‹ Lettres écrites de mon jardinChapitre 24 sur 24 · DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE

A DIITILLET.

Les habitants des villes qui honorent la campagne de leur présence pendant quelques mois de l’été et qui veulent bien se rappeler, avec un touchant sentiment de pitié, les amis qui passent toute l’année aux champs, me. semblent pareils à des gens qui, au théAÎre, s’en vont au troisième acte, et disbnt, si on leur demande leur avis sur la pièce ; « Cane finit pas.» L’hiver n’existe pas tel qu’on se le représente vulgairement ; cette torpeur complète de la nature, ce sommeil si ressemblant à la mort des plantes, ne sont pas aussi absolus qu’on le croit généralement.

Le vent aigu de l’hiver a balayé les feuilles, mais

LETTHES ÉCRITES , les jardins n’ont pas perdu tons leurs charmes. Je ne parle pas d’nn hiver tardif comme celui-ci, cpii lient à la fois de rantonine et du printemps, et pendant lerpiel nous cueillons ici tous les jours des violettes de Parme au pied des murailles. Je parle d’un véritable hiver comme il va peut-être nous arriver demain.

Les troncs et les branches dépouillés de certains arbres meurtris par le froid, extravasant leur sève, offrent aux yeux des couleurs brillantes ; le bois du cornouiller sanguin est d’un beau rouge violet. J’ai planté ici et j’ai acheté chez Armand Gontier, à Fonlenay-anx-Roses, un autre cornouiller appelé cornouüler de Sibérie, dont le bois est d’un rouge carmin trcs-éclatant. Le bois du frêne doré et de certains osiers est d’un beau jaune. Un autre saule est violet. I.e genêt d’Espagne est du vert de l’émerande. i.es branches qui ont poussé sur les tilleuls, pendantl’été, sont, l’hiver, d’un riche amaranle.

Mais ce ne sont |as seulement ces arbres endormis qui charment les yeux ; il est des plantes, et assez nombreuses, qui fleurissent naturellement l’hiver et épanouissent leurs corolles pendant les plus dm s mois de l’année.

Voici la rose de Noël, Yellébore noir, (|ui étale

au pied d’un buisson ses grandes fleurs blanches et roses ; — Vhéliotrope d’hiver, le tussilage odorant, élève de son ample feuillage des thyrses de houppes gi ises et roses qui répandent au loin une douce odeur de vanille et d’amande amère.

Les lauriers-thés étalent leurs ombelles d’un blanc rosé.

Le daphné des bois, daphné-lauréole, cache sous son feuillage persistant des épis serrés de fleurs vertes, ornées d’étamines jaunes qui exhalent, à la fin du jour surtout, une odeur très-suave et qui ne ressemble à aucune autre.

Le calycanthe du Japon, calycanthe précoce ou menthier odorant, a perdu ses longues feuilles ; mais ses branches se couvrent de petites fleurs jaunâtres et violettes qui répandent une odeur qui semble réunir les parfums du jasmin d’Espagne et de la jacinthe.

Les coudriers laissent pendre en longs chatons jaunes leurs fleurs mâles, au-dessous desquelles paraissent bientôt les fleurs femelles sous la forme de petits pinceaux d’un riche carmin.

Les mousses, si variées, si intéressantes, sont alors dans tout leur éclat et étalent des tapis de velours vert au pied des arbres, sur les vieilles murailles et sur les toits de chaume.

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Le roitelet troglodyte court sur les murailles, le rouge-gorge s’approche familièrement des maisons, et accepte volontiers l’hospitalité que vous lui offrez en laissant une grange ouverte ; les mésanges à la tête bleue ou noire sautillent sur les branches nues en fiûsant entendre leurs voix stridentes.

Les merles se réfugient dans les houx, qui par • sèment leur feuillage luisant de fruits plus brillants que le corail, qu’ils res])cctent encore, tandis qu’ils ont déjà dépouillé les sorbiers et les aubépines. J'ai ici au moins dix variétés de houx verts ou panachés de blanc et de jaune ; rien n’est plus splendide.

Sous les arbres, le houx frelon, fragon ou verglandier, forme des touffes d’un vert sombre semblables à des myrtes et porte sur ses feuilles des fruits rouges aussi gros et aussi éclatants que des cerises mûres.

L’iris fétide entrouvre du sein de ses longues feuilles en lame d’épée de grosses gousses dans lesquelles on voit briller en grand nombre des grains orange symétriquement pressés.

