’attendre quatre heures avant d’être embarqués sur X Amsterdam. Enfin, on a signé et on ma remis ma feuille de route. Je monte à bord de la Surprise, bateau à vapeur destiné aux petits transbordements. Je fais charger mes effets, grande et difficultueuse affaire; je prends possession de ma cabine, où je dois subir un douloureux emprisonnement de trente-six heures; puis je veux aller dire un petit bon jour à Tchabouk pour voir comment il est logé et s’il va bien. Je me rendsau quartier des chevaux. Chaque bête est dans une cage séparée; je trouve deux chevaux, l’un gris, l’aütré bai; Tchabouk est noir; de Tchabouk point 1.... Je m’inquiète, je m’agite, je réclame; on me répond que mon cheval, en compagnie d’un autre, a bien abordé un instant notre embarcation, mais qu’on l’a ramené à terre, où il restera jusqu’au départ de la semaine prochaine, parce que probablement le chargement est complet. Une heure se passe, la machine chauffe-; elle grince, impatiente du départ. On lève l’ancre; j’étais résigné à tous évènements, lorsque, à ma grande surprise, je vois le petit bateau à vapeur ramener les chevaux. 11 aborde ; il ne s’agit plus que de transborder les pauvres bêtes. Rien de plus facile quand tout est convenablement disposé pour cette opération. Le cheval est placé dans une grande cage; cette cage, armée de quatre forts anneaux, est hissée perpendiculairement à l’aide d’une grue; parvenue à une certaine hauteur, la grue tourne et la cage redescend en ligne verticale sur le pont du vaisseau. Lorsqu’on n’a point de cage, on passe sous le cheval une large sangle, le cheval est élevé et
déposé de la même manière, sans danger et sans souffrance; mais notre vaisseau, n’étant destiné à recevoir à bord que quatre chevaux, n’était pas muni d’instruments convenables ; on a dû leur faire subir une opération qui risquait do leur coûter les membres. Chaque cheval était pris en biais; puis, par un mouvement de pendule, il devait tomber sur notre bord, le point de soulèvement étant immobile et placé entre les deux embarcations. La première de ces deux pauvres bêtes est venue tomber sur notre tillac à genou et le museau contre terre; il s’est relevé ensanglanté. Le tour de Tchabouk est venu ; j’ai détourné les yeux. Mon petit cheval turc s’en est tiré héroïquement et sans encombre. Tout le monde a admiré son adresse; on l’a installé dans la cage, cl quelques minutes après les bons artilleurs qui encombraient le pont sont venus le caresser et lui donner de leur pain. Assez sur l’histoire d’un cheval.»
* « Baie de Kamicch , 8 mars.
» CllERS ENFANTS,
» Me voici arrivé à Kamicch. C’est la baie située, entre Balaclava et Sébastopol. Ce n’est que trèsrécemment qu’elle a été indiquée sur les cartes, quoiqu’elle soit assez vaste pour contenir une flotte formidable, entre laquelle X Amsterdam vient de glisser. Avant de prendre terre, je vous écris à la hâte; plus tard, vous recevrez mon journal. .le suis parti avanthier, mardi, à quatre heures du soir; j’ai soutenu la mer assez courageusement jusque vers le milieu de la mer Noire. Là, le mal de mer m’a pris et ne
m’a quitté qu’à présent. C’est bénéfice de nature, dit-on, mais c’est toujours affreux. Un commissaire qui monte à notre bord vient nous annoncer la mort de Nicolas. On parle aussi d’une attaque prochaine ; elle peut aussi être retardée de deux mois. Plaçonsnous entre les mains de la bonne Providence. La veille de mon départ, j’ai ouvert ma Bible pour voir quelle parole le Seigneur me donnerait. Je l’ai trouvée dans le psaume XCI. Lisez-la, admirez et croyez !
« Celui qui habite dans la retraite secrète du Sou- » verain est logé à l’ombre du Tout-Puissant.
» Je dirai à l’Eternel : Tu es ma retraite et ma » forteresse, mon Dieu, en qui je m’assure.
» Certes , il te délivrera des pièges du chasseur et » de la mortalité funeste.
» Il te couvrira de ses plumes , et tu auras retraite » sous ses ailes ; sa vérité sera ton bouclier et ton » écu.
» Tu n’auras point peur de ce qui effraie pendant » la nuit , ni de la flèche qui vole de jour ;
» Ni de la mortalité qui marche dans les ténèbres, » ni de la destruction qui fait le dégât en plein » midi.
» Il en tombera mille à ton côté , et dix mille à ta » droite ; mais elle n’approchera point de toi.
» Seulement tu considéreras de tes yeux, et tu » verras la punition des méchants.
» Car tu es ma retraite, ô Eternel , tu as établi le » Souverain pour ton asile.
» Aucun mal ne t’arrivera , et aucune plaie n’ap- » prochera de ta tente.
» Car il donnera charge de toi à ses anges, afin » qu’ils te gardent dans toutes voies;
» Ils te porteront dans leurs mains, de peur que » ton pied ne heurte contre la pierre.
» Tu marcheras sur le lion et sur l’aspic, et lu » fouleras le lionceau et le dragon.
» Puisqu'il m’aime avec affection, dit le Seigneur,
» je le délivrerai ; je le mettrai en une haute retraite,
» parce qu’il connaît mon nom.
» 11 me réclamera, et je l’exaucerai, je serai avec » lui quand il sera dans la détresse; je l’en retirerai ,
» et le glorifierai.
» Je le rassasierai d’une longue vie, cl je lui ferai » voir ma délivrance. »
« 9 mars, neuf heures du matin. Etat-major de l’artillerie de réserve , en vue de Sébastopol.
» Si je vous ai parlé si longtemps d’un pauvre cheval, c’est qu’il est des heures dans la vie où tout fait évènement; puis je vous écrivais dans un moment où j’avais besoin à la fois de me donner un peu de distraction et de vous offrir à vous-mêmes une preuve que les langueurs de la traversée ne m’étaient pas tout entrain. Pour continuer l’histoire de notre traversée, il faut maintenant que je vous parle d’un homme. Celui-ci, au moment de rembarquement, fend la foule d’un pied aviné; il crie : sa voix, comme sa taille, domine toutes les autres; il raconte à qui veut l’entendre l’histoire de toute sa vie; il cherche partout un regard qui lui promette un auditeur complaisant: il prend à partie quiconque lui accorde la moindre attention. 11 montre à tout
l’équipage la blessure qu’il a reçue à la jambe; il découvre le membre entamé, et laisse voir sa fourchette que, par une prévoyance habile, il a cachée à demi dans sa guêtre. Il semble occuper le vaisseau tout entier et s’emparer de tout l’équipage. Pour moi , j’étais caché dans l’ombre , m’éloignant silencieusement de cette scène grotesque ; mais le regard de l’artilleur m’avait fixé ; il fend la foule : « Bonjour, mon père! » s’écrie-t-il d’une voix fortement accentuée. J’aurais voulu être à fond de cale. Sous ces traits enluminés, je reconnais enfin un de nos coreligionnaires que j’avais visité fréquemment dans un de nos hôpitaux. Je lui adresse quelques paroles pour le calmer, puis je me dérobe à ses civilités intempestives. Une circonstance vient interrompre cette scène : il s’agit du transbordement de nos effets. C’est le moment où chacun se renferme dans le soin égoïste de la propriété; mais «quand la propriété consiste en neuf ou dix énormes colis et qu’on se trouve seul, c’est alors vraiment que l’on comprend ce qui s’appelle l’embarras des richesses. Sur les ordres d’un capitaine d’artillerie , qui a été pour moi comme une bonne Providence, des canonniers viennent à mon aide; pendant qu’ils se chargent de leurs effets, un génie malfaisant ou favorable se précipite au milieu d’eux, leur arrache leur charge, d’un bras herculéen les pose à double sur ses larges épaules , en s’écriant : « Mon père, je suis à vous corps et âme ! » En un clin d’œil , mes effets sont rangés dans la soute et dans ma cabine. Je prends enfin possession de celleci. Je commençais à m’y arranger, lorsque j’entends un grand tumulte; je monte sur le pont, je trouve mon artilleur pâle de colère; je ne sais ce qu'il a fait
ou ce qu’on lui a fait , mais ses plaisanteries se sont changées en horribles jurons; il dit à chacun son mot, et ce mot est une vive épigramme, une injure; et cette injure est lancée au premier venu, sans distinction de rang.... « Conduisez cet homme aux fers, s’écrie un officier qui vient d’ôtre l’objet des saillies du canonnier, et à demain le conseil de guerre, » et le coupable est entraîné vers la cale. En disparaissant, il jette vers moi un long regard et s’écrie : « Mon père! » J’oubliai bientôt cette affaire; mais, plus tard, elle me revint au cœur, et je fus longtemps préoccupé de l’idée d’aller demander grâce à l’officier justement irrité. Je me représentais les conséquences de cette dispute devant la discipline militaire, inflexible en temps de guerre; mais le mal de mer me tenait cloué sur ma couche : je veux me lever, mais en vain. Une heure après, je tente un nouvel effort, j’atteins le premier degré de* l’escalier : impossible d’aller plus loin. Ce n’est que le lendemain matin que je puis arriver jusqu’à mon capitaine zouave. Le moment était favorable : le capitaine était complètement apaisé. 11 avait appris que le canonnier était un très-bon soldat, mais qu'il avait le vin bavard et tapageur. Je courus annoncer celte bonne nouvelle au pauvre délinquant, qui avait passé la nuit à fond de cale. Il était doux comme un agneau , et il me répondit , les larmes aux yeux : « Merci , mon père! »
» Parmi les passagers se trouvent quatre aumôniers de l’Eglise romaine. 11 en est un qu’on salue du titre de supérieur.
» Je touche donc celte terre de Crimée vers laquelle sont dirigés tous les regards attentifs de l’Europe ;
terre désolée, où tout porte une empreinte grave et sévère. Notre bateau glisse à travers d’immenses vaisseaux qui encombrent la baie de Kamiech. Vers le nord-ouest on aperçoit dans l’air de sinistres fumées, et le vent nous apporte les échos solennels d’une infatigable artillerie ; la vue désormais ne se repose que sur des tentes , des troupes , des convois , des appareils de guerre. La terre semble vibrer sous le poids des machines de destruction. Sur la plage, on remarque : là, les modestes bâtiments de l’intendance; ailleurs, des baraques de bois qui servent d’ambulance; ailleurs, des rues de tentes ou de cahutes peuplées par la gent mercantile , dont la rapacité a fait donner à Kamiech le titre plaisant de Fripon-Ville. Du reste , on commence à mettre ordre à ces exactions ; et si l’autre jour on vendait encore un kilogramme de pain 2 francs , j’ai pu avoir aujourd’hui , pour la même somme, un kilogramme de sucre de betteraves.
» Un canotier sicilien nous a transbordé à terre ; ce fripon modéré , qui nous demandait 1 6 francs pour deux personnes, s’est contenté de 2 francs. Déposé sur la plage , nouvel embarras ; comment se rendre au quartier général éloigné de 7 kilomètres! Les amis sont toujours là. Le capitaine de Cayrol, toujours prévoyant et bon , met à ma disposition une prolonge de l’artillerie , char traîné par six chevaux qui portera mon individu et mes effets. 11 ne s’agissait plus que de charger ces derniers : « Mon père , je suis à vous, » s’écrie un soldat. C’est mon artilleur, qui sort de je ne sais où , et qui déjà , de son bras vigoureux , soulève mes paquets. Ce brave homme se chargera plus tard de me ramener à Tchabouk.
» Me voilà en route , perché sur le siège glissant du
fourgon , en compagnie d’un brigadier , qui est du Gers , avec lequel je trouve bientôt des connaissances communes ; je n’ai qu’à me louer de ses prévenances et môme des vrais services qu’il m’a rendus pendant ce petit voyage , et surtout lors de mon installation au camp. Chemin faisant , mon compagnon me racontait les rigueurs de l’hiver , les tristes incidents de la guerre, les ennuis d’un siège, la mort des braves , les actes mémorables de la valeur française. 11 parlait non en fanfaron , mais en homme sensé. Ce n’est qu’au retour que le soldat se laisse aller a la vanlerie ; dans l’action il est modeste , et tout est pour lui solennel et sérieux. « Voyez à gauche , vers cette petite anse, de longues baraques do bois ; c’est Karach, entrepôt qu’on avait établi pour abriter les soldats convalescents ou fatigués. Celle ambulance vient d’être supprimée. Plus loin , vers l’est, un horizon fortement accidenté, c’est la côte de Balaclava; et entre ce point et Karach , une pointe surmontée d’un phare, c’est le cap Chersonèse; devant vous, cet horizon aux grandes lignes, domine lnkerman et la Tchernaïa. Tournez vers le nord-ouest ; ce monticule blanchâtre, vers lequel vous voyez s’élever des fumées, c’est la tour Malakof. » A la faveur d’un des longs ravins qui sillonnent oc triste plateau , mon guide me lit apercevoir Sébastopol, amas de masures d’un aspect blafard , ruineux, encadré par les eaux bleuâtres d’uu double port, entouré de formidables forteresses , et ceint de toutes parts de parallèles et de zigzags, ouvrages des alliés, inondés de leurs sueurs et de leur sang. « Cette maison que nous laissons à gauche, continuait mon cicerone, est celle du général Forey; cette croix it droite marque le lieu où
fut enterré le général Lourmcl ; plus loin, plusieurs autres braves.de noms moins célèbres ont été déposés. » Et partout la terre était jonchée de boulets , de carcasses de chevaux, de lambeaux sans forme et sans nom , lugubres épaves d’épouvantables rencontres.
» De l’arête d’une longue croupe, nous pûmes contempler d’un seul coup-d’œil tout l’ensemble du camp des alliés, immense plateau onduleux et désolé, marqueté çà et là de groupes de tentes comme d’une mosaïque fantastique, mais n’offrant à l’œil aucun vestige de végétation , ni aucune trace des habitations qui couvraient naguère cette contrée , alors si riante , aujourd’hui si désolée.
» Encore quelques pas, et nous voici au camp de l’artillerie de réserve. Magnifique situation, qui, sauf le quartier général , domine toute la contrée , et se trouve le point de l’armée-de gauche le plus rapproché de l’ennemi. Aussi entendons-nous quelquefois les détonnations de son artillerie comme si nous allions recevoir ses projectiles ; mais il ne s’occupe pas de nous, et c’est à droite et à gauche qu’il distribue son airain, auquel les alliés ne répondent guère depuis quelque temps que par le dédain et le silence... silence qui précède et prépare une épouvantable réponse 1
» Huit canonniers viennent d’élever ma tente; ce n’est encore qu’un établissement provisoire , qui aura besoin de sérieux amendements ; mais le soleil baisse vers l’horizon , et il me faut un abri pour cette nuit. Le temps est magnifique, la température très-supportable. Je dîne sous le toit hospitalier de mon aimabie compagnon de voyage , M. de Cayrol. Nous sommes cinq à table, entre le foyer et la porte; tout juste
2 mètres d’espace. Mais on est au chaud et en bonne compagnie. L'n double incident vient nous réjouir chacun à sa manière : mes convives , par l’arrivée d’un mannequin monstre , renfermant tout ce qu’on peut imaginer de légumes verts et frais; moi, par l’arrivée de Tchabouk , que j’installe solennellement en plein air contre une masure qui l’abritera un peu du vent du nord pendant la nuit ; de plus nobles coursiers sont moins bien logés. Plus tard, on lui creusera un trou.
» Avant de me coucher, je vais sur une hauteur qu’on a nommée facétieusement la Pointe-des-Jilarjueurs , d’où je jette un regard sur Sébastopol et vers un ciel sillonné d’éclairs et ébranlé par les détonnations. Je compte en moyenne cinq coups de canon par minute.
» Cette première nuit passée sous la lente , à 2 kilomètres d’une ville assiégée, est un grand et solennel évènement dans ma vie . »
« Camp français, 12 mars.
» Je reçois la visite de M. le baron de Bcrckcim , commandant d’artillerie, officier d’une grande distinction , notre coreligionnaire, qui a l’extrême bonté de m’inviter à me joindre à sa table pendant tout, mon séjour en Crimée. Ce service important me donne la liberté de consacrer tout mon temps au soin de mon ministère. La table se compose de MM. de Berckeim, le commandant Leclerc, et de MM. Rebillot et. Saint-Germain, capitaines. Aimable et pré-
cieuse société, à laquelle je sens que je m’attacherai bientôt de cœur.
» A midi , M. de Berckeim veut bien me présenter au général Canrobert , que nous trouvons au quartier général entouré de généraux et autres officiers supérieurs, dont plusieurs sont revêtus des peaux de mouton qui leur ont sauvé la vie pendant l’hiver, et la plupart chaussés de bons sabots à l’instar de nos montagnards. Le général en chef se distingue par une physionomie animée , un regard doux , une parole brève , des habitudes d’activité. Il me reçoit d’une manière très-gracieuse , et me donne l’assurance qu’il accordera à mon ministère toutes les facilités désirables. Toutefois, il ajoute qu’il présume que mon ministère ne sera pas bien étendu, vu le peu de protestants qui se trouvent dans l’armée. Vous voyez que c’est partout la même assertion , basée sur des présomptions que chaque jour de notre ministère tend à démentir par l’augmentation croissante de nos listes nominatives. Il est évident qu’ici, comme à Constantinople , il faudra faire laborieusement notre chemin avant d’avoir découvert tous nos frères dans les ambulances et parmi les soldats valides. Cette œuvre, je la commencerai dès aujourd’hui , il faudra des mois pour la compléter. Mais il faut qu’à force d’évidence justice entière nous soit faite.
» Le général en chef, après m’avoir invité à déjeûner chez lui le lendemain , m’a présenté au général Trochu, qui m’adonné, séance tenante, une autorisation parfaitement formulée. Nous avons ensuite été voir le général Marlimprey avec lequel j’ai pu avoir un entretien sur des sujets sérieux auxquels on est heureux de voir les militaires, exposés à chaque instant
à tant de périls, prendre un intérêt sincère. Le général Marlimprey m’a signé un ordre pour mes rations, etc. Nous fûmes enfin reçus par M. l’intendant général Blanchot, et enfin par notre coreligionnaire,
M. le sous-intendant Laporte, dont la protection sera bien utile à notre mission. Ces visites officielles faites, je me suis rendu à l’ambulance du quartier général. Avant d’en visiter les lentes qui abritent tant de misères, j’ai été présenté à M. le docteur Scrive, médecin en chef de l'armée. Cet homme distingué me donna de grands encouragements; de son coup-d’œil juste et élevé, il sut tout d’un coup embrasser et la nature et la nécessité de notre œuvre pastorale auprès des militaires protestants.
» Contrairement à l’opinion de ceux qui ne nous ont jugés que superficiellement, ou avec un esprit prévenu, le docteur Scrive pense que nous avons une très-grande tâche à remplir. « 11 vous faut , m’a-t-il dit, au moins trois aumôniers : l’un à l’armée de droite , près du Moulin-à-vent; l’autre à l’armée de gauche, vers la division Lcvaillant; un troisième qui pourrait être le chef, au quartier général ; les deux premiers visiteraient les ambulances des divisions et des tranchées, le troisième vaquerait à la prédication. 11 serait là à poste fixé pour recevoir ceux (pii vieilliraient à lui cl pour parer aux éventualités imprévues. » Ce plan m’a paru très-sagement conçu cl d’une exécution facile. En attendant, je suis, seul, et qui sait quand notre mission, dans ce vaste champ, sera complétée!... Il est évident que nous arrivons six mois trop tard; et quoique la première faute ne puisse en être attribuée à nos Eglises, dont l’intérêt pour nos frères d’Oricnt a été si profond et si efficace , n’avons-
nous pas tous à nous reprocher trop de lenteur. Je le dis non pour blâmer, mais pour stimuler, et afin que nous nous hâtions d’achever une œuvre qui peut être si abondamment bénie.
» Ma première visite à une ambulance de guerre m’a laissé une impression que mes visites ultérieures n’ont pu affaiblir. Je ne vous mènerai point avec moi, mes enfants, sous ces abris où gisent tant de malheureux, dont les membres sont entamés par la gelée , transpercés par les coups de feu et déchirés par le sabre et la baïonnette, ou dont la vie s’éteint sous les langueurs du scorbut et du typhus ; scènes de douleur sur lesquelles je suis bien décidé, ici comme ailleurs, de jeter un voile en ne vous laissant entrevoir que tout juste ce qu’il en faut pour vous inspirer un intérêt sérieux pour des hommes qui souffrent, pour des âmes qui vont bientôt comparaître devant leur Juge suprême .
» Qu’il soit dit aussi que nos malades sont aussi bien soignés qu’il est possible dans un camp. Dans la plupart des ambulances , les tentes font place à de vastes baraques en bois. Les infirmiers accomplissent leur tâche avec zèle et souvent avec une rare intelligence. L’activité du service médical est au-dessus de tout éloge, et le moral du soldat, si admirable dans le camp, ne se dément pas dans les ambulances.
» Après une visite à l’ambulance , je vais jeter un second coup-d’œil sur Sébastopol. A l’aide de ma lunette, j’en parcours tous les détails, et cette vue, en me rapprochant de cette ville dont l’histoire la plus reculée conservera le souvenir, me donne presque le vertige. Le soir même je dîne avec le corps de l’intendance presque au complet. Un fonctionnaire haut
placé me fait beaucoup de questions sur ma foi protestante. Ces questions sont faites avec intelligence , et il m’est donné d’y répondre avec netteté et avec amour. »
« Camp français , 15 mars.
» Avant de continuer ma narration par ordre chronologique , peut-être ferai-je bien , mes chers enfants, de vous raconter, d’une manière générale, comment se passe une de mes journées ; car ici , depuis longtemps, les jours se succèdent et... se ressemblent.
» A cinq heures du matin, un trompette, qui se trouve à trois pas de ma tente, sonne la diane d’un ton parfaitement faux ; à quelques pas, un autre clairon répète sur le même mode; puis, un peu plus loin, même son, à l’infini, comme ces images qui se rellètent dans deux glaces parallèles. Un moment après, on résonné la diane, et, celte seconde fois, elle n’est pas plus harmonieuse. Les soldats se lèvent; puis j’entends la voix d’un soldat qui passe rapidement et qui devant chaque tente s’écrie , d’une manière monotone : Qui est malade, qui est malade? — Silence. — Moi. — Qui toi? — Un tel. — Pas moi. — Tais-toi, farceur. — Un tel, mort. — Mort, répond l’interrogateur du même ton qu’il disait : « Tais-toi, farceur. » Tout cela se fait méthodiquement et froidement. Comment voudriez-vous que cela se fit autrement? — De quart d’heure en quart d’heure, on entend recommencer les clairons; ce sont d’autres airs, qui ont tous leur signification et tous leur harmonie contestable. Je ne puis vous dire combien ccs sons discordants et sans cesse répétés finissent par agacer l’esprit cl les nerfs. C’est la dernière chose à laquelle j’ai pu m’accoutumer.
Une demi-heure après l’appel des malades et des morts se fait celui des soldais valides. Au fur et à mesure qu’ils répondent, on leur distribue leur tache: un tel, au foin; un tel , à l’eau, au café, à l’écurie , à la corvée, à la tranchée. Ce dernier mot, le plus terrible de tous , signifie qu’il faut aller passer tout un jour et toute une nuit dans un fossé à 100 mètres du feu de l’ennemi , qui ne cesse nuit et jour de faire pleuvoir des projectiles de toutes formes sur nos travailleurs. Et ceux-ci, blottis contre les parapets, dans des trous, derrière des angles de rochers, piochent, entassent les sacs à terre , dressent les gabions , établissent des batteries , réparent les embrasures , enlèvent les blessés, préparent et consomment leurs aliments, gardent les travaux, la tête au vent , les pieds dans la boue et dans la glace, quelquefois vaincus par le sommeil, ennemi pour eux plus redoutable encore que le Tartare et le Cosaque. — Je reprends ma journée. A six heures, la toile de ma tente s’agite, la fente qui en forme la porte s’entr’ouvre ; c’est mon brave Olivier qui vient chercher mes ordres. Olivier est un jeune artilleur breton , fidèle à la consigne , modeste , rangé, sobre et point bavard. Son commandant a bien voulu l’attacher à mon service, et, jusqu’ici , je suis fort content de lui ; il paraît qu’il l’est beaucoup moins de moi , car il est désolé de ce que je ne lui donne presque rien à faire. Habitué depuis mon enfance à me servir moi-même , il est certain qu’un domestique devient pour moi comme une gêne ; aussi j’attache Olivier à Tchabouk , et si je ne lui demande pas grand’chose pour moi-même , je m’épuise à lui créer des occupations au profit de mon cheval. Il s’industrie, à la manière d’un mineur, à lui faire
une écurie, en lui creusant une tranchée profonde où il sera à l’abri , sur trois points cardinaux , mais gare au vent d’ouest quand il nous enverra ses rafl'ales et ses ondées. Dès qu’Olivier me quitte, je me lève. Je mets un peu d’ordre dans l’intérieur de ma tente ; ce n’est pas chose facile , quand on n’a ni commode , ni table , ni chaise, ni étagères , ni rien qu’un lit sur lequel il faut s’asseoir avec certaines précautions pour ne pas le briser, deux caisses , dont l’une me sert de siège, l’autre, de table à écrire et à manger , et enfin deux toiles cirées qui me servent de tapis pour éviter de poser toujours le pied sur la terre humide. 11 est plus qu’évident que je ne suis pas encore convenablement installé. 11 faudra même planter de nouveau ma tente, qui , mal tendue, est à chaque instant menacée d’être enlevée par les bourrasques du midi. Celte opération se fera demain sous la présidence d’Olivier.
«L’arrangement intérieur achevé, je fais mon thé à l’aide d’un petit appareil acheté au bazar du voyage, boulevard Montmartre. Puis, j’entame mon courrier, affaire dont vous connaissez l’importance, mais dont vous ne savez pas encore toute l’étendue. S’il s’agissait seulement de vous écrire, mes enfants, la tâche serait douce cl facile; mais il faut expédier des lettres officielles de tout genre, mettre la commission et mes collègues au courant des évènements de mon ministère et de l’établissement de la mission , et puis répondre aux lettres de tant de parents qui gémissent dans l’absence de leurs fils, qui n’écrivent pas ou qui succombent. 11 faut d’abord trouver l’adresse de ces jeunes gens, ce qui est déjà chose fort difficile, quelquefois même à peu près impossible ; puis, trouver les
jeunes hommes eux-mêmes, ou quelqu’un qui sache de leurs nouvelles, et enfin écrire à leurs parents. Si vous ajoutez aux soins de cette copieuse correspondance, le dépouillement des listes qui m’arrivent de Paris par chaque courrier, et qui sont destinées à former une statistique militaire protestante , vous reconnaîtrez avec moi que , pour vivre sous la tente, je n’ai pas pour cela échappé aux soucis de la bureaucratie. À dix heures, déjeûner dans la baraque de M. de Berckeim. Après déjeûner, j’enfourche Tchabouk, qui d’ordinaire fait des siennes au risque de me casser le cou. Olivier se fait souvent prêter un cheval de sa batterie , pauvre bête harassée et à demi-ràpée, et de concert nous nous dirigeons vers les ambulances, voyage qui s’accomplit en traversant des croupes arides, ondulées, creusées çà et là de longs et lugubres ravins, où, dans l’absence de route, on se dirige en ligne droite, franchissant les fondrières et les restes d’enclos. La visite des ambulances nous conduit au coucher du soleil, que nous voyons se cacher derrière le vaste horizon de la mer Noire. La nuit nous ramène à la tente de M. de Berckeim, dont la société, ainsi que celle de ses aimables commensaux, offre un charme sans cesse croissant. Le dîner achevé, des militaires de haut rang et de toutes armes, viennent passer la soirée avec nous; alors s’engagent de douces et agréables causeries , auxquelles se mêlent toujours , par une pente insensible , des choses bonnes et utiles. Là on entend les nouvelles de la journée ou de la veille, nouvelles toujours palpitantes d’intérêt, car il s’agit de sérieuses réalités; on s’entretient aussi de littérature, de science, de morale , de religion ; on parle de la patrie,
on oublie l’exil,' l’hiver, la canonnade, qui pourtant ne cesse pas. On se quitte à regret, on se serre la main, on se dit à demain, au revoir : paroles solennelles presque téméraires entre guerriers. Chacun se retire dans sa tente. Voyage qui n’est pas sans quelque embarras, mémo avec une lanterne, même par un beau clair de lune; car toutes les tentes se ressemblent, aucun signe ne les distingue, aucun accident de terrain ne nous met sur la voie. 11 faut se diriger comme on peut, les amis ne sont pas de trop dans cette exploration. Jamais je n’ai pu retrouver seul ma tente dans ces voyages nocturnes , bien qu’elle ne fût guère qu’à trois cents pas de celle que je quittais; les amis qui voulaient bien m’accompagner s’y trompaient eux-mêmes; souvent nous étions fourvoyés au risque de tomber dans les trous qui servaient de refuge à nos soldats en hiver, ou au risque de crever les tentes-abris qui sont presque à ras de terre , ou d’aller nous prendre comme au piège dans les cordes qui distendent les tentes, ou, ce qui aurait été plus sérieux encore, de donner dans les chevaux ou les mulets étendus sur leur litière. Rendu à ma tente , commence pour moi un travail de Robinson Crusoé, qui consiste à préparer une nuit pendant laquelle je ne sois pas trop exposé au vent ou à la pluie ; pour cela j’ai imaginé un système do rideaux qui change suivant la direction du vent, et qui consiste en ficelles tendues sur divers points, supportant mon plaid et mes couvertures *de voyage en guise de rideaux. Je lis un chapitre de l’Evangile, je pense à vous, mes enfants, je prie pour vous et pour ces hommes, nos frères, qui s’entre-tuent ; puis je m’endors profondément malgré la canonnade , à moins
qu’elle ne soit plus active que d’ordinaire, ce qui arrive quand les Russes font des sorties. Alors le vacarme est affreux, surtout lorsque le vent de nord-ouest souffle; alors les ravins répercutent et décuplent le bruit des détonnations. Je suis aussi réveillé par les conversations de mes voisins même éloignés ; tout s’entend sous la tente, même à de grandes distances. Je suis ainsi involontairement témoin d’entretiens dont plusieurs sont d’une originalité étonnante, et plusieurs, hélas ! accusent un matérialisme déplorable. D’autres fois les accents de la patrie me font oublier que j’en suis bien loin ; l’autre nuit , je me suis réveillé en entendant un joyeux refrain entonnant la chanson connue de nos montagnards : Bagnères! Bagnères! séjour, etc. Mais laissons les généralités et reprenons le journal.