Au moindre rayon de soleil, les pâquerettes et les primevères émaillent les pelouses, et les pervenches ouvrent leurs yeux bleus au pied des murs.

Il faut savoir se préparer ces fêtes pour les yeux.

il faut planter ces divers végétaux à la place et dans le sol qui leur convient ; il faut surtout appliquer à certaines plantes vigoureuses ce que Diderot disait des enfants avec tant de bon sens : « Il ne faut pas trop élever les garçons.» Ne tourmentez pasces chères plantes, laissez-les se développer et s’étendre d’ellesmêmes. N’écoutez pas votre jardinier qui vous dira, comme le mien, que vous empestez votre jardin de tussilages et que vous l’empoisonnez de muguet. ’

A ces plantes précieuses qui viennent orner nos jardins pendant l’hiver, un écrivain célèbre, M. Eugène Sue, vient d’ajouter une conquête inappréciable : il parle dans un nouveau roman, la Bonne Aventure, d’un cactus qui fleurit à l’air libre pendant l’hiver, en même temps que le tussilage odorant, héliotrope d’hiver.

Ce cactus est entièrement nouveau, et m’est particulièrement inconnu.

Les cactus qu'on connaissait viennent des contrées ^es plus chaudes de l’Amérique et de l’Afrique, et ont besoin ici de l’abri des meilleures serres.

Si ce cactus n’est pas nommé, je propose de lui donner le nom de son inventeur.

Ce n’est pas la seule plante que l’on doive aux écrivains de ce temps-ci. J’ai établi, il y a longtemps *

déjà, le jardin des romanciers, tout planté de fleurs et de végétaux dus à leur féconde imagination.

On doit à madame Sahd un chrysanthème à fleurs bleues.

A M. Rolle, le cameüia à odeur enivrante.

A M. Janin, Yœillet bleu.

A M. VrcTOR Hügo, le rosier de Bengale sans épines et sans odeur.

Dans un vers, dont je suis tout honteux de ne me rappeler que le sens, tant j’en sais de lui qui sont un charmant ornement pour la mémoire, il dit du rosier de Bengale à peu près :

Comme elle est sans épine, elle n'a pas d'odeur.

Les roses du Bengale que nous connaissions jusqu’ici non-seulement exhalent une odeur très-douce et très-distinguée, mais de plus le rosier du Bengale

a, de tous les rosiers, les plus gros et les plus larges aiguillons.

Disons en passant, car tout intéresse chez un grand poète, que la fleur de prédilection de M. Victor Hugo est ce ravissant petit liseron des haies blanc et rose, qui répand une si délicieuse odeur d’amande amère. Glissons ici humblement et sournoisement quatre vers à propos des roses et de leurs épines ; l’auteur désire avoir l’air de désirer garder l’anonyme :

De leur meilleur côté tichons de voir les choses : Vous vous plaignez de voiries rosiers épineux; Moi je me réjouis et rends grâces aux dieux Que les épines aient des roses.

A M. Paul Féval, on doit une variété de mélèze qui garde ses feuilles l’hiver.

A Balzac, à ce grand écrivain qui vient de mourir dans toute la force de son génie, et dont le dernier livre est peut-être le plus beau, les jardins doivent V azalée grimpante.

A propos de Balzac, je saisis cette occasion de me jusiifier. On a publié il y a quelque temps un volume sur Balzac; dans ce volume, l’auteur a cru devoir rapporter assez en détail une petite querelle littéraire que j'ai eue avec l’auteur des Parents pauvres, querelle à la suite de laquelle nous nous étions brouillés. Balzac avait depuis quitté la France, moi j’avais quitté Paris. Les occasions nous ont manqué pour nous réconcilier. Ce que l’auteur de la Vie de Balzac m’aurait faitgrand plaisird’ajouter, c’est que ni mon admiration pour Balzac, ni l’expression de cette admiration, n’ont jamais eu d’intermittence ; on trouverait dans les Guêpes, peu de temps après notre brouille, à propos d’un remplissage de l’Académie : « L’Académie ne nommera pas Balzac ; l’Académie de ce temps-ci veut avoir aussi son Molière a ne pas nommer. » Vingt fois j’ai eu l’honneur de rendre une justice aussi entière à ce grand écrivain, et à propos des Parents pauvres, son dernier ouvrage, j’écrivais : « Je remercie bien sincèrement M. de Balzac de s’être rappelé le nom de naon cher père , en cifant un certain nombre de célèbres musiciens allemands';' avoir son nom placé dans un des beaux livres de M. de Balzac, c’est avoir une glorieuse épitaphe. »

Je n’ai que quarante-deux ans ; mais je suis né du

DE MON JAKDIN.