» Samedi, 10. — Je fais une toilette comme on n’en voit guère au camp , où tout ce qui est blanc se cache depuis longtemps , et je me rends au quartier général , à l’invitation du général Canrobert; celui-ci me dit une parole aimable en me recevant. Nous sommes accueillis dans une grande baraque de bois ; nous nous asseyons sur des escabeaux ; on boit dans des gobelets , on mange le même pain que le soldat ; j’aime cette simplicité. Nous sommes une vingtaine en tout, parmi lesquels un grand nombre de généraux dont les noms m’échappent. C’est avec un vrai plaisir que je me retrouve assis à côté du général Niel; je fais la connaissance du général Rose, commissaire du gouvernement anglais auprès du quartier général français. Le général Rose me paraît être un bon et sérieux protestant. Une conversation générale s’engage : on parle de tout, excepté de la grande chose
qui remplit tous les esprits; on cause littérature, éducation , mariage : ce dernier sujet est traité d’une manière élevée ; plusieurs hommes d’esprit et de cœur soutiennent avec habileté le pour et le contre, et franchissent le cercle étroit et le genre badin des simples propos de table.
» Après ce repas, qui m’a offert l’occasion précieuse de voir réunis un grand nombre d'hommes destinés à remplir un rôle important, je me rends à mon ministère hospitalier, dans la direction du camp anglais, où je dois visiter un parent. Le camp anglais n’est plus aussi distinctement séparé du camp français qu’il l’était dans les commencements. Aujourd’hui , les deux camps, groupés d’une manière plus systématique, se confondent ou plutôt s’enchevêtrent en plusieurs points. L’ensemble de cette agglomération est immense. Au-delà du quartier général , dans la direction de l’est, on gravit une croupe aride, comme tout ce qui nous entoure. De ce point dominant , le regard s’étend au loin sur le plateau que la valeur de nos armées a conquis. De là , on peut embrasser d’un seul coup-d’œil tout l’ensemble du camp, dont la superficie égale au moins celle de Paris, spectacle monotone, triste et sévère. En vain un brillant soleil vient étinceler sur ces groupes de tentes d’une éclatante blancheur. Rien ne saurait égayer ce tableau, auquel viennent involontairement se mêler des idées de destruction et de mort. .le ne me figurais pas d’avance l’immense étendue d’un camp , ni l’extrême difficulté que l’on trouve à s’orienter au milieu de celte multitude de retraites qui se ressemblent si parfaitement. Quant aux renseignements que l’on peut obtenir de la part des soldats - Us sont en général très-vagues ,
quand ils ne sont pas complètement nuis. Le soldat connaît son régiment ; mais ne lui demandez pas la position d’un autre cantonnement , ni même celle d’une division. Tout au plus saura-t-il vous dire la direction dans laquelle vous pourrez atteindre le quartier général. Du reste, toutes les parties du camp sont parfaitement accessibles pour tous hommes qui portent quelque insigne. Il y aurait des inconvénients à parcourir les retranchements en habit bourgeois. Un médecin qui se promenait, vêtu en monsieur , a été hier conduit au général en chef entre quatre fusiliers , pour constater son identité. On ne peut visiter les tranchées qu’avec une permission des généraux préposés à leur garde. Je ne comprends guère le touriste amateur dans ces tristes parages. Toutefois, il n’en manque pas qui viennent ici chercher des émotions pour ébranler les fibres relâchées de leur âme blasée.
» Tout le sol occupé par les armées des alliés est revêtu d’un humus rougeâtre , que recouvrira au printemps une verdure enrichie par l’orge dédaigné par nos chevaux et engraissée par leur litière. Cette terre , après quelques Jjeures de pluie , se change en une boue collante, où les chars s’enfoncent jusqu’aux moyeux des roues. Lorsque nos armées envahirent ce pays, ils le trouvèrent couvert de vignes magnifiques; c’était alors l’époque des vendanges, et nos soldats purent se rassasier des trésors de Canaan; mais plus tard , le froid les força de couper d’abord les sarments, puis les souches; aujourd’hui, on arrache les dernières racines à un mètre sous terre. Aussi tout le pays est-il nu comme la main , et nos soldats seront incessamment réduits à aller disputer aux
Russes les broussailles qui couvrent les montagnes au-delà de Balaolava.
» 11 s’agissait de trouver la tente d’un de nos parents, D. Lysons, nommé colonel après la bataille de l’Alma , commandant ce valeureux 2.1e royal fusiliers de l’armée anglaise, qui avait perdu presque tous ses officiers au champ d’honneur. J’ai d’abord été prendre langue au quartier général de lord llaglan, que j’ai aperçu lui-mème chevauchant avec sou étatmajor. De là , on m’a dirigé sur une hauteur, vers l’infanterie de marine; de là, j’ai passé dans l’artillerie anglaise , puis je me suis rapproché d’un ravin (jui se rapproche du Redan; j’ai ensuite entrevu la lourMalakof, dont il me semblait que j’étais très-rapproché, au moins à en juger par le bruit de la canonnade, lin reprenant vers le midi, je me suis trouvé au milieu des Ecossais; enfin, après bien îles détours et en me rapprochant de l’ennemi , j’ai trouvé le cantonnement du 23e, dans un poste avancé qui ne me paraissait pas fort éloigné de la portée des projectiles que l’ennemi lançait, surtout du grand Redan, verslesouvrages de nos alliés. Encore quelques minutes, et je suis dans les bras d’un ami ^ d’un frère. Le colonel Lysons acheva son éducation sous ma direction; depuis, il a fourni une carrière glorieuse. Oublieux des grandes scènes qui nous entourent, nous nous perdons dans les souvenirs d’un temps dont vingt-deux
ans nous séparent 1 . le visite le camp du 23'. Le
colonel me montre le mess-room ou salle commune, où se réunissent les officiers ; sa propre main 1 a ornée de tout ce qui peut rappeler les souvenirs de la patrie. Celte grande et belle baraque de bois est tapissée avec goût, et les plus belles gravures de X Illustration de
Londres en font le plus bel ornement. Mais si je reconnais dans l’arrangement legoût, la main habile de l’artiste, je retrouve dans la disposition de l’ambulance le cœur ingénieux du chrétien. Elle se compose de deux baraques parfaitement aérées; un grand jour, habilement ménagé, y entretient un air de gaîté. Çà et là , je vois affichés des traités-placards d’une lecture sérieuse et intéressante. Partout ma main se pose sur de bons livres, au nombre desquels domine la Parole de Dieu. J’avais déjà remarqué dans la tente du colonel un dépôt de Nouveaux-Testaments. Le 23e régiment n’a point de chapelain; vous croyez ces soldats dépourvus de direction religieuse; erreur! c’est leur colonel qui fait fonction de ministre !....
«Tout le monde sait aujourd’hui comment les soldats anglais ont été négligés quant aux soins matériels. Les journaux ont dévoilé ces misères. La leçon a été rude, mais elle a été salutaire. Aujourd’hui, les provisions arrivent; bientôt, elles abonderont. Les baraques s’élèvent , les tentes s’alignent , leurs environs sont désormais libres de ces immondices qui en menaçaient la salubrité. Dans le camp français, on s’occupe aussi très-activement d’assainir les cantonnements : les carcasses des chevaux disparaissent ; on brûle les chiffons; on fera de la chaux pour neutraliser les miasmes. On parle d’un amas de lignite découvert près de Balaclava, qui faciliterait cette importante opération.
» Dans l’ambulance du 23e, j’ai remarqué un jeune officier de santé , arrivé avant-hier pour soigner les blessés, blessé lui-même hier à la tranchée qu’il parcourait pour la première fois.
» Au moment où je terminai ma visite, il s’est
élevé de la mer Noire un brouillard des plus épais et d’un froid glacial; c’est à grand’peine que j’ai pu regagner ma tente.
» Hier au soir, il est arrivé un évènement des plus regrettables. Par suite d’une méprise, nos braves soldats se sont entre-fusillés dans la tranchée, croyant avoir affaire avec les Russes; ceux-ci, avertis par cette funeste fusillade, ont redoublé leur feu. Il y a eu une vingtaine de victimes. On parle tous les jours d’ouvrir le feu sur toute notre ligne d’attaque, et tous s’accordent à dire que rien n’égalera la canonnade d’un millier de bouches tà feu. On me promet cette fête avant mon départ. O Dieu ! apaise la colère de l’homme, et sois apaisé envers nous 1
» Dimanche , 11. — La nuit a été terrible: vent et pluie. À chaque instant, je m’attendais à voir ma tente emportée par la bourrasque, comme cela a eu lieu pour tout le camp au mois d’octobre dernier, alors que le tourbillon a enlevé tous les abris et les a dispersés dans l’air, comme une nuée de pigeons. Qu’on juge de la misère de l’armée , sans compter celle de la marine dont les vaisseaux s’entre-choquaient ou se brisaient sur la cèle. Jour néfaste qui laissera de longs et tristes souvenirs dans l’histoire de notre expédition !
» M. de Bcrckeim étant de tranchée m’a offert de m’accompagner au Clocheton et de inc faciliter l’accès de l’ambulance qui y est annexée, .l’enfourche Tchabouk. Décidément il y a entre nous incompatibilité d’humeur : ce cheval est trop jeune et moi trop vieux. Je m’estimerai heureux s’il n’y a pas entre nous divorce forcé avant la (in du mois.
» Le Clocheton est une petite maison de structure
singulière , surmontée d’un petit clocher ; de là son nom. C’est ici que commence la tranchée du Mât, commandée par le général Raoul , qui s’y est établi. Ce n’est pas sans émotion que j’ai appris que cette maison avait été l’habitation d’un ministre protestant. Elle fut d’abord dévastée par les Cosaques, puis par nos troupes. Le brave commandant est arrivé à temps pour sauver celte retraite d'une entière destruction. Il a découvert divers objets dans une cave; il les a réunis avec soin; il en a fait l’inventaire et les a placés en lieu sûr. Il désire les rendre. à leur propriétaire, si la chose est possible. Le général Raoul, voyant que je prenais un fraternel intérêt à l’ancien propriétaire du Clocheton , a bien voulu me laisser voir ces objets: ce sont quelques meubles, des livres de théologie et des sermons en allemand , des registres de paroisse et d’état civil , des instructions et règlements ecclésiastiques; c’est aussi un portrait d’enfant, la fille bien-aimée du pasteur, peutêtre ! J’ai fouillé respectueusement dans ces registres, non par un sentiment d’indiscrète curiosité, mais simplement pour trouver le nom du frère étranger qui avait habité cette demeure. J’ai trouvai que les actes étaient signés du nom de Hildenbagen. Ce pasteur était aumônier évangélique de la garnison allemande de Sébastopol 1 L’aspect de cette maison délabrée, qu’un ministre de paix s’était plu à orner avec goût de peintures et de fleurs, où il comptait bien terminer son pieux ministère dans une douce sécurité, la pensée que ce pasteur était venu accomplir dans ces lointaines régions un ministère semblable à celui qui m’y attirait moi-même, et qu’un même but , comme une même foi , nous unissait par un
amour mystique, mais non moins réel, au milieu même de celte grande et terrible tempête, m’émurent profondément. Que le pasteur Ilildenhagen , si la guerre a épargné sa vie, sache que, s il y a eu des Cosaques et des Français qui ont dévasté son modeste presbytère, il s’est trouvé, parmi nous, un brave général pour en réunir pieusement les débris, et un frère étranger pour donner une larme de sympathie à ses malheurs.
» Le général me donne une autorisation écrite et un planton pour m’accompagner à l’ambulance, « où, me dit-il, vous ne trouverez d’ailleurs aucun blessé, peut-être trois ou quatre cadavres qu’on n’a pas encore enterrés; mais, dans tous les cas, vous verrez les médecins et 1 aumônier. » L ambulance est une ruine à l’aspect morne et désolé; j’entre dans une longue salle basse, obscure , où je distingue des civières en fer propres à transporter les blessés; je sens partout une odeur séreuse que tempère à peine celle du chlore. J’aperçois sur le sol des taches d’aspect sinistre, et je détourne les yeux devant un monceau aux formes indécises que recouvre une grande toile. Dans la salle d’ambulance, tous les lits sont vides. Je rencontre deux médecins, jeunes hommes qui viennent gagner leurs éperons a cette guerre de 1 art contre la mortalité. « Nous n’avons personne à vous offrir, me disent-ils. Tantôt l’ambulance est vide, tantôt elle est encombrée, et cela d’une heure à l’autre; nous vivons au milieu d’horribles éventualités. » J’adresse à ces messieurs quelques paroles d’encouragement et leur demande à être présenté à M. l’aumônier. Il n’était pas loin. Après quelques minutes d’attente, j’ai vu venir à moi un jeune homme dont le costume
n’avait rien de bien ecclésiastique, Si ce n’est une croix d’argent qui tombait sur sa poitrine; il portait la barbe comme le font les aumôniers de tous les cultes en Orient. Son regard à la fois gai et doux m’a tout de suite charmé ; par un mouvement irrésistible, je lui ai tendu la main , et , après lui avoir annoncé mon titre officiel, je lui ai dit : « M. l’aumônier, je n’ai pas voulu passer ici sans venir serrer la main d’un homme que le dévouement a soutenu pendant six mois dans cette affreuse solitude , où le silence n’est troublé que par les cris des blessés et par la chute des boulets. J’honore votre courage, et si entre nous il est des points qui nous séparent, il en est de
bien importants qui . — Au moins sommes-nous
unis par la charité. — Oui, et je l’espère aussi, par l’amour d’un même Sauveur qui a donné son sang pour nous et de qui procède tout vrai dévouement. » Puis j’ajoutai : « M. l’aumônier, j’ai aussi désiré vous voir pour vous consulter sur les moyens de rendre mon ministère dans ce lieu aussi utile que possible. » Celte question, adressée par un aumônier protestant à un aumônier catholique, surprendra bien des gens, mes enfants; mais il y a des physionomies qui m’inspirent tout d’un coup de la confiance, et , dans cette circonstance, cet instinct ne m’a pas trompé. Mon aumônier me déroula sans hésiter un plan à peu près semblable à celui qui avait déjà été exposé par le docteur Scrive ; savoir, au moins trois aumôniers : un au quartier général, les deux autres aussi rapprochés que possible des deux ambulances de tranchée. Du reste, cet homme de bien parlait très-modestement de lui-même, déclarant qu’il n’avait pas la conviction que son ministère fût bien fructueux.
« Les bien portants ne m’écoutent guère, me disait-il, les blessés me demandent de l’eau pendant que jo leur parle du ciel. En général, ceux qui restent entre mes mains sont si mal que j’obtiens rarement des réponses; je leur administre le sacrement sans être toujours bien sûr que celui à qui je le donne n’est pas un protestant ou un juif. » Nous avons parlé de l’iniluence morale et religieuse (pie les militaires de haut rang pourraient exercer sur les soldats; je lui ai parlé du colonel anglais du 23e, qui fait fonction d’aumônier dans son régiment ; il m’a fait observer qu’il serait difficile à tous les colonels d’en faire autant. « Oui, ai-je fait, un colonel qui trop souvent jure comme un païen ne pourrait guère prononcer, le dimanche, des prières publiques. — Ah! les jurements , répliqua mon aumônier, il ne faut pas être trop exigeant ; la plupart des militaires en prononcent sansy attacher aucune importance; lorsque je remarque dans leurs jurements l’expression du blasphème, je leur donne un grand coup de poing sur l’épaule, en leur disant: Taisez- vous donc, vous ne parlez pas français. Du reste, en nous voyant, le soldat se rappelle et sa patrie et sa famille, et, à défaut d’une mère, c’est
lious (pii lui donnons la dernière caresse . » .l’ai
appris depuis que la veille même un mourant tout inondé de sang l'avait pressé dans ses bras en s’écriant: « Ah! ma mère! »
» Cet aumônier des agonisants était à son poste avant même l’organisation du service , allant un peu partout, logeant où il trouvait un abri, mangeant où on lui donnait de la nourriture. Il n’est pas sûr de conserver le bouge où il couche, dans l’ambulance du Clocheton. En le quittant, je l’ai serré tendrement
dans mes bras, et je suis heureux de pouvoir dire . combien cette rencontre m’a impressionné, sans autre réserve que celle des principes inflexibles qui séparent un protestant évangélique d’un catholique romain. Je bénis Dieu de pouvoir ainsi distinguer l’homme de bien au milieu des préjugés et des erreurs qu’il tient de sa naissance et de son éducation. J’estime M. l’abbé.... assez bon catholique pour que mon approbation ne le compromette pas, et je suis connu pour assez bon protestant pour que ma louange n’ait pas l’air d’une concession (1).
» En revenant à mon quartier, j’ai appris que ma tente était située à trois cents pas du camp des marins. J’avais des coreligionnaires de cette arme à visiter. Je les ai rencontrés , et j’ai pu m’entretenir avec eux de la patrie terrestre et de celle qui nous attend dans le ciel. L’un d’eux m’a conduit chez un lieutenant de vaisseau, M. Pigeard. Nous frappons à l’entrée de la tente. « Entrez 1 » M. Pigeard , doué d’une physionomie empreinte de bonté, d’un abord avenant, était assis devant une petite table éclairée d’un dernier rayon du soleil couchant ; il avait devant lui une Bible ouverte dout il méditait les pages précieuses. Je décline mon nom. « Je vous attendais , » me dit-il en me tendant la main. M. Pigeard ne savait pas que je fusse en Crimée; il ne me connaissait que de nom ; il n’avait que de vagues renseignements sur mes mouvements; cependant, par un mouvement instinctif, auquel je n’attache aucune idée superstitieuse , il m’attendait ; il avait eu un moment l’idée de fermer sa tente et de se céler pour passer plus
(1) L’auraônier de l’ambulance du Clocheton vient d’être décoré.
tranquillement la fin de son dimanche; mais il s’abstint de ce soir dans l’idée que je pourrais arriver.. Cette circonstance, et bien plus encore le lien de fraternité qui s’établit tout de suite entre cet homme excellent et moi, m’ont puissamment encouragé. Que les ministres de l’Evangile se disent qu’il y a bien des finies qui les attendent, et ils se mettront plus résolument en route. Qu’il est doux d’être accueilli par ces mots : Je vous attendais, quand on est à six cents lieues de ses bjen-aimés et sur une terre ébranlée par le tonnerre de l’artillerie!....
» Le soir, j’ai de bons entretiens avec des militaires de haut rang. Je me convaincs une fois de plus de la profonde ignorance où se trouvent des masses d’hommes de cœur et d’intelligence à l’égard de nos principes évangéliques; mais, grâces à Dieu, il viendra un jour où justice et lumière se feront.
» Il y a à peine quatre jours que j’ai abordé la terre de Crimée , et il me semble que j’y ai déjà passé des mois entiers : le temps sc mesure par les évènements et non par les chiffres du calendrier. »
« Camp français, 19 mars.
» Le temps me manque aujourd’hui pour vous envoyer la suite de mes notes. La mission marche d'une manière régulière et, je l’espère, satisfaisante. Je continue à être accueilli par des cœurs émus et reconnaissants. Soyez sans inquiétude sur mon compte; partout le Seigneur m’ouvre des portes et me prépare des facilités; ma santé continue à être parfaite; ne vous relâchez pas dans la prière, et demandez à Dieu qu’il bénisse la seconde moitié de ma tâche comme il a béni la première. »
« 26 mars.
» Voici mon journal, pardonnez-moi de vous l’avoir fait si longtemps attendre; mais ce n’est pas chose facile que d’écrire sous la tente, exposé, tantôt à un froid perçant, tantôt à une chaleur insupportable, les pieds sur la terre humide, étourdi par le bruit, dérangé par les soins du ministère, et souvent aussi par les soins dus à la vie matérielle. Mais enfin je suis à vous.
» Lundi , 12. — Visite d’ambulances, travaux de statistique militaire protestante. Nos chiffres augmentent considérablement. Je rencontre des soldats de Bagnères , et j’apprends avec satisfaction que la plupart des militaires de notre département se distinguent par une bonne conduite. Le soir, je reçois la visite du marin distingué dont j’ai parlé ailleurs; nous avons ensemble un de ces entretiens intimes qui font oublier bien des douleurs , et ma tente se change pour un instant en un modeste oratoire.
» Mardi , 14. — Un jeune caporal de Bagnères veut bien me servir de guide dans les divisions de gauche. Nous atteignons d’abord la division Levaillant. Le général qui la commande est fils du célèbre voyageur qui a révélé les richesses naturelles du sud de l’Afrique, et auquel je dois la passion pour l’histoire naturelle qui embrasa ma jeunesse, et qui aujourd’hui est loin d’être éteinte. Nous avons été voir
le capitaine V . , de Bagnères; le sergent T....,
d’Ossun. Vous voyez que je suis en pleines Pyrénées. J’arrive à la tente du lieutenant-colonel de Mallet. Ici encore j’étais attendu. M. de Mallet est un homme
d’énergie, et celte énergie, sous l’influence de l’Evangile, prend chaque jour une direction salutaire. Ce n’est pas sans émotion que j’ai vu, sur la cheminée de sa tente, une Bible que je jugeais, à l’apparence extérieure, être souvent maniée. Le colonel, qui ne veut pas passer son dimanche sans culte, se rend au quartier général anglais pour y assister au culte épiscopal. Du reste, il gémissait de l’abandon où se trouvaient nos soldats au point de vue religieux , et , à l’instar du colonel Lysons, dont je lui ai fait faire depuis la connaissance, il s’apprêtait, s’il n’arrivait aucun aumônier de France, à réunir sous sa lente les soldats protestants de son régiment qui sont assez nombreux, et parmi lesquels plusieurs se distinguent par une piété solide et éclairée. J’ai le plaisir de m’entretenir avec quelques-uns d’entre eux qui me laissent d’encourageantes impressions. Je visite l’ambulance de la division, où je trouve un grand nombre de nos frères, parmi lesquels un jeune homme de Beauvoisin qui m’intéresse vivement. Dans une tente, je trouve quatre hommes, et ils sont tous les quatre protestants , heureux d’être unis par une même foi et d’être visités par un pasteur (1).
» Rentré sous ma lente, je reçois la visite d’un brave sergent qui a reçu de bonnes et sérieuses impressions dans l’Eglise évangélique de Lyon. 11 désire ardemment s’employer au service du Seigneur quand le temps de son service sera fini. En attendant, il se rend recommandable auprès de ses chefs par une conduite exemplaire. 11 exerce sur plusieurs de scs
(t) .T’ai retrouvé depuis trois de ces frères , A Constantinople , couchés dans le même coin de l'un de nos hôpitaux.
camarades une salutaire influence, comme j’ai pu le reconnaître moi-même. Il m’a donné une liste trèsnombreuse de protestants appartenant à son régiment. Si nous avions de tels hommes dans chaque x'égiment, nous aurions bientôt une liste complète de nos coreligionnaires , et la nécessité de notre ministère serait surabondamment démontrée. Avant de nous séparer, nous nous sommes prosternés devant Celui qui est toujours prêt à écouter ses faibles enfants; nous avons prié pour nos âmes si faciles à distraire du bon chemin, pour nos familles, pour nos frères en Christ, pour l’Eglise militante, pour la patrie, pour les alliés, pour l’ennemi, dont les feux éclairaient ma tente comme par des reflets électriques. Nous finissions à peine, lorsque notre excellent ami, le lieutenant Pigeard, pénétrait dans notre paisible abri. Et cette petite réunion fraternelle, où le pasteur et le militaire , l’humble sergent et l’officier de haut rang s’unissaient en une seule foi et un seul cœur au milieu de ces retentissements de la guerre, nous apparut un instant comme le temps meilleur où les enfants de Dieu seront « retirés de devant le mal » pour être inséparablement unis à Celui qui est « tout en tous.... »
» Mercredi ,14. — Visite aux ambulances des divisions de Salles, Forey et à celle de Kamiech. Aucun incident ne signale ces visites, qui offrent ici, comme ailleurs, une lugubre monotonie. Le général Forey habite une maison russe qui appartient à une noble dame ; c’est la seule habitation qui ait été conservée dans le camp français.
» Le soir, pendant le dîner, nous entendons une canonnade plus forte que de coutume. Nous allons
tous nous poster à la Pointe-des-blagueurs , d’où, comme je l’ai dit , on commande une vue immense, ün est ici tout au plus hors de la portée des projectiles; du reste, on n'en lance aucun dans notre direction. Le t'eu est terrible. 11 pleut des bombes ; ou les voit s’élever majestueusement , tournant sur ellesmêmes et produisant un son que l’on peut exprimer parfaitement en prononçant diji-huit , dix-huit ; puis elles éclatent quelquefois en l’air, le plus souvent à terre; leurs éclats abîment les travaux et décousent les hommes. Quant aux obus, on les lance souvent en ricochet, ce qui augmente les chances de réussite, c’est-à-dire de mort et de destruction. Les coups de canon répétés dans les vallons produisent des échos d’un son grave et sinistre. Nous entendons de vives fusillades qui annoncent une sortie de la part de l’ennemi. Ce vacarme a duré toute la nuit. Demain , je saurai de tristes nouvelles de cette nuit dans les ambulances.
» Jeudi, 15. — Visite aux ambulances du 2e corps d’armée. 11 s’étend entre nos quartiers et la Tchernaïa, vers le vallon d’inkerman. Les Anglais sont postés en avant; les Français, qui se sont rapprochés dans cette direction , les enceignent par derrière et les débordent vers le nord-est.
» Le centre principal de ce corps est au Moulin-àvent, non loin duquel est le quartier du général Bosquet. Cà et là on a de magnifiques vues d’ensemble qui donnent une idée du camp; dans la direction du nord, des ravins permettent de voir Sébastopol sous divers aspects , toujours hérissé et formidable, .le rencontre le général en chef avec son état-major qui galopent dans la direction du Moulin-à-vent pour
reconnaître probablement les effets de la sortie d’hier. Inutile de dire que je me tiens à respectueuse distance de cette troupe brillante. Ma visite aux ambulances attire ici comme ailleurs des expressions de reconnaissance de la part de nos coreligionnaires ; j’ai trouvé ici comme ailleurs les militaires qui n’appartiennent pas à notre culte respectueux et bienveillants , contrairement aux prévisions des personnes qui leur faisaient injure en nous prédisant que nous serions accueillis par les risées ou les boutades de nos braves. Je tiens à dire ici que non-seulement depuis mon départ de France je n’ai jamais entendu la moindre parole inconvenante de la part des militaires avec lesquels j’ai eu quelques relations, mais encore que ces relations ont élevé dans mon estime à un trèshaut degré le caractère de nos compatriotes engagés dans les armes. Souvent les soldats catholiques sont les premiers à m’aider à découvrir mes coreligionnaires ; ils semblent comprendre que cette assistance n’est que justice à litre de réciprocité. Fidèle à mes promesses , je m’abstiens ici comme à Constantinople d’essayer aucune influence protestante sur ceux qui n’appartiennent pas à notre communion. Quand je sors d’une tente où je n’ai trouvé aucun protestant , je prie les infirmiers de m’annoncer à ceux qui pourraient venir plus tard, et je quitte les malades en exprimant un bon vœu pour leur rétablissement et pour que le Seigneur les bénisse. Dans l’ambulance du Moulin-à-vent, j’ai trouvé une tente où il y avait huit hommes, et ces hommes étaient agonisants. Ici, je l’avoue, je n’ai pas eu le cœur de troubler ce moment suprême en criant aux oreilles de ces moribonds pour leur demander à quelle communion ils se ratta-
loS —
chaienl , près comme ils l’étaient de ce moment solennel où le Seigneur leur demandera , non s’ils ont été protestants ou romains, mais s’ils ont été de Christ. N’oublions pas que nous ne sommes pas sauvés par l’Eglise à laquelle nous appartenons, mais par la foi que nous avons au cœur. En quittant ce lieu, où retentissait le râle delà mort, j’ai élevé mes mains et mon cœur au ciel, et je me suis écrié : Prince de la vie! aie pitié de ces âmes immortelles prêtes à comparaître devant loi 1 Etends l’efficace du sang de Jésus-Christ sur ces pécheurs, et rcçois-les dans les demeures de ta gloire préparées pour tes enfants! Amen!
» Ayant achevé ma première tournée aux ambulances, et n’ayant plus qu’à les revoir d’une manière régulière et méthodique, je ne vous en parlerai plus (juc lorsque mes visites offriront quelque incident intéressant.
» Vendredi, 10. — J’apprends que mes deux collègues de Constantinople ont été malades : l’un d’entre eux l’est encore. Celui qui est valide m’invite à rentrer bientôt; mais l’organisation de la mission n’est pas encore assez avancée pour que je la quille encore. Ce serait sc compromettre ou du moins rendre inutile ce que j'ai pu faire jusqu’ici. Je me suis borné jusqu’ici à une simple reconnaissance, il faut maintenant consolider l’œuvre par un service effectif. Il faut, en outre , que j’établisse le culte public pour les soldats valides. Cet établissement n’est pas sans difficulté , faute d’un local convenable. Ma tente contiendrait cinq ou six personnes entassées; les baraques de bois disponibles sont encore à Kamiech , et le transport des planches n’est pas chose facile. Le commandant
de Berckeim , toujours prompt aux bonnes idées , m’offre sa baraque solidement bâtie en pierre. « Nous en ferons un temple, disposez de mes ordonnances pour l’approprier à la circonstance ; mais , ajoute-t-il avec un soupir qui me va au cœur, je ne pourrai pas dimanche prochain me joindre à vous, je suis de tranchée. — Nous saurons compenser cela une autre fois, ai-je répliqué. Comme tout lieu peut devenir un temple, toute journée peut devenir un dimanche, et si vous y consentez, jeudi prochain nous aurons encore une bonne réunion dans la baraque. »
» Samedi, 17. — L’évènement de cette journée a été ma visite dans la tranchée des batteries nos 21 et 23.
» Demandez à notre excellent ami le général de G... ce que c’est qu’une tranchée, et vous en concluere» que votre père n’était pas trop sage d’aller se fourrer là. S’il y avait eu nécessité, c’est-à-dire devoir, sûrement vous l’auriez approuvé, mais pour un simple désir de curiosité... Que voulez-vous? J’entendais chaque jour tellement parler de tranchée , que je ne pouvais guère m’abstenir de faire cette petite entorse à ma jurisprudence en matière de dangers inutiles. Du reste , loin de moi de faire ici le rodomont ; il n’y avait pour le moment aucun danger probable , l’ennemi négligeant depuis longtemps de déranger les travailleurs du centre pour ne s’occuper guère que des assiégeants de droite et de gauche. La tranchée des batteries n°s 21 et 23 est la plus pittoresque de toutes celles qui menacent Sébastopol. Elle domine un ravin affreux; elle est située à la cime d’un rocher qui s’avance en promontoire. M. de Berckeim , mon
aimable conducteur, m’a mené au fond du grand ravin, dont le ruisseau desséché ne roulait plus que des boulets de canon de tout calibre et en si grande profusion, qu’en certain lieu on avait peine à poser le pied sur le sol. A quelque distance nous nous sommes trouvés engagés dans un défilé étroit dominé par de tristes croupes assez semblables à celles de nos Cévennes. Plusieurs de ces roches menaçantes sont creusées de grottes profondes. L’une d’entre elles a été utilisée pour en faire un magasin à poudre qui contenait 80,000 kilogrammes de poudre. On ne fume pas ici. Plus haut nous atteignîmes la tranchée. Une batterie est armée de quatre gros mortiers turcs. Les embrasures par lesquelles ils devaient vomir le fer et la mort étaient fermées par des sacs à terre. Une ouverture, que la nature a creusée dans le rocher, offre une fenêtre qui encadre une vue magnifique de Sébastopol, dont on est si rapproché, que l’on distingue facilement les hommes dans les rues. Celte malheureuse ville offrait un aspect morne et désert. Pour mieux la voir dans son ensemble, mon guide me fit monter sur le parapet; je ne restais guère dans cette position, d’où quelque tirailleur ennuyé aurait pu s’amuser à me faire disparaître. Mais, je le répète, à cette époque celte redoute n’occupait pas encore l’attention des assiégés. De ce poste élevé je suis descendu dans la tranchée de la batterie n° 28. Celle-ci est tout artificielle, le parapet étant construit de gabions et de sacs à terre amoncelés. Elle était armée de mortiers et de fortes pièces de marine. Le capitaine commandant, auquel mon aimable guide, qui était ce jourlà de service de tranchée, voulut bien me confier, eut la bonté de me donner une foule de renseigne-
menls pleins d’intérêt sur la construction des tranchées et la vie qu’on y mène. L’idée m’est venue de prendre un rapide croquis de cette singulière retraite. Pendant que je dessinais, entouré d’un groupe de canonniers, un coup de canon s’est fait entendre. Sans perdre contenance, cette explosion inattendue me fit légèrement ressauter, comme cela serait arrivé à plus d’un civilien. Et mes bons artilleurs de rire, et moi de rire avec eux. « Ne soyez pas trop étonné de me voir un peu ému, mes amis; la guerre où je suis engagé comme volontaire depuis plus de trente ans fait moins de bruit, quoiqu’elle ne soit pas sans dangers... » Alors je leur expliquai le but de mon voyage et la nature du message que j’étais chargé d’apporter à mes frères dans l’épreuve; et à mesure que je parlais de l’Evangile, qui console et qui sauve, mes bons canonniers devenaient sérieux jusqu’au moment où une seconde détonnation plus forte encore que la première vint réveiller les échos du grand ravin. Cette fois-ci je restai impassible, et me tournant vers mes interlocuteurs: «Ah cal leur dis-je d’un ton aussi narquois que possible, je voudrais bien savoir comment vous avez fait quand vous avez entendu le premier coup de canon. —Nous, Monsieur, nous sommes tous tombés à terre.» Mon croquis achevé, il fallut songer à quitter ces tristes lieux , satisfait de les avoir vus avec soin , plus heureux de les quitter, prêt, je l’éspère, à y revenir si de saints devoirs m’y appelaient. Le capitaine me donna un canonnier comme guide et aussi comme garant, car il n’est pas permis aux amateurs d’errer à l’aventure dans les environs des tranchées, à moins qu’ils ne veuillent être pris comme suspects. Je passe tout près d’un fourneau où les Anglais font chauffer les
boulets rouges, je longe un ravin semé d’éclats d’obus, et je rentre dans mon quartier à la chute du jour.
» Le dimanche, 18, nie promettait une joie. Comme j’avais, il y a quinze jours, consacré l’ouverture d’un temple français à Constantinople, je devais inaugurer ici l’établissement du culte public, modeste commencement dont plusieurs, qui ne voient les choses que de loin, auront pitié. Ah! si le Seigneur n’a pas dédaigné de naître dans une étable, aurions-nous honte de prêcher la Parole dans l’humble baraque du soldat? Tout avait été disposé du mieux possible , grâce aux bons soins de deux artilleurs alsaciens; des planches solidement assises sur des caisses et des barils , une chaise, dernier vestige d’une splendeur russe pour jamais déchue, voilà tout le mobilier de notre cathédrale improvisée. Le silence, le recueillement , l’émotion religieuse, les étreintes de la fraternité chrétienne en seront les magnifiques ornements. A une heure tout est prêt; j’arrive revêtu de la robe pastorale; comme faisaient nos pères au désert , je me place dans l’un des angles du réduit, afin de laisser de la place pour les auditeurs. Une vingtaine d’officiers et de soldats se groupent autour de moi. Rien n’égale l’altitude respectueuse, l’attention profonde du militaire lorsqu’il écoute; j’ai surpris des larmes qui coulaient le long de plus d’une joue creusée par la fatigue. Je me sentais à l’aise au milieu de ces hommes au langage rude, à l’âme fortement trempée; je pensais au centenier Corneille , dont les prières et les aumônes étaient agréables à Dieu; à ce capitaine de Capernaiim, dont le Sauveur admira la foi simple et intègre. Pauvre petit troupeau, vingt auditeurs 1 disait le cœur orgueilleux, et le cœur chrétien répondait:
« Toutes les fois que deux ou trois seront assemblés au nom de Jésus-Christ, il se trouvera au milieu d’eux. La petite famille croîtra jusqu’à mille personnes , je suis l’Eternel, je le ferai en son temps. » Après une distribution de livres et de bonnes poignées de main, nous nous sommes séparés en nous ajournant à jeudi prochain.
» Le soir, nos entretiens de famille ont été interrompus par une canonnade plus furieuse que d’ordinaire. Nous avons tous couru à notre observatoire. Ce sont mes batteries nos 21 et 23 qui font rage. Que c’est grand, mais que c’est terrible. Les Russes ont faiblement répondu, contrairement à leur habitude de chaque jour.
» J’avais appris qu’un anonyme m’avait adressé à Balaclava, chez le major Anderson, une caisse de livres français d’une valeur considérable. Que l’ami si bien inspiré reçoive ici mes sincères remercîments. Ce n’est pas toujours chose facile que de déterrer une caisse dans les dépôts afférents à une armée de siège ; le vrai moyen était de me rendre à Balaclava. Le lundi, 19, je monte Tchabouk, et, suivi de mon inséparable , je me rends au port conquis par les Anglais. Nous dépassons le quartier général de lord Raglan , que nous apercevons lui-même suivi de son état-major : vieux guerrier blanchi et mutilé au service de son pays. À mesure que nous avançons, la scène change d’aspect et devient plus pittoresque. Une horizon, aux formes accentuées, se développe devant le voyageur : voilà , à gauche , des falaises et le vallon d’Inkerinan; devant, la plaine où la cavalerie anglaise fit cette charge si chevaleresque , mais si follement téméraire ; en face, de beaux
rochers couverts de forêts que les Russes disputent chaque jour aux Français, car on se bat pour des fagots et des bûches sur celte terre dévastée ; sur le premier plan, des groupes de chameaux à deux bosses, qui ruminent impassibles au milieu des bruits assourdissants de la guerre. Plus loin, voici des milliers d’ouvriers anglais qui tracent le chemin de fer et posent les rails; d’autres élèvent d’élégantes baraques ; d’autres préparent le turf d’une course de chevaux qui doit avoir lieu demain , et chacun semble se distraire un instant des ennuis de la guerre dans les labeurs des arts do la paix.
» Balaclava s’annonce par un petit village appelé Kadikeuï, orné d’une petite église grecque , dont le dôme, comme il paraît que c’est la coutume, est peint en vert brillant. Plus loin, à gauche, on remarque une enfilade de baraques; c’est là que se sont établis d’avides fournisseurs dont la rapacité à fait nommer Balaclava, par les loustics du pays, Coquin-Ci t p , comme ils ont appelé Kamiech Fripon- Ville. Ceux qui ont visité les provinces basques espagnoles, trouveront dans le petit port de Passages une image frappante de Balaclava. Comme à Passages, la mer pénètre ici par un défilé étroit et vient s’étendre en lac en deçà une chaîne rocheuse ; celle-ci est surmontée d’anciennes forteresses génoises , et terminée du côté de la mer par de magnifiques falaises soulevée par des éjections porphyritiques. Une flolille encombre le port malheureusement peu étendu; et comme les navires cachent toutes les eaux du petit havre, et que la mer est invisible, ils semblent rangés en rase campagne. Pour voir la
mer, il faut gravir les rochers à gauche, où, du pied d’une tour en ruine , on jouit d’un coup-d’œil ravissant. J’ai remarqué avec douleur que l’Eglise grecque de Balaclava avait été dévastée. J’ai trouvé ma précieuse caisse sans difficulté. L’ordre m’a paru parfait ici : chaque régiment y a son magasin clairement indiqué ; on peut sans peine s’y procurer tous les renseignements désirables. J’ai remarqué ici, comme à Scutari , que des foules de femmes et d’enfants anglais sont établis au camp , en moindre nombre cependant ; mais ici , pas plus que dans les ambulances du camp français , il n’y a de sœurs hospitalières. On pense, cependant, que MUe Nightingale ne tardera pas à venir. Je me fis indiquer, par de braves highlanders écossais , la demeure de l’aumônier anglais. Je le rencontrai at home, c’est-àdire dans une pauvre cahute passablement délabrée ; toutefois, sous un bon toit à l’abri du vent et de la pluie. 11 était coiffé d’un chapeau noir à large bord , portant la lévite et la barbe d’ordonnance; du reste, la grande cravate blanche du clergyman a complètement disparu. Les aumôniers de tous les cultes en sont là pour le costume dans le camp des alliés. Le Rév. M. Heyward est un jeune homme d’une physionomie très-agréable , doué d’un esprit actif et d’un grand dévouement ; il est à craindre qu’il ne succombe à la peine. Je le rencontre dans une cour ; il est entouré de monceaux de caisses et de ballots de tous calibres, précieuses munitions pour la bonne guerre chrétienne ; ce sont des envois de Bibles , de Nouveaux-Testaments, de livres populaires et religieux ; ce sont aussi des consolations matérielles : ceintures de flanelle , gilets de tricots , bas de laine ,
chemises, fruits secs, tabac en masses compactes, etc. M. Heyward commande à une armée de colporteurs et autres messagers de la bonne nouvelle; il distribue à chacun sa tâche et son ballot. Des soldats, parmi lesquels un Français, l’aident activement; j’étais heureux de surprendre à l’œuvre ce bon serviteur de Jésus-Christ. L’affaire expédiée , M. Heyward me donne audience. 11 me reçoit en frère, m’accable de questions, exprime une grande joie en apprenant que j’ai ouvert un temple français à Constantinople. Je le fais parler à mon tour. Il m’apprend avec douleur que l’armée des aumôniers anglais est aujourd’hui presque réduite à néant; les uns sont repartis; les autres, hors de combat; les autres, morts à la peine. Je lui demande comment il peut suffire à ses travaux dans son isolement. Il n’ose me répondre, craignant, dit-il, d’avoir l’air de se vanter. Nous faisons le compte, et nous trouvons que le dimanche précédent il a fonctionné huit fois 1 Que je me sens humilié en entendant parler ce frère! A son retour en Angleterre, si j’étais Sa Majesté britannique, je le nommerais Evêque, à condition qu’il forçât ses subordonnés fainéants à travailler comme lui , fussent-ils réduits à porter la barbe et la cravate noire.
» Mardi , 20. — Ce matin je rencontre un soldat, qui me demande si je ne suis pas un ministre protestant. Sur ma réponse affirmative , il ajoute : « Voudriez-vous me vendre un Nouveau-Testament 7 — Je vous en donnerai un. — Ce n’est pas pour moi, c’est pour un camarade, je suis moi-môme déjà muni ; en passant à Marseille, j’ai rencontré un ministre qui m’en a offert un, que je lis depuis avec
joie. Ce ministre ne faisait que passer ; il était de Ganges, et se nommait M. Recolin... » Ne vous lassez pas de répandre la bonne Parole de Dieu , mes enfants, vous voyez que rien ne se perd.
» Un jeune capitaine d’artillerie, aussi instruit qu’aimable, m’a offert, après le service hospitalier, d’aller visiter le couvent Saint-Georges , situé sur les cimes qui bordent la mer Noire, à 6 ou 7 kilomètres du camp. Pour atteindre cette retraite, on traverse de tristes plateaux dévastés par la guerre comme toute celte terre de désolation. Nous avons passé à côté d’une masure d’un aspect des plus tristes. Ces ruines étaient naguère une délicieuse maison de campagne dans un charmant petit vallon , abrité du vent du nord , faisant face au soleil et à la mer. Il y avait de belles écuries, de magnifiques enclos, des vignes, des fleurs , un beau salon , un piano ; sur le piano , des airs français ; tout alors, dans cette douce retraite, respirait un air d’hospitalité et de paix. Aujourd’hui . à ce propos mon compagnon me ra¬
conta qu’au commencement de l’envahissement de la Crimée , de l’autre côté de Sébastopol, on était tombé sur une charmante villa appartenant au général Bibicoff. Dans le salon principal , on trouva une inscription tracée par la main d’une femme portant ces mots : Confié à l’honneur français. Imaginez un dialogue entre le vieux général et la naïve jeune fille : celle-ci rêvant une pensée chevaleresque au milieu des horribles réalités de la guerre, celui-là secouant la tête d’un air de méfiance, mais enfin faisant taire ses inimitiés nationales devant la généreuse confiance de la jeune fille.... Quelques jours après, il ne restait de la villa Bibicoff pierre sur pierre : la main
(les hacchi-bouzouks avait passé là avec la sape ou le brandon. Des explications, dit-on, ont cto envoyées au général russe; mais il est des malheurs qui restent comme des taches.
» Mais si la villa Bibicoff a été saccagée, le monastère Saint-Georges a été respecté. C’est un couvent de Russes grecs; les deux églises qui appartiennent à cette retraite m’ont rappelé nos temples protestants des Cévennes par leur simplicité et leur prétention à l’imitation de la belle antiquité. En entrant dans la cour, nous remarquons des Tartares des deux sexes, qu’à leur costume on confondrait aisément. Ils portent de larges pantalons, un long sarrau de toile brune ou grise; ils sont coiffés d'un mortier à long poil noir et tout hérissé, et aplati à la partie supérieure. Les traits de ces indigènes rappellent le type russe : front plat et large, yeux écartés, pommettes hautes, nez un peu épàté, menton petit. Ils paraissent les uns et les autres passablement sales; leur aspect de misère s’explique facilement. Les moines portent une longue soutane noire, un mortier sur la tète plus élevé, une barbe longue et soignée. Ceux que nous avons vu étaient de beaux hommes, sans aucun signe d’ascétisme dans les traits; ils vaquaient aux soins ordinaires de la vie et passaient devant nous silencieux et tristes. 11 est depuis peu défendu de pénétrer dans leurs cellules et même dans leurs églises, ce que j’ai vivement regretté. Cette inhibition est due à quelque indiscrétion d’une soldatesque peu respectueuse. Mon aimable guide, qui veut me ménager une surprise, me conduit dans un corridor d'un aspect sombre et sinistre ; puis , nous débouchons tout d’un coup devant une vue ravissante : nous sommes
en face de la mer Noire , qui aujourd’hui , démentant son nom de mauvais augure, apparaît bleue, sereine, limpide, gracieuse comme la Méditerranée, et comme elle noyée dans un océan céleste d’azur et de lumière. Ici , elle est encadrée par les rochers les plus fantastiques, pitons immenses et menaçants formés de laves basaltiques aux couleurs sombres. Les falaises , dont plusieurs s’élancent du sein de la mer en aiguilles acérées, forment un cap dont le plateau supérieur portait, dit-on, les ruines du temple dont Iphigénie fut la prêtresse, si Iphigénie a jamais existé. Nous descendons vers la mer par un sentier pyrénéen. Nous ressentons la douce température du Midi : l’air est embaumé par les émanations des térébinthes et des genévriers qui enlacent les rochers de leurs noueuses racines; les insectes bourdonnent , les petites fleurs s’épanouissent; un instant, nous oublions que nous sommes à 10 kilomètres d’un théâtre de douleur et de destruction. Oh ! comme notre âme se fait aisément au repos. Est-ce versatilité de notre part ? est-ce bénédiction de Dieu qui épargne notre faiblesse?.... Nous descendons sur la plage étroite qui sépare les petits flots de la mer Noire des fiers remparts qui l’enceignent; nous ramassons de petites pierres volcaniques de toutes couleurs; nous roulons des roches à la mer , comme feraient des enfants. J’examine avec un grand intérêt la structure géologique de cette côte magnifique. On voit les strates d’un calcaire tout pétri de millioliles et de lucines , soulevé violemment par les éjections pyroïdes; celles-ci sont dues à des basaltes gris, rouges, noirs, formant des prismes à cinq, six, sept, huit faces, couchés horizon* talement, quelquefois disposés en éventails et telle—
ment petits que j’ai pu en emporter deux dans ma poche, qui figureront, j’espère, dans ma collection.
» En remontant au monastère, nous avons remarqué un officier russe de bonne mine ; il est ici sur parole; un moment après, nous avons vu une partie de sa famille : une belle jeune fille et deux délicieux enfants. La vue de ces derniers m’a causé une vive émotion ; je n’ai pu me défendre de courir vers les enfants pour leur faire une caresse, leur adresser quelques paroles; mais, à ma vue, fisse replient vers leur protecteur qui les fait disparaître aussitôt. Je ne puis vous dire le serrement de cœur que j’ai éprouvé. J’avais un instant oublié que je ne devais apparaître à ces étrangers que comme un ennemi barbare , soldat de ces puissantes armées accourues pour dévaster leurs champs et troubler leur tranquillité. N’eût été la malédiction de Babel qui retenait ma langue, j’aurais été heureux de dissiper leur effroi en leur faisant connaître mon ministère de paix qui m’ordonne d’aimer môme ceux que, dans nos dissensions politiques, nous sommes forcés pour un temps d’appeler nos ennemis.
» Le jour baisse , nous nous hâtons de rentrer dans nos quartiers. Nous charmons la monotonie du retour par une de ces conversations sérieuses et élevées qu’il ne faut pas préméditera l’avance, mais qui peuvent quelquefois marquer dans la vie. Mon compagnon de promenade a reçu une éducation distinguée; il est solidement versé dans notre histoire nationale ; je lui trouve un peu de l’esprit chevaleresque et quelques idées d’un temps qui n’est plus et qui ne reviendra plus. Insensiblement notre entretien nous conduit aux grandes idées de la vie et de l’immortalité. Je me sens pressé de dévoiler devant mon guide tout ce
que je sais, par l’enseignement de l’Evangile, des trésors de la grâce de Dieu dans le plan de la rédemption et dans l’œuvre céleste de la régénération des pécheurs par le Saint-Esprit, mystères devant lesquels les anges s’inclinent , mais que Dieu met à la portée des plus simples de ses enfants; fleuve assez profond pour y laisser nager un éléphant, comme dit saint Augustin, et qu’un agneau peut traverser sans se mouiller à peine. Mes relations de quelques heures avec ce jeune et brave militaire se termineront probablement avec cet entretien ; mais il est des échanges d’idées et de sentiments qui unissent pour la vie et pour l’éternité, même ceux qui ne sont pas appelés à se revoir sur la terre.
» Jeudi, 22. — Je suis possesseur de la caisse venue de Balaclava, grâces à l’obligeance d’un capitaine d’artillerie qui m’a déjà rendu bien des services. C’est un vrai trésor : choix intelligent de bons ouvrages religieux dont je vais commencer la distribution avec une prudente parcimonie , afin que mon successeur puisse étendre plus loin le bienfait de ces excellentes lectures. Plusieurs militaires viennent faire visite à ma caisse.
» J’avais promis de faire de ce jeudi un second dimanche. A une heure nous nous réunissons pour le culte dans la baraque de M. de Berckeim. Je vois avec satisfaction arriver les mêmes personnes qui y étaient venues dimanche dernier, d’où j’augure que notre ministère n’a pas été infructueux. Nous avons plusieurs nouveaux-venus, surtout parmi les soldats. Je compte trente auditeurs : je leur parle avec une grande liberté; à la fin du service, ils me manifestent leur joie et m’assurent que nous serons très-nom-
breux quand rétablissement d’un culte sera généralement connu; mais pour cela il faudrait s’installer au quartier général, et y établir une bonne et grande baraque convenablement adaptée au culte.
» Vendredi, 23. — Je vais visiter divers officiers protestants au campement du Moulin-à-vent. 11 n’est bruit partout que de l’affaire delà nuit passée, pendant laquelle les Russes ont fait une sortie en masse contre les Français. La canonnade, en effet, avait été terrible, quoique amortie par le vent du sud-est. Le combat corps à corps a été affreux ; on employait tous les instruments qui se trouvaient sous la main: fusils brisés, leviers d’artilleur, éclats d’obus, fragments de roches, et cela pendant les ténèbres d’une nuit épaisse, éclairée seulement par les feux de l’artillerie. On assure que nous avons eu 1300 hommes hors de combat, dont 120 morts; les Anglais, 150 hors de combat, dont 80 morts; les Russes, 1,000 à 1,500 hors de combat , et 500 morts. Ce dernier chiffre a été constaté par quelqu’un qui m’a dit avoir mesuré le monceau des cadavres. Nous nous sommes surpris refaisant froidement le calcul des dimensions de cette masse humaine. Où va donc notre cœur en présence de ces scènes de destruction !
» Je me dirigeai vers l’ambulance de tranchée de l’armée de droite, prévoyant bien que mon ministère n’y serait pas inutile, mais on n’y avait conservé aucun blessé : plusieurs étaient déjà évacués sur le quartier général et dans les autres ambulances, mais la plupart avaient passé par l’ambulance du Moulin-àvenl où je me trouvais. Pendant que j’entendais de la bouche de l’officier comptable des détails sur la nuit du 22, entre un sergent-major : «Allez, dit
l’officier , allez compter les morts qu’on a mis sous la tente, et puis vous compterez les blessés qui vous restent. » La conversation continue; le sergent revient. — «Lesmorts, combien? — sept. — Les blessés? — vingt. — Plus 60 que je viens d’évacuer, total, 80... 87 ; bien. » Et la conversation continue comme si de rien n’était. Et que deviendraient nos hôpitaux si ceux qui les administrent étaient toujours impressionnables? Puis j’ai commencé ma ronde. Je ne vous invite pas à me suivre, mes enfants, au milieu de ces
scènes de douleur . En quittant l’enceinte de cette
ambulance , j’ai remarqué une tente entr’ouverte , sous laquelle gisaient des formes lugubres... Laissons enterrer les morts, et employons le temps si court qui nous reste à avertir salutairement les vivants» « Travaillons pendant qu’il fait jour, et n’attendons pas la nuit dans laquelle nul ne pourra travailler. »
» Samedi, 24. — Trêve de quelques heures pour enterrer les morts qui ont succombé dans la tranchée. Pendant la trêve , Russes et Français franchissent les parapets, et vont se serrer la main avec effusion. Le capitaine Rébillot, l’un de nos aimables commensaux , qui était de service à la tranchée, nous a raconté qu’il avait eu un long entretien avec un officier russe, pendant lequel ils avaient causé paisiblement de littérature, de philosophie, de tout, excepté de la guerre. Puis le clairon s’est fait entendre, et chacun de courir à son poste pour recommencer la fusillade avec un nouvel acharnement... Un capitaine français resté au pouvoir des Russes a été amputé et traité avec égard; un autre blessé a été achevé et entièrement dépouillé; un autre de nos valeureux compatriotes a reçu près de trente blessures de baïonnette, dont au-
cime mortelle. Cette malheureuse affaire n'a amené aucun résultat important pour la conduite du siège. Ce sont des hommes tués ou blessés de part et d’autre, voilà tout.
» Je visite l’ambulance de la première division; je n’y trouve qu’un seul protestant; mais, en me voyant , il me dit, comme déjà deux autres de mes coreligionnaires: Je vous attendais! 11 m’en donne la preuve en tirant de sa poche une lettre du pasteur de son village, dans l’Ariége, qui lui disait : vous recevrez la visite de mon ancien ami le pasteur F... ; et ce brave militaire, qui allait repartir convalescent, paraissait tout heureux de me serrer la main.
» Avant de rentrer, je tente une visite chez le chapelain de lord Raglan. 11 était absent: on m’introduit dans un petit réduit renfermant une bibliothèque bien fournie; je laisse sur la table un billet fraternel.
»> Ap rès les soins du courrier, du confectionncment des listes et du ministère hospitalier, je vais respirer l’air pur des montagnes, vers le village de Karani, le seul groupe d’habitations qu’on ait laissé debout. Il est habité par une population grecque que notre armée protège et nourrit. Mes yeux se reposent sur des champs labourés, les premiers que je vois sur cette terre désolée ; je rencontre des laboureurs , des femmes, des enfants, et ceux-ci n’ont pas peur ; je ne puis dire tout ce que je retrouve de repos en entendant leur petit babil. Je rencontre deux militaires do la garde impériale; ils sont préposés au soin de la coupe des bois de Karani, derniers restes des bois du pays. Le sergent-major qui me donne des détails sur le pays me fait voir le travail qu’il a dirigé; il s'est chargé de raser deux collines; et il faut convenir qu’il
s’est montré habile barbier , car les monticules sont nus comme la main. Quand j’eus annoncé à mes guides le but de mon voyage, ils me dirent : Nous avons l’Evangile dans notre petit camp de Karani , et nous le lisons.
» Ce soir je me suis occupé sérieusement de mon retour à Constantinople. La mission temporaire dont j’avais été chargé était remplie ; elle consistait à faire reconnaître nos droits légitimes, à étudier le champ du travail qui nous était consenti par le gouvernement et confié par les Eglises, à combiner les moyens à la fois les plus simples et les plus efficaces de rendre notre ministère vraiment utile , et à exercer pendant quelque temps ce ministère afin déjuger par l’expérience si les projets étaient réellement exécutables et fructueux. Ce ministère pouvait donc désormais fonctionner d’une manière régulière. Il était sans doute encore susceptible de grandes améliorations , mais il fallait les attendre du temps, de l’expérience; il pouvait aussi être gravement modifié, suivant telles éventualités plus ou moins prévues dans les vicissitudes d’un siège, telles que la levée du camp, etc. Mon successeur devait s’établir au quartier général, y obtenir une baraque pour les réunions du culte public; son arrivée devait être mise à l’ordre du jour de l’armée, afin que les soldats protestants qui pourraient réclamer ses secours spirituels fussent instruits de sa présence et de son adresse. Le temps que j’avais prévu d’avance devoir suffire pour cette première exploration était écoulé ; d’un autre côté la mission de Constantinople réclamait ma présence, par suite de l’état de la santé de mes compagnons d’œuvre alternativement éprouvés à cet égard. M. Chardon me pressait
de revenir. 11 n’y avait pas à tarder. J’ai demandé ina feuille de route pour le départ de mardi prochain.
» Dimanche, 25. — Service religieux à une heure ; j’y retrouve presque tous mes auditeurs d’habitude, plus quelques nouveaux-venus : M. de Terson, officier de marine, M. Masselin, capitaine du génie, de bons soldats du Gard et de l’Alsace. Nous sommes en tout près de quarante; la petite famille a déjà doublé: encore quelques réunions , et elle se comptera par centaines, disent nos amis. Cette joie , comme plusieurs autres, est réservée à mes successeurs. Le culte achevé, je fais mes adieux à mon petit troupeau; je lui donne rendez-vous en France ou... dans cette grande et belle patrie qu’on appelle l’éternité. J’éprouve une profonde émotion en me séparant de ces hommes,
hier étrangers, aujourd’hui amis . Tous viennent
me serrer la main, quelques-uns me remercient; je n’oublierai jamais la parole d’adieu d’un officier distingué dans l’artillerie, M. Schnegans.