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temps ou l’on savait encore admirer : je crois, par exemple, queje suis né tout à fait ii la fin dece temps-là.

Les gens qui lisent savent tout ce que l’on doit à la féconde imagination de M. Dumas de récits curieux, attachants, dramatiques, spirituels. Cette imagination, dont la puissance n’a pas encore montré ses limites, n’avait encore rien créé dans l’empire des fleurs; elle ne pouvait se contenter des richesses acquises : elle nous a donné des richesses nouvelles.

Si mes autreslecteurs veulent bien me le permettre,' j’appellerai spécialement siuf ce qui va suivre l’attention de M. Bachelet, du Havre, célèbre amateur de tulipes, qui sème des géraniums à ses moments perdus, et a bien voulu donner mon nom à un de ses gains de l’année dernière.

M. Alexandre Dumas vient de trouver une tulipe noire!

Dans un roman publié par lui dernièrement, sous ce titre, la Tulipe noire, M. A. Dumas nous montre deux amateurs de tulipes s’eflorçant par tous les moyens d’obtenir une tulipe noire, pour laquelle la Société tulipière de Harlem proposa, dit M. Dumas, l’an 1672, un prix de cent mille florins. Le récit des .

29t> LETTRES ÉCRITES

efforts des deux jardiniers renferme des circonstances qui ne seront pas sans intérêt pour les autres cultivateurs. Ainsi Van-Baërle se met à aimer les tulipes. Un an après, il avait trouvé cinq espèces nouvelles de tulipes. Probablement l’auteur a voulu dire cinq tulipes nouvelles. Il est fâcheux que M. A. Dumas ne nous donne pas avec détails les procédés de Van- Baërle ; car dans les procédés de culture connus jusqu’à nos jours, la semence d’une tulipe ne produit de fleurs qu’au bout de quatre ou cinq ans. Ces fleurs ensuite n’ont tout à fait fixé leur coloris et leurs panachures qu’après un espace de temps qui varie de deux à quinze ans. C’est donc au moins six ans qu’il faut à tout autre amateur que ledit Van-Baërle pour pouvoir classer et faire admettre une tulipe dans les plates-bandes considérables; en moyenne, on compte dix ans. C’est un immense progrès qui est dû à M. Dumas, et qui portera à semer des tulipes bien des gens découragés jusqu’ici par la lenteur des résultats.

Un peu plus loin, Van-Baërle donne à ses couches à tulipes une chaleur convenable. Nous ne connaissons guère que la petite tulipe rouge, appelée tulipe du duc de Thol, que les autres jardiniers chauffent pour les avoir l’hiver. Personne autre que Van-Baërle ne plante les tulipes d’amateur sur couche ; sans doute

il en obtient de bons résultats, mais l’auteur néglige de nous les faire connaître, ainsi que les avantages d’élever les tulipes en pot, singulière fantaisie qu’il attribue à son héros. Encouragé, comme on le pense bien, par ces merveilleux résultats, cinq tulipes nouvelles en un an, Van-Baërle continue ses efforts, et en deux années il couvrit ses plates-bandes de sujets nouveaux tellement merveilleux, que jamais personne, excepté peut-être Shakspeare et Rubens, n’avaient tant créé après Dieu.

Mais voici bien autre chose : Van-Baërle a obtenu un oignon, cet oignon n’a pas fleuri, et pourtant il a des caïeux. Les oignons que nous connaissons n’ont de caïeux qu’après avoir fleuri ; mais ce qui est plus étrange, c’est que cet oignon qui n’a pas fleuri, Van- Baërle le divise en trois càieux, et il n’y a plus d’oignon ; ces caïeux doivent fleurir l’année suivante : c’est possible, quoique la plupart des caïeux ne donnent pas des fleurs si vite ; mais en tout cas, d’après les anciens préjugés, l’oignon aurait fleuri plus sûrement et plus promptement que ses caïeux. L’oignon vient de la semence d’une tulipe couleur café ; il y a mille chances contre une pour que sa fleur soit couleur café plus ou moins sombre; cependant Van- Baërle sait qu’un des trois caïeux produira la tulipe

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noire : « Ils ont cet air mélancolique qui promet le

noir d'ébène. »

Voyez comme on apprend! Jusqu’ici il était réputé incontestable que tout caïeu donne une fleur identique à celle dont il tire son origine. — Mais il était temps de changer ^ette vieille routine où s endormaient des caïeux rétrogrades.