» Lundi , 26. — Visite de congé chez le général en chef. Il promet sa protection à mon successeur. 11 est entendu qu’il se fixera au quartier général, et dès qu’il sera arrivé, sa présence au camp sera mise à l’ordre du jour de l’armée. M. Canrobert m’en donne l’assurance positive. Sur sa demande, je lui rends compte de mon ministère; il me charge d’exhorter mes successeurs à la prudence; je lui assure que nous sommes tous pénétrés de la nécessité de nous renfermer dans les limites de nos devoirs , mais en même temps de nous prévaloir de toute l’étendue de nos droits. « Nous ne voulons point prendre ce qui ne nous appartient pas, ai-je dit, mais nous voulons garder tout ce qui est à nous... » Pendant ma visite,
le général Authemard est venu rendre compte en détail de la nuit du 22. Tableau pittoresque et vivant d’une sanglante affaire. Les généraux Trocliu et Martimprey m’ont donné aussi des assurances de bienveillance et de protection; ils m’ont assuré que la mise à l’ordre du jour de l’arrivée de mon successeur au camp était de toute convenance, et ne souffrait aucune difficulté. J’ai eu avec le lieutenant Pigeard un de ces entretiens qui sont des évènements dans la vie. Les fraternels épanchements de ce chrétien m’ont fait du bien. Le courrier qui part demain ne prend que les lettres et point de passagers; d’ailleurs il va faire escale à Varna , mais on m’embarquera sur un vapeur anglais qui va au moins aussi vite. Le soir , les amis viennent en masse me dire adieu et au revoir. Un nouveau-venu arrive, je l’avais cherché longtemps, c’est M. le capitaine Bonnard , aide-de-camp de l’amiral Bruat. Je retrouve dans ses traits et dans son langage d’émouvants souvenirs de son oncle, notre pieux et excellent ami , professeur et doyen de la Faculté de Montauban.
» Mardi , 27. — Mes malles sont faites. Le brave brigadier qui les avait apportées à mon arrivée s’offre pour les faire remporter à l’embarcadère de Kamiech. Je laisse dans ma tente mon lit avec toute la literie, des caisses de livres et d’autres petits objets. Ma tente sera fermée avec un bouton et un bout de ficelle pendant tout le temps qui s’écoulera entre mon départ et l’arrivée de mon successeur. Personne n’y entrera , et si on y entre , personne n’y touchera rien; des milliers d’hommes passeront devant cet abri sans gardien, et il ne viendra à la pensée d’aucun d’eux de soustraire le moindre petit objet. Voler au camp ! fi donc I ce
n’est pas français! En assujettissant l’entrée de ma tente, j’éprouve une étreinte de regret. On a vu des prisonniers pleurer en se séparant d’un cachot étroit et humide. Après déjeûner, je vais chercher Tchabouk; nous ne nous sommes pas dit le dernier mot. Je veux saluer le général bosquet avant de quitter la terre de Crimée. Sa lente, située près du Moulin-à-vent, et à 6 kilomètres environ de ma tente, est en sens inverse de Kamiech. J’ai donc une vingtaine de kilomètres à faire avant de m’embarquer, et il faut se dépêcher au risque de manquer mon vaisseau. M. de Berckeim veut bien m’accompagner. Nous trouvons le général dans sa tente : il nous reçoit avec bienveillance. Belle figure, yeux admirables de douceur. Le son de sa voix est fatigué; il lui faut évidemment une cure des Eaux- Bonnes. L’idée lui sourit : il est Béarnais , et sa mèro qu’il adore habite Pau. Nous parlons de cette mère chérie, que mon parent le révérend S. Lysons a été chargé, au nom des Anglais résidant à Pau, de complimenter le 1er janvier de cette année. Je rappelle celle circonstance au général, qui aussitôt me dit : « Puisque nous parlons de ma mère, je veux vous faire boire à sa santé d’une délicieuse liqueur de cassis qu’elle m’a envoyé dernièrement. » Un capitaine des Basses-Pyrénées parle béarnais avec le général ; en fermant les yeux, je me serais facilement cru transporté sur la terrasse de la place Royale de Pau, non loin des coteaux de Jurançon, et en face de la chaîne neigeuse des Basses-Pyrénées. En revenant de chez le général, mon petit monstre de Tchabouk m’a emporté à fond de train, me faisant faire, malgré mon humeur pacifique, une course au clocher jusque sur le bord du grand ravin, où il lui a été commandé
très-impérieusement de modérer ses allures. Le fidèle Olivier m’attendait au camp, armé de ma couverture de voyage. 11 m’accompagne à Kamiech pour me faire la conduite définitive. M. de Berckeim , qui veut me voir à bord, nous rejoint à mi-chemin. Il me dit les choses les plus affectueuses et les plus encourageantes. Nous nous embrassons comme des frères. Olivier s’essuie les yeux. Je me sens bouleversé par une émotion profonde, indicible. Cette terre de Crimée, où je me suis rendu en cédant à un devoir saint et redoutable, je la quitte avec regret; j’y laisse des amis, une oeuvre bien faible encore, mais encore une œuvre que je sens bonne et qui grandira sous les soins d’ouvriers plus habiles, plus jeunes, plus actifs...
» Et toi, ô mon Dieu, mon Père, sois béni de toutes les marques de ton amour que tu as dispensées à ton serviteur pendant ce mois de travaux. Tu as aplani les difficultés, tu as dissipé les obscurités, tu as apaisé les appréhensions, tu as fortifié, réjoui même le cœur de ton enfant, et en l’appelant à contempler de près les grandes et émouvantes scènes qui marqueront dans l’histoire du monde , tu as permis que son âme ne perdît ni sa sérénité, ni sa compassion humaine. Et maintenant ne permets pas que ton serviteur oublie un seul de tes bienfaits , ni qu’il laisse se perdre aucun de ces grands enseignements; fais fructifier la poignée de la bonne semence qu’il a jetée dans ce vaste champ. Daigne le diriger encore dans ce qu’il lui reste à faire dans l’importante mission qui lui a été confiée, et qu’aucun de ceux que lu lui as donnés ne périsse. Amen ! »
« Constantinople , 2 avril 1855.
» Mc voici à bord de YAthenian, c’est-à-dire en terre d’Ecosse; car navire, capitaine, équipage, sont de Glascow. 11 me semble être dans une seconde patrie, car c’est une terre protestante, et je commence un peu à adopter le système des Orientaux qui classent les hommes bien plus par leur culte et leur foi que par le territoire sur lequel ils sont nés. « Steward! a cabin. — llere, sir, you may choose, you will be alone. — Where’s the captant*? — On shore, sir, (lie ship is to slart only lo morrow morning. — Very wcll but I suppose I may sleep and eat here. — There’s a birth, sir, but dinner is over. » Ce qui, commenté en français, veut dire que nous ne partirons que demain , que je suis seul passager , et qu’il faudra me contenter d’une tasse de thé en guise de dîner. Je tache de m’arranger de celte dernière ressource peu rassurante, et je prends possession do l’Athenian, magnifique et solide vapeur construit dans les chantiers de la Clyde, mesurant 80 mètres de large , mis en mouvement par d’énormes hélices. Je parcours le bâtiment, immense et silencieuse solitude, et je me sens comme assourdi par ce silence et inquiet de cette immobilité après tant de tumulte et de mouvement. Je me sens ici comme en terre ferme, jusqu’à nouvel ordre cependant, car il me vient parfois des réminiscences de mal de mer; certes, si je l’avais tout de bon, il ne faudrait pas en accuser la mer, bien innocente aujourd’hui, et je l’appellerais désormais mal de vaisseau. Mais bientôt je chasse ces tristes présages, heureux que je suis de ne plus entendre les
clairons criards, les jurons des troupiers et l’artillerie des Russes. J’écris, je lis, je dessine, je me promène, je contemple cette forêt ( sans hyperbole ) de mâts et de cordages , cette accumulation de vaisseaux grands et petits rangés dans un ordre parfait, et si serrés qu’il semble qu’on ne passerait pas la main entre leurs coques. Puis arrive le capitaine, gros bonhomme, au poil roux, langage court, intelligence pas bien longue ni large ; mais ce qui me fait présumer qu’il nous conduira sans distraction, c’est qu’il, est doué d’un rare bon sens, ce qui sur mer vaut tout l’esprit du monde. Du reste, il nous promet que la traversée ne durera que vingt-sept heures au lieu de trente-six. Vous verrez cependant , par la fin dè cette lettre, que ce n’est pas vingt-sept, mais quarante-huit que nous avons mis avant de débarquer à Constantinople. Toutefois, j’en suis sûr, ce brave capitaine ne nous a pas trompés, mais il s’est trompé lui-même. Puis on m’appelle : « Tea is ready , » bon thé à l’écossaise , avec accompagnement de beurre écossais, de jambons écossais, de cakes écossais et d’un poulet de Smyrne, ce qui vaut mieux peut-être qu’un poulet écossais,. Poum I poum ! c’est le canon qui annonce la fermeture du port, et qui interrompt les amusements de mon équipage, car les matelots, partie Ecossais , partie Irlandais, viennent de me donner une récréation qui m’a fait rire jusqu’à me fendre les mâchoires ; ils étaient réunis sur l’avant du navire, et s’amusaient à gymnastiquer sous les modes les plus drôles. Les uns marchent à quatre pattes comme des orangs-outangs, d’autres sautent à pieds joints en se tenant les orteils avec les mains. 11 en est qui mettent un bâton entre leurs jambes, leurs bras sont repliés sous le bâton,
leurs mains saisissent leurs oreilles; il s’agit de se relever dans cette position, etc., etc. Ils s’amusent avec une franchise qui me gagne. Le coup de canon est suivi d'une sonnerie claire et limpide qui part de chacun des milliers de vaisseaux au milieu desquels le nôtre est comme perdu. Puis tout rent re dans le silence, et bientôt je vais prendre possession de ma cabine. Quelles délices de poser le pied sur un plancher sec , de se coucher avec la certitude que le vent n’enlèvera pas votre couverture, avec l’assurance que le tambour du rappel ne vous annoncera pas que l’ennemi est là menaçant et terrible!... IN’était l’odeur de la cale et l’exiguïté de mes draps, je serais heureux comme un prince dans mon petit lit de XAlhenian. — Ma lampe s’éteint, et le jour reparaît beau, brillant, plein d’espérance; je contemple par ma petite lucarne ronde les rayons du soleil étincelant à travers une magnifique vue de toiles d’araignées, formées par le croisement de mille cordes, œuvre du génie admirable de l’homme. Des sons frappent mes oreilles : c’est le bêlement des moutons, le gloussement des poules, le couaqua des canards, c’est tout le bruit d’une ferme; pas d’autre son ne vient frapper mon oreille. Je suis en pleine Arcadie, jusqu’au moment où une délonnalion se fait entendre avec accompagnement de carillon: alors le port s’anime, les yoles fendent les (lots, les cordages crient; les Irlandais, tournant au cabestan, font entendre des chants joyeux autant que sauvages; les vapeurs chauffent; ici on débarque des troupeaux sur la plage, là on embarque des troupes, ailleurs on répare des avaries; les vaisseaux sont un peu comme les hommes : les petits s’agitent, vont et viennent, et se donnent de l’importance; les grands restenl ma-
jestueux dans leur dignité. Nous sommes à 200 mètres de la côte , je vois la plage où j’ai embrassé hier le cher M. de Berckeim; tout près de Fripon-ville, je puis encore apercevoir de loin les Grecs qui filoutent, les cantiniers qui spéculent. Oh! horreur! les clairons me jettent encore leurs airs cacophoniques et nauséabonds . De grâce , silence ! clairons affreux . « Breakfast’s ready, sir. » A la bonne
heure ; mais avant de déjeuner nous sortons de la rade , en même temps qu’un vapeur qui remorque une masse de cadavres de boeufs crevés, qu’on va jeter à l’eau en pleine mer pour éviter l’infection. Nous passons devant les plus magnifiques vaisseaux de haut bord : jamais je n’avais vu ces rois des mers en si grand nombre et si noblement représentés. Encore quelques tours d’hélice et nous voici en pleine mer, je veux dire sur la surface unie du plus beau lac; aussi pas de mal de mer. Je dessine, j’écris, j’écris ces lignes d’une main ferme et d’un cœur joyeux, joyeux, mes enfants, car chaque tour d’hélice me rapproche de vous, comme chaque minute marque en moins sur le temps qui nous sépare. 11 y a peu de chose à remarquer en mer. Mes compagnons, peu nombreux, sont peu causeurs; d’ailleurs ils parlent si mal anglais que j’ai peine à les comprendre ; je crois que de cet équipage anglais c’est encore moi , vanité à part, qui parle le mieux leur langue; ce n’est pas beaucoup dire. A dîner, le capitaine m’a demandé de dire les grâces. La journée se passe, le vaisseau marche à raison de dix milles à l’heure; je vais me coucher, bonsoir. Demain nous serons, diton, devant Constantinople à trois ou quatre heures.
» Jeudi , 29. — La nuit s’est bien passée. La mer
continue à être belle; nous n’avons fait que neuf milles à l’heure; mais nous reprenons notre vitesse normale qui est très-forte à l’aide d’une puissance tle 220 chevaux. L ’Athenian est un admirable marcheur. L’essentiel est que nous arrivions avant la nuit, ce qui, à Constantinople, est une nécessité. Je ne cachèterai pas cette lettre avant le terme du voyage, et je la ferai partir aussitôt...
» La marche de YAthenian s’est ralentie, je ne sais pourquoi; nous arriverons tard à Constantinople si nous y arrivons aujourd’hui...
» Il est six heures, nous entrons dans le Bosphore: voici des forts, des minarets, desmuezzims, des maisons rouges, des caïques, des chiens, des cimetières, des Turcs, en un mot la Turquie.
» Les côtes de l’Asie sont délicieuses, çà et là soulevées par des rochers volcaniques, couronnées de villages, drapées de verdure, noyées dans la lumière. Nous voyons des citadelles à droite ; à gauche , des vaisseaux marchands , de puissantes embarcations de guerre; mais le jour va nous manquer, et le crépuscule est dangereux dans ces parages à cause du grand nombre de vaisseaux et du désordre du port; le capitaine prend la résolution subite de jeter l’ancre à Bcïeos, à 7 kilomètres de Constantinople; dans le fond , cela m’est égal , je coucherai aussi bien ici qu’à l’hôtel. Beïcos offre une baie délicieuse, en face de l’un des nombreux palais du sultan; rien n’égale le panorama que cette partie du Bosphore offre à l’œil; nous jetons l’ancre à 44 mètres de profondeur : c’est un des ancrages les moins profonds du Bosphore, jugez des autres. Nous sommes tout près d’un des plus magnifiques vaisseaux de S. M. Britannique ; il s’ap-
pelle the Queen , et c’est à son bord que se trouve le lieutenant Urmstone, neveu de notre ami, pour qui j’ai une lettre. Après le thé , mon gros capitaine me donne une chaloupe pour aller à bord du Queen. Me voilà naviguant au clair de la lune à l’aide de six vigoureux rameurs. Au moment où nous touchons le Queen , nous entendons sortir de ses flancs une délicieuse musique. Le lieutenant Urmstone est à Balaclava. Je le regrette , car le lieutenant Urmstone est un officier distingué et un chrétien pieux. J’achève ma journée par une conversation sérieuse avec mon gros capitaine qui appartient à l’Eglise presbytérienne d’Ecosse , et en traçant ces dernières lignes descriptives de mon voyage. Bon soir, mes enfants, je serai, Dieu voulant , demain matin à Constantinople. »
« Constantinople, 8 avril 1855.
» Vendredi, 30. — Ce matin, après avoir longé les rives fantastiques du Bosphore , nous avons jeté l’ancre, vers sept heures, entre la Pointe-du-Sérail et l’escale de Top-Hané. En présence d’une vue ravissante de la Corne-d’Or, nous avons déjeûné à bord. Descendu à l’intendance française , j’ai pu rendre un petit service d’interprète à mon bon capitaine, qui ne comprenait pas un mot de français. J’ai revu mes collègues avec joie : ils étaient rétablis ; M. Rœhrig, dévoré du désir de reprendre le service hospitalier avec une nouvelle activité après les jours de son épreuve; M. Chardon, impatient de prendre la route de la Crimée pour y fixer longtemps sa tente, et y exercer son ministère de dévouement.
» Les touristes ont joui aujourd’hui à Stamboul d’un
spectacle assez curieux : c’est le départ des chameaux que le sultan envoie chaque année , chargés d’un trésor pour la mosquée de la Mecque. Ces chameaux, ornés de bandelettes et accompagnés de chevaux richement harnachés, se sont rendus à Scutari, d’où ils partiront vendredi prochain avec les musulmans qui se rendent cette année en pèlerinage à la cité sainte , ce qui leur vaudra le titre de hadji et la permission de porter une robe verte. Le nombre des pèlerins au départ est peu considérable , mais à mesure que la caravane s’avance, elle s’augmente de tous ceux qui, des villages de l’Asie-Mineure , se rendent à la même destination. 11 leur faut plus de trois mois pour atteindre la Mecque; il s’en faut de beaucoup que tous ceux qui se sont mis en route parviennent au but : des multitudes tombent dans le désert atteints par la maladie ou par le fer des assassins. Çà et là la caravane paie des tributs forcés à des chefs pillards: c’est le vol organisé, qu’il faut subir au risque de perdre tout, môme la vie.
» Nous dînons avec deux célébrités •: l’une est le dessinateur de Ylllustrated London News, journal pittoresque, qui, comme on le sait, répand jusqu’aux extrémités du monde tous les faits de l’histoire actuelle, soit par la plume, soit par le burin. L’autre illustration est M. Soyer; Soyer, le Vatel des bourgeois, qui va devenir ici celui des soldats; Soyer, qui a commencé par enseigner à l’aristocratie anglaise à faire la salade, et qui vient enseigner à Mmc Nightingale à faire le bouillon; Soyer a inventé une charmante petite cuisine portative. Il en fait l'essai en apprêtant sous nos yeux un délicieux plat dont le souvenir fait venir l’eau à la bouche. Pendant son
travail, que chacun surveille avec intérêt, un de nos convives anglais fait circuler un numéro du Punchinello , où se trouve une bonne charge de Soyer , où cet homme habile , représenté sous le titre du bon Samaritain , se rend à cheval sur une tortue vers la
Crimée, au secours des soldats alliés et . affamés.
Cette charge, dont M. Soyer est le premier à rire, renferme un sérieux éloge; car celui qui en est l’objet n’est venu dans ces contrées que par l’impulsion d’un bon désir de se rendre utile à nos alliés accumulés dans l’hôpital de Scutari.
» Samedi , 31. — Constantinople est plus admirable que jamais ; tout y revêt les magnificences du printemps: une température délicieuse, des parfums qui s’exhalent par bouffées, une végétation luxuriante qui s’étale partout, les oiseaux qui gazouillent dans les cyprès mystérieux, les familles turques qui se groupent à l’ombre des platanes séculaires , un ciel d’un bleu profond sur la vaste tenture duquel les minarets, les mosquées, les fontaines tranchent, étincelants et aériens. Je me remets à ma visite aux hôpitaux avec entrain , avec la joie qui accompagne une tâche qu’on sait être utile.
» Pendant mon absence, nos amis Turin et Costabelle ont secondé mes collègues. L’hôpital de l’Ecole Polytechnique a été incendié; tout, excepté une salle et les baraques neuves, a été consumé; personne n’a péri. Un hôpital nouveau va s’ouvrir dans les bâtiments dits de l’Ecole préparatoire ; on approprie aussi au même usage le palais de Russie et l’Université. Il se forme un camp de réserve à Malask, à 10 kilomètres au nord de Constantinople. On continue à nous envoyer de France des listes de militaires protestants.
On nous annonce l’arrivée prochaine d’un nouveau collègue, M. Gerlinger, de l’Alsace : il sera le bienvenu; car notre ami Chardon va bientôt nous quitter pour aller reprendre l’œuvre commencée en Crimée.
» Je visite d’abord l'hôpital de Péra. Pour distinguer les militaires survenus pendant mon absence de ceux qui étaient à l’hôpital avant mon départ, quand j’éprouve quelque incertitude, je leur fais cette question : « Mon ami, me reconnaissez- vous? » Cette question amène quelquefois des réponses inattendues ; l’un médit: « Oui, car c’est vous qui m’avez visité il y a huit jours sous la tente devant Sébastopol. » — Un autre répond .- «Oui, Monsieur, je vous reconnais, et je trouve que vous n’ôtes pas beaucoup changé depuis huit ans que vous avez quitté Nîmes où vous avez fait mon instruction religieuse; j’étais alors domestique chez M. D...» — Un autre me regarde attentivement, puis sa figure s’illumine: « Comment 1 c’est vous ici ; vous rappelez-vous qu’il y a quinze ans vous étiez en correspondance avec ma famille? » puis, baissant les yeux qui s’humectent, il ajoute: « J’ai fait un coup de tôte, j’ai manqué ma carrière; mais voici qui méfait 'du bien, montrant un des traités de Ryle que lui a donné un de mes collègues; oui, ce livre est bien bon, je l’ai lu deux fois. » Je rencontre deux protestants de langue italienne : ce sont des membres de l’Eglise du pasteur Farjat, en Corse; j’apprends par ces hommes combien le ministère de notre frère est fructueux. L’un d’entre eux est très-mal : je lui lis dans le Nouveau-Testament de Diodati le troisième chapitre de saint Jean.
v J’oubliais de dire qu’en approchant de l’hôpital de Péra j’ai eu une émotion • j’ai vu des pompiers fran-
çais et ailleurs des Turcs courant en poussant des cris sauvages, et en traînant au pas de course leurs engins ; j’ai aperçu dans la direction de l’hôpital de Dolma-Batché une colonne de fumée , et j’ai cru un moment que notre hôpital brûlait.... C’étaient des maisons, dont une de boulanger, dans le voisinage immédiat. Heureusement le vent soufflait dans un sens contraire. Toute la population était sur pied ; il fallait voir les femmes éplorées, laissant tomber leur yakmak, oublieuses des rigueurs nationales ; les troupiers français faisant des prodiges d’intelligence et de valeur pour intercepter le feu, jetant les meubles par les fenêtres, sapant les murailles de bois, coupant la marche de l’ennemi ; puis çà et là des tas de meubles , pauvres épaves arrachées à l’incendie, laissaient un instant mes yeux indiscrets pénétrer dans le secret d’un maison turque; quant aux maisons incendiées, nul ne songeait à les éteindre, elles brûlaient comme de l’amadou, mais avec une flamme brillante même en plein soleil. On ne s’occupait que d’arrêter les progrès de l’élément destructeur. Les Français faisaient la chaîne; je m’y suis mis comme de juste, mais impossible de faire marcher ces paresseux de Turcs ; j’en ai pris plusieurs par le bras qui m’auraient assommé d’un coup de poing , et ils ne résistaient pas à mon étreinte, mais aucun ne se mettait à l’ouvrage, également impuissants et pour le mal et pour le bien. Lorsque tout était à peu près fini , nous avons vu accourir des pompiers turcs, portant à bras de petites pompes artistement ornées d’aigrettes et de fleurs en tôle; ils arrivent au pas gymnastique, renversent tout ce qui se trouve sur kur passage et poussent des hurlements sauvages ; on dirait une troupe de
sauvages forcenés. Plusieurs d’entre eux sont armés de longues gaffes destinées à démolir les parois des maisons et à abattre les toits. Les cris des pompiers turcs sont les seuls que j’ai entendus dans ce grand tumulte; les incendiés, pauvres ouvriers de bas étage, se tenaient dans le cimetière du Grand-Champ, contemplant leur ruine d’un regard calme : était-ce résignation, était-ce désespoir'?...
» Avant de rentrer chez moi, j’ai passé une heure chez notre ami le docteur Millingen, dont la conversation me paraît des plus précieuses pour qui veut s’instruire des mœurs du peuple de Constantinople. J’ai vu chez le docteur un tronçon de jambe admirablement sculpté , en marbre blanc; ce monument de l’art grec le plus pur portait une dédicace à Esculape, pieux ex-voto commémoratif de quelque amputation. J’ai vu aussi de belles lampes antiques, et un cylindre en jaspe vert de l’art assyrien représentant Baal déchirant un lion, et Astarté terrassant un bufüe, surmontés d’un cartouche renfermant des caractères cunéiformes. Ce cylindre était un cachet royal.
» Dimanche, 1er avril. — Je me retrouve au milieu du petit troupeau français, dans le temple de la légation des Pays-Bas. Je reprends le soin de la prédication qui avait été dévolu à MM. Turin et Chardon pendant mon absence. L’auditoire a visiblement grandi, elle temple, aujourd’hui très-convenablement meublé, possesseur d’un harmonium offert par les frères de Smyrne, est rempli. L’auditoire se compose de Français, de Suisses, de Hollandais, d’Allemands, d’Anglais, de Grecs et d’Arméniens : ces derniers en très-petit nombre. La plupart des membres de ce
troupeau sont résidants à Constantinople; nous aurons difficilement les passants. Je prêche avec joie et avec la liberté que donne l’affection chrétienne. Je sens que je suis vraiment uni de cœur à ce troupeau. Le soir, je fais une longue promenade avecM. Chardon, et nous nous entretenons au long de la mission en Crimée à laquelle il veut se consacrer de cœur.
» Mercredi , 4. — L’ami Chardon part pour la Crimée : c’est un moment solennel que celui qui nous sépare d’un frère avec lequel nous avons travaillé dans un même but et dans un esprit d’inaltérable concorde. Le courage du frère qui nous quitte m’en inspire, et c’est le cœur joyeux que je franchis à pied les 10 kilomètres qui nous séparent de Daoud-Pacha. Le temps est magnifique, et la douce influence du printemps réjouit la nature. Je m’égare dans les ruelles d’Eyoub, je m’engage dans des sentiers qui me conduisent dans la propriété d’un riche Turc : c’est un bel enclos très-coquettement arrangé; partout on voit des fontaines scintillantes, des viviers, de jolis gazons ornés de touffes de charmantes fleurs, des yukas élancés , de grands et nobles platanes, d’immenses arbres de Judée tous chargés de leurs fleurs empourprées; puis d’autres arbres que je reconnaîtrai peut-être quand leurs feuilles seront plus avancées. Ailleurs je rencontre des citernes antiques, des restes de murailles de construction romaine, d’autres vestiges méconnaissables, des carcasses de chevaux crevés, sur lesquels tournent, en longue spirale, les milans et les cathartes ; je vois passer des familles juives qui vont jouir de la campagne, des Tsiganes ou bohémiennes ramassant des herbes dans les champs , des Grecques rentrant dans leur village portant des cier-
ges ornés qui doivent figurer dans les splendeurs religieuses de la Pâque prochaine; plus loin, un prêtre romain lisant son bréviaire , des soeurs de charité groupées sous un mûrier, des soldats convalescents essayant leurs forces; partout la campagne se couvre de verdure , grâces aux bons soins du Père céleste auquel le paysan turc abandonne presque tous les travaux de l’agriculture, et partout ces vastes pelouses s’émaillent de fieurs étincelantes de pourpre et d’azur ; les insectes bourdonnent , les grenouilles annoncent le retour des jours chauds par un son qui ne peut plus s’appeler coassement, car il rappelle le son éloigné de petites sonnettes argentines; et les colombes, que les poètes ne manqueraient pas de comparer à des âmes en peine, roucoulent dans les profondeurs des cyprès, à l’ombre desquels dorment ou promènent de majestueux dromadaires. Toute cette nature de Constantinople cxlrà-muros, tenant à la fois de la vie rurale et des tristesses du désert, m’a vivement impressionné. Et j’ai béni Dieu de ce qu’il me repose de mon pénible ministère par des aspects qu’il m’a appris à admirer , et dans lesquels je retrouve souvent comme un reflet de celte grandeur dont sa révélation est empreinte. La bible et la nature ne sont-elles pas, en effet, deux révélations destinées à s’emparer de l’homme tout entier, et par la vue et par l’esprit , et par le cœur et par les sens , afin que nous ne puissions nous soustraire à celle double étreinte.
» La visite de l’hôpital de Daoud-Pacha réclame une nouvelle activité, car le nombre des malades est considérablement augmenté. Les sœurs y ont été établies depuis peu. Je retrouve parmi les
malades d’anciennes connaissances, d’autres sont rentrés dans leur repos, le plus grand nombre est retourné en France. Je retrouve un Hollandais visité plusieurs fois ; on a amputé son bras , et il montre le moignon qui lui reste avec un air de joie et de triomphe. Je trouve dans un de nos frères italiens une foi vive, éclairée, et je reconnais encore les fruits du ministère d’un pasteur déjà cité plus haut.
» Le soir, j’ai le plaisir d’embrasser le docteur Chenu arrivé le jour même de Paris; il vient reprendre le service médical à Gulhané.
» Jeudi , 5. — L’hôpital de Gulhané a presque doublé en étendue. Pendant ma visite un grand nombre de malades sont hors des baraques , se reposant sur l’herbe et jouissant de ce bon soleil que le Seigneur fait briller sur tous pour les réjouir. Plusieurs m’annoncent avec un éclair de joie qu’ils attendent le premier départ pour retourner en France. Pour un blessé qui est en Crimée, être évacué sur Constantinople, c’est s’élever au troisième ciel; mais partir d’ici pour retourner en France, c’est aller en paradis. Un malade presque mourant retrouve assez de force pour se mettre sur son séant et pour m’indiquer du geste trois ou quatre soldats de sa salle qui appartiennent à notre culte ; cet homme a reçu de bonnes impressions, et il ne veut pas que ses camarades en soient frustrés.
» C’est aujourd’hui le jeudi saint. — Ce soir, tous les petits garçons des quartiers francs nous assourdissent par le bruit de leur crecelles figurant le tumulte du peuple de Jérusalem et les ténèbres de la Passion , comme cela se pratique dans le midi de la France. On ne pousse pas encore les choses ici au
point qu’elles ont atteint à Marseille , où on a ressuscité les mystères du moyen-âge, donnant ainsi au peuple, sous prétexte de l’instruire et de le convertir, la charge grotesque des choses les plus saintes et les plus augustes.
» Vendredi saint. — J’avais annoncé un culte pour ce jour commémoratif de la mort de Christ. Je prêche sur ces paroles : Ne fallait-il pas que le Christ souffrit, et je m’efforce de montrer à mes auditeurs la nécessité de la mort du Sauveur pour le rachat do nos âmes. L’auditoire est nombreux, et il m’encourage par son recueillement; j’annonce la communion pour le dimanche de Pâques. L'après-midi , je reçois la visite d’un jeune homme à manières très-distinguées. C’est le baron de ****, fils d’un diplomate qui joue un rôle important dans les mouvements actuels. Depuis longtemps il a été privé de la cène ; il désire s’entretenir sérieusement avec moi avant do s’unir à l’Eglise dimanche prochain. Telle est la confession selon le protestantisme, libre, simple, fraternelle, séparée du prestige dangereux d’une absolution donnée par un homme. A quatre heures, nous avons une réunion fraternelle dans la chapelle du docteur Koenig. Nous sommes réunis autour de la Bible;, ceux qui ont quelque chose de bon à dire prennent la parole. Vous voyez que c’est à Constantinople, comme à Paris, comme à Pau, comme à Bagnères, comme partout. A côté du culte officiel, qui a bien son mérite, quoi qu’on en ait dit, se trouvent les réunions intimes où chacun peut faire entendre sa voix, où tous peuvent s’édifier, s’instruire et s’épancher.
» Le soir, je dîne à côté d’Ali-Bey, colonel d’artil-
lerio turque qui, ayant passé trois ans en France, offre l'avantage , inappréciable pour moi , de parler parfaitement noire langue. Nous avons eu avec lui un long entretien qui a pris quelquefois la vivacité d’une discussion. Il nous dit de dures vérités que j’avais déjà pressenties , et dont j’ai déjà dit quelque chose dans mes lettres : « Comment voulez-vous , s’écrie-t-il , que nous croyions à la valeur de ce que vous appelez votre civilisation et vos progrès, et à l’excellence de votre religion, tant que nous voyons vos soldats ou vos marins se traîner ivres dans la fange de nos rues, insultant nos femmes, profanant nos cimetières , frappant nos employés, volant nos marchands; et vos ambassadeurs, jaloux d’une seule chose , à savoir d’assurer l’impunité de leurs nationaux qui commettent des crimes, sous prétexte de conserver la dignité de leurs prérogatives! » Je sais qu’il y a de l’exagération et de la confusion dans ce jugement; mais il est certain que les musulmans sont beaucoup moins frappés du bien qui se fait d’ordinaire à l’ombre que du mal qui saule aux yeux de tous. La conversation nous a amenés à parler de la condition des femmes et de la constitution de la famille en Turquie. La naissance d’un enfant excite, en général, peu d’intérêt, du moins n’est-elle célébrée par aucune fête qui annonce de la joie. La vraie naissance est l’entrée à l’école. Alors le petit garçon est circoncis, puis on le mène en triomphe à la mosquée, monté sur un cheval, revêtu d’un cafetan neuf. Lorsque les petites filles ont atteint le même âge, elles vont aux écoles que fréquentent les garçons, l’éducation étant commune aux deux sexes. A l’école , ils apprennent à lire le Coran, à copier le. Coran, à
comprendre le Coran , tout étant religieux en pays d’Islam. A l’âge nubile , les petites tilles quittent l’école et se couvrent le visage du yakmak. 11 n’y a plus en fait d’hommes que leur père et leurs frères qui puissent voir leurs traits, réservés plus tard pour leur époux. Lorsqu’un jeune homme désire se marier, il s’adresse d’ordinaire à sa mère ou a sa tante; celles-ci lui cherchent une épouse chez laquelle elles choisissent surtout la perfection physique. Si les descriptions des matrones agréent au prétendant , on fait des propositions , les conditions dotales sont faites. Le mariage est contracté devant le cadi , et les époux peuvent se voir en face. Mais comme il se peut que celte loterie suprême ait ménagé de cruelles déceptions, il est encore loisible au jeune mari de répudier celle qui lui inspirerait peut-être, a première vue, une invincible répugnance. La loi, qui a prevu cet incident, permet le divorce, saul 1 abandon dune partie considérable de la dot que le mari oftrail a sa femme. Si le mariage est maintenu, comme cela arrive dans le plus grand nombre des cas, la lemme acquiert des avantages pécuniaires considérables a la naissance d’un enfant mâle. Le Coran permet à un homme d’épouser légitimement quatre femmes a la fois; mais il faut dire (pie le mariage entraînant de grands sacrifices d’argent, il n’y a guère que les riches qui se permettent ce luxe, et la plupart des Turcs sont monogames. L’épouse, comme la jeune fille, demeure complètement étrangère a tous les hommes, à l’exception de ses plus proches parents. Aucun homme ne lui adresse la parole ni même demande de ses nouvelles; elle n’existe plus pour une moitié du genre humain. Du reste, elle jouit d’une
grande liberté dans l’intérieur de la maison ; elle sort quand il lui plaît, et ne s’en fait pas faute, compensant les ennuis du silence et de la solitude par les causeries du bazar, les longues heures du bain et les charmes de la promenade sur les hauteurs du Bosphore et dans les douces retraites des eaux douces d’Europe. Mais tout cela ne fait ni la femme forte de Salomon, ni la force moralisante du mariage chrétien. A ce peuple sobre, calme , doux et honnête qu’on appelle le peuple turc, il ne manque au point de vue social que la famille, c’est-à-dire qu’il manque le premier élément de la société, telle que l’a constituée le christianisme. Notre colonel musulman en est à demi-convenu.
» Samedi, 7. — Revue générale de l’hôpital de Péra , où nous trouvons un grand nombre de nouveaux-venus; parmi eux, un jeune homme condamné à cinq ans de fers. Il a été entraîné à Scutari où des camarades anglais l’ont fait boire.; il est resté plus de vingt-quatre heures absent: c’est, en temps de guerre, un cas de désertion. Ce jeune homme parle de sa faute avec légèreté, peut-être pour s’excuser à nos yeux , peut-être pour se faire illusion à lui-même. Mon collègue Rœhrig lui adresse une exhortation à la fois sérieuse, sévère et bienveillante. Je suis très— édifié de la manière dont ce frère s’y prend pour ramener ce jeune étourdi à de bons sentiments. A minuit, les Grecs célèbrent une messe et fêtent la résurrection de Jésus-Christ en tirant des
coups de pistolet et de fusil Au bruit de ces déton-
nations et aux clameurs de la foule qui se presse vers les églises se joignent les cris des cavaches qui annoncent un incendie vers le Petit-Champ.
» Dimanche , 8 , jour de Pâques. — Nous le célè-
brerons d’une manière moins dramatique que les Latins et moins bruyante que les Grecs. Notre temple se remplit. Je prêche sur la résurrection et la vie h un auditoire recueilli. Nous communions avec le plat et les coupes donnés, en 1(573 , par P. Yunker: nous sommes une quarantaire de communiants, dont plusieurs profondément émus. C’est pour nous et nos familles une résurrection spirituelle, me dit plus tard un de nos frères, descendant du refuge de la révocation de l’édit de Nantes. Nous avions appris les désastres occasionnés en Hollande par la rupture d’une digue. 11 nous semblait qu’un pays, dont le roi offrait à notre culte, à Constantinople, l’asile d’un temple, avait droit aux premiers fruits de notre reconnaissance. J’avais, en conséquence, annoncé une quête pour assister les familles ruinées par l’inondation. Elle a produit 500 fr. collectés à l’issue du service divin.
» Nous achevons notre dimanche en visitant encore l’hôpital de Péra. Le Grand-Champ, que nous sommes obligés de traverser, est rempli de Grecs cl d’Àrméniens; ceux-ci sc disposent aux divertissements qui doivent remplir les cinq ou six jours qui suivent la fête de Pôqiies. C’est à peu près la mauvaise partie de nos foires, y compris les saltimbanques , les funambules, les manèges et les avaleurs de serpents. Les harnais, la plupart Arméniens, si laborieux le reste de l’année, se donnent vacance pendant cette semaine, et, pour tout l’or du monde, on n’en trouverait pas un pour porter une malle. On ne les reconnaît plus, tant ils sont propres, et plusieurs d’entre eux sont vraiment magnifiques. Nous voyons une vingtaine de Grecs exécuter une danse, si toutefois
on peut appeler danse les mouvements qu’ils exécutent. Ils se tiennent par la main et très-serrés les uns contre les autres. En tète de la bande, un premier danseur tient un mouchoir de la main droite , qu’il agite; ceux qui le suivent serpentent lentement, presque sans changer de place , tantôt en levant la pointe des pieds , tantôt le talon , le corps courbé en avant, les yeux dirigés vers la terre, l’air sérieux, paraissant bien plus occupés d’un travail pénible que d’un amusement ; le son combiné d’un chalumeau et d’un tambourin marque la cadence ; quelquefois la bande semble vouloir faire un mouvement plus marqué pour s’élancer dans l’espace, mais elle reste clouée à sa place. Cette danse singulière, qui surpasse de beaucoup la bourrée montalbanaise en stupidité, offre aux savants un intérêt archéologique; car il est probable qu’elle remonte à une origine trèsantique. Du reste, quel spectacle étrange que celui de ces peuples divers qui se sont donné rendez-vous pour boire, chanter, danser, et assister au spectacle dans un cimetière et sur des tombes. J’apprends que la police turque, qui surveille ces désordres, s’est établie sur la partie du cimetière réservée aux protestants, qui échappera ainsi à la profanation.
» C’est ici la coutume de manger un agneau dans chaque famille : nous allons partager celui qu’on a tué pour la maison de notre ami M. Lebet.
» Lundi, 9. — Je reçois la visite de plusieurs membres du troupeau français, parmi lesquels M. de Lafontaine, dont la famille est originaire de Montauban, qu’elle quitta lors de la révocation de l’édit de Nantes pour passer en Suisse , et de là en Angleterre ; les descendants habitent Constantinople, où ils prospè-
- ÜUÜ -
rent et donnent l’exemple d’une piété héréditaire qui ne demande qu’à se développer par l’établissement régulier d’une Eglise et d’un ministère fidèle. Nous pensons avec ces amis qu’il faut organiser cet établissement sur le modèle de nos Eglises de France, et nous y aviserons en temps convenable.
» En me rendant aux baraques de l’hôpital, situé près de l’ancienne Ecole Polytechnique, je trouve le cimetière du Grand-Champ complètement envahi par la foule. En revenant, je me suis arrêté un instant au milieu de celte populace ivre de bruit. J’ai été témoin d’une danse guerrière exécutée par les harnais arméniens avec assez de grâce et de cadence. Le groupe formait un carré de vingt hommes de côté. Ils s’avancent en dansant et d’un pas mesuré par la musique du pays. Ils défient leurs vis-à-vis d’un air martial ; ils reviennent sur leurs pas; ils s’avancent de nouveau vers la ligne des adversaires, élèvent leurs bras et frappent dans la main de celui qu’ils rencontrent ; ils pirouettent sur eux-mêmes et reviennent à leurs places en cadence pour renouveler aussitôt leur attaque pacifique. Ailleurs, j’ai observé des cafés grecs d’où partait une musique parfaitement cacophonique; plus loin, des histrions paradent sur leurs tréteaux boiteux , au grand plaisir des dames turques qui se hasardent au milieu de ces foules de giaours, dans leur talikas, protégées par des cavachcs et des eunuques. Dans le cimetière arménien, j’ai rencontré des groupes qui entouraient deux lutteurs tout luisants d'huile s’apprêtant au combat. Une douzaine de soldats turcs, armés de leurs fusils et assis sur leurs talons, protégeaient la paix publique. Cà et là, je remarque, par-dessus les têtes, le cha-
peaa pyramidal de l’honnête gendarme français qui veille à ce que nos Jean-Jean ne dépassent pas les limites des bienséances et de la courtoisie française. Les jeunes hommes grecs entonnent des choeurs d’une voix nasillarde. Hélas! quelle idée les musulmans peuvent-ils se faire de la dévotion des chrétiens en leur voyant ainsi glorifier leur Sauveur ressuscité. J’ai quitté ce foyer de tumulte et d’orgie avec une profonde douleur dans l’âme.
» Nous avons dîné aujourd’hui chez le docteur Millingen; nous avons eu, entre autres curiosités, deux plats apprêtés dans la cuisine du grand sultan : ce sont des entremets sucrés, puis des oranges de Jaffa , de grosseur monstrueuse, du vin de Brousse, etc. Le soir, un grand nombre de membres du petit troupeau français sont venus achever la soirée avec nous ; nous avons eu de bons entretiens sur l’avenir de cet Orient prophétique, vers lequel tant de regards sont dirigés, et nous n’avons pas voulu nous séparer sans élever encore une fois nos cœurs vers Celui qui dirige les nations de la terre , et le glorifier par la conversion et le salut de ses enfants. »
« Constantinople , 23 avril,
» Mardi, mercredi, jeudi : vent, froid, pluie, presque neige. Qu’est donc devenu l’Orient? Mais avec une œuvre utile à faire et la bénédiction de Dieu pour la poursuivre avec courage, on a sûrement un rayon de soleil dans le cœur.
» Nos visites aux hôpitaux continuent à nous offrir un intérêt croissant, les difficultés diminuent; mais, sur ce dernier chapitre, vous savez que je suis dans l’habitude de me taire.
» Mardi , 10. — Nous avons eu cotte après-midi, à la chapelle américaine , une première séance destinée à fonder une branche de Y Alliance évangélique h Constantinople. C’est l’Eglise de Lyon «pii avait provoqué cette fondation. 11 faut se rappeler que cette chère Eglise de Lyon a toujours pris l’initiative dans des affaires d’alliance, et en cela elle se montre, comme en plusieurs autres circonstances, essentiellement chrétienne et progressive. Notre assemblée était peu nombreuse, presque réduite à des pasteurs ou missionnaires. Le vénérable Bedell , doyen des missionnaires, accepta le fauteuil ; on me lit l’honneur de mo nommer secrétaire provisoire. Après moi, M. Roéhrig, quine part pas sitôt, deviendra secrétaire en titre, ltien n’a été plus facile que de faire accepter les bases de l’association. Les ministres de Constantinople ont été de tout temps en alliance évangélique permanente. 11 est arrivé ici à des ministres anglicans, indépendants, presbytériens, etc., de se succéder devant la table de communion en l’administrant chacun à la manière de son Eglise. M. Bedell nous a raconté que, lorsqu’il est venu pour la première fois à Constantinople, il y a environ vingt-cinq ans, il n’y avait qu’une seule petite assemblée protestante qui priait Dieu en anglais. Aujourd’hui,.... comptez: chaque semaine on célèbre le culte évangélique, une fois cil espagnol, une en italien , deux en turc, une en grec , quatre en anglais, quatre en arménien, trois en allemand, une en français. On a fait des hymnes pour la communion, qui se chantent en même temps en quatre langues différentes. Vous voyez bien que l’alliance évangélique est toute formée. .1 ai craint un instant qu’à force de vouloir l’organiser on ne la détruisit, lors-
qu’un ami , avec la plus grande bonhomie possible , nous a proposé de nous réunir pour examiner les points qui nous séparent. Du reste , si le procédé eût été tenté et qu’il eût réussi, il y aurait eu plus qu’une alliance entre nous, il y eût eu unité.
» Mercredi, \\. — Etant à table d’hôte à sept heures et demie du soir , notre hôtel a été ébranlé par une assez longue et assez forte secousse de tremblement de terre. Du reste, cette secousse n’a produit aucun dommage ici (1).
» J’ai oublié de vous dire que l’autre jour j’ai visité deux mosquées. Avant l’arrivée des alliés, il m’eût fallu renoncer à cet avantage ; car alors il fallait acheter un firman pour la modique somme de 300 fr. Aujourd’hui , on ne nous impose d’autre con-
(1) Depuis, nous avons appris que la malheureuse Brousse, déjà si cruellement éprouvée il y a deux mois, vient d’être encore ravagée. Brousse, l’ancienne capitale de la Bithynie, aujourd’hui à la fois le Bagnères et le Saint-Etienne de l’Asie-Mineure , célèbre par ses eaux thermales, ses manufactures, son site admirable, et aussi par les succès de ses missionnaires protestants au milieu des Arméniens, est aujourd’hui ébranlée dans ses fondements; plusieurs quartiers sont incendiés, presque toutes les mosquées à bas; les habitants campent dans la 'campagne; le nombre des victimes est inconnu; plusieurs négociants ont quitté pour toujours le pays. Une source d’eau thermale a complètement disparu; à quelque distance, des gouffres, se sont formés : ils ont vomi du sable , etc. Je tiens ces détails de personnes qui ont des parents à Brousse. C’était mon rêve que de voir cette ville avant mon départ. Aujourd’hui c’est impossible , vu la désolation du pays. J’apprends que de nouvelles sources sont taries et qu’on y souffre faute d’eau , et que les moyens de transport manquent à ceux qui veulent quitter le pays , qui , pour comble de maux, est infesté de pillards toujours prêts à profiter des calamités publiques.
dilion que celle de nous déchausser. En revenant un jour de Maltépé, je suis entré dans la mosquée de Soliman (Suleymanée), qui est sans contredit la plus belle de Constantinople , ayant sur Sainte-Sophie l'avantage d’avoir clé construite de toutes pièces pour le culte mahomélan , tandis que chacun sait que Sainte-Sophie est un temple chrétien adapté à la religion des conquérants de la Turquie.
» Une mosquée quelconque est composée d’un immense quadrilatère surmonté d’un dAme principal , avec un nombre considérable de petites coupoles supplémentaires sur le pourtour et sur les édifices juxtaposés et destinés à recevoir les écoles, les bibliothèques, les maisons de charité, le trésor, etc. La mosquée est précédée d’un parvis avec arcades à l’orientale; au centre de la cour se trouve une fontaine pour les ablutions. De l'autre cAté se trouve une autre cour, appelée le jardin. C’est là qu’on peut admirer les turbés ou chapelles funéraires des augustes et pieux fondateurs de la mosquée.
» Les édifices dont je vous donne une description sommaire sont orientés vers la Mecque , et un petit monument nommé mirah indique le point vers lequel les fidèles doivent se diriger pendant la prière. L’intérieur des mosquées est extrêmement simple. On n’y trouve rien qui ressemble à une image rappelant les créatures douées de la vie, les musulmans ayant horreur de tout ce qui touche à l’idolâtrie. Les seuls ornements permis sont des rinceaux formés de figures empruntées au règne végétal, et d’entrecroisement de lignes qui portent , on le sait , le nom d’arabesques, rappelant leur origine orientale. Des tapis plus ou moins riches couvrent le sol ; aux voûtes
pendent des centaines lampes, dont plusieurs ornées de pierres précieuses. On remarque enfin , dans une des ailes de l’édifice, une chaire élevée où se lisent chaque vendredi les tables de la loi. Hommes et femmes , sans distinction d’àge et de rang , entrent dans les mosquées de leur choix et se placent où ils veulent. Les prières se font, soit isolément, soit en commun. Pendant ces dernières, ils suivent un mouvement systématique qui est donné par quelque officier de la mosquée ou par quelque homme pieux. Le mahométisme n’admet aucun sacerdoce. Les ulémas ne sont que les interprètes du Coran , qui répondent aux docteurs de la loi des temps judaïques. Pendant l’acte de la prière, le musulmans se tiennent tantôt debout, les mains élevées vers la tête ; tantôt courbés , comme quelqu’un qui salue ; tantôt prosternés , la face et les mains contre terre. Leurs prières, en général , sont courtes et récitées d’une manière monotone.
! « La Suleymanée a été construite vers le milieu du seizième sièclç. Elle est dominée par quatre minarets d’inégale hauteur, deux d’entre eux étant ornés de trois balcons artisternent sculptés à jour. Le parvis extérieur est entouré de magnifiques colonnes, la plupart d’un seul bloc de marbre ou de porphyre ; on observe à l’intérieur les quatre plus grandes colonnes antiques qui aient survécu à la splendeur de l’antique Bysance. Elles ont 4 mètres de circonférence à la base, et leur hauteur est proportionnée selon l’ordre grec. Dans les temps antiques , l’une de ces colonnes supportait la statue de Vénus; une autre, celle de Justinien ; ou pense que les deux autres portaient les statues de Théodose et d’Eudoxie.
» Lorsque nous pénétrâmes dans ce lieu , nous y trouvâmes une assemblée de cinq à six cents hommes et femmes, réunis en groupes par terre, entourant de petites chaires basses où étaient assis des professeurs qui, nous a-t-on dit depuis, enseignaient, l’un la théologie, l’autre la logique, un autre l’économie politique, la géographie de la Turquie, etc. Les élèves, assis ou couchés sur les tapis, quelques-uns tenant des livres à la main, paraissaient attentifs et intelligents. Les leçons finies, pendant que les disciples se retiraient, plusieurs jeunes hommes, dont il me fut impossible de ne pas remarquer le beau maintien, s’approchèrent de nous en faisant mine de nous chasser de la mosquée; mais des hommes plus âgés intervinrent , et parurent vouloir nous protéger. Pour nous, nous fîmes bonne contenance; et sans nous départir du respect dû à un lieu consacré au culte , nous maintînmes le droit acquis par notre nation, sans l’intervention de laquelle ce magnifique édifice serait peut-être déjà détruit. Nous pûmes ainsi achever tranquillement notre visite. En sortant , nous rencontrâmes quelques-uns des jeunes fanatiques qui avaient voulu nous chasser , et nous changeâmes bientêt leur mauvaise humeur en manières bienveillantes, en les abordant sans crainte et en leur faisant signe que nous serions bien aises d’examiner les livres qu’ils tenaient à la main ; ils s’empressèrent alors de nous les montrer , nous indiquant comment ils les lisaient.
» A Sainte-Sophie, ce ne sont point des fanatiques que, j’ai rencontrés, mais des cicerono industriels, comme on en rencontre partout dans notre Occident ; avec cette différence que ceux-ci insistent pour que vous les payiez d’avance ; encore n’êtes-vous pas bien
sût* d’entrer dans le sanctuaire. Note intéressante à ajouter à l’histoire générale du Bakchiche.
» Sainte-Sophie est le plus vaste monument de l’art bysantin, comme Saint-Pierre de Rome est la plus grande basilique de l’art de la Renaissance. C’est sous l’invocation de la suprême sagesse que ce célèbre monument a été consacré. Les Turcs, conservant à peu près son ancien nom grec, l’appellent encore aujourd’hui Aya-Sophia. Vue de loin, cette église chrétienne, adaptée au culte d’Islam, ne se distingue guère des autres mosquées, si ce n’est par ses dimensions et son aspect massif. On peut même dire que sa vaste étendue ne peut bien s’apprécier que lorsqu’on en explore l’intérieur. N’attendez pas de moi , mes enfants, que je vous donne ici une description scientifique et détaillée de ce monument que j’ai vu plusieurs fois, il est vrai, mais toujours en courant , comme j’ai dû faire pour tout ce qui n’était pas nécessairement lié à mon ministère. Ce sont plutôt des impressions que des renseignements que je désire vous communiquer.
» Aya-Sophia, successivement incendiée, démolie, rebâtie , défigurée et badigeonnée sur toutes ses surfaces, à l’exception de la magnifique coupole, est aujourd’hui presque entièrement cachée derrière une foule de dépendances nécessaires au système complet d’une mosquée. Ces dépendances ne sont pas sans intérêt, et j’ai toujours éprouvé un charme indéfinissable en traversant ces cours d’un aspect mauresque, en me reposant à l’ombre de ces élégants portiques ou en pénétrant du regard dans ces turbés mystérieux où reposent les dépouilles des sultans, de leurs favorites et de leur innombrable descendance.. Te me trou-
vais alors en plein Orient : il n’y manquait ni les arabesques aux gracieux entrelacs, ni les couleurs vives et harmonieuses des mosaïques de faïence Vernissée , ni les ogives de l’art mauresque, ni l’Arabe au burnous flottant , ni l’Abyssin noir d’ébène, ni le mendiant que l’ombre tutélaire de la mosquée abrite, que l’eau de la fontaine abreuve, que le passant nourrit, que le soleil du bon Dieu réjouit , ni le pauvre maniaque échevelé que le peuple salue comme un saint protégé du Seigneur, et que l’on ne saurait repousser sans crime. 11 m’arrivait souvent , en revenant de l’hôpital de Gulhané, de faire un petit détour pour me reposer dans ces lieux étranges , avant de rentrer dans mes quartiers de Péra ; et cependant ce n’est qu’aujourd’hui , 10 avril, après trois mois de séjour dans ces contrées, que j’ai pu pénétrer dans ce sanctuaire qui rappelle tant de solennels souvenirs, et qui offre aux archéologues et aux curieux tant de sujets d’étude et d’observations. Ayant donc aujourd’hui une heure à moi, j’ai franchi une petite porte latérale, par laquelle j’avais remarqué que les musulmans pénétraient dans le lieu consacré à leur culte, line demidouzaine de Turcs m’y attendaient, pour me dire dans une demi-douzaine de langues qu’il fallait quitter mes bottes. L’opération achevée, un petit homme vieillot, bossu, au regard oblique, s’empare de moi, il m’entraîne; je suis désormais sa propriété; il fera tout son possible pour que je devienne sa proie ou sa victime. Tout le mode a lu, dansl’histoire deSimbad-lc-Marin, sa rencontre avec un petit vieillard chauve qui s’attacha à lui et le poursuivit comme un cauchemar. Tel est le petit monstre do cicerone qui vous attend dans h' parvis de Sainte-Sophie. I! me fut impossible de me
soustraire à sa tyrannique obséquiosité. Je nie laissais donc faire. Mon guide me fait traverser au pas de course un vaste pérystile , où j’eusse voulu m’arrêter pour contempler le majestueux ensemble de la nef et de la voûte. De là , nous arrivons , par un corridor humide, devant une porte dont le gardien est là, une lourde clef à la main. « Bakchiche!... — Le voici , » et je mets noblement une petite pièce blanche dans la main du musulman. « — Encore onze piastres! » — Je proteste contre cette extorsion. Le custode insiste; je refuse ; je veux reprendre ma pièce , je sens la main du barbare qui se referme comme un étau. Je me fâche en français, on me répond en turc. J’épuise mon vocabulaire. Rien n’y fait : on ne veut pas me laisser entrer, on ne veut pas me rendre ma pièce, on ne veut pas me laisser sortir ; je suis prisonnier de cinq grands Turcs, barbus comme des pandours. Ne sachant plus quel argument employer, j’articule devant mes industriels , d’un ton ferme et sévère , ce mot magique pour quelques-uns : Francese. Je tire de ma poche, d’un air résolu, mon livre de notes, et je fais signe de prendre le signalement de ces hommes. Je les vois se concerter, se radoucir ; ils se rapprochent de moi. Le petit bossu me frappe sur l’épaule, en me disant d’un air câlin : Bono Francese ! tandis que le cerbère bipède tourne la clef et fait crier sa lourde porte sur ses gonds. Je passe d’un air superbe en jetant à terre mon bakchiche, à la manière de ceux qui veulent se faire respecter par des faquins, et je pénètre dans le gynaïkytes par une rampe tellement douce , qu’elle semble avoir été ménagée pour le talika d’une sultane favorite. Le gynaïkites ou tribune circulaire qui enceint la nef tout entière , était
pendant l’ancien culte chrétien réservée aux femmes ; car alors les Grecques, comme aujourd’hui, ne se mêlaient point aux hommes pendant le culte public. C'est en effet de cette galerie qu’il faut contempler celte immense basilique. A cette vue , je n’ai pu me défendre d’une impression plutôt triste , grande et terrible, que douce et agréable, plutôt sinistre qu’élevée, et cet immense vaisseau ma fait plutôt l’effet d’une vaste tombe que d’un temple glorieux. Les ornements que les Turcs ont substitué aux images du culte grec ont un aspect cabalistique, plutôt que religieux.... Ce sont d’immenses boucliers revêtus de caractères arabes tracés par la main des plus habiles calligraphes. Aux quatre piliers qui supportent le dôme sont des figures mystérieuses de chérubins cachées sous quatre ailes flamboyantes. Ces emblèmes mystiques sont les seuls vestiges de l’ancienne ornementation. Tout le reste, qui consistait en un immense revêtement de mosaïque formée de petits cubes de verre azur et or , et qui représentait les scènes bibliques , a disparu sous une couche épaisse de lait de chaux. De temps en temps, cette épiderme s’écaille et laisse voir quelques portions de ces tableaux antiques. Les cicerone , dont vous connaissez maintenant les bonnes manières , profitent de ces lézardes pour gratter les mosaïques, dont ils vendent les grains aux touristes collecteurs de reliques. 11 a bien fallu me laisser prendre a ce second appât, mais cette lois-ci sans contrainte et sans contestation. En redescendant, j’ai voulu pénétrer dans l’enceinte ; mais le jour commençait à baisser. Mon petit bossu me retint par le bras, me faisant comprendre qu’il faudrait revenir un autre jour, c’est-à-dire me réservant pour une seconde
exploitation qu’il faudra bien subir; car Sainte-Sophie est un monument qu’on doit voir avec quelque soin.
» Jeudi, 12. — M. Rœhrig et moi nous visitons un hôpital nouveau , situé dans les jardins de l’ancien sérail, non loin de Gulhané. Nous y rencontrons , de la part des officiers administrateurs , la même civilité bienveillante que nous avons trouvée partout jusqu’ici. Nous y découvrons aussi des coreligionnaires qui nous reçoivent avec joie et reconnaissance.