Une autre modification apportée par M. A. Dumas dans la culture des tulipes , c’est qu’il ne les plante qu’au mois d’avril. — Tandis que, dans l'ancienne méthode, c’est du 10 au 25 novembre qu’on les confie à la terre.

Au milieu de tant d’intéressantes révélations, fruits sans doute d’études longues et consciencieuses sur une plante si aimée, il est à regretter qu’il se glisse quelques erreurs. Van-Baërle a tort de croire qu’en 1672 il n’existait pas dans la nature de tulipes couleur bistre. Ceux qui sèment savent qu’on ne trouve que trop de plantes brunes dans les semis. — Il est singulier également que la Société tulipière de Harlem ait proposé un prix pour une tulipe unicolore : de tout temps le grand mérite des tulipes aux yeux des amateurs a été dans leur panachure. Les tulipes unicolores s’appellent baguettes, et on attend qu’elles se panachent ; si elles ne s’y décident pas.

lin les jette dehors, et cela alors comme aujourd’hui. J’ai entre les mains un catalogue de tulipes hollandaises à la date de 1667, ce qui n’est pas loin de 1672, — Très-peu n’ont que deux couleurs. — Le catalogue n’en cite pas une seule qui n’ait qu’une couleur.

En échange de toutes ces belles choses que nous avons apprises dans le dernier roman de M. Dumas, nous pouvons lui témoigner notre reconnaissance en lui enlevant un souci. — <nLes tulipes, dit-il, frileuses comme de vraies filles de l’Orient, ne se cultivent pas dans la terre en hiver, elles ont besoin de l’intérieur de la maison et des douces caresses du poêle. » M. Alex. Dumas sera bien heureux d’apprendre que les tulipes sont bien plus robustes qu’il ne le croit. — ■ Il n’a qu’à en planter dans son petit jardin de l’avenue Frochot dans le mois de novembre, et il les verra sortir de terre et fleurir an printemps suivant. — Les tulipes les plus précieuses passent l’hiver dans la terre des jardins, — et jamais dn n’en a vu être même enrhumées. — Pour ce qui est des 'caresses du poêle, M. Dumas a confondu ici l’oignon des tulipes avec l’oignon allium cepa, vulgairement oignon de cuisine, que l’on approche du feu, mais pour le métamorphoser en soupe dite à l’oignon, ou en purée dite à la soubise.

FRUITS

Poire bergamote d’automne. Poire bergamote suisse. Poire beurré de Rans. Poire martin sec. Poire doyenné d’hiver. Poire bon-chrétien d’Espagne. Poire râteau gris. Poire de livre. Pomme calville blanc d’hiver. Pomme calville rouge d’hiver. Pomme fenouillet gris. Pomme reinette de Bretagne. Pomme reinette de Gaux. Poire passe-Colmar.

LtGURES.

Choux de Bruxelles. Choux de Milan, et â grosses côtes. Salsihs. Scorsonères. Mâches. Raiponces. Épinards. Cerfeuil. Persil.

TRAVAUX

Dernière coupe aux gazons. Taille des arbres à fruits à pépins. On couche les brocolis et tous les choux. On met sous châssis des vieux pieds d’o-

seille , d'estragon et de persil. On chauffe les asperges. On doit entretenir les serres dhaudes entre dix et vingt degrés, renouveler l’air toutes les fois » qu’il est possible. Que le therraoînètre ne descende pas au-dessous de zéro à la serre tempérée et à l’orangerie. Les grosses caisses d’orangers, grenadiers. , lauriers-roses, n’ont besoin d’aucun arrosement pendant l’hiver. Repiquage sous châssis des petits pois. Plantation des laitues.

Semis sur couche de la carotte courte de Hollande; elle sera bonne à consommer en avril. On sème des pois et des fèves ; les Michaiix sur des ados au midi. Premiers semis sur couches des radis. Fin de la semaine des froments. ' '

Le rouge-gorge se rapproche de nos habitations? Passage du vanneau et du chevalier. Passage et ■ chasse des pluviers dorés .

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