» En nous rendant à cet hôpital, nous avons été retardés dans notre course par le passage de plusieurs membres de la famille nombreuse du padischa, et par l’arrivée du padischa lui-même. Ce sont d’abord des principules de huit à dix ans. Chacun passe dans sa voiture particulière , accompagnée d’officiers , d’eunuques, d’esclaves montés sur de beaux chevaux. Chaque groupe est très-distancé, de manière que nous voyons passer ainsi cinq cortèges distincts. Puis vient celui du souverain lui-même, toujours parfaitement simple et modeste. Quelques minutes avant son arrivée, des officiers se répandent dans la rue pour faire disparaître tout ce qui l’encombre et pour commander le plus profond silence. Tous les musulmans se cachent dans des coins, derrière les portes , ou derrière les troncs d’arbre, comme pour se dérober au regard du Kiunkiar. Un vieillard veut s’approcher du souverain, il est violemment repoussé par un cavache. Une vieille femme, plus heureuse , parvient à lui remettre un placet. Après notre visite à Gulhané , étant sur le quai de Top-Capou, je me trouve presque seul vis-àvis du sultan, qui s’embarque sur son élégant caïque. Je jouis sans partage de ce regard mystérieux et mé- 1 ancolique que je vous ai déjà dit être la salutation de
Sa Hautesse ; regard qui pourrait bien fasciner ceux qui la considèrent comme le frère du soleil et de lu lune, le refuge du monde et l'ombre de Dieu. I.e padischa s’est avancé seul sur le bord du Bosphore ; il est descendu dans son caïque, violemment soulevé par les raffales qui descendent de la Corne-d’Or; puis il a étendu sa main vers le nord, et son léger esquif s’est élevé majestueusement sur la vague, derrière le large pli de laquelle elle s’est cachée pour reparaître et disparaître encore sur ces vastes replis de celte mer toujours belle, même dans ses jours de colère.
» Nous apprenons ce soir, de source certaine, que le feu a été ouvert le 9 devant Sébastopol par une pluie battante. L’ennemi, surpris, n’a commencé à répondre qu’une demi-heure après. La lettre donnait le nom de quelques blessés, mais elle ne fait pas présumer le résultat de cette grande décision. Comprenez-vous, mes enfants, ce que c’est que le feu ouvert devant Sébastopol? Le feu ouvert, c’est quinze cents pièces d’artillerie faisant feu en même temps, et ayant chacune cent coups à dépenser; le feu ouvert, c’est 20 millions de dépenses de chaque côté; le feu ouvert, c’est des milliers de morts et des dizaines de milliers de blessés; c’est une guerre de vingt ans, c’est la paix peut-être. O Dieu ! aie pitié de notre pauvre humanité!
>' Vendredi , 13. Mon excellent frère, M. Hœhrig, a été comme moi fortement impressionné par la nouvelle reçue hier soir. Il est sous l’étreinte d’une sérieuse préoccupation. Il me fait part de ses intimes pensées. L’ouverture du feu demande de notre part un ministère plus actif en Crimée. Notre ami Chardon ne pourra pas tout seul y suffire; et bien que le nouveau collègue annoncé de France ne soit pas encore
arrive, il faut courir au plus pressé. En présence de cette nécessité , mon collègue Rœhrig pense que sa place , pour un temps du moins , est marquée auprès de nos ambulances, qui vont être encombrées de blessés. Je ne puis, de mon côté, que l’encourager dans cette résolution , d’autant plus qu’il me donne l’assurance qu’il se sent parfaitement remis et plein d’ardeur. Le temps presse ; nous nous occupons immédiatement de son départ , soit auprès des autorités militaires pour assurer son passage , soit auprès des fournisseurs pour compléter un mobilier de campagne. Nous sommes stylés aujourd’hui , et bien des choses sont devenues faciles, qui dans le commencement nous paraissaient impraticables.
» Samedi , 1 i. Le moment du départ de mon collègue M. Rœhrig approche. C’est pour moi une double épreuve. Je me suis demandé s’il me serait donné de jamais revoir ce frère avec lequel j’ai traversé la mer , abordé ce pays étranger, et commencé un ministère de consolation et de paix.... Adieu, cher compagnon d’œuvre ; que le divin Maître t’arme d’une sainte énergie pour le ministère de dévouement et d’amour qu’il te confie dans ce moment solennel , et qu’après t’avoir donné la noble joie qui accompagne toujours un devoir accompli, il t’accorde la joie de revoir ceux qui t’attendent dans la patrie bien-aimée.
» Je vais me trouver seul pour un temps à Constantinople. Absorbé par un travail incessant, j’aurai peu de temps pour la correspondance de famille. Tout celui qui me restera en dehors du ministère hospitalier sera employé au confectionnement des listes dont les éléments incohérents m'arrivent de France ; j’en donnerai aussi une large portion aux lettres qu’il faut
écrire aux parents qui nous demandent des renseignements sur leurs fils, qui, pour une cause ou une autre, les laissent sans nouvelles. Rien de plus touchant que ces lettres de mères alarmées sur le compte de leurs bien-aimés; rien de plus désolant (pie ce silence des soldats insouciants ; rien de plus difficile que de faire cesser ce silence. Les renseignements que nous adressent les familles sont incomplets. « Donnez-moi des nouvelles de mon fils, qui ne m’a pas écrit depuis trois mois; il est soldat dans la ligne , et la dernière fois (pie nous avons entendu parler de lui, on le disait malade à l’hôpital. » Chercher un homme avec de telles indications, cest chercher une épingle dans un tas de foin. Dire dun homme qu’il est dans la ligne, cest dire qu il faut le chercher parmi quatre* vingt mille hommes; comme dire qu’il est a l’hôpital , cest dite qu il faut le chercher sur une ligne de 700 kilomètres, hn désespoir de cause , j’écris aux capitaines dans la compagnie desquels se trouve le soldat en question (quand je puis découvrir la compagnie). Ce procédé m’a toujours réussi; MM. les capitaines étaient trèssoigneux de répondre. Aussi, je conseille fortement aux parents qui désirent avoir de promptes nouvelles de leurs fils, de prendre eux-mêmes cette marche directe , et de ne faire passer leurs lettres par l’intermédiaire des aumôniers que lorsqu’ils auront a leur faire des communications qui intéressent leur ministère évangélique,
» MM. Turin et Costabellc, qu’on retrouve toujours quand il y a du bien à faire, veulent bien me prêter encore une fois leur actif concours tant que je serai seul. Que ces chers amis reçoivent ici l’expression de
ma reconnaissance. Sans eux, le ministère hospitalier aurait beaucoup souffert.
» M. Rœhrig trouvera sur le Dauphin , vaisseau à vapeur armé en guerre , sur lequel il s’embarque, des marins protestants , et entre autres un jeune lieutenant dont j’ai dirigé l’instruction religieuse à Nîmes ; je lui fais parvenir par notre ami quelques livres et l’expression de mon ancienne amitié.
» Le soir, en revenant des hôpitaux de l’ouest, je traverse l’arsenal de marine, à Kassim-Pacha. En m’avançant à l’aventure , je me trouve engagé dans le bagne, seul au milieu de plusieurs milliers de forçats. Je n’ai jamais rien vu de plus hideux que ces malheureux de toutes les nations levantines en haillons; quelques nègres avaient des figures épouvantables. Ces malheureux , enchaînés deux à deux , faisant retentir à chaque mouvement le cliquetis de leurs fers, se traînant avec peine, fléchissant sous le bâton des argousins , étaient occupés là à traîner d’énormes solives , ailleurs à rouler des pierres , ailleurs à curer le port. N’oublions pas que les galères n’étaient pas plus humainement organisées sous le règne du grand roi , qui ne craignait pas d’y envoyer mourir lentement des Français atteints et convaincus d’avoir prêché ou entendu l’Evangile tel que Jésus-Christ nous l’a donné , et non tel que les hommes l’ont défiguré. »
Déjà plusieurs fois notre collègue M. Chardon nous avait donné de ses nouvelles ; après les premiers ennuis de son établissement vaincus, il s’était mis résolument à son ministère, y puisant un intérêt sans cesse croissant pour nos coreligionnaires blessés, et leur inspirant une confiante affection. Le temps ne
permettait pas à notre ami de nous donner de longs détails; toutefois, la lettre suivante adressée à M. Rœhrig, mais reçue à Constantinople après le départ de ce dernier, offre un caractère intéressant par son actualité.
La voici presque en entier :
« Crimée, camp français, 10 avril.
» Mon cher ami ,
» Vous m’excuserez auprès de M. Frossard de ce que je ne lui écris pas, et vous me pardonnerez vousmème mon laconisme; mais je suis tellement nerveux de tout ce que je vois et entends, que je ne puis plus rien faire.
» Le feu a commencé cette nuit vers trois heures ; les Russes ont été tellement surpris, qu’ils ont laissé plusieurs batteries tirer six salves avant de leur répondre ; malheureusement, il fait un vent affreux et une pluie telle, qu'on n’y voit plus à vingt pas. Nos hommes souffrent horriblement de celle fâcheuse intempérie. Nous n’avons pas encore de détails. Seulement, le général Lebeuf est dit-on satisfait. Le brave Berlhaud est à la tranchée depuis vingt-quatre heures , et il ne revient pas; nous sommes très-inquiels, car sa batterie est des plus exposées. Pensez qu’il y a environ douze cents pièces qui tirent, sans compter la marine , si elle peut opérer avec ce gros vent. Les Anglais font un feu dévorant. Le vent nous étant contraire , nous n’entendons qu’une partie de cet infernal vacarme; cependant, je puis vous assurer que c’est déjà bien effrayant , et que je suis bien aise de ne pas ôlre complètement assourdi.
» M. Frossard vous dira la distance qui nous sépare du fort de la Quarantaine ; en échange , dites-lui qu’hier ce susdit fort nous a envoyé deux bombes qui sont tombées à dix pas de notre cheval. A la première, tout le monde est sorti; à la seconde, chacun a pu jouir du spectacle. Elles n’ont fait de mal à personne.
» Je suis allé hier dans les ambulances sans rencontrer un seul blessé; aujourd’hui, tout est plein. J’ai rencontré une douzaine de protestants , et entre autres *** de Berlin, qui était à Péra. Ce pauvre garçon a eu la jambe fracassée ; vous le reverrez sans doute bientôt. J’ai vu des cas horribles; et, tout en me croyant aguerri à Constantinople , je reconnais que j’étais loin du compte. Mon Dieu , pourquoi les hommes sont-ils animés d’un tel esprit? J’ai vu un malheureux qui avait la mâchoire , la langue et les joues emportées ; il m’a fait signe qu’il était protestant. Après la lecture et la prière que j’ai faites , il m’a serré la main et m’a montré le ciel , sans doute pour me faire comprendre qu’il y serait bientôt.
» Avant d’entrer dans la salle des fiévreux , au quartier général , j’aperçois mon cheval couché dans la boue; puis, se relevant tout-à-coup, il se met à ruer et à déchirer la tente où je l’avais attaché. J’accours , je le saisis avec difficulté ; un homme le détache; je veux l’emmener, mais il se mate, m’entraîne dans la boue, et finit par se dégager. Il arrive près du télégraphe , tombe sur une jument qui se détache aussi, et tous deux se battent à qui mieux mieux. J’étais tout éreinté delà lutte que j’avais soutenue. (En vous écrivant, je viens d’éprouver une forte commotion. Une détonnation semble prouver qu’on a fait sauter
line poudrière, et peut-être le fort de la Quarantaine, qui est miné.) J'abandonne ma bête, et M. Laporte inc reçoit chez lui pour me donner de l’eau et me faire laver. J’étais couvert de boue, et j’avais enfoncé à mi-jambe avec les bottes grandes que m’a laissées M. Frossard. Un quart d'heure après, on me ramène mon cheval. Je fis laver la selle , et je montais de nouveau avec crainte, il est vrai, mais sans nouvel encombre, sinon que par la pluie ; je me suis égaré pour rentrer chez moi. Ce n’est pas le seul défaut de l’animal; il a peur du moindre bruit ou du plus petit trou. Si jamais il me jette à terre , je renonce à le monter.
» Mardi matin. — Le feu continue avec moins d’intensité par ordre supérieur. Nous avons peu de pertes. On dit que le lieutenant Brillant est tué ; c’est le seul officier. On espère beaucoup des résultats. La pluie continue ; mais le vent est tombé, et la Hotte a l’air de chauffer. »
J’extrais d’une lettre reçue précédemment la note suivante :
« Eh bien! Monsieur, me disait hier un soldat, nous aurons aussi notre aumônier, et nous ne craindrons plus de nous déclarer protestants , de peur d’être appelés chiens abandonnés. Nous viendrons chaque dimanche vous entendre, et, par notre présence, nous prouverons que nous sommes sincèrement attachés à notre religion et que nous possédons la vérité. » Celui qui parlait ainsi est un véritable héros. Au moment d’une sortie, il est resté seul valide de tous les servants de sa pièce; et, n’ayant plus d’armes, il a tué cinq Russes avec un levier; percé de deux coup de baïonnettes, il a encore eu le courage d’armer un fusil russe et de tuer un sixième
cosaque. Les zouaves , accourus à son secours , l’ont emporté en triomphe. Canrobert l’a invité à déjeûner et lui a décerné la croix d’honneur. »
Comme cette reprise du feu marque une époque importante dans l’histoire des affaires d’Orient, je crois devoir consigner aussi l’extrait suivant d’une lettre que m’adressait à la même époque un militaire distingué dont j’ai eu occasion de parler déjà plusieurs fois.
« ..... Il y a longtemps que je vous aurais écrit, sans l’ouverture générale du feu , qui me force d’être à la tranchée vingt-quatre heures sur quarante-huit. Cette circonstance m’a aussi empêché de me mettre autant à la disposition de M. Chardon que je l’aurais voulu ; mais j’espère que l’adjonction d’un troisième commandant à l’attaque du bastion Central (car je ne suis plus à celle du Mât) me donnera un peu plus de loisir et me permettra de consacrer plus de temps à notre ami et collègue , et au succès de la mission sacrée. Tous nos amis se rappellent à votre bienveillant souvenir. MM. Rebillot et de Cayrol ont été décorés. Le capitaine Schnegans a déjà coulé trois bateaux de la passerelle. Nous sommes tous pleins d’entrain et sommes heureux de voir que le siège fait enfin des progrès lents, mais réels, grâces à l’énergie du général Pélissier. Ce ne sont plus les Russes, c’est nous , maintenant , qui avons chaque fois le dernier mot.
» Mais pardon de parler ainsi de la guerre à un ministre de paix. Recevez de nouveau l’expression de ma profonde amitié et de mon respect sincère. Je n’ai pas oublié que vous m’avez donné votre bénédiction sur la plage de Kamiech, et je vous en serai
éternellement reconnaissant ; je ne sais ce qui me dit que vos prières me porteront bonheur. »
Je reprends mon journal.
» Dimanche, 13. — Après le service divin , où je prêche devant un nombreux auditoire, dans lequel je distingue quelques Arméniens, je vais visiter nos frères qui se trouvent dans l’hôpital récemment établi dans le palais de Russie. Cette résidence de l’exreprésentant du czar est bien un vrai palais, construit évidemment pour aider , par son caractère de grandeur, à l’ascendant que la cour de Saint-Pétersbourg s’efforcait d’exercer sur la Sublime Porte et sur les peuples qui lui sont assujettis. Cet édifice , par sa position élevée , se voit de toutes parts et de fort loin. Les colonnades, les fresques, les marbres abondent. Du reste, en occupant ce palais, pour le transformer en hôpital, il est à remarquer qu’on a eu tous les égards possibles, prenant de grandes précautions pour ne rien dégrader. Les salles les plus magnifiques sont fermées, et les meubles sont réunis dans des magasins soigneusement clos. On n’admet que des officiers dans l’infirmerie, et ils s’y trouvent fort bien. Je n’ai qu’à me louer de la manière dont j’ai été reçu par ces militaires, appartenant aux divers grades de la hiérarchie militaire. Ce devoir accompli , j’ai voulu passer les dernières heures de la journée dans les solitudes mystérieuses du Vieux-Sérail. Pour y parvenir , j’ai traversé le vieux pont de Galala, où m’attendaient des scènes déplorables ; il semblait que tous les marins ivrognes s’étaient donné rendez-vous sur ce grand carrefour. Mais , quoique produites par la même cause , ces scènes de brutalité étaient loin de se ressembler. Si quelques-uns paraissaient avoir le
rire gai et bruyant , d’autres l’avaient à la manière des animaux qui se vautrent dans la fange. A côté d’une scène bouffonne , j’ai failli être témoin d’une sanglante tragédie. C’est un mulâtre qui se précipite sur des groupes inoffensifs. Les cavaches ne peuvent s’en rendre maîtres ; ils tirent leurs sabres. Le mulâtre, poursuivi, se jette au milieu des femmes qui remplissaient l’arrière d’un bateau à vapeur; j’ai vu le moment où on allait jeter ce forcené à l’eau. Ces scènes, qui donnent aux Turcs une si triste opinion des mœurs occidentales et qu’ils contemplent avec une surprise pleine de pitié , me laissent dans l’âme un sentiment de tristesse indéfinissable. La Parole de Dieu a dit que les ivrognes n'hériteront point du royaume de Dieu. Que les prédicateurs de la justice, que les chrétiens qui veulent l’être autrement que de nom songent à cette sentence de condamnation.
» Je suis entré à Stamboul , passant devant le Divan , longeant les murailles du Yieux-Sérail , construit sur l’emplacement et avec les ruines de Bysance, qui se réduisait à ce triangle qui s’avance en pointe entre la mer de Marmara, la Corne-d’Or et le Bosphore, avant que Constantin en eût élargi les limites jusqu’aux quartiers de Psammatia d’un côté , et d’Eyoub de l’autre. J’ai traversé les parvis de Sainte- Sophie; j’ai passé devant une fontaine ornée de mosaïques, de tuiles vernissées et affublée d’un toit à la chinoise , débordant de toutes parts et offrant un vaste abri contre les pluies torrentielles. J’ai traversé la porte extérieure du Sérail , près de laquelle on observe un pavillon d’où le sultan Mahmoud put voir à l’aise le massacre des Janissaires. Après avoir franchi une vaste cour , ombragée de platanes qui
comptent probablement plusieurs siècles, j’ai pénétré à tout hasard au-delà d’une. porte singulièrement élégante. Ce monument, du temps de l’éphémère empire des Baudouin, date de 1214. Dans le passage intérieur , on remarque une collection de fusils et de haches d’armes rangés sous des vitrines. Les capidjis me laissent passer; et je remarque que ce lieu, dont l’accès était autrefois défendu sous les peines les plus sévères, est aujourd’hui accessible à tous venants. Je vais donc tout droit devant moi ; et partout où je trouve une porte ouverte, avec des capidjis dont les mines ne soient pas trop rébarbatives, je pénètre, et me voici dans des cours , sous des allées mystérieuses, en présence de kiosques aux milles couleurs; en un mot, en pleines Mille et une Nuits ; un soleil d’Orient, dans toute sa sereine majesté, se couche sur celte scène fantastique et me laisse dans un ravissement indicible.
» Jusqu’au 2o avril, jour de l’arrivée de notre nouveau collègue M. Gerlinger, je suis seul chargé officiellement de la visite des hôpitaux. Ce soin absorbe tous mes moments, et n’en laisse plus pour tout ce qui n’appartient point au ministère. Ce temps laisse donc une lacune dans mon journal. Je continue à voir de nouveaux malades, des blessés surtout arrivés récemment de Crimée. M. Rœhrig m’annonce son heureuse arrivée au camp français. La traversée s’est faite sans incident. Aux abords de la Crimée, cette terre de désolation était environnée d’une brume épaisse dont le soleil dessinait la grande masse sans en dissiper les vapeurs. Aussi entendait-on la canonnade sans apercevoir les points où elle tonnait. Le Dauphin a dû louvoyer tout un jour jusqu’au moment
où la nuée s’est déchirée , de peur d’être jeté vers le feu des forts de Sébastopol. Une seconde lettre m’annonçait que mon collègue avait trouvé une œuvre des plus intéressantes à accomplir, en réunissant les nombreux protestants valides appartenant à la légion étrangère. Notre collaborateur M. Chardon me marquait aussi qu’il allait être appelé à faire un baptême au camp. Du reste , l’un et l’autre étaient pleins d’entrain.
» Le 11 , nous avions eu une secousse de tremblement de terre , moins prolongée que celle dont j’ai déjà parlé, mais assez brutale cependant. Nous avons appris depuis que la ville de Brousse avait essuyé d’épouvantables désastres. Je rencontre chez le banquier anglais M. Hanson , qui m’a souvent offert au sein de son aimable famille une précieuse hospitalité, un médecin écossais qui était dans cette malheureuse ville lors du dernier bouleversement. Il a dû sauter par la fenêtre pour échapper à la mort.
» J’ai reçu la visite de plusieurs étrangers intéressants , parmi lesquels celle d’un jeune Arménien qui, après avoir vécu dans l’indifférence et l’err-eur, est parvenu à la connaissance de la vérité évangélique. Ce jeune homme, intelligent et plein de cœur, a assisté à notre service religieux, dimanche dernier. Il vient m’adresser quelques questions; il vient surtout me demander de prier pour une personne qu’il ne nomme pas , mais qui lui est chère. Cette personne est sur la voie de la vérité ; mais sa position , les persécutions
qui l’attendent la retiennent encore . J’ai eu aussi
l’avantage de faire la connaissance de M. Northman, chargé d’affaires des villes anséatiques, et de M. Spencer, ministre représentant le gouvernement des Etats-
Unis d’Amérique, l’un et l’autre sincèrement attachés au protestantisme et désireux de le voir se répandre par tous les moyens d’instruction et de persuasion. M. Spencer s’est toujours montré le protecteur bienveillant des missionnaires de sa nation qui travaillent avec tant d’activité au sein de l’empire ottoman.
» Mardi , 24. — Mon nouveau collègue, M. Gerlinger, arrive de France. Cet évènement est pour moi le sujet d’une grande joie. Nous faisons bientôt connaissance, et nous travaillerons avec bonheur l’un à côté de l’autre. M. Gerlinger me paraît doué de cette activité régulière et réfléchie qui caractérise les chrétiens allemands, et qui est sans prix pour une œuvre du genre de celle qui nous est confiée. Nous nous mettrons ensemble dès demain à l’ouvrage.
» Ce soir , j’assiste à une séance publique de l’Alliance évangélique. Nous y trouvons réunis des frères de toutes dénominations, et nous sentons bien que nous ne sommes qu’un cœur et qu’une ôme. On m’invite à donner à l’assemblée quelques détails sur la formation de l’Alliance évangélique à Lyon , où elle a pris naissance, et à Londres , où elle s’est développée lors des séances mémorables de 1846, auxquelles j’ai eu l’avantage d’assister.
» Jeudi , 26. — Nous revoyons le soleil, après en avoir été privés pendant plusieurs jours. J’ai été aujourd’hui avec notre nouveau collègue, qui est plein d’entrain, à Ramistchiflik, dont nous avons revu toutes les salles. Un soldat de la Meurthe ne tarissait pas en expression de joie et de reconnaissance quand je lui ai remis un Nouveau-Testament ; j’entendais encore sa voix de loin. Comme d’ordinaire , plusieurs mili-
laines catholiques se sont montrés empressés à nous faire connaître nos frères. Nous avons longtemps fonctionné tout près de l’aumônier , sans apparence de gène pour l’un ou pour l’autre. Nous avons ensuite été à Maltépé pour aller réclamer un soldat qui n’écrit pas à ses parents, et pour lequel on nous écrit lettre sur lett re. C’est plus de 5 kilomètres qu’il a fallu faire et une heure précieuse qu’il a fallu perdre pour un fainéant. Au retour nous avons été réjouis par une délicieuse petite surprise que notre changement de route nous a fait rencontrer. Ce sont de ces jolies fleurs que le Seigneur jette quelquefois sur le sentier de ses enfants pour leur faire trouver la route moins longue. En traversant au hasard un quartier éloigné et peu fréquenté de Stamboul, notre attention a été arrêtée par un son d’instruments et de voix qui partaient d’une maison située au fond d’une ruelle étroite, et devant laquelle se trouvaient plusieurs personnes de tous les rangs. Nous nous arrêtons devant le groupe. Quelqu’un nous fait signe d’entrer. Nous hésitons; l’idée me vient que peut-être ces chants sont ceux de quelque derviche tourneur. Nous nous engageons dans l’allée. A la porte de la maison , nous trouvons d’autres personnages qui nous font signe que nous pouvons entrer en prononçant un mot dont je ne puis saisir le sens. Je leur dis : « Dervich ? » Ils répondent : « Yoc (non). » — « Est-ce un bal? un concert? un café? des Juifs? des chrétiens?.... » Toutes ces questions restent inintelligibles pour mes interlocuteurs. Bah ! risquons-nous, et nous pénétrons dans le vestibule. Au pied de l’escalier, on nous fait signe de nous déchausser. Mon compagnon hésitait; je me hasarde, et je l’entraîne. Toutefois, ce n’est pas sans
une certaine inquiétude que je vois un homme s’emparer de nos souliers pour les mettre je ne sais où. Nous montons un étage, deux étages; nous entrons dans une grande salle , au fond de laquelle se trouvait une de ces grandes et belles alcôves à fenêtres, pavillon ou kiosque, je ne sais pas comment dire, d’où l’on peut jouir si bien des belles vues du Bosphore et de la Corne-d’Or. Celle alcôve était grillée à la turque. Ün voyait sur l’estrade un lit élevé, couvert des plus riches couvertures de soie. Sur ce lit , une demi-douzaine d’enfants de six à dix ans, tous plus beaux les uns que les autres, richement parés, couchés et attentifs à la scène qui se passait sous leurs yeux; plus bas et sur un divan, d’autres enfants plus Agés; plus loin et groupés, des gens de tous costumes; contre la muraille, à gauche, un orchestre composé de quatre musiciens grecs; et au centre, trois individus; le principal était une espèce de bouffon, costumé d’une manière fantastique et coiffé d’une espèce de mitre d’évêque ; les deux autres étaient accoutrés en danseurs; l’un de ceux-ci était armé d’une balte comme celle d’arlequin. Ces individus, évidemment, jouaient une pièce composée de chants, de danses, de dialogues et de coups de batte. L’auditoire riait aux éclats toutes les fois que le paillasse recevait des coups. Ce spectacle nouveau m’intéressait vivement; toutefois, je notais pas sans inquiétude sur la nature du lieu où nous nous trouvions. Etions-nous dans un café, dans un théâtre, etc. ? La présence de ces beaux et riches enfants excluait toute idée de ce genre. Pendant que je réfléchissais à tout cela, je vois un beau Turc à figure vénérable qui me met entre les mains . quoi? . un long chibouk, une de ces
belles pipes à tuyau de jasmin et à bouquin d’ambre. J’avais entendu dire que refuser le chibouk, c’est une insulte. Je prends donc le chibouk et.... je fume; vous savez que je n’ai jamais fumé de ma vie. Je m’en tire sans accident; mon compagnon fume en véritable Alsacien qu’il est. Il ne faut pas oublier de dire qu’on avait apporté deux chaises, meubles à peu près inconnus dans une maison turque, et qu’on nous y avait fait asseoir en face des acteurs. On avait fait ranger les spectateurs de manière à ce que rien n’interceptât notre vue. Un moment après, un jeune Turc, en habit militaire, vient occuper un troisième siège à côté de moi et baragouine trois ou quatre mots de français peu intelligibles. Un domestique apporte des bonbons sur un plateau ; puis vient le café (câvé), bien chaud et bien bon, mais amer. Peutêtre sommes-nous dans un café? Comment en sortirons-nous ? Le spectacle finit par une danse curieuse. Les acteurs comme tous les spectateurs, à l’exception des musiciens, sont Turcs. Pendant les danses, les deux jeunes acteurs prennent des poses gracieuses; puis tout leur corps frémit, et on entend carillonner les grelots qui sont cachés dans leurs ceintures ; c’était quelquefois joli , souvent grotesque. Le spectacle fini , je m’approche d’un Turc, et je lui dis : « Catchgrouch (combien)? » Mais mon Turc se relève de toute sa hauteur, et me dit : « Yoc yoc, » et il me saisit la main; la sienne était grande, à sa taille, mais singulièrement douce; et le serrement était fraternel et bienveillant. Les auditeurs disparaissaient, mais la main du Turc tenait toujours la mienne; je veux faire un pas vers la porte, mais je suis toujours retenu par la main de mon hôte. Je vois auprès de lui un
autre vieillard à figure abrahamique, deux ou trois autres personnages, et notre jeune militaire lure, qui nous sert d interprète très-incomplet. Mon vieillard me conduit devant une porte et donne un ordre; il me touche les yeux, pour me dire qu’il veut me montrer quelque chose. On apporte une clef ; on ouvre une porte que nous franchissons , et qu’on referme sur nous à double tour. Nous voilà prisonniers. Nous sommes dans une belle salle sans meubles, mais toujours couverte d’un beau tapis. Au fond, nous remarquons une claire-voie ; et derrière, une collection de toutes sortes d’objets : ce sont des couvertures, des brocards, des soieries, des services à café, des plateaux d’argent, des vases travaillés, etc. , etc., le tout d’une grande richesse et d’un goût parfaitement oriental. Notre petit militaire turc prononce enfin un mot qui , comme par un charme magique , nous diurne la clef de ce mystère : mari , mariage. Nos deux bons Turcs sont les amis qui unissent leurs enfants. Un beau grand jeune homme qu’on nous présente est le futur. La comédie est un prélude des réjouissances, et le magasin de meubles est la corbeille de noces. — Mais la future.... Jassac , ce n’est pas permis; personne que son époux ne la verra, et celui-ci ne la verra que le jour du mariage. Mais si on ne peut voir l’épouse , nous pouvons voir la chambre nuptiale, cl notre hôte nous y conduit. C’est un délicieux salon. Tout autour règne un divan, couvert d’une magnifique étoffe de mérinos d’un rose tendre. 11 n’y a pas d’autre meuble. Le pourtour de la salle est orné de guirlandes , de fleurs et de rubans. Au coin le plus éloigné est un dais, richement orné de rubans et de fleurs; c'est là que les époux
recevront leurs amis assemblés; car, chez les Turcs, le coin est la place d’honneur. A la vue de ces choses nouvelles , et surtout de ces deux Turcs qui accueillaient avec tant de simplicité des étrangers, j’étais ému , mais d’un sentiment religieux. Oh 1 que je maudissais l’orgueil de Babel qui a confondu les langues et rétréci les coeurs ! Je m’écriais tour-à-tour : Guzel, buyuk, joli , grand ! Mais, à part l’admiration, j’éprouvais quelque chose de tendre pour cette famille. Dans l’effusion de mon cœur , j’ai invoqué la bénédiction de Dieu sur celte famille, j’ai placé Allah entre ce vieillard et moi. J’ai prié mon jeune interprète de traduire mon vœu pour mon hôte et pour sa famille. J’ai été compris, et mon bon Turc est venu me serrer la main, et son vieil ami est venu me frapper sur l’épaule en me disant : Bono , bono. Nous sommes sortis émerveillés et attendris.
» Que de touristes qui auraient donné une guinée pour notre bonne fortune. J’avoue, toutefois, qu’il y avait dans mon âme quelque chose de plus que de la curiosité satisfaite. »
Après cet épisode, dont le lecteur me pardonnera sûrement la longueur , s’il veut bien considérer que les évènements les plus insignifiants prennent de l’importance quand ils se passent dans un pays où tout intéresse, parce que tout ce qui tient à la vie intérieure se cache et devient mystérieux, mes lettres à ma famille deviennent très-laconiques. C’est donc dans des notes, laissées informes faute de temps , que je dois aller chercher la fin de ma narration. Il est
inutile de dire que le ministère hospitalier , qui est l’affaire essentielle, remplit toutes les heures les plus précieuses de la journée. De ce ministère cependant je parlerai peu, parce qu’il n’offre aucun incident remarquable, et que, pour le lecteur, la description de ce qui le constitue serait parfaitement monotone. Quant aux faits secondaires que je relate et qui tiennent aux curiosités du pays, aux moeurs des Orientaux , aux incidents de ma vie extérieure, et même aux soins du ministère que je me suis créé auprès des protestants résidant à Constantinople, ils appartiennent aux rares instants que me laissent de temps en temps les intervalles du ministère spécial qui m’est confié auprès de mes compatriotes malades. 11 résulte de là , par un effet naturel que chacun comprendra , que dans cet ouvrage que j’offre au public, ce qui n’est qu’accessoire occupe plus de place que ce qui est important. N’est-ce pas souvent ainsi que les choses se passent dans ce monde, et les torrents ne font-ils pas plus de bruit en proportion inverse de leur profondeur?
« Vendredi , 27. — .lusqu’ici, l’établissement du culte protestant dans le temple de la légation néerlandaise ressemble plutôt à un essai qu’à une institution. Nous éprouvons tous le besoin de donner à ce culte une plus grande consistance et de réunir les frères qui s’y rattachent par un lien commun. Les amis qui, par un mouvement spontané , avaient demandé à M. le comte de Zuylen, en février, l’usage du temple, se réunissent en m’invitant à les présider, à l’effet d’aviser à une organisation ecclésiastique du troupeau de langue française qui s’est formé autour do ce temple. Nous convenons à l’unanimité qu’il faut
provoquer une assemblée de ce troupeau lui-même, afin qu’il avise au soin de sa propre constitution.
» Samedi, 28. — Secousses légères de tremblement de terre. Plusieurs personnes s’alarment en voyant se répéter ce phénomène, quoiqu’il se manifeste très-faiblement. Mais il paraît que les tremblements de terre ne sont pas choses auxquelles on s’accoutume. On parle d’un retour du choléra dans la région nord de Constantinople.
» Dimanche , 29. — Je prêche sur les caractères de la véritable Eglise de Jésus-Christ et sur la nécessité pour chaque chrétien de se joindre à celle des Eglises visibles et particulières qui présentent l’image la plus fidèle de l’Eglise invisible et universelle. Je termine en communiquant la proposition de nos frères réunis vendredi dernier, invitant les hommes qui ont atteint la majorité à se réunir un jour de la semaine, à l’effet d’élire un Conseil presbytéral administrateur de l’Eglise, à l’instar de ce qui se fait parmi les protestants de France. Cette communication paraît réunir l’assentiment général.
» Mardi, 1er mai. — En revenant d’un hôpital de l’ouest, je remarque que la foule très-nombreuse qui encombre les rues présente un aspect de fêle. Le peuple musulman s’écoule en flots épais dans les rues qui débouchent de Sainte-Sophie et de la Suleymanée. On m’apprend que ce jour marque la préparation du Ramadan ou carême musulman, qui commencera dans quinze jours. Ce soir , tous les balcons des minarets sont illuminés et font un effet magique sur la profondeur ténébreuse du ciel : ce sont des guirlandes et des couronnes de feu qui apparaissent suspendues en l’air on ne sait par où.
» Mercredi ,2. — Je reçois de mon collègue M. Roehrig une lettre d’où j’extrais le passage suivant qui jette dans mon à me un trouble indicible :
« Devant Sébastopol, l<r mai.
» . Notre ami Chardon est malade de la fièvre
depuis trois jours. Le médecin nous assure qu’il n’y a pas de danger ; mais il est probable qu’il ne pourra se lever que plus tard. Je ne puis le laisser seul dans l’état où il est. Je ne partirai donc le 8 mai que si Dieu, dans son infinie miséricorde, voulait lui rendre tout de suite la santé. D’ailleurs, les médecins ne sont pas prophètes. Chardon a eu un commencement de délire qui a duré toute la nuit passée. Peut-être est-il dans les desseins du Seigneur de nous réserver de plus graves épreuves. Vous comptiez retourner en France le 12; mais ne pourriez-vous pas ajourner votre départ d’une semaine, afin que j’aie encore le bonheur de vous serrer la main cl de recueillir de votre bouche les conseils que vous a inspirés une longue et sérieuse expérience? Ne soyez pas inquiet , ne vous exagérez pas la situation de notre collègue; je ne me pardonnerais pas de vous avoir causé de fausses alarmes. Ecrivez-moi quelques mots, cher frère,
car je suis un peu abattu . Mais où nous sommes
plus faibles, c’est là que nous devenons le plus forts par Christ qui nous fortifie. »
» Jeudi , 3. — Le Conseil presbyléral de la petite Eglise protestante française de Constantinople est élu. Ce sont les signataires de la lettre initiative qui le composent.
» Vendredi, 4. — La personne au sujet de laquelle le jeune Arménien et moi nous nous sommes entretenus
l’autre jour, et pour laquelle nous avons adressé nos humbles supplications au Seigneur , à cause des circonstances difficiles dans lesquelles elle se trouvait, est venue me voir. C’est son propre frère et un prêtre; la grâce de Dieu a triomphé dans la lutte intérieure. Ce nouveau frère m’a paru à la fois plein de simplicité et de fermeté. Nous avons eu ensemble de longs et fraternels épanchements. Je lui ai donné des livres qu’il lira avec fruit; car, aussi bien que son frère , il est maître de notre langue.
» Le choléra fait des progrès et se rapproche du Haut-Péra.
» Samedi, 5. — En descendant de Péra , je visite un établissement français appartenant au génie , et nommé Sali-Bazar. Du quai de cet établissement , je remarque de singulières constructions : ce sont des cahuttes de bois perchées sur de longues poutres , avec appendices de lattes, d’échelles disloquées, de filets en lambeaux; le tout, semblable au squelette décharné d’un héron gigantesque , s’élève du sein des flots du Bosphore comme une vigie hardiment jetée en face de la tempête; des pêcheurs stationnent dans ces repaires , d’où ils guettent le passage des maquereaux et des sardines, au risque d’être enlevés par la raffale du midi , ou d’être engloutis par un navire égaré.
» Non loin de Sali-Bazar, en passant devant un édifice d’une apparence modeste , mon attention s’est arrêtée sur des sons d’un genre nouveau, espèce de rhythme saccadé d’un caractère rude et passionné. Un individu posté devant l’entrée , remarquant mon attention , me fit signe d’entrer. Après la cérémonie , qui oblige ici tout visiteur de se déchausser , je me
trouvai dans une petite salle de forme octogone, où quatre vigoureux gaillards, sous la barbe desquels j’aurais cru trouver les traits de bouchers vulgaires, bien plus que la figure séraphique îles ascètes, s’exercaient aux mouvements frénétiques des derviches hurleurs. J’étais en effet dans un téké. Les quatre religieux en ligne, les bras entrelacés, s’avancaient ensemble en faisant deux ou trois pas, et se penchant en avant , prononçaient ces mots répétés à chaque mouvement : « Allah hou ! allah hou ! » Ils étaient parvenus à la fin de leur exercice. La sueur ruisselait de leur front, les yeux semblaient sortir île leurs orbites, et leur voix ressemblait à celle de nos bateleurs harassés. Je les vis reprendre les manteaux de fourrures dont ils s’étaient dépouillés^ et chacun se dirigea vers sa retraite, comme l’ouvrier qui a terminé sa rude tâche. Du reste, on sait que là ne se bornent pas les exercices des hurleurs, et je n’ai pas été témoin de ces scènes affreuses où on les voit so donner mutuellement des coups de poignards, traverser avec des lardoirs les chairs des enfants qui leur sont présentés par leur mères, marcher sur le corps des dévots, et se livrer ainsi à des tortures dans lesquelles ils cherchent un aliment à leur dévotion frénétique. Hélas! à quoi notre pauvre âme est-elle donc exposée , lorsqu’elle n’a pour la guider que les suggestions d’une imagination dépravée.
» Dimanche , 6. — Après le service divin, je donne connaissance à l’assemblée de l’élection du Conseil presbytéral, et je lui annonce que ce corps, émané de son sein , se propose de la tenir au courant des diverses phases de son administration, afin que tout, autant que possible, se fasse en commun.
» Jeudi, 10. — Une lettre de M. Rœhrig, en date du 5, m’annonçait que l’état de M. Chardon empirait. Sous l’influence du typhus, notre frère se trouvait dans un assoupissement presque complet ; il n’avait pas de voix et ne connaissait personne. Cependant , on donnait encore à M. Rœhrig l’assurance que la maladie touchait à sa fin, attendant sans doute une crise heureuse qui ne devait pas venir. En effet , une seconde lettre arrivée ce jour nous annonçait une perte douloureuse. Tous les souvenirs qui se rattachent à un collaborateur qui n’est plus sont précieux. Je suis donc sûr que le lecteur me saura gré de transcrire en entier la lettre qui m’annonçait ce évènement.
« Crimée, 7 mai.
» Notre collègue Chardon a rendu son âme à Dieu ce soir à sept heures , après cinq heures d’agonie. Je l’avais quitté à onze heures dans l’état où il était depuis environ huit jours. Le docteur nous avait déclaré que la maladie suivait son cours ordinaire et que nous n’avions rien à craindre; mais Dieu en avait ordonné autrement. Dès deux heures, notre ami eut un redoublement de fièvre, accompagné d’un tremblement nerveux et d’une difficulté de respiration qui causèrent de vives alarmes à nos ordonnances. Dès qu’ils me virent arriver à cinq heures, ils coururent vers moi et me firent part de leurs inquiétudes. Je le trouvai tout changé, mais je ne crus pas à la mort. Cependant , il ne me reconnaissait plus comme il l’avait toujours fait. 11 eut bientôt un tremblement nerveux qui commença à m’effrayer. Je courus chez le médecin, qui prononça la sentence fatale.
Son teint s’altérait de plus en plus; sa respiration devenait plus pénible, et tout-à-coup je n’entendis plus rien. Il avait cessé de vivre pour la terre. J’avais pour lui une grande estime. Durant ma petite maladie, j’ai su apprécier les nobles qualités de son cœur et le zèle qu’il apportait dans l’accomplissement de ses devoirs. 11 m’a donné, par sa prudence, de salutaires leçons. C’est aussi du christianisme cela. Nous sommes fortement éprouvés, mais nous ne perdons pas confiance. Nous savons en qui nous avons cru. Les larmes qu’il nous a fait répandre sur notre œuvre à son premier printemps seront une rosée qui la fera prospérer. Après tout , quelle est l’œuvre , utile aux hommes et agréable à Dieu , qui n’ait coûté des larmes, des sacrifices, des existences'? El celle-ci, puisse-t-elle être d'autant plus chère à nos Eglises quelle aura été plus chèrement achetée.
» Nous enterrerons les dépouilles mortelles de notre collègue et collaborateur demain mardi , à t rois heures après midi. A qui , à quoi penserez-vous à cette heure-là 1 Peut-être à la Crimée, à nous; celte idée me donnera quelque soulagement. J’ai pleuré , gémi lorsque le coup m’a frappé. Dans ce moment , je suis parfaitement calme. Mais après que l’agitation aura cessé, j’aurai grand besoin d’être soutenu par la pensée que vous priez pour moi. Adieu ; votre tout dévoué ,
» A. Kceiuug. »
» Deux jours après, un officier distingué de l’armée d’Orient m’adressait les lignes suivantes, qui trouvent ici leur place naturelle :
u Camp français, sous Sébastopol, 10 mai.
» Cher frère, depuis votre départ du milieu de nous, une rigoureuse épreuve est venue affliger la mission naissante. Nous avons perdu en quelques jours notre frère Chardon, atteint, dans l’accomplissement de son oeuvre , des symptômes d’une fièvre typhoïde. Le zèle et la prudence qu’il avait déployés depuis son arrivée promettaient d’heureux fruits pour l’avenir, et la perle est profondément sentie par l’Eglise protestante de la Crimée. « Humilions-nous sous la puissante main du Seigneur, » et demandonslui de faire tourner à notre édification le sacrifice que sa miséricorde nous impose. Nous étions environ quinze officiers au convoi ; le corps a été rendu à la terre au milieu des braves morts sur le champ de bataille. M. Rœhrig a officié sur la tombe et a prononcé quelques paroles vivement senties. Notre frère M . n’a pu , à son grand regret , assister à la céré¬
monie. Nul n’a reçu plus profondément que ce fidèle serviteur de Jésus-Christ le coup qui nous frappait. Il est venu me voir le lendemain et a fondu la glace momentanée de mon cœur par la douce piété de son langage. Je ne saurais vous dire, cher frère, combien j’apprécie la ferveur et la simplicité de cet enfant de Dieu. Sa présence calme mes angoisses et abaisse mon orgueil. Il a connu jeune la vérité et est, pour ainsi dire, resté toute sa vie étranger aux inspirations du vieil homme. Il vit en communion constante avec le Sauveur; et, tandis que les chrétiens amassent à grand’peine, heure par heure, la manne de grâce dont ils ont besoin pour résister à la tentation ,
l’Esprit saint semble la prodiguer sans mesure à son humilité. Notre frère et ami M. Roebi'ig est plein de courage et de résolution. 11 accepte la tâche difficile qui s’ouvre devant lui avec confiance en la bonté divine, et j’ai foi que, plus ses débuts sont amers, plus douce sera sa récolte. Toutefois, ne nous dissimulons pas que la tâche est ardue, trop lourde pour un seul ministre. J’espère que nos Eglises de France s’attacheront à l’œuvre qu’elles ont commencée en proportion de la douleur qui va les frapper , et qu’elles enverront à la moisson de nouveaux ouvriers.... »
Ainsi, le Seigneur, dans des vues mystérieuses, nous visitait par une de ces afflictions où nous devions trouver à la fois un sérieux avertissement et un encouragement à nous consacrer plus complètement à son service. Notre frère Chardon nous laissait un grand vide, de douloureux regrets cl un bel exemple. Le souvenir de notre compagnon d’œuvre mort au champ d’honneur, dans une œuvre à laquelle il s’était donné sans réserve, restera gravé dans le cœur de tous ceux qui ont su l’apprécier. Pour moi , qui, pendant les quelques semaines que nous avions passées ensemble, m’étais senti attiré par la douceur de son commerce fraternel, et qui fondais sur sa coopération de précieuses espérances, je sentais que je perdais un ami.... Et puis, je n’étais pas sans appréhension pour notre frère M. Rœhrig, (pii, doué d’une grande sensibilité , devait ressentir celte porte d’une manière très-vive; je craignais de le voir tomber luimême malade. Dieu seul a su tout ce que j’ai éprouvé d’anxiété dans ce moment solennel. Une circonstance venait ajouter à celle anxiété. L’époque fixée pour
mon retour était arrivée. Mon Eglise , où des difficultés de plus d’un genre m’attendaient, réclamait ma présence et sollicitait auprès de la commission mon rappel. La commission , tout en exprimant le désir de me voir demeurer encore quelque temps à la direction de la mission en Orient , reconnaissait que j’avais rempli fidèlement mes engagements, et qu’elle se sentait obligée de me rendre au consistoire, qui n’avait consenti mon absence que pour un temps. Que faire dans cette conjoncture? Il n’y avait pas à balancer : je devais rester à mon poste jusqu’à ce que je fusse complètement rassuré sur la santé de mon collègue, sur la marche de la mission en Crimée ? et sur celle du ministère hospitalier en Turquie. Cette résolution me fit prolonger mon séjour jusqu’au 21 mai. Tout ce temps fut employé, comme par le’ passé, avec l’active coopération de M. Gerlinger, avec l’aide fraternelle de M. Costabelle. Ce ministère, je l’espère, fut accompagné de quelques bons fruits; mais, je l’avoue, la mort de M. Chardon et mon anxiété pour M. Rœhrig jetèrent jusqu’à la fin une ombre de tristesse sur les derniers jours que je passai en Orient.
Un nouveau malheur vint encore rembrunir l’horizon. Le choléra s’étendait sur la rive européenne du Bosphore, et, traversant le camp de Maslak, s’étendait sur Péra. Nos hôpitaux étaient comparativement épargnés ; mais le fléau sévissait sur la population civile. Aussi, chaque heure, voyons-nous passer des enterrements sous nos fenêtrès ; et, comme cela a lieu partout en telles circonstances , presque tout le monde subissait à des degrés divers l’influence du miasme pestilentiel. Chose étonnante, pas
un seul cas ne se présente, soit à Seutari, soit à Stamboul; les Francs et les rayas de Péra et de Galata semblent être les seuls éprouvés.
» Vendredi , 11. — Le Conseil presbytéral vient en corps me remercier, au nom de l’Eglise française de Constantinople, de ce (pie je me suis efforcé de faire pour son établissement, et me laisse entre les mains une lettre fraternelle qui demeurera dans mes archives de famille comme un souvenir de cette phase intéressante de mon ministère.
» Veuille le Seigneur faire germer et croître le petit grain de sénevé semé dans ce vaste champ, au milieu de tant de pierres, de ronces et d’épines!
» Le soir, en rentrant de l’hôpital de Dolma-Batché, je suis avec intérêt toutes les cérémonies d’un enler- •rement turc, très-simple d’ailleurs , mais nullement dépourvu de solennité et de grandeur. Le corps est porté à bras d’hommes, non à découvert comme chez les Arméniens et les Grecs, mais dûment renfermé dans une bière, comme font les protestants. On porte le mort la tête en avant, et sur celle partie antérieure du sépulcre se trouve un turban ou un fez, si le décédé est un homme. Les porteurs marchent rapidement , conformément à l’idée mahométane (pie le corps souffre tant qu’il n’est pas séparé de l’âme , et que cette séparation ne s’opère que lorsque la terre a reçu la dépouille mortelle, dont elle doit être la dernière demeure. Arrivé au bord de la fosse, les assistants se rangent en cercle : un homme, armé d’une petite scie, fait une ouverture dans la bière vers les pieds. Je n’ai pas pu savoir quelle idée répondait à celle pratique. Après cette opération, tous les assistants se sont assis. Un vieillard s’est mis à réciter des
suras du Coran; puis un autre a pris la parole; celui-ci , après avoir parlé pendant quelques minutes, a cédé la parole à d’autres. Pendant un autre récitatif que je pense être une prière , tous les assistants ont tourné leurs mains, la paume dirigée vers le ciel, et ont répété après certaines phrases le mot amin (amen). Pendant l’exécution de ce rituel , le plus proche parent, un jeune homme que je présume être le fils du défunt , se tenait séparé du groupe accroupi sur la terre, dans l’attitude modeste qui convient à une douleur d’autant plus calme qu’elle est à la fois profonde et résignée. Je ne pouvais voir ce jeune homme, versant en silence d’abondantes larmes , sans me sentir moi-même gagné par l’attendrissement. Les prières finies, on a distribué des aumônes aux pauvres , et toute l’assistance s’est éloignée de la tombe. Un vieillard vénérable est resté seul près du tertre que les fossoyeurs avaient élevé sur le sépulcre; ce vieil ami du défunt lui a adressé d’un ton très-solennel une longue allocution. C’est le moment suprême où , selon les musulmans , deux génies, Monkir et Nekir , l’un bon , l’autre mauvais , interrogent le défunt sur sa foi et sur ses oeuvres. Le vieillard assistait son ami dans les réponses qu’il devait faire sur les dogmes de l’Islam. C’est après cet interrogatoire que l’âme se rend dans le lieu que lui assigne la justice divine. Du reste, dans ces cérémonies funèbres, fort simples, tout m’a paru marqué au coin de la dignité calme qui caractérise les peuples de l’Orient.
» Samedi, 12. — A mon retour des hôpitaux de l’ouest, je traverse comme d'ordinaire le quartier des Juifs; ceux-ci sont parés de leurs meilleurs costumes, à cause de la solennité du sabbat. Beaucoup
d'hommes portent des turbans noirs. Leurs tuniques allongées et de couleurs sombres sont fendues aux pans de droite et de gauche. Les femmes, revêtues de longues dalmatiques de soies moirées , vont , comme les chrétiennes , la face découverte. Leur coiffure consiste en un voile très-ample qui entoure le visage et couvre le poitrine; quelques-unes portent un immense bourrelet de chaque côté de la tôle, et ce bourrelet est orné de rubans et de dorure plus remarquables par leur richesse que par leur bon goût. En passant devant leurs demeures , mon regard plonge dans l’intérieur des appartements, dont le principal meuble, comme chez les Turcs, est un divan qui entoure le salon. Des familles entières sont couchées paresseusement sur ces divans. Je remarque une quantité innombrable d’enfants , dont plusieurs d’une grande beauté , mais d’une saleté excessive. Quant aux habitations elles-mêmes, elles semblent en général n’èlre qu’un misérable placage de solives et de vieux ais adossés gauchement contre des murailles caverneuses de l’antique cité des Constantin, hideux foyer de la peste, de la famine et de l’incendie. En traversant le Phanar, je m’y suis arrêté un instant pour visiter l’Eglise métropolitaine du rite grec. Celle-ci est beaucoup plus riche que celle de Fera. On y remarque une ornementation empruntée traditionnellement à l’art bysantin. Ce serait chose intéressante que de faire des recherches un peu approfondies à l’aide des images des saints, des inscriptions antiques enchâssées dans les murs , du vestiaire des popes, des vases consacrés , des manuscrits, des colonnes et des frises; elles serviraient à reconstruire un passé qui s’en va sous la truelle et
le niveau du goût moderne, dont Constantinople ressent, comme toutes les autres capitales de l’Europe, les destructives atteintes. Pendant ma visite à l’Eglise du Phanar, on célébrait les offices, qui semblaient consister en litanies , récitées sur le ton nasillard et pénétrant dont j’ai déjà parlé. Le patriarche était assis dans une stalle richement ornée , lui-même revêtu de ses insignes , qui m’ont paru fort beaux. Ce prélat est un vieillard d’un air vénérable ; son immobilité et sa pâleur le faisaient ressembler à un trépassé exposé en chapelle ardente. En rentrant dans les quartiers turcs, j’ai entendu un bruit de menuiserie qui parlait du premier étage d’un long bâtiment. En examinant de plus près ce vaste atelier , j’ai remarqué qu’on y construisait des caïques. Je n’aurais pas cherché si haut un tel genre de fabrication; mais ici il faut s’attendre à toutes sortes de choses curieuses.
» Dimanche, 13. — J’ai prêché aujourd’hui sur cette parole du Psaume CXYI : « La mort des bienaimés de l’Eternel est agréable à ses yeux. » J’ai su depuis que cette parole était tombée à propos dans l’àme de plusieurs personnes effrayées des progrès de l’épidémie régnante.
» Lundi , 14. — Une réunion du plus haut intérêt nous attendait aujourd’hui : l’assemblée annuelle des représentants des missions protestantes , établies par les chrétiens des Etats-Unis d’Amérique dans l’empire ottoman pour l’instruction des populations arméniennes. Un nombreux auditoire envahissait de bonne heure la chapelle américaine. Chaque missionnaire fut invité, par ordre d’ancienneté, à prendre la parole pour faire un rapport succinct des travaux de
l’année écoulée. Nous entendîmes successivement les pasteurs de Constantinople, de Brousse, de Smyrne, d’Aintab (Antioche), d’Alep, de Mosul, de Van, de Karpat, d’Erzeroum, de Tokat, de Trébizonde, de Marsivan, d’Anabazar et d’autres lieux dont le nom m’échappe. Si on jette les yeux sur une carte de l’Asie- Mineure , on verra que nos frères chrétiens d’Amérique ont procédé plus systématiquement dans leur siège de cette vaste péninsule , que nous ne l’avons fait pour l’envahissement de la Crimée; car ils ont pu accomplir un investissement entier , formant un vaste cercle qui va chaque année se rétrécissant. En général, les missionnaires américains trouvent chez les Arméniens plus de sérieux que chez les Grecs; mais leur ignorance est extrême, Quelques vartabels ou ministres montrent du goût pour l’étude de la Parole de Dieu ; mais, en général, le clergé craint pour son autorité, si la réforme gagne le peuple sur lequel il veut ici, comme ailleurs, régner en maître. Vous trouverez plus tard, dans nos journaux religieux , l’analyse de ces intéressants rapports , qui m’ont paru empreints de vérité et de modestie. La plupart des missionnaires américains de l’Asie-Mineure sont des hommes d’élite, et leurs pieux travaux, poursuivis avec persévérance, paraissent avoir été accompagnés d’une bénédiction spéciale.
» Le soir, j’ai pu m’entretenir longuement chez M. de Zuylen avec M. Van-Lennep , l’un des plus distingués de ces missionnaires, et recevoir de sa bouche d’intéressants et complets détails sur cette œuvre, sur laquelle se concentrent tant d’espérances pour la régénération de l’Orient.
» Je me suis joint aux signataires d’une pétition
' adressée à l’ambassadeur d’Angleterre, à l’effet d’obtenir l’usage d’un vieux vaisseau que l’on convertirait en Eglise pour les marins de toutes langues. En attendant l’effet de la pétition , le drapeau de Béthel a flotté dimanche dernier sur un vaisseau marchand, dont le capitaine a été ravi de recevoir à bord un ministre américain qui y a annoncé l’Evangile en anglais.
» 11 est question d’une autre démarche plus grave encore. 11 s’agirait de solliciter auprès du sultan le rappel de la loi qui condamne à mort tout musulman qui abandonne sa foi pour se joindre à un autre culte. Déjà, cette importante question a fait un pas par la suppression de toute pénalité infligée aux chrétiens qui, ayant embrassé l’islamisme, retournent à leur premier culte. Mais quant aux musulmans de naissance qui abjurent, le code draconnien subsiste dans toute sa force. Il y a peu de mois qu’un prosélyte, qui avait embrassé le protestantisme, a subi la peine capitale à Andrinople ; et , tout récemment encore , une famille de Stamboul , qui tout entière avait accepté la même foi à l’Evangile, a dû fuir nuitamment et déguisée pour se réfugier sous le pavillon britannique, à Malle. Or, on appuie celte loi de sang sur le Coran, qui dit : Que celui qui renie sa foi périsse ; et il n’appartient pas au Padischa de toucher au Coran , qui est la loi suprême. Il n’y a donc plus de ressource que dans un fetfa ou interprétation du Coran, que les ulémas seuls peuvent donner. Malgré ces difficultés, on espère que les chrétiens de toutes les communions, s’unissant en efforts persévérants à une époque où les canons des nations occidentales sauvent la Turquie d’une ruine imminente, obtiendront ce dernier triomphe de la liberté religieuse en Orient.
» Depuis longtemps, je m’étais promis, avant mon départ de l’Orient , de me donner une journée tout entière pour visiter avec soin quelques-unes des curiosités de Stamboul que je n’avais vues qu’en passant , et pour faire achat de quelques-unes de ces petites fantaisies qu’on destine à sa famille et aux amis le jour bien heureux du retour. J’eus l’avantage de faire cette course intéressante en compagnie de M. de Zuylen , d’une partie de son aimable famille et de M. Hroca, drogman de la légation néerlandaise. Un caïque à huit rames nous mène d’abord à Top-Capou. Non loin de cette porte, où se trouvent les canons que l’on tire toutes les fois que le sultan sort de son sérail pour se rendre à la mosquée, nous trouvâmes une succursale de la grande douane, installée dans un kiosque dont nous visitâmes les antiques splendeurs, aujourd’hui fanées et en ruines. Un mot sur la douane turque. Ne laissez jamais un colis entrer dans le magasin de la douane , ou , si vous ne pouvez pas vous en dispenser, ne le laissez jamais séjourner en tel lieu plus d’un jour, et si possible plus d’une heure ; autrement, dites-vous bien qu’il est perdu pour toujours, et cela par le fait de personne, mais parla force naturelle des choses. Votre propriété, du centre de l’édifice, où elle aura été primitivement placée, sera poussée derrière de nouveaux ballots qui s’accumuleront comme une avalanche. Au bout de quelques jours, il vous faudra plus que du génie pour découvrir le point cardinal vers lequel il faut chercher votre caisse; et lorsque vous connaîtrez cette direction, il faudra rouler ou soulever cent caisses avant d’atteindre ce que vous cherchez, que vous trouverez, si vraiment vous parvenez à le découvrir, englouti,
crevé ou parfaitement aplati. Je connais quelqu’un qui a payé 100 fr. pour des ouvriers employés seulement à chercher une malle qui n’en valait pas 50; un de mes amis, de guerre lasse , a abandonné son bien aux oubliettes de la douane de Top-Hané , où il ne verra probablement le jour que lorsqu’un incendie viendra en solder les comptes arriérés. Les principaux négociants de Constantinople ont des commis postés aux escales pour arrêter leurs marchandises au passage et traiter avec la douane en plein air, c’est-àdire au milieu de la foule, des chiens hurleurs et de la boue.
» En traversant le Vieux-Sérail , nous 'avons remarqué un pavillon dont la façade est construite dans un bon goût oriental, offrant un beau portique à ogive, style lancette; on le nomme Yienikiosh Plus loin, s’avançant vers un beau parc, s’élève une tour octogone d’un aspect morne; une fenêtre, délabrée et enlr’ouverte , laisse apercevoir dans l’intérieur des meubles brisés et accumulés en tas comme par l’effet d’un sac. Cette tour s’appelle Edjenikiosk, ou le kiosque des Djins. Ce lieu est réputé pour être fréquenté par les fées; aussi est-il inhabité, et plusieurs le regardent d’un air inquiet. Une belle colonne antique, parfaitement conservée et élevée avec soin sur son piédestal, orne une cour intérieure. On la désigne sous le nom de colonne de Théodose ; elle est surmontée d’un magnifique chapiteau corinthien de vert antique. Plus loin, à l’extrémité d’une autre place où se trouvent , d’un côté , une maison où l’on distribue des aumônes aux vagabonds et aux insensés, d’un autre, de vastes et belles écuries, on voit des tombeaux en porphyre rouge, sépulture des empereurs
bysantins , qui , clans leurs dimensions et la manière large et hardie dont ils sont taillés dans la plus dure des pierres monumentales, portent un caractère remarquable de grandiose. A droite se trouve la jolie église de Sainte-Irène, aujourd’hui convertie en salle d’armes. Un abominable badigeon couvre celte jolie église bysantine ; c’est le sort d’une foule d’antiquités intéressantes , qui , sous cet ignoble déguisement , échappent au regard du voyageur.
» Dans le parvis de Sainte-Sophie, je rencontrai mes anciennes connaissances. La vue d’un cavache turc qui nous accompagnait les rendit parfaitement civils. Mon petit bossu , qui me reconnut au premier coupd’œil , vint à moi , et , me frappant légèrement sur l’épaule, me dit de son ton câlin : Bono , bono. Cette lois-ci, je pus contempler tout à loisir l’intérieur de celte immense basilique , dont la coupole centrale est un chef-d’œuvre d’architecture très-remarquable, la hauteur de la voûte n’ayant qu’un cinquième des dimensions de son diamètre. On dit que rien n’égale la beauté de cette vaste nef, lorsque, pendant la vingt-septième nuit du Ramadan, les milliers de lampes qui pendent de la voûte sont allumées, alors que tous les officiers de l’empire et tous les représentants des souverains étrangers assemblés accompagnent processionnellement le sultan jusqu’au Sérail, où la sultane Validé présente chaque année au monarque une jeune vierge, justifiant par là l’un de ses titres les plus orgueilleux, qui signifie à la fois souverain cl dispensateur de la vie.
» Dans le parvis de Sainte-Sophie, nous visitâmes avec intérêt un magnifique turbé renfermant le cénotaphe du sultan Sélim. Il consiste en une belle salle à
pans coupés, et voûtée avec une extrême élégance ; au centre de ce pavillon se trouve un grand cercueil couvert de magnifiques tissus de cachemire; vers le haut du cercueil est placé un turban orné d’une aigrette et d’un ornement de diamants et d’autres pierres de très-grand prix. Auprès de ce cénotaphe sont ceux des sultanes favorites et des enfants légitimes, ceux-ci au nombre de trente-cinq. Sur chacun de ces cercueils se trouvent, comme sur le premier , de magnifiques étoffes et des boucles ornées de gemmes brillantes.
» De Sainte-Sophie, nous nous sommes rendus à la mosquée du sultan Achmet , qui est un des sept grands édifices de ce genre qui font la gloire de Stamboul. La minber , ou chaire d’où le kiatib ou lecteur fait entendre chaque vendredi la prière solennelle pour le sultan , est d’une grande beauté , rien n’égalant la finesse des sculptures à jour dans la masse du plus beau marbre blanc de Marmara. G’est dans cette mosquée qu’on peut voir le riche tapis qui a couvert la Kaaba , ou tombeau de Mahomet à la Mecque, l’année précédente, et qui est envoyé chaque année au sultan , en retour des riches présents qu’il offre à la ville sainte.
» L’Hippodrome, ou Atméidan , dont la construction date de Sévère , est aujourd’hui une place nue , souvent couverte de flaques d’eau ou de boue, entourée de divers édifices turcs et portant encore trois monuments curieux : l’obélisque égyptien , monolithe de 16 mètres environ de hauteur, dont nous avons déjà parlé ; un autre obélisque complètement dépouillé de son revêtement de bronze ; enfin , une colonne de bronze , qui peut avoir 5 mètres de haut , formée de
trois serpents entrelacés. 11 y a plus d’un siècle que les têtes des serpents ont été enlevées. On prétend que ce curieux monument a été ravi au temple de Delphes, comme plusieurs des majestueuses colonnes qui ornent encore l’intérieur de Sainte-Sophie proviennent du temple de Diane, à lïphèse. Quand on dépasse l'extrémité de l’Hippodrome, on remarque des constructions disposées en demi-cercle et dont une partie est encore enchâssée dans des maisons. C’est aux Latins, sous les Baudouin, qu’on doit la ruine et la disparition des merveilles du cirque de Sévère.
» L’Hippodrome conduit à une assez belle rue ; je parle d’une manière comparative, car ce n’est ni par la régularité, ni par l’élégance des rues que brille la capitale de la Turquie. Çà et là l’œil s’arrête sur de beaux monuments de marbre blanc , parmi lesquels se distingue le turbé du sultan Mahmoud. La Colonne brûlée , ainsi nommée parce qu’elle est toute noircie par la fumée des maisons environnantes, est encore debout; elle fut, dit-on, à son origine, dédiée à Constantin , dont elle supportait la statue , formée de divers blocs de porphyre rouge ; elle est çà et là cerclée de bandes de bronze. Une inscription annonce qu’elle fut réparée par Emmanuel Comnène.
» Constantinople renferme plusieurs citernes antiques très-vastes et remarquables sous plusieurs rapports. Non loin de la tour brûlée , nous avons pu visiter celui de ces monuments souterrains qui s’appelle Bin-bir-Dérck , la citerne aux mille et une colonnes. Pour y pénétrer, nous nous rendîmes dans une cour, où nous remarquâmes un grand attroupement. Une quinzaine de Turcs de moyen âge étaient
assis en cercle par terre, quelques-uns tenant un papier à la main et un écriloire dans leur ceinture ; ces hommes paraissaient délibérer à la manière orientale , la pipe à la bouche, tandis que le peuple qui les entourait paraissait ému. Nous apprîmes bientôt qu’un malheureux tailleur, qui habitait une des maisons attenantes, dégoûté de la vie, s’était pendu. Un jury, composé des hommes de loi et des voisins , examinait et jugeait le cas. On nous offrit de nous faire voir le malheureux suicidé ; en levant la tête , nous l’aperçûmes à l’aide d’une grande brèche qui avait été faite à la maison pour y pénétrer. Il était encore dans la position où on l’avait trouvé, pendu à une poutre de la maison. D’après les idées musulmanes, un homme qui a porté une main sacrilège sur sa propre vie n’est point admis en la présence de Dieu , et est réservé pour l’enfer. C’est sous l’impression de tristesse que ce déplorable évènement avait jeté dans nos âmes, que nous sommes descendus dans les sombres régions du Bin-bir-Dérek , que l’imagination des Orientaux peuple de djins, de larves et de vampires, mais où on peut craindre, avec plus de raison, de rencontrer des catarrhes et des rhumatismes. Quand les yeux sont accoutumés aux demi-ténèbres de ce triste lieu, ils peuvent suivre de longues enfilades de colonnes blanches comme des fantômes qui se perdent dans d’obscures et mystérieuses retraites. La plupart plongent dans des mares immobiles. Dans les portions du sol qui sont à sec , elles sont entourées d’une population de jeunes filles et d’enfants, employés par des industriels arméniens à filer de la soie à la lueur des torches résineuses. Celte scène offre un ensemble des plus fantastiques. Le Yerebalan-Seraï , citerne du
môme genre , olïre, dit-on, un aspect encore plus lugubre. Nous nous sommes contentés de la description.
» Un de mes compagnons ayant affaire au Divan, nous nous sommes rendus à ce palais des ministères, de construction toute moderne, et , à ce litre, n’offrant aucun intérêt. Mais ce qui était loin d’en manquer, c’était le flot du peuple assiégeant les vestibules attenant aux divers ministères, qui pour demander justice, qui pour solliciter des faveurs et des emplois. C’était ici comme partout, mais ici le grand est peutêtre encore plus accessible au petit ; et j’ai remarqué beaucoup de pauvres solliciteurs dont les vêtements eussent été ailleurs une cause d’exclusion. 11 y avait du reste ce jour-là un mouvement extraordinaire. Ce n’est que le lendemain que nous en avons appris la cause. Sous la pression d’une puissance occidentale , le sultan avait écarté un de ses ministres favoris.
Dans la cour du Divan nous nous sommes séparés de notre aimable société, et, accompagné de M. Broca, interprète de légation, nous nous sommes dirigés vers le Grand-Bazar où j’avais des emplettes à faire, .l’ai déjà parlé de cet immense labyrinthe de ruelles et de portiques, bordés de chaque côté de boutiques de toutes sortes, où viennent se rencontrer les produits des trois continents. Notre guide nous a conduits directement chez un négociant turc pur sang. Son magasin est situé dans le carrefour le plus fréquenté; aussi le sultan se plaît-il à s’y venir reposer pour contempler le mouvement de son peuple affairé. On nous a montré un beau coussin sur lequel le souverain a coutume de s’asseoir. Nous fûmes reçus par un jeune homme
de bonne mine, dans la physionomie duquel je remarquai un heureux mélange d’intelligence et de dignité. En entrant dans le magasin je détaillai à mon truchement les objets que je désirais acquérir, et je le priai de le traduire en turc pour l’intelligence de mon vendeur. « Pas si vite, me répondit-il, ce n’est pas ainsi que nous procédons dans ce pays. Commençons par nous reposer. » En effet , le marchand nous offrait de petits tabourets sur lesquels nous prîmes place en vue du Bazar, alors très-animé par la foule. Et j’avoue que celte scène mouvante , ce fleuve d’un peuple bigarré de toutes les couleurs , accoutré de toutes les façons, parlant tous les langages, m’offrit un puissant intérêt, bien que déjà je l’eusse contemplé maintes fois. Pendant que j’étudiais ce spectacle , un serviteur nous apportait de magnifiques chibouks chargés des blondes houppes du tabac oriental. Il fallut s’exécuter sans sourciller. Cette fois-ci je m’en tirai assez bien, trop bien peut-être, car je compris que, si je répétais souvent l’expérience , je pourrais bien me donner une mauvaise habitude de plus. Après le chibouk vint le café, café délicieux qui m’a paru être plutôt un parfum qu’un breuvage ; puis des pastilles et autres friandises. Et pendant ce temps de repos , je ne sais comment la conversation prit , par une pente insensible, une tournure grave et religieuse. Nous parlâmes successivement de la spiritualité et de la grandeur de Dieu, de sa paternité, de la charité que les hommes doivent exercer les uns avec les autres, du crime qu’il y aurait à violenter les consciences pour leur imposer notre foi , d’ Abraham , le père des croyants, et de la bénédiction promise à sa postérité; nous nous trouvâmes d’accord
sur tous ces points. Je lui demandai alors s'il croyait que l’on pût être sauvé en dehors de la religion enseignée par Mahomet ; il me répondit sans hésiter qu’il pensait qu’avec les sentiments que j’avais exprimés , je ne pouvais manquer d’être béni de Dieu ; que, du reste, il en serait de même de tous ceux qui faisaient le bien. Je lui fis remarquer que tous les hommes péchaient , que Dieu avait horreur du péché, et qu’ainsi il ne fallait pas se reposer avec trop de confiance sur le bien que nous avons fait ou que nous croyons avoir fait. Cette question du péché parut l’embarrasser. Alors je lui dis (pie pour nous nous mettions notre seule confiance en Jésus, Fils de Dieu, mort pour nos offenses, et (pie c’était le sentiment de l’ainour que Dieu nous avait manifesté en son Fils, qui nous portait avec son secours à lui
obéir et à vivre d’une manière qui lui fût agréable
Ici , nous ne nous entendions plus , ce (jui ne nous empêcha pas de nous serrer la main d’une manière affectueuse, en nous exprimant le regret de ne nous être pas connus plus tôt et d’être appelés à nous séparer le jour même pour toujours. Je fus alors conduit dans une arrière-boutique, où l’on me montra beaucoup de jolis petits riens que fabriquent les Persans ; ceux-ci ont des instincts d’artistes inconnus aux Turcs. I.es Persans ne sont guère plus forts que les Chinois pour la forme, mais ils ont des dispositions à être coloristes. Ils en font preuve, du reste, dans la fabrication de leurs châles. Après avoir réuni les objets que je voulais acheter, j’en demandai le prix; mon marchand, après avoir fait son compte, me dit: « Surfaire ou faire l’usure est contraire à notre religion, mais les marchands étrangers, parleurs usa-
ges de demander le double du prix qu’ils acceptent ensuite, ont accoutumé les acheteurs à marchander, et nous ont obligés à suivre leurs mauvaises coutumes; mais je vois bien , après la conversation que nous avons eu ensemble, que je ne dois vous faire qu’un prix, ce sera tant. » La manière nette dont cette phrase fut articulée ne me laissait aucune alternative. Je pris mon marchand au mot. Je n’ai pas eu à m’en repentir, car il m’avait indiqué le prix véritable des objets que j’avais choisis. Nous nous séparâmes en nous donnant mutuellement cette parole : Ola émonet Allah! (soyez en dépôt entre les mains d’Allah.) En quittant le Bazar, nous visitâmes plusieurs khans. Ce sont de vastes magasins où les négociants réunissent leurs marchandises. Celui des Persans est surtout remarquable, soit par la vaste étendue de la cour intérieure où se trouve une mosquée rustique , soit à cause du désordre pittoresque qui règne dans l’accumulation des marchandises entassées çà et là. On voit parfois traîner à terre de magnifiques tissus de cachemire de haut prix; ailleurs, d’énormes ballots que douze harnais auraient de la peine à soulever ; là, des barils crevés qui épanchent leurs drogues de l’Yémen; ailleurs, des troupeaux, des moutons, des chameaux, des Fellahs, des Arabes, et surtout des Persans affublés de leurs longs bonnets d’Astracan , la figure blême et demi-cachée sous une barbe peinte en rouge rappelant par leur forme les Sculptures de Ninive, et vêtus d’une longue robe bleu de ciel.
« Dans cette course de quelques heures , j’avais vu presque tout ce qui caractérise notre Orient européen. Je me sentais passablement las, et je me pro-
mis bien de me délasser le lendemain à l’aide d’un bain complet.
» Vous m’épargnerez la description d’un bain turc : ouvrez le premier ouvrage sur l’Orient qui vous tombera sous la main, et vous en connaîtrez tous les détails. Après avoir lu celle description, vous conviendrez avec moi qu’après avoir subi une première épreuve de ce genre, on peut se dispenser pour longtemps d’en subir une seconde.
» Le 16 mai, des coups de canon signalèrent et le lever du soleil , et le commencement du Ramadan. Le Ramadan, qui dure un mois lunaire, est une combinaison du carême et du carnaval : abstinence pendant douze heures de jour , orgie pendant douze heures de nuit. L’orgie dépend, quant à la forme et à la mesure, du caractère et de la fortune de chacun ; pour la plupart même, ce n’est qu’un honnête repas de famille ; mais l’abstinence est absolue pour tous. Pendant les vingt-huit fois douze heures de jour que dure le Ramadan , le Turc ne mange , ni ne boit, ni ne fume. Le Turc achètera du pain, des légumes et des fruits pendant les heures du jeûne , mais il n’y goûtera pas; il ira à la fontaine puiser de l’eau pour sa mule, mais il n’en boira pas; il vendra du tabac aux Grecs, il n’y touchera pas lui-même : vous le verrez languissant, abattu, couché sur son établi, silencieux et somnolent. Vers le soir, il se réveille, il compte les minutes, il attend avec une impatience marquée le moment où un autre coup de canon lui annoncera la rupture du jeûne. C’est chose curieuse de voir comment chacun attend ce moment joyeux suivant scs goûts et scs appétits dominants. L’un est assis sur la marge d’une fontaine prêt à étancher sa
soif ardente; un autre a eu soin d’enfiler à son bras quelques couronnes de pain qu’il saura bien rompre au premier signal ; on en voit tenant le chibouk d’une main, de l’autre une pincette armée de braise, et prêt ainsi à humer les fumées inébriantes duhachieh. Au signal donné, les muezzins jettent d’un minaret à l’autre leur voix claire et cadencée ; le peuple s’agite , les cafés et les magasins s’ouvrent, les portes des riches, devenues accessibles aux plus pauvres, leur offrent une touchante et large hospitalité ; les marchands grecs parcourent les rues, en criant de leur voix nasillarde: psarri , du poisson; mizitra, du fromage blanc; frandji , du petit pain mollet; crinero , des glaces , oui des glaces ; car on vend ici des glaces au pauvre peuple comme on en offre aux riches chez Tortoni à Paris. Ici, elles sont excellentes, et coûtent deux petits sous. Puis, les mosquées s’éclairent au-dedans et se remplissent d’adorateurs d’Allah; elles s’illuminent au-dehors en couronnes de feu autour de leurs minarets et en immenses et magnifiques caractères turcs, qui semblent écrire sur la vaste tenture noire du ciel les sentences du Coran en traits gigantesques et mystérieux. Les trois derniers jours du Ramadan sont les plus intéressants pour celui qui veut étudier le peuple musulman dans ses joies enfantines et dans ses désordres exceptionnels. J’ai quitté Constantinople avant cette époque, et je me suis imposé la loi de ne jamais décrire ce que je n’ai pas vu.
» 11 y a bien d’autres curiosités, mes enfants, que je n’ai pas vues, car mon temps appartenait à des choses plus sérieuses; toutefois, je ne voulais pas quitter le pays d’Orient sans assister à une séance
de ces curieux mewlewis ou derviches tourneurs qui cherchent des extases célestes dans l’étourdissement d'une valse mystique, comme les derviches hurleurs les cherchent dans les fureurs fantastiques du tortionnaire. C’est avec le pasteur Turin et mon collègue M. Gerlinger, que je me suis rendu au tèkè ou couvent de Kassim-Pacha. Nous y fûmes reçus avec une politesse calme, mais bienveillante. 11 faut que vous sachiez que la présence des étrangers ne paraît pas distraire, mais plutôt activer et stimuler leur gymnastique religieuse. En lisant ce mol de couvent , no vous figurez pas ces demeures sombres du moyenâge, tombeau prématuré où s’ensevelissaient tant d’âmes agitées de nobles désirs, tant de hautes intelligences qui , ne trouvant dans leur siècle que ténèbres et désordres, se repliaient sur elles-mêmes pour chercher la paix et la vérité dans le silence et la solitude. Tout dans le léké des derviches est empreint d’une beauté pittoresque, d’un parfum de vie rurale qui enchante et réjouit : une jolie maison peinte à la manière turque de couleurs tendres, un jardin offrant une profusion exubérante de fleurs magnifiques, une cour d’une grande propreté ou milieu de laquelle on voit s’élever une jolie fontaine de marbre blanc rehaussé d’or et d’azur et sculptée avec un goût exquis, une vue qui plane sur le quartier de Kassim- Pacha et s’étend jusqu’aux coupoles fantastiques de la Suleymanée ; telle est la délicieuse retraite que se sont faite ces moines mendiants(l) après l’incendie de leur téké de Péra. Que ce titre de mendiant ne vous trompe pas non plus; plusieurs des derviches sont
(1) Derviche veut dire mendiant.
riches, et leur profession ne les empêche ni de s’adonner au commerce, ni de se marier, ni de se mêler à la société mondaine, dont ils ne se séparent que par des mœurs plus régulières, par une vie plus contemplative , et par leur incorporation dans une société religieuse qui a des règles et des coutumes spéciales. La plus curieuse de ces coutumes se trouve dans leur manière d-e chercher Dieu , ou d’entrer en communion avec lui. Mais pour nous en faire une idée, pénétrons dans le téké.
» Après nous être déchaussés comme de coutume, on nous introduisit dans une salle octogone qui , semblable à une salle de manège, offrait une balustrade concentrique qui est destinée à séparer les étrangers qui se tiennent dans le pourtour extérieur , tandis que les derviches se réservent la partie intérieure. Une galerie supérieure correspond à la même disposilion; toutefois, il n’est pas permis aux étrangers d’y monter.
» Après quelques minutes d’attente silencieuse, nous vîmes défiler seize derviches d’âges différents et costumés de manières diverses , semblables aux Turcs que nous rencontrons dans les rues , à cela près que les derviches portent toujours le bonnet de feutre que j’ai décrit ailleurs. Les derviches se placèrent symétriquement autour de l’espace intérieur, et s’accroupirent à terre à la manière de nos tailleurs. Alors commença le rituel musulman dirigé par le supérieur, homme jeune encore, d’une physionomie douce et mélancolique, tendre et pieuse, empreinte d’un beau caractère arabe ; tantôt nous l’entendions entonner un récitatif rapide et harmonieux , tantôt donner le signal des prières ; alors tous les derviches pronon-
çaient des répons , élevant la paume de leur main vers le ciel, se levant, se courbant, se prosternant la face contre terre d’une manière régulière et gymnastique. Les prières achevées, les derviches, s’avançant processionnellement , sont venus saluer respectueusement le supérieur par trois fois, et ont fait ainsi le tour de la salle. Chacun ayant repris sa place en se tenant debout, après un moment de silence nous avons entendu partir de la tribune supérieure une musique produite par une symphonie de flûtes et de tambourins d’une douceur extrême. A l’ouïe de ces premiers sons , les derviches se sont dépouillés comme par enchantement de leur vêtement supérieur qui est tombé à leurs pieds, et ils ont paru revêtus d’une longue robe blanche tombant jusqu’à terre, très-ample vers le bas, et se rattachant, par une taille très-haute, à un Spencer de même étoffe. Ainsi affublés, les derviches se sont mis en mouvement, pirouettant sur eux-mêmes d’une manière lente et réglée par la musique, et tournant en même temps autour de la salle. Pendant ce mouvement giratoire, les derviches tenaient leurs têtes penchées vers une épaule, un bras élevé avec la paume de la main dirigée vers le ciel , l’autre bras incliné avec les doigts penchés vers la terre. Bientôt nous entendîmes accélérer le mouvement de la symphonie, et les derviches , précipitant aussi leurs tours, apparaissaient comme de vastes cloches blanches , ou peut-être encore comme des oiseaux fantastiques prêts à prendre leur vol. Un mouvement plus accéléré encore les fit un instant apparaître immobiles comme des toupies qui dorment. Cet exercice dura à peu près dix minutes, après lesquelles les derviches , s’arrêtant tout-
à-coup , firent encore une fois processionnellement le tour de la salle en saluant leur supérieur qui , jusquelà immobile, fit aussi quelques tours sur lui-même d’une manière lente et mesurée ; puis , chaque derviche revêtit son costume de chaque jour, et reprit tranquillement ses occupations habituelles.
» Après avoir contemplé celte scène singulière, la première impression artistique fugitive passée , je ne pus me défendre d’un sentiment douloureux en pensant aux aberrations de notre pauvre humanité, qui, dans ses aspirations vers un état plus saint et meilleur, a recours à des moyens si étrangers à toute amélioration morale, ou à toute communion avec le Dieu vivant et vrai. Oh 1 quand donc le christianisme spirituel et pur viendra-t-il s’emparer de ces âmes ? Et quand donc le christianisme, comme tant de personnes l’entendent , se débarrassera-t-il de pratiques qui, pour différer de celles que nous venons de contempler , n’en sont pas moins étrangères à ce but suprême , excellent , l’influence de la vraie piété sur l’homme intérieur et la puissance régénératrice et sanctifiante !
» Je touchais au terme de mon séjour en Orient. Chaque jour je faisais mes adieux à chacun des hôpitaux que j’avais visités dans l’étendue de mes forces, et cet adieu était accompagné de regrets que peuvent seuls comprendre ceux qui ont appris combien un ministère devient d’autant plus attachant qu’il est douloureux, accompagné de difficultés et de souffrances. Après avoir été longtemps privé des nouvelles de mon excellent frère M. Rœhrig, par suite de quelque lettre attardée dans les bureaux de poste, j’avais enfin appris qu’il jouissait d’une bonne santé, et que,
sous sa main fidèle, le ministère marchait d’une manière régulière et fructueuse; ma mission spéciale étant accomplie, je dus me préparer au départ.
» Je n’oublierai jamais le regard du soldat malade auquel je fis ma dernière visite : c’était un Allemand; sa maigreur extrême, son teint livide annonçait qu’il n’avait pas de longs jours à souffrir sur la terre. Dès qu’il m’aperçut, ses traits s’illuminèrent comme par un éclair de joie; et comme il ne pouvait articuler un mot de français , il se contenta de tirer de dessous son oreiller un petit livre qu’il me montra avec une sorte d’allégresse fébrile. Je reconnus que ce petit volume était le livre des Psaumes en allemand ; alors je lui présentai un Nouveau-Testament dans la même langue, en lui montrant le ciel et prononçant le nom de Jésus-Christ. Notre frère saisit le livre, et, après avoir lu le titre, il l’éleva en l’air d’un air triomphant , puis il se mit à en lire quelques passages d’une voix ferme , et comme se sentant chez lui sur ce terrain de l’Evangile. Alors il me serra la main et jeta sur moi un de ces regards que la parole humaine ne peut décrire, et dont un cœur sympathique peut seul sentir le prix et la puissance.
» Oui, vous avez bien fait, frère Valette, d’avoir provoqué parmi nous un fraternel intérêt pour nos coreligionnaires qui, dans ces contrées lointaines, donnent leur santé et leur vie pour la patrie. Oui, vous avez bien fait, Eglise de la réforme française , lorsque vous vous êtes rappelé que ces frères éloignés do votre sein , avaient aussi des cœurs à guérir, des êmes à sauver. Oui, vous avez bien fait, frères et amis , lorsque vous avez su faire de généreux sacrifices pour commencer celte œuvre excellente. Courage et persévé-
rance , car la pari d’initiative qui vous revient dans celte chrétienne entreprise est comme un engagement que vous vous êtes imposé de la conduire jusqu’à sa fin. Et vous, mes compagnons d’œuvres, avec qui j’ai eu la douceur de partager et les peines et les joies d’un saint ministère en Orient , recevez ici , comme en présence de nos Eglises, l’expression de mon attachement fraternel. Sous l’influence de l’esprit de concorde et d’affection qui a toujours régné entre nous, tout est devenu facile et doux; et si, dans les . voies mystérieuses de la Providence, nous avons dû porter un même deuil et pleurer sur une même tombe, sitôt ouverte pour recevoir l’un de nos frères , cette douleur, je l’espère, n’aura pas été pour nous sans fruits bénis, sans encouragement salutaire. En vous quittant , je me sens intimement et pour jamais uni à vous. Soyez bénis dans la fin de votre travail comme vous avez été bénis dans son commencement.
»Le lundi 21 mai, je suis monté à bord du Simoïs, bâtiment à vapeur des messageries impériales, en partance pour Marseille, par Gallipoli, le Pirée, Messine et les bouches de Bonifacio, mais privé de faire escale dans ces divers parages, parce que les ravages causés par le choléra l’obligeaient de partir en patente brute, et l’exposaient ainsi à d’interminables quarantaines. Je trouvai à bord plusieurs officiers de haut rang, parmi lesquels le général de Monnet, criblé de blessures, passé deux fois pour mort, mais encore bien vivant pour la défense et la gloire de la patrie ; je trouvai aussi à bord des convalescents protestants auxquels je pus donner des soins pastoraux et des encouragements. Avant le lever de l’aurore nous restâmes pendant deux heures au. milieu de la Corne-
d’Or, en présence de toutes les splendeurs de Constantinople, rendues plus admirables encore par l’éclat d’un ciel parfaitement pur ; et lorsque le capitaine donnait le signal du départ , nos montres donnaient cinq heures, £t les muezzins, penchés sur la balustrade de leurs balcons aériens , jetaient au peuple de l’Islam et à la face du ciel , ces paroles liturgiques :
« Dieu est très-grand 1 Dieu est très-grand! Dieu est très-grand !
» J’atteste qu’il n’y a point d’autre Dieu qu’AUah!
» J’atteste qu’il n’y a point d’autre Dieu qu’Allah !
» J'atteste que Mohammed est le prophète de Dieu !
» J’atteste que Mohammed est le prophète de Dieu !
» Venez à la prière ! venez à la prière !
» Venez au temple du salut ! venez au temple du salut !
» Dieu est grand ! Dieu est grand ! 11 n’y a point de Dieu si ce n’est Allah 1 »
» Supprimez le nom de l’imposteur (pii a asservi tant de peuples à son joug de fer, et la parole du muezzin infidèle n’est pas sans instruction , même pour le chrétien. Que le voyageur prie à son départ , et qu’à son retour il n’oublie pas de rendre grâces. »